CHAPITRE LXVI
DE L'AMBITION ET DES MAUX QUI EN SONT LA SUITE PARMI LES ECCLÉ- SIASTIQUES ET LES RELIGIEUX (1)
Du chapitre précédent ressort une instruction très-importante que nous allons spécialement méditer. Nous avons vu le Seigneur prendre la fuite, pour se soustraire, en réalité et non simplement en apparence, aux honneurs de la royauté que le peuple voulait lui décerner. Bien différents sont ceux qui, de crainte de s'avilir aux yeux de leurs semblables, ne veulent pas solliciter verbalement les honneurs qu'ils convoitent au fond de leur cœur. Oui, ils sont nombreux, même parmi les religieux, ces hommes qui feignent de ne pas ambitionner les dignités ; néanmoins, lorsqu'elles leur sont offertes, ils s'efforcent de toutes manières de les saisir au passage et les reçoivent avec joie ; bien plus, quelquefois ils osent se présenter eux-mêmes pour en être investis. lien est d'autres qui, constitués en dignité, font semblant de les dédaigner, mais qui cependant, par euxmêmes ou par intermédiaires, disposent les moyens ou ménagent les occasions avec adresse pour se maintenir dans leurs fonctions. Le Seigneur n'a pas usé de pareilles dissimulations, comme le prouve le fait précédent ; car il a contraint ses disciples de traverser le lac, sans monter luimême sur leur barque, de peur que le peuple ne vînt le
(1) Nous avons laissô, à peu près tel quel, ce chapitre dans lequel LuiJolphe reprend avec tant de zèle les vices du clergé de son temps. Il n'est pas sans intérêt historique, ni même sans prolit spirituel de voir ici décrits et censurés en termes énergiques des désordres qui pour la plu part ont heureusement disparu, mais qui pourraient facilement renaître, si l'on ne se tenait en garde contre l'ambition.
chercher parmi eux; à leur insu, il s'est retiré seul sur la montagne, où il s'est dérobé aux poursuites de la foule. Voyez donc avec quel soin et quelle précaution il fuit et décline les honneurs ! C'est un exemple qu'il propose à notre imitation, car ce n'est pas pour lui, mais pour nous qu'il s'esquive de la sorte ; il savait combien il est dangereux et téméraire d'aspirer aux rangs élevés. Les honneurs sont un des pièges les plus redoutables, un des poids les plus forts pour entraîner les âmes à leur ruine, qu'ils viennent de la prélature, de la puissance, de la science ou de tout autre titre. 11 est, en effet, presque impossible que l'homme qui se complaît en une dignité quelconque ne se trouve point en péril de péché, et comme sur le bord d'un précipice, si déjà il ne s'est pas jeté dans l'abîme ; car l'ambition est un vice très-pernicieux, principe et source d'un grand nombre d'autres. Beaucoup, fascinés par cette passion, ne peuvent pas voir ce qui est manifeste pour les autres, et ainsi, le bandeau sur les yeux, ils vont de chute en chute, jusqu'à ce qu'ils roulent dans le gouffre de L'enfer. Eh ! que leur sert de conquérir le monde entier, s'ils finissent par se perdre eux marnes, et causent à leur âme un dommage à jamais irréparable ?
Quelques ambitieux diront peut-être qu'ils acceptent une dignité, un emploi ou un office, afin de travailler plus efficacement au salut des âmes. Saint Bernard répond en ces termes à ce spécieux prétexte (Epist. 42 ad Henric. Episc. Senon.) : « Plût à Dieu que tous ceux qui entrent dans les charges fussent aussi fidèles à les exercer qu'ils ont été confiants pour s'y ingérer ! Mais il est bien difficile ou plutôt impossible, que i;i racine amère de l'ambition puisse produire le doux fruit de La charité. El aujourd'hui, généralement, hél;is ' on considère l'éclat des dignités el con le
fardeau des obligations, on désire la gloire sans s'inquiéter de la peine, on tient à un titre d'honneur plutôt qu'à un renom de vertu. Voilà pourquoi le même saint Docteur ajoute : «De tous côtés, les ecclésiastiques, quel que soit leur âge ou leur rang, lettrés ou ignorants, courent après les charges et les bénéfices, comme s'ils devaient y vivre sans travail et sans souci, après les avoir difficilement obtenus. Beaucoup ne rechercheraient pas avec tant de présomption et d'avidité les honneurs, s'ils comprenaient combien ils sont onéreux et quels graves devoirs ils imposent ; dans la . crainte de succomber sous le poids de la responsabilité, ils se garderaient bien d'acheter les insignes de quelque dignité au prix de tant de labeurs et de dangers. Maintenant, comme on n'a en vue que la gloire, en faisant abstraction de la peine, on rougit d'être simple clerc dans l'Église ; on s'estime vil et méprisable, si on n'est pas élevé à quelque poste éminent. » — Ailleurs, saint Bernard, apostrophant un ambitieux, lui dit d'un ton ironique : « Considérez donc, je vous prie, quel jugement rigoureux subiront ceux qui commandent, et quels tourments épouvantables endureront les puissants (Sap. vi, 6 et 7) ? Votre orgueil monte toujours ; suivez votre roi Lucifer; hâtez- vous de réunir les prébendes, volez à l'archidiaconat, aspirez ensuite à l'épiscopat ; mais vous ne vous arrêterez pas là, vos prétentions se porteront toujours plus haut ; car l'ambition voudrait s'élever jusqu'aux astres. Où parviendrez -vous donc enfin, misérable? Ne vous exposez-vous pas à faire une chute d'autant plus profonde que votre élévation aura été plus sublime ? Car vous ne descendrez point par degrés comme vous êtes monté; mais vous tomberez soudain avec la rapidité de la foudre, comme un autre Lucifer. » Ainsi parle saint Bernard (In illud Evang. : Ecce nos reliquimus omnia).
DE L'AMBITION ET DE SES MAUX DANS LE CLERGÉ 'l 1 1
« Nous aimons l'élévation, mais redoutons plu tôt la chute, dit saint Jérôme (Comment, in cap. xliv Ezech.) ; car on ressent moins de joie d'avoir occupé les postes supérieurs, qu'on n'éprouve de terreur d'en être subitement dépossédé. » Que l'ambitieux donc retenu par la crainte se corrige, s'il ne veut pas être abaissé devant Dieu, et condamné à des tourments éternels, après avoir été quelque temps exalté devant les hommes et favorisé de bieus trompeurs. En effet, les honneurs obligent à pratiquer des vertus d'autant plus excellentes qu'ils sont plus considérables, autrement ils conduiront à des supplices affreux ; car ils serviront comme d'aliments pour attiser le feu du châtiment. Ce qui fait dire à saint Chrysostôme (Hom. 3 ad pop. Antioch.) : « La grandeur de la dignité, pour ceux qui n'y vivent pas d'une manière convenable, mettra le comble à leurs peines dans l'enfer. » Alors, dans cet horrible séjour, l'ambitieux ne pourra trouver aucun repos, de même qu'il n'a point voulu s'en procurer dans la vie présente. Son cœur, en effet, n'est jamais tranquille ; ou il désire l'honneur qu'il n'a pas, ou bien il craint de perdre celui qu'il possède; et ainsi le démon agite et fait tourner sans cesse ce cœur inquiet, comme une meule de moulin qui est toujours en mouvement.
En cette matière, notez bien qu'indépendamment de la simonie et d'autres maux qui se commettent fréquemment et non sans grave scandale, l'ambition produit encore certains effets funestes qu'aujourd'hui beaucoup regardent comme licites, quoiqu'ils soient de véritables maux.
Un premier mal c'est le défaut de vocation. En effet, plusieurs, soit par eux-mêmes, soit par personnes interposées, travaillent activement à se faire promouvoir aux dignités, aux charges ecclésiastiques avant d'y être appelés; ils n'attendent pas la vocation avec humilité, mais ils la pré-
viennent par ambition. Ceux-là sont de véritables intrus, selon le témoignage de l'Apôtre qui a dit : Nul ne doit s'attribuer l'honneur du sacerdoce, mais il faut y être appelé de Dieu comme A aron (Heb. v, 4). Quelle que soit d'ailleurs sa capacité ou sa vertu, on ne méritera jamais une dignité si sublime, à moins d'y être élevé malgré soi ; car, lorsque quelqu'un aspire aux premiers honneurs, par ce seul fait il s'en rend indigne, à cause qu'il se montre trop présomptueux. Saint Augustin dit à ce sujet: « Il n'est pas permis de désirer le pouvoir souverain, nécessaire au gouverne- . ment d'un État, alors môme qu'on devrait l'exercer convenablement. » (De Givit. lib. x, cap. xixi. Selon saint Grégoire, « celui qui a les qualités requises peut recevoir l'autorité supérieure, si on l'y force ; mais quiconque est dépourvu des qualités suffisantes ne peut l'accepter, quand même on l'y contraindrait. » Saint Bernard, parlant de ceux qui s'ingèrent dans le patrimoine du Christ, s'exprime de la sorte (loc. cit.) : « Écoutez les plaintes du Seigneur relativement à ces téméraires usurpateurs : Us ont régné, mais non par moi; ils se sont établis princes, sans que je les eusse appelés (Os. vin, 4). Que signifie cette témérité, je dirai même cette folie ? Où est leur crainte de Dieu ? Ont-ils le souvenir de la mort, l'appréhension de l'enfer ? Où est la formidable attente du jugement dernier? » Par conséquent, si quelqu'un est élu aux premières dignités dans l'Eglise, il peut y consentir, malgré le danger qu'il court; mais celui qui fait des démarches pour provoquer son élection doit être blâmé, à cause de la faute qu'il commet; car personne ne doit être élu, ou promu ou préposé, si ce n'est celui dont le Saint-Esprit aura déterminé le choix, autrement on ferait injure à l'Ësprit-Saint lui-même. — Voici un fait remarquable à ce propos. Saint Louis, roi de France, demandait
un jour à quelque pieux personnage pourquoi les évoques de son temps n'étaient pas aussi saints que ceux d'autrefois. Cet homme, divinement éclairé sans doute, répondit: Autrefois, les évêques étaient canoniquement élus, sous l'inspiration du Saint-Esprit que les électeurs avaient préalablement invoqué ; maintenant au contraire, ils sont choisis sur la requête des amis qui les présentent. Eh bien ! dit le roi, dorénavant je ne ferai aucune demande de ce genre.
Ils s'exposent à leur perte, non -seulement ceux qui s'intriguent pour obtenir les dignités et les charges, mais encore ceux qui les acceptent ou les conservent avec une certaine délectation. Saint Grégoire dit à ce sujet : « Tout supérieur se rend coupable d'apostasie, chaque fois qu'il se complaît à dominer sur ses semblables, et qu'il se réjouit d'être honoré préférablement aux autres hommes. Mais d'où vient que cette racine empoisonnée des vices pullule dans le cœur des personnes investies de quelque autorité? N'est-ce pas l'effet de l'orgueil de nous rendre ainsi les imitateurs de Lucifer qui, dédaignant la société des autres Anges, ses compagnons, s'écriait: Je monterai par-dessus les nuées les plus élevées et je m'égalerai au Très-Haut (Is. xiv, 14). Vous qui êtes préposé à la conduite des autres, ayez donc souverainement à cœur de méditer cette pensée salutaire que si, au tribunal de Dieu vous pourrez à peine rendre un compte satisfaisant pour votre âme propre, comment pourrez-vous seul répondre de toutes les âmes que vous avez la prétention de régir? Celui qui maintenant prend plaisir à se voir établi juge des autres ne pourra pas alors voir avec plaisir le grand Juge de tous les hommes; car elles sont vraiment innombrables les fautes que fait commettre la passion d'acquérir ou de conserver l'autorité. » Tell, -s sont Les paroles de saint Grégoire (Epist xxxvin et Pastoral.). Il ne
parle pas de celui qui est juge, mais uniquement de celui qui se plaît à l'être ; car il ne blâme pas l'autorité, mais l'intention ; il ne condamne pas le fait, mais la volonté. Or, celui qui, au dernier jour, ne pourra soutenir le regard du Juge suprême, doit s'attendre à être du nombre des réprouvés; comme les élus se réjouiront de la présence du Seigneur, parce que leur rédemption sera proche, les damnés au contraire se désoleront à la vue de ce même Seigneur, parce qu'ils seront en face de leur perdition. Aussi, Jésus- Christ a prononcé cette sentence terrible que rapportel'Évangile (Luc. xi, 43) : Vœ ! Malheur à vous, c'est-à-dire, la damnation éternelle vous menace, vous qui aimez les premières places. Il ne dit pas : Vous qui occupez, mais vous qui aimez les premières places; car il ne condamne pas ceux qui les possèdent, suivant l'ordre de leur office, mais ceux qui, en les possédant, s'y attachent, ou qui, ne les possédant pas, les recherchent. — Remarquons ici, avec saint Chrysostôme, que, dans le langage de l'Écriture, le terme Vœ est une sorte de malédiction qui a rapport à la damnation éternelle, au supplice de l'enfer ; et le mot heu est une exclamation de douleur qui se rapporte à notre présent exil, au pèlerinage de ce monde.
Pour s'excuser, les ambitieux ont coutume d'alléguer ce passage de saint Paul (I Tiim ni, 1) : Celui qui désire Vè~ piscopat désire une œuvre bonne. On peut répondre qu'en effet la dignité épiscopale implique une fonction sainte en elle-même, mais que c'est un mal de l'ambitionner. On peut expliquer cette vérité par la comparaison suivante : Un homme qui vole de l'or ravit une chose évidemment bonne, mais l'acte par lequel il s'en empare est certainement mauvais. Ainsi, l'Apôtre loue comme sainte et utile en ellemême' l'œuvre ou la fonction de l'ôpiscopat, mais Jésus-
Christ réprouve comme illicite et vain tout désir de supériorité. D'après les paroles mêmes de Notre-Seigneur, comme aussi d'après les autres témoignages de l'Ecriture, on doit conclure que l'ambitieux n'est pas en état de grâce, ni en voie de salut. Cela se prouve aussi par quelques raisons toutes naturelles. En effet, parmi les innombrables défauts qui sont l'apanage de la nature humaine, il ne reste à l'ambitieux aucun sujet d'excuse, en sorte qu'il demeure exposé à un grave danger de perdition. Ce qui excuse totalement ou en partie de péché un grand nombre d'hommes, c'est la faiblesse ou l'ignorance ; mais l'ambitieux qui veut primer ne peut alléguer ni l'une ni l'autre de ces conditions. Prétextera-t-il la faiblesse? Mais il a volontiers accepté et gardé la conduite du troupeau ; il devait par conséquent surpasser ses ouailles en vertu, de même que le bélier l'emporte sur les brebis par la force. Prétextera-t-ill'ignorance ? Mais il a pris de lui-même et conservé avec complaisance la charge d'enseigner ses frères, et puisqu'il voulait être docteur des autres, il devait les éclairer par sa science? Ah ! plaignons sincèrement l'ambitieux à cause de son aveuglement ; car, lui qui avait été fait à l'image de Dieu, est devenu l'imitateur de Lucifer, comme l'a dit plus haut saint Grégoire. Et parce que l'ambitieux court de si grands risques pour son salut éternel, ceux qui, avec connaissance de cause, contribuent à son élection ou à sa promotion, ou bien qui le protègent et le maintiennent dans sa position, se rendent participants de sa faute et offensent Dieu gravement. Aussi, ceux qui favorisent l'ambitieux, doivent craindre de tomber avec lui dans L'abîme, où roulèrent avec leur chef les complices de Lucifer. Néanmoins, cette maudite peste de l'ambition infecte tonte la société chrétienne, el !<■ scandale qu'elle produit dans tout le inonde vient non-seulemenl des
clercs, mais encore des religieux. Vœ ! Malheur donc à ces misérables qui ont adopté les vices des Pharisiens, stigmatisés par les terribles imprécations du Seigneur ! Vœ ! Malheur à ces insensés qui, pendant la durée incertaine de cette vie si courte, au lieu de pleurer leurs nombreux péchés, ne craignent pas d'affronter les châtiments éternels de la justice divine, en faisant de quelque honneur ou dignité le but de leurs aspirations, de leurs travaux, et même de leurs machinations et de leurs rivalités !
Un second mal produit par l'ambition, c'est l'esprit de partialité qui, dans la collation des bénéfices, porte à préférer des amis charnels à d'autres meilleurs et plus dignes. Aux auteurs de ces promotions injustes s'adresse la menace de damnation que le Prophète a prononcée en ces termes : Vœ ! Malheur à celui qui édifie Sion sur la chair et le sang (Habac. n, 12). Combien n'en est-il pas, en effet, qui s'exposent corps et âme aux feux éternels pour élever aux dignités leurs favoris, tandis que, pour les sauver, ils ne tiendraient pas seulement une heure l'extrémité du doigt sur la plus légère flamme. Le démon fournit une multitude d'amis intéressés à beaucoup de supérieurs ecclésiastiques, pour obscurcir l'éclat de leur dignité et de leur sainteté par l'affection toute naturelle et la promotion de ces mêmes amis. Ainsi, que de fois, aussitôt après l'exaltation des prélats, on voit paraître leurs parents et leurs amis charnels qui ne s'étaient pas montrés auparavant, comme s'ils étaient tous nés le jour même de cette exaltation. A ce sujet, l'Eglise, empruntant les paroles du Prophète (Is. xlix, 21), pourrait dire : Qui m'a engendré de tels enfants ? Exilée et captive sur celle terre, j'étais stérile et je n'enfantais pas, et gui donc a nourri ceux-ci? Je me trouvais seule et abandonnée, et où étaient-ils auparavant* c'est-à-dire avant la promo-
tion de ce prélat? Telle est la pensée exprimée par les deux vers latins suivants :
Cum Factor reium privaret semine clcrum, Àd Sutanœ volum successit tuna nepotum.
Ceux qui dans les promotions préfèrent leurs amis charnels, disent de fait et par leurs œuvres comme les princes dont parle le Psalmiste : Emparons-nous du sanctuaire de Dieu comme d'un licritage (Ps. lxxxii, 13). Aussi doivent-ils craindre la malédiction que porte à la suite ce même Psaume, et qu'Us prononcent souvent contre eux-mêmes, lorsqu'en priant ils disent comme les autres avec l'Eglise : Mon Dieu, rendez-les semblables à une roue qui tourne sans cesse, et à la paille en portée par le vent. Comme le feu qui consume uni' foi et, et comme la flamme qui embrase les montagnes, vous les poursuiviez et vous les bouleverserez dans la tempête de voiic courroux. Seigneur, courrez leur front d'ignominie, et ils chercheront votre nom Qu'ils soient à jamais dans le trouble, la honte et l'épouvante; qu'ils soient confondus cl qu'ils périssent (Ps. lxxmi , 14-18).
A propos de ces imprécations, écoutez le récit de la vision suivante. Un Pontife, trop attaché à ses amis charnels, vint à mourir et ne tarda pas d'apparaître à un Légat apostolique qui était déjà parti pour remplir sa mission. Un matin, à son réveil, au moment où il allait commencer sa prière, selon sa coutume, ce Légat aperrut, dans la chambre où il avait reposé, un lit recouvert de tapis brodés d'or. Sur ce lit, il lui semblait voir le défunt revêtu de ses habits pontificaux. Autour de lui, plusieurs membres de sa famille qu'il avait promus aux honneurs et comblés de richesses exécutaient une danse, et chantaient d'un ton lugubre ces
paroles: Maudites soient ta promotion et ton exaltation, parce qu'elles ont été la cause de notre perte. Portant ses regards de tous côtés, le Pontife proférait contre tous ceux qui l'entouraient des imprécations analogues en s'écriant : Soyez vous-mêmes maudits de Dieu, parce que c'est à cause de vous que je suis condamné au feu éternel. En prononçant ces mots, il souleva la couverture dorée, et soudain une flamme accompagnée d'une fumée extrêmement fétide s'échappa du lit. Alors disparut la vision. Un Ange dit ensuite au Légat que Dieu l'avait rendu témoin de ce spectacle, pour l'avertir de ne pas imiter sur ce point la conduite du défunt ; car il devait lui succéder dans sa charge. — Un . autre Pontife, trop occupé aussi d'élever aux honneurs ses amis charnels, vint à tomber dans une infirmité qui, par suite de la négligence des médecins, le conduisit aux portes du tombeau. Désespérant presque également du salut de son âme et de son corps, il dit à plusieurs qui entouraient sa couche d'agonie : Les médecins ont fait périr mon corps et mes amis ont perdu mon âme. Voilà la récompense qu'il reçut de ceux qu'il avait affectionnés selon la chair et promus aux dignités. De même aujourd'hui, beaucoup de religieux, consultant trop les inclinations naturelles, s'attachent, dans les élections des supérieurs et des officiers, aux choses de la chair et du démon plutôt qu'à celles de l'esprit et de Dieu ; ils pourvoient avec plus d:3 sollicitude aux besoins du corps qu'aux nécessités pressantes de l'âme, et ils cherchent à goûter quelque consolation sur la terre
comme si c'était le moyen d'arriver au ciel
Un troisième mal causé par l'ambition, c'est la promotion de sujets indignes. Sous l'impulsion d'un motif vicieux, des hommes incapables, quelquefois même méchants et ennemis de Jésus-Christ, sont pourvus de bénéfices ecclésiastiques ;
on pense alors plutôt au bien matériel de certaines personnes qu'au bien spirituel des Églises, on considère moins l'intérêt général que l'avantage privé; et ainsi les clercs ou les prélats sont les créatures des hommes et non les élus de Dieu. De là, le grand soin que plusieurs mettent à choisir pour leur maison des officiers qui leur soient utiles ; mais ils s'occupent fort peu d'établir dans la maison du Seigneur des ministres doués de l'aptitude convenable ; car, hélas ! l'élection de ces derniers est négligée comme si elle n'était pas importante, tandis que les ministres des hommes ne sont presque jamais élus sans consultations préalables et sans mûres délibérations. 0 douleur ! On élève à la cléricature et aux bénéfices ecclésiastiques, même à des cures, des sujets moins capables que ceux qui se destinent à un art mécanique, ou à quelque autre métier de ce genre. Si quelqu'un veut embrasser une profession industrielle, il doit nécessairement savoir ou apprendre ce qui la concerne ; mais il n'est pas rare que des clercs n'aient pas la science de leur état. Et comment pourront-ils s'excuser sur leur ignorance, surtout s'ils ont été pourvus de dignités et de bénéfices à charge d'âmes ? Ce qui fait dire à saint Bernard (m Psal. Qui habitat): « Quelle ignorance pourrait disculper celui qui fait profession d'enseigner les enfants, d'instruire les ignorants? Lorsqu'un tel homme est promu, le démon l'élève justement sur le pinacle du temple, et comme pour se moquer de lui : Si tu es fils de Dieu, lui dit-il, jette-toi en bas (Matth. iv, 6). Te voilà main tenant au nombre des enfants do Dieu, et aux yeux de ceux qui ne te connaissent pas tu parais être ce que réellement tu n'es point ; fais donc quelque chose qui t'attire des louanges, te procure de la gloire et te rende grand dans l'opinion des hommes : jette-toi en bas. Quoi de plus naturel à Satan que de solliciter à une chute tout ministre indigne
de l'Eglise ? Et par le fait, de tels ministres réalisent toujours les paroles du démon ; car, en ne cherchant que les richesses, les honneurs et la gloire, ils se dégradent et s'avilissent de plus en plus chaque jour. Ceux qui les portent à une dignité quelconque, se trouvant eux aussi placés comme sur le pinacle du temple, se précipitent également à l'instigation du démon, lorsque, aveuglés par une affection trop charnelle ou par quelque cause vicieuse, ils condescendent aux désirs des ambitieux, en contribuant ou acquiesçant à leur promotion. Quand aux regards du peuple on fait mon-, ter un singe sur un toit ou un voleur sur une échelle, assurément ce n'est pas à leur honneur, mais à leur dérision ; ainsi en est-il d'un homme indigne élevé aux honneurs dans l'Eglise, car, comme l'a dit Sénèque : « C'est un sujet d'ignominie qu'une dignité chez un indigne. »
C'est pourquoi, selon saint Grégoire (Moral, lib. xxiv, cap. 30), « il faut qu'un supérieur veille attentivement sur les exemples qu'il donne à ses subordonnés ; car il doit pour ainsi dire donner autant d'exemples qu'il a de subordonnés. » « Voilà pourquoi, ajoute le même saint Docteur, nul ne doit prendre en main la direction de ses semblables, s'il ne sait pas leur servir de modèle par une conduite irréprochable ; et on ne doit pas élire pour corriger ses frères celui qui commet les fautes qu'il doit réprimer dans les autres ; car c'est une chose triste et déplorable de voir établi juge de la conduite d' autrui celui qui ne sait pas régler sa propre vie. » — C'est pourtant ce que l'on voit aujourd'hui dans beaucoup d'élections et de promotions, même parmi les religieux; au mépris de la crainte de Dieu, Barrabas y a la préférence sur Jésus; c'est-à-dire qu'on y rejette un sujet digne, vertueux, ami de Dieu, zélé pour son salut et pour celui des autres, tandis qu'à sa place on choisit un homme
DE L'AMBITION ET DE SES MAUX DANS LE CLERGE i îi
pervers, ennemi du Christ, meurtrier de son âme et de celle des autres. Ainsi, tous ceux qui se rendent coupables dans de telles promotions, soit par leur coopération soit par leur adhésion, disent de fait ou de consentement comme les Juifs: Xous ne voulons point celui-ci, mais Barrabas (Joan. xvm. 40). Ils doivent craindre par consé juent d'être séparés du Sauveur Jésus pour être associés à Barrabas, cet insigne larron. Les supérieurs élus dans de telles conditions deviennent pour leurs subordonnés une cause de ruine et de scandale plutôt que de résurrection et d'édification ; ils sont comme un levain funeste qui corrompt toute la masse des inférieurs soumis à leur autorité ; car lorsque le chef est malade, les autres le sont aussi; mais leur maladie est comme incurable, parce qu'ils semblent atteints de celle qu'on appelle noli me tangere; et comme on n'ose les toucher, ils ne peuvent être corrigés comme il le faudrait par ceux qui sont intéressés à leur guérison spirituelle. Voilà pourquoi beaucoup, hélas ! sont tombés du rang le plus élevé au plus infime, de premiers qu'ils étaient ils se trouvent maintenant les derniers, de maîtres ils sont devenus disciples, et plût à Dieu qu'ils le fussent du Christ et non de Satan ! Mais les hommes coupables de pareilles fautes ont Lien à craindre que la justice méconnue par eux ne porte sa plainte au souverain Juge et que Celui-ci, accueillant la réclamation, n'appesantisse son bras, par un juste jugement, sur les prévaricateurs. Nous avons vu et nous voyons encore de nombreux exemples d'un semblable châtiment; mais il y a de ces malheureux tellement aveuglés qu'ils ne veulent pas reconnaître leurs défauts, source de ces fléaux, et ^ est pourquoi ils s'en attirent souvent de plus terribles.
Quatrième mal. la pluralité des bénéfices. Il est des. ecclésiastiques qui, ne se contentant pas d'un seul bénéfice,
veulent en occuper plusieurs au préjudice et au détriment des autres ; et tandis que leurs confrères sont dans la nécessité ou la détresse, ils s'enivrent de pompes et de vanités ; car tout ce qui augmente le superflu des riches accroît proportionnellement la disette des pauvres, de môme que la multitude des serviteurs augmente la multitude des indigents. De là, l'adage vulgaire exprimé par ce vers d'Horace (in principio Epistol.)
Quidquid délirant reges, plectunlur Achivi,
c'est-à-dire, de l'ambition des rois les peuples sont victimes. Mais ce qui est surtout déplorable, c'est que parfois un clerc qui n'est pas même capable de recevoir un seul bénéfice en occupe plusieurs, et que celui qui pourrait à peine remplir un office tant soit peu important, s'approprie les revenus d'un grand nombre. La pluralité des bénéfices est pour ceux qui les possèdent, une occasion permanente de fréquents voyages et de nombreux manquements ; le culte divin et la charité hospitalière en souffrent notablement; les Églises, privées par cela même des honneuis et des avantages dont elles jouissaient auparavant, éprouvent des pertes considérables sous le double rapport spirituel et temporel. Lors même qu'on aurait obtenu dispense à l'effet de posséder simultanément plus d'un bénéfice, pourrait-on jamais obtenir dispense par rapport à la perpétration des maux qui viennent d'être signalés? Ces maux sont en effet si graves que seuls ils suffisent pour damner un homme et précipiter le coupable dans l'enfer, où il souffrira des tourments comme plusieurs, parce qu'il aura possédé en même temps autant de bénéfices que plusieurs autres à la fois. D'après saint Bernard (in Ps. Qui habitat), le démon conduit ces mêmes
ecclésiastiques sur une montagne fort élevée, d'où il leur montre, comme au Sauveur, tous les royaumes du monde avec leur gloire ; et il promet de leur donner de pareils biens, s'ils se prosternent pour l'adorer. Effectivement, ne consultant que leur cupidité, après avoir obtenu un certain nombre de bénéfices, ils tombent à genoux devant Satan, lui rendent un culte, le vénèrent, le suivent comme un Dieu et vont s'abîmer avec lui dans les ténèbres.
A ce sujet, voici quelques exemples frappants. Pendant que Guillaume, évêque de Paris, était recteur de l'Université, il convoqua tous les docteurs pour leur proposer la question touchant la pluralité des bénéfices, Il fut démontré par une longue et habile discussion, qu'une seule personne ne pouvait, sans compromettre son salut éternel, retenir deux bénéfices dont l'un rapportait plus de quinze livres parisis. Cette décision fut admise par le susdit Guillaume et par tous les autres docteurs en théologie, à l'exception de deux d'entre eux, savoir : maître Philippe, chancelier de Paris, et maître Arnould qui fut ensuite évêque d'Amiens. Or, il arriva que ledit Philippe, se trouvant à l'agonie, le seigneur évêque Guillaume comme un bon pasteur vint le visiter, le pria d'abandonner son opinion singulière sur la pluralité des bénéfices, et de résigner tous les siens, un seul excepté, entre les mains de l'Église. Le moribond refusa, disant qu'il voulait expérimenter par lui-même si c'était là une cause de damnation. Il mourut dans cette disposition, et peu de jours après, il apparut à Guillaume, sous une forme hideuse et épouvantable, disant entre autres choses qu'il était damné pour avoir possédé simultanément plusieurs béni'lices.
Un autre clerc, très-versé dans Les Lettres, apparul aussi à quelqu'un après sa mort, et lui déclara qu'il étail étemelle-
ment réprouvé par la seule raison qu'il avait gardé deux prébendes en même temps. — Robert, cardinal de l'Église Romaine et docteur en théologie, interrogé à l'heure de la mort touchant le même sujet, répondit : Sur le point de quitter ce monde, j'affirme que c'est une faute mortelle et qui mérite l'enfer, de retenir plusieurs bénéfices. — Pierre le Chantre de Paris, personnage de sainte mémoire, a soutenu le même sentiment de vive voix et par écrit. — Le docteur Guillard, évêque de Cambrai, a confirmé la même opinion, en disant: Je ne voudrais pas pour tout l'or de. l'Arabie conserver deux bénéfices pendant une seule nuit. — Bernard, autrefois pénitencier apostolique, rapporte que le Pape Grégoire IX d'heureuse mémoire, étant interrogé s'il pourrait en vertu de son autorité suprême accorder dispense aux détenteurs de plusieurs bénéfices, répondit : Je ne le puis que dans le cas où il faut soustraire les sujets aux vexations des détenteurs. Apparemment, il parlait de la sorte, parce que, comme nous l'avons fait observer, la pluralité des bénéfices entraîne après elle beaucoup de maux et de péchés graves et inévitables qu'aucune dispense ne saurait autoriser, car le péché ne peut être permis en aucun cas. Quel est donc celui qui, s'il est sage, s'abusera lui-même jusqu'à s'exposer à un si grand danger ? Il est vrai que les docteurs sont partagés entre eux de sentiments sur cette question; néanmoins, au jugement du plus grand docteur, saint Augustin, on pèche mortellement, en s'abandonnanl au péril probable de commettre un péché mortel
De l'ambition procède un cinquième mal qui est le défaut de résidence. Plusieurs, en effet, qui ne demeurent point aux lieux mêmes de leurs bénéfices, en perçoivent néanmoins les fruits, sans rendre aux Eglises le service ou le travail qu'ils leur doivent. Ils se réjouissent et se vantent de
de l'ambition et de ses maux dans le clergé 425 ce qu'ils ont un revenu de tant de florins, mais qu'ils craignent plutôt que ces florins ne les conduisent à l'enfer; car ils se flattent en vain de posséder un bénéfice ou de recevoir une rétribution, s'ils ne remplissent pas les fonctions ou les obligations qui en résultent. Et supposé même qu'ils soient dispensés à l'égard de la résidence, qui autorisera les fautes et les maux qui sont la suite inévitable de leur absence et de leur négligence? Aussi, seraient-ils heureux d'avoir un vicaire qui les remplaçât dans les supplices, comme ils disent pour s'excuser qu'ils en ont un pour les remplacer dans leurs charges ; car ceux qui ne veulent pas résider dans leurs bénéfices, doivent s'attendre d'aller résider dans les tourments durant toute l'éternité. Les prélats et ceux qui ont charge d'âmes sont plus coupables sur ce point, parce que de leur absence résulte un pjlus grand péril. Parmi eux, il est peu de vrais pasteurs ; beaucoup sont des mercenaires, parce qu'ils ne cherchent point ce qui peut être utile aux âmes, mais ce qui peut être profitable à leurs propres intérêts, ce qui peut leur procurer de la fortune, de l'honneur ou quelque avantage temporel. Aces derniers conviennent bien ces paroles de saint Bernard (In illud Evang. Ecce nos reliquimus omnia) : « Malheur à toi, clerc sensuel et intéressé, tu trouveras la mort dans la bonne chère et dans les autres délices ; car tu t'engraisses et tu t'enrichis des péchés du peuple, comme si tes péchés personnels paraissaient ne pas suffire. Tu prétends percevoir, sans qu'il t'en coûte rien, les revenus ecclésiastiques ; mais mieux vaudrait pour toi labourer la terre et demander l'aumône. [1 est assurément indigne de retirer de ses brebis le lait et la laine, celui qui n'a pas soin de paître et de garder son roupeau. Alors ce qui sert à sa nourriture et à son eutreii devient La matière de sonjugemenl el de sa réproba-
i. nt 24.
tion. Aveugle et insensé ! Pourquoi ton cœur est-il enivré de telles délices ? Pourquoi tes yeux sont-ils charmés de telles richesses ? Elles seront pour toi l'objet d'un sévère examen et la cause d'un châtiment rigoureux ; car tu seras forcé de payer pour toutes et pour chacune jusqu'à la dernière obole. »
Ils mangent les péchés de mon peuple, dit le Seigneur par la bouche du prophète Osée (iv, 8). Selon saint Bernard, « c'est comme s'il disait : Ils exigent pour l'expiation des péchés certaines sommes dont ils vivent sans exercer à l'égard des pécheurs la sollicitude requise Car où est'
celui qui, par ses prières, apaise la colère du Seigneur et qui, par ses discours, prépare la conversion des coupables ? Ils sont les ministres du Christ, et ils servent l'Antéchrist ; les biens de Dieu leur procurent de l'honneur et ils ne rendent {joint d'honneur à Dieu. » A ce que dit ici saint Bernard ajoutons que quelques pasteurs, abandonnant leurs Eglises et leurs brebis propres, desservent d'autres Eglises, ou évangélisent des populations différentes ; mais cette raison n'excuse point leur négligence aux yeux du Seigneur ; car ils devront lui rendre compte jusqu'à la plus petite obole de tout ce qui a été confié à leur sollicitude. Ceux qui n'observent pas la loi de la résidence, croient pouvoir se justifier en alléguant qu'ils trouvent dans leurs Églises des rebelles, des tyrans ou des infidèles et autres semblables personnes. Or, c'est précisément ce motif qui les rend plus coupables ; car, lorsqu'ils voient le loup dans la bergerie, ils prennent la fuite, tandis qu'ils devraient plutôt rester à leur poste dans l'intérêt de leurs Églises et de ces mêmes pjrsonnes. C'est ainsi qu'aujourd'hui plusieurs qui ont charge d'âmes en religion, fuient le cloître comme uue prison, et errant de tous côtés comme des vagabonds, parcourent la terre avec Satan
rime s'ils craignaient peu de se voir un jour, les pieds
liés, précipités dans les ténèbres extérieures. Les premiers Pères de l'état religieux quittaient les villes et les palais, cherchaient la solitude, en disant avec saint Jérôme : La cité m'est une prison, et le désert un paradis. Ceux-ci qui font tout le contraire semblentdire du moins en eux-mêmes: Pour moi, le désert est un lieu de tourment, et la cité un séjour de délices. Aux religieux de cette sorte on pourrait très-bien appliquer le distique suivant qui a été composé pour servir d epitaphe à un personnage cosmopolite :
Dum fuit in mundo, pcr mundum vixit eundo ; Hœc postrema dies, hcec sibi prima quies.
C'est-a-dire, tant qu'il fut en ce monde, il fit le tour du monde ; le dernier jour de sa vie fut le premier moment de son repos.
Le sixième mal qu'enfante l'ambition, c'est l'abus des revenus ecclésiastiques. Plusieurs, ne craignant pas d'abuser des fruits des bénéfices, détournent à des usages superflus et illicites le patrimoine du Christ et le bien des pauvres. Quoiqu'un bénéficier remplisse ses obligations d'une manière utile, il ne doit cependant rien se réserver au delà de ce qui suffît à sa nourriture et à son entretien, le surplus appartient aux indigents. Saint Bernard exprime la même pensée en ces termes : « Que celui qui travaille avec zèle et avec fruit pour l'Eglise vive de l'autel, mais qu'il se contente d'y trouver les aliments et les vêtements dont il a besoin. Qu'il ne profite pas des revenus de sa charge pour vivre dans l'orgueil et le luxe, pour s'enrichir et s'agrandir ; qu'il n'emploie pas les biens de l'Église à se construire de superbes édifices, et à s'amasser des trésors ; qu'il ne les prodigue pas en dépenses vaines et inutiles ; qu'il ne s'en serve pas pour élever .ses parents ou ses neveux. Ne pas donuer
aux pauvres les choses qui leur sont destinées, c'est un crime qui va de pair avec le sacrilège ; car Dieu n'a pas voulu que les ministres de l'Évangile cherchassent dans leurs sublimes et saintes fonctions le faste et l'abondance, mais ce qui est indispensable pour vivre, c'est-à-dire pour sustenter et couvrir le corps, comme saint Paul l'explique d'ailleurs (1 Corinth. îx, — I Tim. vi). » Le même saint Bernard ajoute : « Qu'ils sont rares de nos jours ceux qui ne poursuivent pas leur intérêt personnel ! Ils aiment les revenus ; ils ne peuvent aimer également le Christ, parce qu'ils ont voué un culte à l'argent !.... De là vient que l'Église est délaissée dans l'indigence et le dénûment, son aspect est vil et misérable, elle paraît sans vigueur et sans beauté. C'est pourquoi de notre temps, non-seulement on n'orne plus, mais on dépouille cette Épouse du Sauveur ; on ne la garde pas, on la perd -, loin de la défendre, on l'expose; au lieu de l'instruire, on la prostitue ; on ne nourrit plus ses ouailles, on les immole et on les mange. C'est de tels ministres que le Seigneur a dit : Ils dévorent mon peuple comme un morceau de pain (Ps. xm, 7). Ils ont consumé Jacob, et désolé sa demeure (Ps. lxxviii, 7). » Voilà les propres paroles de saint Bernard.
Le monastère présente aujourd'hui le même spectacle que l'Église. On voit des religieux abuser des biens conventuels et rivaliser de jouissances et de luxe avec les riches mondains. Pour leur vêtement, ils recherchent ce qu'il y a non pas de plus utile,, mais de plus fin, et ce qui est propre à flatter l'orgueil plutôt qu'à préserver du froid. Quant à leur nourriture, s'ils s'abstiennent de viandes, ils s'en dédommagent par la délicatesse et la variété des autres mets. Ce n'est pas là retrancher les délices, dit saint Prosper, c'est seulement les échanger. Ce n'est pas pratiquer la . morti-
de l'ambition et de ses maux dans le clergé 429 fkalion, ajoute saint Augustin, c'est entretenir la volupté. Ces hommes sensuels ne comprennent pas qu'avec de telles amorces ils avalent l'hameçon, et que chaque délectation leur attirera un châtiment nouveau, de sorte que plus ils se seront adonnés à la vanité et à la mollesse, plus ils éprouveront de tourment et de douleur. Plût à Dieu que ces considérations fissent impression sur les ministres mercenaires et sur les faux pasteurs, qui déploient plus de sollicitude pour leur propre personne Lien portante d'ailleurs que pour leurs sujets malades, et qui montrent plus de préoccupation pour leurs plaisirs que pour les besoins de leurs subordonnés. Aussi, Dieu châtie souvent ces misérables d'une manière terrible ; mais ils ne veulent pas reconnaître d'où viennent ces fléaux ; car, semblables à des enfants battus, ils se plaignent souvent des coups qui leur sont infligés, mais ils s'inquiètent peu des raisons pour lesquelles ils sont frappés. Quelquefois même Dieu permet justement que dans leurs nécessités ils soient abandonnés des autres, de façon qu'ils en soient traités comme ils les ont traités eux-mêmes. Plût au ciel que cette expérience les rendît sages, les instruisît et les portât à réformer leur conduite !
Un septième mal que souvent l'ambition joint au précédent, c'est le vice maudit (ie la curiosité dont tous les serviteurs de Dieu doivent se garder comme du venin du serpent. Ceux qui font ou qui emploient des choses curieuses, travaillent et vivent pour le monde; car de tels objets servent à l'ornement du siècle et tournent à L'offense du Créateur. Mais celui qui veut conserver sa conscience pure, craint habituellement de contracter une telle souillure, soit dans
qu'il fait, soit dans ce qu'il emploie. La curiosité est vraiment à la fois un grand périlet an grand vice : 1° Elle fait dépenser en vanitéi injurieuse au Seigneur un temps pré-
cieux qu'il nous a donné uniquement pour le louer ; car un ouvrage curieux occupe beaucoup plus longtemps qu'il ne faudrait, et aucune personne sage n'ignore que ce ne soit là un mal réel. — 2° Une chose curieuse est pour celui qui la fait une cause de vaine gloire et d'ostentation. Que de fois il y pense et y repense ! il en occupe son esprit lors même qu'il interrompt son travail et quand il doit s'appliquer aux divins exercices. Sans cesse il considère ce bel ouvrage, d'où il prend sujet de s'estimer et de se louer lui-même, en même temps qu'il conçoit le désir d'être estimé et loué des' autres. — 3° Un objet de curiosité devient à celui pour qui il est fait une occasion d'orgueil ; il est comme une huile qui entretient et allume de plus en plus le feu de la superbe ; car, de même que les objets rudes et grossiers portent à l'humilité, les objets beaux et agréables excitent à l'orgueil. — 4° La curiosité détourne l'âme de Dieu, parce que, comme le dit saint Grégoire (Moral, lib. xvui, cap. 6), plus on s'attache aux choses inférieures, plus on s'éloigne du souverain Bien. — 5° La curiosité, c'est en. d'autres termes, la concupiscence et la volupté des yeux ; car ce qui en fait l'objet paraît ne servir qu'à satisfaire la vue, et conséquemment à distraire l'esprit. — - 6° La curiosité est pour un grand nombre d'autres un piège où ils trouvent leur ruine ; car, en considérant de pareils ouvrages, on peut pécher de plusieurs manières, soit par des regards de complaisance ou de convoitise, t par des paroles de médisance ou de détractation, soit en donnant aux autres sujet de scandale ou de mauvais exemple. Pensez donc combien de fois Dieu peut être offensé avant que cet objet soit détruit. Celui qui a exécuté ou faitexécuter un tel ouvrage, est cause et par conséquent responsable de touti mêmes offenses faites à la Majesté divine. D'après
[uelle multil idre la curiosité.
DE L'AMBITION ET DE SES MAUX DANS LE CLERGlt
Enfin, un autre grand mal, c'est que la curiosité est directement contraire à la pauvreté ; elle est l'indice d'un esprit léger, vain et inconstant, et le signe de l'orgueil caché dans le cœur. Ce vice de la curiosité se trouve néanmoins non-seulement parmi les clercs, mais aussi dans les religieux. Car plusieurs d'entre eux, abandonnant la simplicité et l'humilité des anciens Pères qu'ils semblent mépriser, admettent des nouveautés séculières dans beaucoup de choses appartenant à l'usage ordinaire, et, sous prétexte de progrès, introduisent clans la religion le démon du changement avec ses satellites. C'est pourquoi ils ne paraissent pas être les fils légitimes, mais plutôt les enfants dégénérés de cette même religion qu'ils outragent et qu'ils corrompent, en se permettant d'y établir des curiosités et des innovations étrangères aux anciennes et respectables pratiqi. de leurs saints prédécesseurs. Au reste, tels ils sont euxmêmes, telles sont aussi leurs œuvres, suivant le proverbe vulgaire exprimé par ce vers latin :
Qualis erat mulier, laie coquebat olus.
Ils sont donc les ouvriers de Satan, puisqu'ils font sa volonté, en faisant son œuvre. En conséquence, on m pour rien au monde exécuter ou accepter, même gratuitement, de pareils ouvrages, parce qu'on ne doit pour aucun motif consentir au péché, et qu'on doit éviter de toute manière ce qui peut offenser Dieu. En effet, selonsaint Anselme (de Conceptu Virg.), tout péché, étant une prévarication qui outrage Dieu, ne peut jamais être permis à L'homn quand môme tout ce qui n'est pas Dieu devrail périr infailliblement. Il est donc étonnant qu'une chétive créature i a été formée de la boue et qui sera réduite en cendre, i si présomptueuscmenl se révolte] Créateur tout-
-ï32 La grande vie de JÉsus-cmusr
puissant.- « Eli quoi ! s'écrie saint Bernard (Serai. G in Gant.), Dieu touche de sa foudre les montagnes qui disparaissait en fumée (Ps. cm, 32), et cependant une vile poussière qu'un léger souffle peut disperser, sans qu'elle puisse jamais se réunir, ne craint pas d'insulter une Majesté si redoutable ! » Concluez de là que si, sous aucun prétexte, il ne vous est permis de faire des choses purement curieuses, combien plus coupables vous êtes, si vous les faites de votre propre mouvement, par seule complaisance, préférant ainsi satisfaire la créature plutôt que le Créateur.
Les considérations précédentes nuus font voir à quels graves et nombreux périls sont exposés aujourd'hui les ecclésiastiques, quels immenses scandales ils donnent au monde et quelle funeste persécution ils suscitent dans l'Église ; car ils en sont eux-mêmes les vrais persécuteurs par leurs vices et leurs mauvais exemples. Ils répandent le sang de la manière la plus criminelle, lorsque, autant qu'il dépend d'eux, ils tuent le Christ dans l'homme. Ce qui fait dire à saint Bernard (Serai. 1 de Gonvers. Pauli) : « Si le Seigneur a versé son propre sang pour la rédemption des âmes, ne vous paraît-il pas soulever une persécution plus meurtrière, celui qui, par ses suggestions perfides, ses pernicieux exemples, ses sujets de scandales, détourne ces mêmes cimes du divin Sauveur qui les a rachetées à un si haut prix ? Est-il, je vous le demande, un laïque qui cherche les biens temporels avec plus d'avidité que certains clercs, et qui, après avoir acquis ces mêmes biens, en use d'une manière plus frivole ? En voyant le luxe qui règne dans l'ameublement de ces clercs, les laïques ne sont-ils pas invités à aimer le monde plutôt qu'à le mépriser? Médecin, guéristoi toi-même, peuvent-ils dire (Lmc. iv, 23). Vous prêchez qu'il faut dédaigner le monde, commencez vous-mêmes par
le dédaigner et vos exhortations à cet endroit porteront mieux leur fruit. Donnez à votre voix l'accent de la vertu, mettez votre conduite en harmonie avec votre prédication, et aussitôt, passant pleine de vie par votre bouche, la parole de Dieu deviendra efficace et plus pénétrante qu'un glaive à double tranchant (Heb. iv, 12). Mais hélas! il n'en est point ainsi ; le prêtre est devenu tel que le peuple ; l'un et l'autre aiment le monde et convoitent ses biens. Tous les deux désireraient posséder l'univers entier le laïque toutefois en travaillant, mais le clerc sans rien faire. Ce dernier veut partager les richesses et les jouissances des hommes, mais il refuse de supporter leurs labeurs et leurs fatigues ; il consent volontiers à pécher comme les autres, mais non pas à être châtié avec eux ; aussi il est à craindre qu'il ne soit tourmenté avec les démons. En présence d'un pareil clergé, comment les mondains ne dissiperaient-ils pas leur fortune, en vivant dans le luxe ? Comment ne courraient-ils pas après les vanités et les agréments du siècle ? Comment n'étaleraient-ils pas un orgueil insolent, lorsqu'ils contemplent le faste superbe des clercs ? Car, sous les yeux de tous, ceux-ci n'abusent-ils pas impudemment des aumônes des pauvres? Au lieu de consacrer le patrimoine de la croix du Christ à l'acquisition des livres nécessaires aux églises, ils l'emploient à satisfaire leurs passions, à nourrir des chiens et à équiper des chevaux. En vérité, las pierres du sanctuaire sont dispersées sur tous les carrefours des places publiques (Thren. iv, 1). Ces pierres du sanctuaire que l'on trouve à l'entrée des places publiques sont les prêtres ; car, par leurs mauvais exemples, ils apprennent aux peuples à suivre les voies larges qui conduisent à la mort et précipitent dans les abîmes de L'enfer. Le mal qu'éprouve la tête se communique
aux membres, de sorte que la sainte Église peut de nos jours pousser ce cri de douleur : Voilà qu'au sein de la paix, j'ai ressenti la plus grande amertume (Is. xxxvin, 17). Aujourd'hui, en effet, s'est élevée contre cette Épouse du Christ une persécution telle qu'elle n'en a point essuyée de plus redoutable depuis son origine. Le démon l'a poursuivie de différentes manières jusqu'à présent, mais jamais avec un art aussi dangereux que maintenant ; car dans aucun autre temps la perdition des Chrétiens n'a été plus nombreuse, ni la transgression des préceptes divins plus libre et plus impunie. Satan a persécuté l'Eglise par les tyrans lorsqu'elle naissait, et par les hérésies lorsqu'elle grandissait; maintenant qu'elle est joyeuse et florissante, il la persécute par la corruption des mœurs. » C'est en ces termes véhéments que saint Bernard flétrit les désordres contemporains...
L'état actuel de l'Église démontre la triste vérité de ce langage ; car jamais les trois maux qui sont dans le monde, c'est-à-dire l'orgueil, l'avarice et la luxure, n'avaient dominé à un plus haut degré parmi les clercs et les prélats... Or de ces trois plaies faites au cœur de l'humanité sortent tous les autres maux qui travaillent le siècle, comme saint Jean l'atteste par ces paroles (I Ep. n, 16) : Tout ce qu'il y a dans le monde est concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie. — Si quelqu'un s'irrite du tableau qui précède, il prouve par là qu'il s'y reconnaît luimême ; car beaucoup s'indignent contre la vérité lorsqu'on la leur présente, et comme ils ne peuvent se soustraire à son évidence, ils répondent que leur conscience ne leur reproche rien à cet égard ; mais ils ont une conscience mauvaise, parce qu'elle est contraire à la vérité et à la droite raison.
de l'ambition et de ses maux dans le clergé 435
A cette occasion, ou doit noter qu'il y a quatre sortes de consciences, savoir deux bonnes et deux mauvaises. — La première est bonne et tranquille ; c'est celle de l'homme qui se punit d'avoir commis des péchés et qui se garde soigneusement d'en commettre de nouveau. Le Psalmiste en fait l'éloge, quand il dit : Heureux l'homme à qui Dieu n'a pas imputé son péché (Ps. xxxi, 2) ; car tout ce que Dieu a décrété de ne point imputer est comme s'il n'avait jamais existé. — La seconde sorte de conscience est bonne aussi, mais en même temps troublée ; c'est celle qui se soutient non pas au milieu des douceurs, mais dans les amertumes, nonobstant les répugnances de la sensualité ; c'est pourquoi il lui paraît dur et pénible de suivre la voie droite, de mener une vie sobre, de s'astreindre à de longues veilles et à de fréquentes oraisons, de se couvrir d'un vêtement grossier, d'user d'une nourriture frugale ; elle se retient néanmoins par le frein salutaire d'une crainte religieuse. Ceux qui la suivent entendront le Sauveur leur dire comme aux Apôtres: Cest vous qui êtes demeurés avec moi dans mes épreuves (Luc. xxn, 28) ; c'est aussi de chacun d'eux que le Seigneur a dit : Je suis avec lui dans la tribulation (Ps. xc, 15). — La troisième sorte de conscience est mauvaise et troublée ; elle craint moins de commettre le péché que d'être surprise en faute, elle redoute moins l'offense de Dieu que la honte du mal. En parlant d'elle le Prophète royal a dit : Le pécheur s'est trouvé pris dans les œuvres de ses mains (Ps. îx, 17). Couvrez d'ignominie leurs visages, et ils loueront votre nom, Seigneur (Ps. lxxxii, 17). — La quatrième sorte de conscience est tout à la fois mauvaise et tranquille, et par cela même souverainement dangereuse. Elle n'appréhende ni d'offenser Dieu, ni de scandaliser le prochain; lorsqu'elle est des-
cendue dans le profond abîme du péché, elle méprise tout (Prov. xvin, 3), et reste sans inquiétude dans le mal. Or, il n'est rien qui provoque autant la vengeance du Juge suprême que de pécher sans remords et de ne pas vouloir sortir du mal. Telle est la conscience de ceux qui se jettent dans les voies de l'erreur et du vice sans se laisser convaincre et toucher ni par l'Écriture sainte ni par la raison ; au mépris de la crainte de Dieu, ils disent que leur conscience ne leur reproche rien, comme s'ils pensaient qu'au jour du jugement Dieu approuvera les caprices de leur volonté et abandonnera les règles de sa justice.
Prière
Seigneur Jésus, qui résistez aux superbes et favorisez les humbles, accordez votre grâce dans le temps et votre gloire dans l'éternité à tous ceux qui, pour le bien de l'obéissance, acceptent et gardent, avec modestie et sans ambition, l'état de dignité où vous les avez élevés et le pouvoir de direction que vous leur avez conféré. Résistez aux ambitieux, en obstruant leurs voies d'épines, de peur qu'ils n'y prospèrent, et afin qu'ils n'éprouvent plus de satisfaction à commander aux autres hommes, ni de plaisir à jouir d'honneurs privilégiés ; mais qu'ainsi éclairés d'en haut et rentrant en eux-mêmes, ils renoncent à ce vice pernicieux de l'ambition ; et enfin, après les avoir convertis, que votre miséricorde les préserve de l'éternelle perdition. Ainsi soit-il.