CHAPITRE LXX
Joan. vi, 22-70.
Jésus, ayant quitté le désert et traversé le lac pendant la nuit, vint avec ses disciples dans la ville de Génézareth. Le lendemain, les peuples ne le trouvant point au lieu même où il les avait nourris miraculeusement, entrèrent dans les barques qui arrivaient de la ville de Tibériade, située en face du désert, et, passant le lac, ils se rendirent à Capharncmm (Joan. vi, 24). Là, ils furent tout étonnés de
rencontrer Jésus, ne pouvant s'expliquer comment il y était venu; car, la veille au soir, il n'y avait sur le lac qu'une seule barque occupée par les disciples, et il n'était pas monté avec eux. Saisis d'admiration, ils lui dirent : Maître, quand êtes-vous venu ici, puisque vous n'êtes point parti avec vos disciples, ni avec d'autres personnes? Le Seigneur, ne répondant pas précisément à leur question mais plutôt à leur pensée qu'il pénétrait, leur dit : Vous paraissez me suivre avec ardeur et zèle; cependant, en vérité je vous le dis, vous me cherchez ainsi, plusieurs du moins sinon tous, non pas à cause des prodiges que vous avez vus suffisamment pour me connaître, ni à cause des instructions que vous avez entendues ; non pas parce que vous voulez croire en moi et en mes œuvres ; mais seulement à cause des pains dont vous avez été nourris et rassasiés gratuitement ; en un mot, vous me cherchez non pour moi, mais pour vousmêmes (Ibid. 26). Vous désirez obtenir de moi la nourriture matérielle qui exigerait de vous des travaux et des soins, et non la nourriture spirituelle qui mérite davantage tous vos soucis et vos labeurs, puisqu'elle l'emporte autant sur la première que l'âme l'emporte sur le corps.
Considérons ici combien devaient être agréables au goût ces pains quoique simplement d'orge, puisque le peuple, attiré par cette saveur, courait avec tant d'empressement après Jésus qui l'avait nourri et rassasié. Nous ne devons pas en être surpris, car Celui qui les leur donnait est la douceur et la bonté par excellence. Aujourd'hui également, hélas ! combien ne voyons-nous pas de Chrétiens qui cherchent le Sauveur non pour lui-même, mais pour leur intérêt temporel, afin d'en retirer quelque profit ou d'éviter toute inquiétude en cette vie ! Combien même de prêtres célèbrent le saint sacrifice non pour la gloire de Jésus, mais
en vue de l'honoraire ! C'est cet amour du gain qui pousse les uns vers l'état ecclésiastique et porte les autres à la profession religieuse, afin d'y trouver dans le repos et sans embarras les choses nécessaires à la vie présente. C'est à ceux-là que s'adresse le Sauveur en disant : Vous me cherchez non parce que vous avez vu mes miracles ou mes œuvres, afin d'embrasser mon service et d'imiter ma conduite ; mais par ambition et cupidité, pour percevoir les revenus des biens ecclésiastiques et les rétributions des fonctions saintes. Néanmoins, au milieu de cette abondance, vous n'êtes pas encore rassasiés; car, de même que, selon le proverbe populaire, plus on boit, plus on veut boire, de même l'avare désire toujours sans dire jamais : c'est assez.
Quo plus sunt potœ, plus sitiunlur aquœ.
Selon saint Grégoire (Moral, xxm, 26), les peuples nourris miraculeusement, auxquels le Sauveur reproche de le suivre par des motifs intéressés, nous représentent ceux qui s'approchent du Seigneur par la réception des Ordres sacrés, non pour y acquérir les mérites des vertus, mais pour y trouver les ressources de la vie présente ; car, au lieu d'imiter les mœurs de leur divin Maître, ils ne s'occupent que de percevoir les émoluments de leurs emplois et de leurs charges. Appliquons-nous, dit saint Chrysostôme (Hom. 43 in Joan.), à suivre Jésus-Christ, mais non toutefois pour quelques faveurs sensibles ou en vue de quelques biens temporels, de peur qu'il ne nous adresse comme aux Juifs ce reproche : Vous me cherchez, non à cause des miracles que vous avez vus, mais à cause des pains que vous avez mangés. Aussi, Jésus-Christ n'a pas continuellement multiplié les pains ; nous ne le voyons opérer ce miracle que deux fois, pour nous apprendre que nous ne devons pas
songer seulement à nos besoins matériels, comme si nous étions esclaves de notre corps, mais que nous devons nous attacher spécialement aux biens spirituels. Cherchons donc avant tout le pain céleste, et quand nous avons reçu cette nourriture de notre âme, rejetons loin de nous toutes les préoccupations de la vie présente. « Hélas, s'écrie saint Augustin, combien de Chrétiens ne cherchent Jésus-Christ qu'en vue des avantages actuels! l'un, embarrassé dans ses affaires, implore le secours du clergé ; l'autre, opprimé par un homme puissant, réclame la protection de l'Église; beaucoup sollicitent des interventions officieuses auprès de différents personnages, celui-ci d'une manière, celui-là d'une autre ; en un mot, le monde est rempli de gens de cette sorte ; à peine rencontre- t-on quelqu'un qui cherche Jésus pour l'amour de Jésus. » Le Vénérable Bède ajoute : « Ceux également qui, dans leurs prières, demandent les biens temporels et non les biens éternels, cherchent Jésus-Christ non pour lui-même mais pour toute autre chose. C'est là ce que faisaient les Juifs lorsqu'ils suivaient le Sauveur pour obtenir de lui la nourriture corporelle ; aussi les exhorta-t-il à faire des œuvres qui pussent leur mériter la nourriture spirituelle. »
En effet, le Sauveur, désirant nourrir les âmes de ceux dont il avait nourri les corps, leur montra un pain plus excellent et leur dit : Faites en sorte que par vos œuvres vous méritiez d'obtenir, non pas ce pain qui périt avec le corps, mais le pain qui demeure avec l'âme pour la vie éternelle (Joan. vi, 27). Il n'acquiert qu'un aliment périssable celui dont tous les efforts et toutes les intentions sont dirigés vers les biens terrestres, comme les Juifs qui couraient après le Sauveur pour rassasier leurs appétits grossiers ; mais au contraire, celui dont toutes les œuvres et les
intentions sont dirigées vers les biens spirituels, mérite cet aliment impérissable qui donne la vie éternelle; et cet aliment est la grâce ou la parole de Dieu qui seules auraient dû attirer les peuples vers Jésus. Nous devons donc employer tous nos soins, toute notre ardeur à nous procurer cette véritable nourriture, c'est-à-dire les biens spirituels qui seuls peuvent nous conduire à la vie éternelle. Nous devons aussi par conséquent ne chercher les biens temporels que d'une manière accessoire, autant qu'ils sont nécessaires, indispensables pour sustenter notre corps mortel et corruptible. Selon saint Chrysostôme (Hom. 43 in Joan.), « c'est comme si le Sauveur disait aux Juifs : Vous ne recherchez que la nourriture de vos corps, et moi, je vous l'ai donnée, afin que par ce moyen vous recherchiez la nourriture de vos âmes pour la vie éternelle. Mais, parce que ceux qui veulent vivre dans l'indolence pourraient abuser de cette parole du Sauveur, il est nécessaire de rapporter ici celles de saint Paul qui nous dit : Que celui qui dérobait, ne dérobe plus, mais qu'il travaille de ses propres mains à quelque bon ouvrage, afin de pouvoir subvenir à V indigent (Eph. iv, 28). Aussi, ce grand Apôtre, lorsqu'il vint demeurer à Corinthe dans la maison d'Aquila et de Priscille, ne négligeait pas les travaux manuels, malgré ses prédications évangéliques. Par conséquent, en disant que nous ne devons pas travailler pour une nourriture périssable, Jésus-Christ ne veut pas nous faire entendre qu'il faut rester oisifs, mais qu'il faut travailler pour assister les «autres, car c'est là chercher la nourriture impérissable; ne travailler que pour acquérir des biens temporels, c'est ne chercher qu'une nourriture éphémère. Le Sauveur parla de la sorte aux Juifs, parce qu'ils ne le suivaient pas par un motif de foi en sa personne, mais feulement afin de pouvoir vivre sans travailler;
et c'est là ce qu'il désigne avec raison sous le nom de nourriture passagère. » Ainsi parle saint Chrysostôme.
Le Fils de l'homme est tout disposé à nous accorder cette nourriture incorruptible, il n'est venu parmi nous que pour cela ; car Dieu son Père ne l'a envoyé sur la terre que pour donner la vie éternelle à ceux qui croient en lui. Lui-même a dit : Je suis venu en ce monde pour rendre témoignage à la vérité, c'est-à-dire pour communiquer aux hommes la nourriture spirituelle de leurs âmes. Mettez donc tous vos soins à l'obtenir. Vous me cherchez, pour autre chose, ne me cherchez que pour moi-môme ; car je suis l'aliment incorruptible qui donne au monde la vie éternelle. Voilà ce que lui-même va nous expliquer. Appliquons-nous donc avec ardeur à l'œuvre de Dieu, c'est-à-dire faisons en sorte que toutes nos actions soient agréables à ses yeux, si nous voulons obtenir cet aliment incorruptible. Dans ce but, incorporons-nous à Jésus-Christ par la foi véritable et par nos bonnes œuvres, et il viendra en nous par sa grâce pour y demeurer éternellement, comme la nourriture de nos âmes, ainsi qu'il est la nourriture des Anges dans le ciel.
Mais les Juifs, peu reconnaissants du pain miraculeux dont le Sauveur les avait rassasiés, lui dirent (Joan. vr, 31) : Nos pères dans le désert ont été nourris de la manne que Dieu leur envoyait chaque jour, selon qu'il est écrit : // leur a donné un pain céleste à manger (Ps. lxxvii, 24). Gomme s'ils eussent dit : Vous êtes loin d'avoir fait pour nous ce que Moïse fit autrefois pour nos ancêtres en les nourrissant de la manne pendant quarante ans ; car vous ne nous avez encore nourris qu'une seule fois avec quelques pains d'orge. Vous promettez un aliment impérissable, néanmoins vous n'accomplissez pas d'aussi grandes œuvres
que Moïse ; car il a donné non pas simplement quelques
pains d'orge, mais la manne du ciel. Le Sauveur leur répondit (Ibid. 32) : Moïse ne vous a pas donné le pain céleste véritable, car la manne qui en était seulement la figure tombait des airs sous forme de rosée; mais aujourd'hui, mon Père vous donne le pain cèles le vèiitable. En effet, le véritable pain céleste est ce pain divin qui, descendant du ciel, donne la vie au monde (Ibid. 33). Comme l'effet du pain est de conserver la vie, le vrai pain spirituel est celui qui conserve et même donne la vie spirituelle. Or tel est précisément l'effet produit par le Verbe incarné qui descendant du ciel, c'est-à-dire procédant du Père éternel, est venu pour donner la vie au monde. Le pain matériel ne donne pas la vie au corps, il lui conserve seulement pour un temps celle qu'il possède déjà; le pain spirituel au contraire non-seulement conserve, mais même donne la vie à l'âme ; car elle commence à vivre, en s'attachant au Verbe divin qui mérite d'être appelé principalement le Pain de vie. Aussi, Jésus-Christ dit lui-même plusieurs fois : Je suis le pain de vie, en donnant la vie à l'âme par ma divinité ; et je suis descendu du ciel, en m'abaissant jusqu'à l'humanité par mon Incarnation. Celui qui mangera dignement de ce pain, en s'unissant à moi par la foi et l'amour, ne mourra point spirituellement; son âme vivra non-seulement dans ce monde de la vie de la grâce, mais aussi dans l'éternité de la vie de la gloire. Parmi les anciens Hébreux qui mangèrent la manne, ceux qui, comme les nouveaux Juifs, n'y virent qu'un aliment corporel moururent de la mort spirituelle. Les justes au contraire qui, bien différents des Juifs nouveaux, découvrirent la signification mystique de cette nourriture matérielle, y trouvèrent la vie spirituelle. Aussi, la manne avait pour les bons toutes sortes de goûts déli-
cieux, tandis que pour les méchants elle était fade et nauséabonde. De même, l'Eucharistie procure à ceux qui en approchent dignement les douceurs de la vie spirituelle, et sert à la condamnation de ceux qui la reçoivent indignement. En parlant de son corps et de son sang, le Sauveur dit au peuple entre autres choses (Ibid. 52) : Le pain, ou la nourriture signifiée par le pain, que moi, souverain prêtre je donnerai sacramentellement et spirituellement ou du moins spirituellement à quiconque voudra le recevoir, est ma chair, cachée sous les espèces du pain, pour procurer la vie, au monde ; si néanmoins elle ne produit pas cet effet salutaire en tous, ce n'est pas à cause de son insuffisance, mais à cause de leur indisposition. Puis il ajoute (Ibid. 54) : Si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez point la vie en vous, c'est-àdire le gage de la vie de la grâce et de la gloire, car cette chair vivifiante nourrit et fortifie l'âme, tandis que ce sang précieux la nettoie et la purifie. C'est pourquoi il dit ensuite (Ibid. 55) : Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang, comme il doit, c'est-à-dire d'une manière non-seulement sacramentelle, mais encore spirituelle ou avec de bonnes dispositions, a la vie éternelle dans son cœur ; car il possède en lui le principe qui vivifie l'âme pour l'éternité. En effet, continue-t-il, ma chair est vraiment une nourriture, parce qu'elle est unie au Verbe divin, l'aliment éternel des Esprits bienheureux ; et mon sang est vraiment un breuvage, entièrement pur et sans aucun mélange (Ibid. 56). Le Seigneur explique les paroles qui précèdent par celles-ci qui suivent immédiatement (Ibid. 57) : Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang, demeure en moi par la conformité de sa vie avec la mienne, et je demeure en lui par l'infusion de ma grâce en son âme.
Le moyen sûr de posséder Jésus en son cœur, c'est d'avoir la foi ; croyez donc en lui et vous vous nourrirez de lui. De plus, faire les œuvres de Dieu, c'est agir d'après la foi animée par la charité ; une telle foi, principe et fin de tout bien, incorpore l'homme à Dieu. Saint Augustin dit à ce sujet (Tract. 29inJoan.): « Croire en Jésus-Christ, c'est en croyant l'aimer, le préférer à tout, adhérer à lui, et s'incorporer à ses membres. Cette foi qui agit par la charité est celle même que Dieu exige de nous. Croire ainsi en Jésus-Christ, c'est participer à cette nourriture divine qui communique la vie éternelle. Les dents et l'estomac n'ont aucune part à cette manducation spirituelle, il suffit de croire pour être rassasié de la sorte. » Pour comprendre ces paroles de saint Augustin, il faut distinguer en Jésus-Christ son corps mystique qui est l'Église, et son corps matériel qui a été formé dans le sein de la Vierge Marie. Il faut aussi reconnaître en nous deux manières de participer au corps de Jésus-Christ, c'est-à-dire une double manducation : l'une spirituelle, quand on s'unit à l'Eglise par des sentiments de foi et de charité ; l'autre sacramentelle, quand on reçoit la sainte Eucharistie, qui, sous les espèces ou apparences du pain et du vin consacrés sur l'autel, contient le corps et le sang de Jésus-Christ, tels qu'il les a pris dans le sein de la bienheureuse Vierge.
Jésus par lait ainsi àCap/iarnaiim, métropole delà Galilée, dans la synagogue, qui était le lieu ordinaire où l'on instruisait publiquement (ibid. 60). Nous voyons par là qu'il ne craignait pas d'annoncer ouvertement sa doctrine comme pure et irréprochable ; il manifestait en même temps la charité avec laquelle il voulait nous donner son corps et son sang. Cependant plusieurs de ceux qui le suivaient comme ses disciples, ne comprenaient point ses paroles, à cause de la
grossièreté de leur intelligence. Gomme ils les entendaient dans un sens charnel qui leur faisait horreur, ils murmuraient en secret, se disant les uns aux autres (Ibid. 61) : Ce langage est bien dur, et qui peut V écouler ? Comme s'ils eussent dit : Il est difficile de croire ce qu'il veut nons enseigner et impossible d'accomplir ce qu'il prétend nous recommander. Selon saint Augustin (Tract. 20 in Joan.), le Seigneur a permis ce murmure dans la bouche de quelques disciples, pour apprendre à ceux qui sont chargés d'instruire les autres qu'ils doivent supporter avec résignation et même avec joie les critiques et les contradictions.
Or, Jésus qui pénètre le fond des cœurs, sachant qu'ils murmuraient secrètement, expliqua ce qui les embarrassait, et prouva que s'ils étaient scandalisés, c'est qu'ils n'avaient point compris (Ibid. 62). Ils pensaient qu'il distribuerait par parties son corps et son sang, mais il déclara qu'il monterait tout entier au ciel ; il avait donc parlé d'une manducation spirituelle et non d'une manducation charnelle. Si donc, dit-il, vous voyez., avec les yeux de l'esprit, le Fils de l'homme monter où il était cV abord avant de s'incarner, vous comprendrez certainement alors qu'il ne distribue pas son corps comme vous le pensez (Ibid. 63). Car ils supposaient que sa chair serait partagée comme celle que l'on dépèce dans un cadavre, ou que l'on vend au marché ; ils ne concevaient pas qu'elle serait donnée à chacun tout entière comme vivante par son union avec l'âme de Jésus-Christ. Saint Augustin commente de la sorte les paroles précédentes (loc. cit ) : Le Fils de l'homme qui est Jésus-Christ, né de la Vierge Marie, a commencé son existence sur la terre, lorsqu'il a pris une chair formée primitivement de la terre comme la nôtre ; pourquoi dit-il donc ici : Vous verrez le Fils de Vliomme remonter où il était 'précédemment ? N'est-
ce pas pour nous faire entendre qu'en Jésus-Christ, Dieu et homme tout ensemble, il n'y a qu'une seule et même personne et non pas deux? Par conséquent Jésus-Christ, en unité de personne, était au ciel comme Fils de l'homme de la même manière qu'il était sur la terre comme Fils de Dieu, après son Incarnation. » Saint Théophile dit également à ce sujet (in cap. vi Luc.) : N'allez pas conclure de là que le corps de Jésus-Christ soit descendu du ciel ; mais bien que la personne de Jésus- Christ était tout à la fois Fils de Dieu et Fils de l'homme.
Le Seigneur ajouta (lbid. 64) : C'est l'esprit qui vivifie, c'est-à-dire les paroles interprétées selon le sens spirituel donnent la vie ; mais la chair ne sert de rien sans l'esprit, c'est-à-dire les paroles interprétées selon le sens charnel sont inutiles et même nuisibles. Comme la science dépourvue de la charité enfle le cœur, tandis que jointe à la charité elle édifie le prochain (I Cor. vin, 1) ; de même, les paroles que je vous ai adressées pour votre bien, en promettant de vous donner mon corps à manger et mon sang à boire, sont esprit et vie, c'est-à dire produisent la vie, si elles sont entendues selon l'esprit et non pas selon la lettre. En effet, comme dit saint Paul (II Cor. ni, 6), la lettre tue, tandis que l'esprit vivifie; et, comme la paille cache le froment, ainsi le sens littéral recouvre le sens spirituel. Par tout ce discours, le Seigneur voulut faire comprendre que ceux qui mangeraient sa chair et boiraient son sang demeureraient en lui par l'amour, et qu'il demeurerait en eux par sa grâce.
Depuis ce temps, plusieurs de ses disciples, qui avaient paru le suivre pour entendre sa doctrine mais sans lui être parfaitement attachés, se retirèrent, et cessèrent de marcher à sa suite, n'étant plus attirés par la foi, ou ramenés par la pé-
nitence (Joan. vi, 67). Jésus alors dit aux douze Apôtres : Vous que j'ai spécialement choisis entre tous, voulez-vous également me quitter (Ibid. 68)? S'il leur adresse cette question, ce n'est pas qu'il ignore leur dessein, c'est pour montrer qu'il n'a pas besoin d'eux, puisqu'il leur propose de choisir le parti qu'ils veulent prendre. Mais le premier d'entre eux, Pierre, dont le nom marque bien la fermeté de son obéissance et de sa foi, ne pouvait garder le silence dans la circonstance présente, lui qui était toujours le plus empressé, soit à interroger son bon Maître, soit à lui répondre. Aussi, excité pai la ferveur de sa charité, il répondit pour les autres comme pour lui-même : Seigneur, à la puissance duquel tout est soumis, à qui irions-nous 1 Vous seul pouvez nous conduire à la vérité (Ibid. 69). Comme s'il disait : Nous ne pouvons trouver aucun Maître qui vous soit comparable. Aussi, nous avons tout abandonné pour vous suivre, et vous seul nous suffisez. Au lieu de. s'éloigner de vous, il faut au contraire s'attacher à vous seul. En d'autres termes, selon saint Augustin (Tract. 27 in Joan.) : Si vousmême, Seigneur, nous éloignez de vous, montrez-nous un autre maître que nous suivions. Cette réponse de saint Pierre exprime la grandeur de son affection envers le Sauveur. Saint Chrysostôme dit à ce sujet (Hom. 46 in Joan.) : Pierre qui aimait sincèrement ses frères, répond au nom de tous ceux 'dont il voulait conserver l'union : Seigneur, à qui pourrions-nous aller? Les Apôtres en effet étaient tellement attachés à Jésus-Christ qu'ils l'avaient préféré à leurs pères et. à leurs mères, en les abandonnant pour le suivre. Saint Pierre en donne la raison, lorsqu'il ajoute immédiatement : Vous avez les paroles de la vie éternelle ; c'est-àdire vous promettez la vie éternelle à laquelle vous conduisez sûrement ; et celui qui ne croira pas en vous périra éternel-
lement. Vous nous assurez en effet la vie éternelle, soit par l'institution de l'Eucharistie, soit par la prédication de l'Évangile qui manifeste la puissance et la volonté de Dieu. Moïse et les autres Prophètes avaient bien les paroles de la vérité divine, mais ils avaient rarement les paroles de la vie éternelle que vous promettez continuellement. Que pouvons-nous donc chercher de plus ? Dans la réponse de saint Pierre, nous pouvons encore admirer la vraie confession de la foi, quand il ajoute (Tbid. 70) : Aussi, nous avons cru sincèrement du fond du cœur, et nous avons reconnu par la vue des miracles que vous êtes le Christ, consacré par l'onction divine comme roi et comme prêtre, quant à votre humanité ; que vous êtes de plus, quant à la divinité, le Fils de Dieu, engendré du Père éternel ; que par conséquent vous lui êtes égal en nature et en puissance ; c'est-àdire selon saint Augustin (Tract 27 in Joan.) : Que vous êtes la vie éternelle même, et que vous donnez avec votre corps et avec votre sang ce que vous êtes vous-même, à savoir la vie éternelle.
Par le pain ainsi que par sa chair et son sang, le Sauveur désigne ici la société des fidèles composant l'Église qui est son corps mystique. Il l'appelle d'abord pain, parce que l'Église nourrit chaque jour ceux qu'elle reçoit ; car ses enfants se soutiennent les uns les autres dans son sein maternel par leurs discours et leurs exemples, jusqu'à ce qu'ils soient pleinement rassasies dans la patrie céleste ; c'est pour cela que Jésus-Christ dit plus tard à saint Pierre : Pais mes brebis, Pascc oves meas (Joan. xxi, 17). Il appelle ensuite l'Église sa chair cl son sang, parce que lui étant unie par l'Incarnation du Verbe, par la foi et les sacrements, elle vit de l'esprit de Jésus-Christ ; car, ainsi que le corps de chaque homme vit de son propre esprit, de même les âmes
de tous les fidèles vivent du Saint-Esprit. Tous ensemble nous ne sommes donc qu'un seul pain, et un seul corps qui est comme la chair et le sang de Jésus-Christ (I Cor. x, 17). Cette union qui existe entre Jésus-Christ et son Église est aussi appelée la chair et le sang de Jésus-Christ, parce qu'elle est l'effet propre de l'Incarnation du Verbe et la cause finale de la Passion du Seigneur.
Ce qui fait dire à saint Augustin (loc. cit.) : « Par cette nourriture et ce breuvage qu'il promet, Jésus Christ veut que nous entendions la société des fidèles composant l'Eglise, son corps mystique. Le sacrement qui exprime cette unité du corps et du sang de Jésus-Christ est offert sur l'autel et distribué â la table du Seigneur. Mais celui qui reçoit ce mystère d'unité sans garder le lien de la paix, ne le reçoit point comme un gage de son salut, mais bien plutôt comme un témoignage de sa condamnation. Ainsi, celui-là participe à la chair et au sang de Jésus - Christ, qui demeure en Jésus-Christ, et en qui Jésus-Christ réside ; mais celui qui ne demeure pas en Jésus et en qui Jésus ne réside pas, ne mange point spirituellement sa chair et ne boit pas spirituellement son sang, quoiqu'il reçoive extérieurement l'un et l'autre dans l'Eucharistie, sous les espèces sacramentelles du pain et du vin ; mais il mange et boit sa propre condamnation (I Cor. xi, 29). Nous saurons que nous avons véritablement et spirituellement reçu Jésus- Christ dans nos cœurs, si nous sommes unis à lui par notre amour, et s'il est uni à nous par sa grâce; or, nous demeurons en Jésus-Christ quand nous sommes ses membres, et il demeure en nous quand nous sommes son temple. Désirons donc ardemment d'être ainsi unis à ce divin Sauveur, et craignons d'en être séparés. Tout ce que Jésus-Christ a dit en parlant ici de sa chair et de son sang, il l'a dit afin que
nous ne nous contentions pas de le recevoir sacramen tellement dans l'Eucharistie, comme font beaucoup de mauvais Chrétiens, mais que nous nous efforcions de le recevoir spirituellement de telle sorte que nous soyons unis à son corps comme ses membres, vivifiés par son esprit et dirigés par sa grâce. » Ainsi parle saint Augustin. Selon le même saint Docteur, celui-là mange et boit sacramentellement le corps et le sang de Jésus-Christ, qui se contente de recevoir matériellement l'Eucharistie; mais il y participe spirituellement, s'il s'unit au double objet dont l'Eucharistie est le signe. De ces deux objets que le sacrement représente, l'un y est contenu, savoir Jésus-Christ tout entier caché sous les espèces du pain et du vin ; l'autre qui n'y est pas contenu, est le corps mystique de Jésus-Christ formé par la réunion des justes et des prédestinés.
Remarquons, en terminant, que plusieurs docteurs rapportent au Sacrement de l'autel quelques propositions incidentes du discours précédent ; mais aucun d'eux n'applique à l'Eucharistie toutes les paroles que le Sauveur prononça dans cette circonstance. Nous traiterons plus longuement de l'Eucharistie dans le chapitre relatif à la dernière Cène où Jésus-Christ l'institua.
Prière
Seigneur Jésus qui suffisez pleinement au salut de mon âme, accordez-moi de ne désirer que vous, et, sous l'impulsion de ce désir, de vous chercher pour vous seul et non pour toute autre chose. Qu'en vous cherchant, je parvienne à vous trouver; qu'en vous trouvant, je travaille à vous retenir ; qu'en vous retenant, je vous aime; qu'en vous aimant, je répare mes péchés ; et qu'après les avoir réparés,
je ne les réitère pas. Je vous en supplie, ô bon Sauveur, éclairez mon cœur par la lumière de votre grâce divine, afin que vous soyez mon guide dans toutes mes voies ; que je ne cesse de vous craindre et de vous chérir par-dessus tout, vous qui êtes supérieur à tout ; que je fasse en tout votre sainte volonté, sans jamais m'éloigner de vous un seul instant ; que je vous demeure toujours attaché comme à mon souverain bien, et daignez enfin par votre miséricorde me conduire à la vie éternelle que vous m'avez promise avec tant de bonté. Ainsi soit-il.