CHAPITRE LXXIII
Matth. xii, 22-37. Marc, ni, 22-30. Luc. xi, 14-26.
Après ce que nous venons de rapporter, on amena vers Jésus un démoniaque qui était en même temps aveugle et muet (Matth. xn, 22. Luc. xi, 14). Saint Luc dit seulement qu'il était muet, mais saint Matthieu ajoute qu'il était aveugle. Le mutisme et la cécité n'étaient dans cet homme que l'effet de la possession diabolique ; aussi, dès que le démon eut été chassé de lui, il vit et parla. C'est pourquoi l'Evangile dit que Jésus le guérit, c'est à-dire le délivra du démon, de telle sorte que la vue et la parole lui furent rendues (Matth. xn, 22). Ainsi, dit saint Jérôme (in cap. xn Matth.), trois miracles s'opèrent à la fois en ce même homme : il était aveugle et il voit, il était muet et il parle, il était possédé et il est délivré. Ce qui s'opéra physiquement alors en faveur de ce malheureux, se renouvelle spirituellement chaque jour en faveur des pécheurs ; car, lorsqu'il s'en convertit quelqu'un, le démon est expulsé de son cœur dont il s'était rendu maître, il reçoit aussitôt la lumière de la foi et il publie les louanges du Seigneur. Selon saint Augustin (lib. î de Quœst. evang.), le pécheur est tout à la fois possédé, aveugle et muet : il est possédé, puisqu'au lieu de croire à Dieu, il se soumet à Satan ; aveugle et muet, puisqu'il ne reconnaît pas et ne confesse pas la véritable foi, ou bien ne rend pas gloire à Dieu. Suivant saint Clirysostôme, afin de nous faire comprendre qu'il ue suffit pas au Chrétien, pour être sauvé, de connaître Dieu, mais qu'il fauten-
core le confesser, Jésus-Christ a guéri cet homme aveugle et muet, en lui rendant l'usage de la vue pour connaître et l'usage de la parole pour confesser le Tout-Puissant. En effet, celui qui connaît mais qui ne confesse pas Dieu, quoiqu'il soit éclairé intérieurement, est néanmoins encore muet. Celui donc qui voit, sans accomplir les préceptes divins, et qui parle, sans proclamer les grandeurs divines, est cependant comme muet et aveugle par rapport à Dieu. Or voir Dieu, ce n'est pas simplement le connaître, mais c'est le craindre et l'aimer. Pareillement celui qui chante et qui prie, sans conformer sa conduite à son langage, est comme muet spirituellement, quoiqu'il parle extérieurement. » Ainsi s'exprime saint Chrysos tome.
Le démon possède lame de quiconque persévère dans le péché mortel. Tant que le péché règne dans notre cœur, nous sommes les esclaves et les captifs de Satan qui nous domine et nous tourmente de trois manières: par l'orgueil dans notre esprit, parla concupiscence dans notre chair, et par la cupidité dans les choses extérieures ; car, comme le déclare saint Jean (I Epist. n, 16) : Tout ce qui est en ce monde est ou concupiscence de la choir, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie. Ce sont là comme trois sortes de démons qui nous rendent muets. En effet, Dieu a donné la parole à l'homme pour trois grandes fins : pour le louer et le bénir ; pour annoncer la vérité et édifier le prochain ; pour avouer ses fautes et en solliciter le pardon. Mais l'orgueil, en persuadant à l'homme de rapporter à lui-même la louange qu'il doit à Dieu, lui enlève le premier usage qu'il doit faire de la parole ; l'avarice lui ravit le second, en lui faisant oublier les besoins du prochain pour songer uniquement à ses propres intérêts; la luxure lui ôte le troisième, principalement si elle est contre nature; aussi Sodome signifie silence ', ou bien celle
qui est muette. De plus, ces trois sortes de démons nous rendent aveugles, de telle sorte que nous nedistinguons point les choses utiles ou nuisibles à notre salut, et nous marchons dans les ténèbres au lieu de suivre Celui qui a dit . Je suis la Lumière du monde. Si ce démoniaque aveugle et muet est présenté au Seigneur, c'est-à-dire si le pécheur repentant se convertit à Dieu, Jésus le guérira, en le délivrant du démon et en lui rendant la vue et la parole. La malice de Satan abondait dans ce malheureux possédé qu'il tenait assiégé de toutes parts ; car il l'avait privé de la vue, de la parole et môme de l'ouïe, selon saint Chrysostôme (Hom. 42 in Matth.). Mais la miséricorde de Dieu surabonde en ce même homme qu'il délivre du démon, en lui rendant la vue, la parole et l'ouïe.
Ce possédé ainsi guéri est la figure du pécheur justifié, auquel le Seigneur accorde spirituellement les quatre bienfaits ci -dessus indiqués. — D'abord il le délivre du démon; car le pécheur avait précédemment introduit le démon dans la demeure de son âme, d'où le Sauveur le chasse pour y fixer son séjour. Or la demeure de l'âme comprend pour ainsi dire trois étages : l'un supérieur, savoir l'esprit ; l'autre inférieur, c'est-à-dire le corps ; le troisième intermédiaire ou l'âme proprement dite. Dieu habite dans l'étage supérieur, quand l'esprit vaque à la contemplation ; dans l'étage intermédiaire, quand l'âme s'applique à la méditation intérieure ; dans l'étage inférieur, quand le corps s'exerce à la mortification. — Le second bienfait, c'est que Dieu délie la langue du pécheur. Dieu, comme on l'a dit plus haut, a donné la langue à l'homme dans un triple but ; pour qu'il le loue, qu'il édifie le prochain et qu'il s'accuse lui-même en s'avouant coupable devant le Seigneur. Or, le pécheur qui ne se sert point de sa langue dans ce triple but, est jus-
tennent appelé muet. Lors clone qu'il commence à louer Dieu, à édifier le prochain et à s'accuser lui-même, il parle véritablement et fait de sa langue l'usage convenable. — Le troisième bienfait, c'est quand Dieu ouvre les yeux du pécheur. Le signe que celui-ci est parfaitement éclairé, c'est lorsqu'il voit par devant et par derrière, à droite et à gauche. Il voit par derrière, lorsque, pensant aux péchés qu'il a commis, il en considère la laideur, la multitude et la gravité, ce qui lui inspire de la douleur ; il voit par devant, lorsqu'il songe au jugement futur du souverain Juge et qu'il en conçoit de la crainte ; il voit à droite, lorsqu'il comprend combien les prospérités du monde sont caduques et vaines, de sorte qu'au lieu d'être attiré vers elles par amour il s'en éloigne par mépris ; enfin il voit à gauche, quand il reconnaît combien les adversités du monde sont faibles et passagères, de façon qu'elles ne lui causent ni abattement, ni impatience. — Le quatrième bienfait, c'est quand Dieu ouvre les oreilles du pécheur, en le rendant docile à ses avis, à ses bienfaits, à ses inspirations et à ses menaces ; car, avant d'être justifié, le pécheur était sourd à toutes ces différentes voix de Dieu.
Au spectacle du prodige que le Sauveur venait d'opérer les foules étaient étonnées, c'est-à-dire les hommes simples admiraient la puissance divine en Jésus-Christ. N'est-ce point là, demandaient-ils, le Fils de David? Comme s'ils disaient : Oui assurément, c'est là le Messie qui nous a été promis comme devant naître de la race de ce prince (Matth. xii, 23). Selon le sens moral, le pécheur est délivré du démon par la contrition, alors celui qui était muet parle dans la confession, et le peuple, témoin de la satisfaction qu'accomplit le pénitent, est étonné de voir faire le bien à celui qui avait l'habitude de faire le mal. Les Scribes et les
Pharisiens tout au contraire, c'est-à-dire les lettrés et les grands, sont jaloux et indignés d'entendre le peuple, poussé par l'évidence du fait, proclamer que Jésus est le Christ. Jls disaient en eux-mêmes: Non, cet homme ne chasse les démons que par Béslzébub, princedes démons(MaXlh.xu, 24). Ils blasphémaient ainsi contre le Saint-Esprit auquel il appartient de chasser les démons et de guérir les hommes. Comme ils ne pouvaient nier le fait merveilleux, ils cherchaient du moins à le décrier par une calomnieuse interprétation, en disant que si Jésus-Christ chassait les démons du corps des possédés, c'était par la vertu supérieure d'un démon plus puissant avec lequel il avait un commerce familier tout spécial. « L'envie, dit saint Chrysostôme, s'occupe peu si ce qu'elle dit est vrai, pourvu qu'il soit nuisible aux autres. » Ainsi, beaucoup de personnes qui ne peuvent censurer directement les discours et les actes des autres, s'efforcent d'en déprécier la forme ou d'en dénigrer l'intention. Dans sa droite simplicité, dit le Vénérable Rède (in cap. xi Luc), le peuple admirait les œuvres du Sauveur, tandis que les Scribes et les Pharisiens essayaient de les nier ou du moins de lès dénaturer par de malignes explications, en les attribuant non pas à' la vertu de l'Esprit divin, mais à l'opération de l'esprit immonde.
Le même saint Père nous décrit de la manière suivante l'origine première de l'idolâtrie. Le roi Ninus, fondateur ou plutôt restaurateur de la ville de Ninive, ayant perdu son père nommé fiélus, premier roi des Assyriens, érigea une statue pour en conserver la mémoire. Les criminels obtenaient leur grâce, lorsqu'ils pouvaient se réfugier au pied • Il ■ cette stiitiu1. Elle devint ainsi un objetde vénération, et bientôt, à l'instigation du démon, on lui rendit les honneurs divins ; alors commença le culte des idoles. A l'exemple des
T. ni 28.
Assyriens, les autres peuples élevèrent une statue à laquelle ils donnèrent différents noms, selon la diversité de leur langue. Les Ghaldéens l'appelaient Béel, les habitants de la Palestine Baal, les Moabites Béelphégor ; les Juifs, qui adoraient le vrai Dieu, donnaient par dérision au Dieu des Gentils le nom de Bôelzébub, c'est-à-dire 'prince des mouches, à cause du grand nombre de ces insectes que le sang des victimes immolées attirait dans son temple. Ils prétendaient que le prince des démons résidait dans cette idole, parce qu'elle avait été le principe de l'idolâtrie et qu'elle était l'occasion de faits extraordinaires, et aussi parce que son culte était le plus répandu parmi les nations ; car, bien que chaque nation eût ses dieux particuliers, le culte de Baal était admis généralement par tous les peuples. C'est pourquoi les Pharisiens, voulant décréditer les miracles de Jésus-Christ, l'accusaient de chasser les démons par la vertu de Béelzébub, prince des démons. — Rémi d'Auxerre dit à ce sujet: a Béelzébub est le même que Béel, Baal, Béelphégor. Béel qui avait été le père de Ninus, roi des Assyriens, fut appelé Baal parce qu'il était honoré sur les hauts lieux, et aussi Béelphégor parce qu'il était spécialement adoré sur le montPhégor. Zébub avait été serviteur du fils de Gédéon, Abimelech. Ce dernier, après avoir tué ses soixantedix frères, bâtit un temple à Baal et y établit comme prêtre Zébub, chargé de chasser les mouches que le sang des victimes y attirait. Zébub en effet signifie mouches et Béelzébub, prince des mouches; à cause des rites impurs qu'on pratiquait en son honneur, les Juifs prétendaient qu'il était le prince des démons. Aussi, les Pharisiens, ne trouvant rien de plus odieux à opposer au Seigneur, disaient qu'il chassait les démons au nom de Béelzébub. » Ils parlaient ainsi suivant cette passion détestable dont saint CLtrysosLônie dit
(Hom. 42 in Matth.) : IL n'est certainement pas Je mal pire que l'envie. Car, comme le? porcs se plaisent dans la boue, et comme les démons se réjouissent de notre perte; de même aussi l'envieux s'applaudit des maux que ressent le prochain ; ainsi que les crabes se nourrissent de fumier, lui se repaît de l'infortune d'autrui. »
Remarquons ici que les démons exercent des fonctions hiérarchiquement coordonnées pour le mal. Il est un démon appelé Lucifer qui préside à l'orgueil ; de nombreux satellites l'assistent, et de nombreux sujets lui obéissent, savoir tous les orgueilleux. Selon Job (xli, 25), il domine comme roi sur tous les enfants de la superbe; mais on le chasse par la véritable humilité de cœur. — Un autre démon nommé Asmodée préside à la luxure ; c'est celui qui, d'après le Livre de Tobie (m), tua les sept époux que Sara avait eus successivement ; car, comme il hait le mariage légitime, il voulait par le meurtre des maris porter cette jeune fille au vice de la fornication. Ce démon a aussi de nombreux auxiliaires et de nombreux esclaves, savoir tous les voluptueux ; mais on le chasse par le jeûne et la mortification corporelle. — Un troisième démon, appelé Marnmon, préside à l'avarice ; c'est de lui qu'il est écrit dans l'Évangile selon saint Matthieu (vi, 25) : Vous ne pouvez servira la fois Dieu et Marnmon: Il a également beaucoup d'auxiliaires et beaucoup d'esclaves, savoir tous les avares. On le chasse par le renoncement aux biens temporels; ce renoncement est complet, lorsqu'on quitte tout, ainsi que les parfaits le font ; il est partiel, lorsqu'on distribue ;ni\ pauvres quelque chose de son abondance. — Un quatrième démon nommé Béelz'bub, c'est-à-dire prince des mouches, préside aux pensées impures, aux haines, aux rancunes, aux mauvaises affections OU volontésqu'il envoie, rapides comme des mouches, fatiguer et souiller L'ame. Ce
démon a comme les trois précédents beaucoup de satellites et beaucoup de sujets, tels que sont tous les envieux. On le chasse par la confession et l'absolution sacramentelles.
Mais Jésus, connaissant les pensées des Pharisiens (Matth. xn, 25), leur démontra par plusieurs raisons que, s'il chassait les démons, ce n'était point par la puissance de Béelzébub, mais par le doigt de Dieu ; et qu'on ne pouvait attribuer à l'esprit malin, mais qu'on devait rapporter au Saint-Esprit les miracles qu'il opérait. Or, le Saint-Esprit est ici appelé le doigt de Dieu pour trois motifs. En effet, 1° comme le bras et la main communiquent avec le reste du corps à la substance duquel ils participent, et comme le doigt y participe également au moyen de la main et du bras avec lesquels il est aussi en communication-, de même en Dieu le Fils procède du Père et le Saint-Esprit procède du Père et du Fils. 2° Comme les articulations et les phalanges du doigt sont distinctes, les dons et les grâces du Saint-Esprit sont également différents. 3° De même encore que le bras et la main agissent par les doigts, ainsi le Fils, qui est appelé le bras et la main du Père éternel, opère par le Saint-Esprit.
Jésus, répondant aux pensées intimes que les Pharisiens n'osaient manifester par crainte du peuple, leur donna une nouvelle preuve évidente de sa divinité pour les déterminer à croire en lui ; car il n'appartient qu'à la Divinité de pénétrer le fond des cœurs. Ainsi Jésus réfuta leur injuste soupçon par ce premier raisonnement : Si c'est par la vertu du démon queje chasse les démons eux-mêmes, il s'ensuit qu'ils sont divisés entre eux et que dès lors leur puissance ne saurait subsister longtemps ; il s'ensuit de plus que le Messie est arrivé, car c'est lui qui, à son avènement, doit anéantir In pouvoir du démon. C'est pourquoi il ajoute: Tout royaume divisé contre lui-même par les dissensions violentes de ses
princes sera détruit ; et toute ville ou maison divisée contre elle-même par les volontés opposées de ses habitants ne subsistera pas, mais tombera en ruines. Car l'union, dit Salluste. fait prospérer les petites choses, tandis que la discorde fait périr les plus grandes. Jésus-Christ tire une induction des trois sortes d'états dans lesquels les hommes vivent réunis, de manière à composer un royaume, une ville, une maison : ainsi, réunis sous une même loi ou un même droit, ils forment un royaume ; sous une même coutume ils forment une ville ; et, s'ils sont réunis à la même table et dans une même société, ils forment une maison ou famille. Le Seigneur allègue donc l'exemple des royaumes, des villes et des maisons, c'est-à-dire des réunions humaines, grandes, môiiocres et petites, pour rendre son raisonnement plus sensible, plus fort et plus convaincant. « Pxien ici-bas de plus grand qu'un royaume, dit saint Chrysostôme (Hom. 42 in Matth.), et cependant la discorde le détruit. A plus forte raison, devons-nous en dire autant d'une ville ou d'une maison ; car tout ce qui est divisé contre soi-même, grand ou petit, périt infailliblement. »
Or, continue le Sauveur (Matth. xn, 26), si Satan, par mon intermédiaire et à mon commandement, chasse Satan, les démons se combattent mutuellement, de façon que leur royaume est divisé contre lui-même ; il n'est donc pas possible que leur royaume subsiste avec la puissance de leur malice ; par conséquent le monde touche à sa fin, •puisqu'ils resteront sur la terre jusqu'à cette époque afin de nous tenter. Car le royaume de Satan, qui comprend tous les hommes mauvais, ne doit pas cesser avant la fin du monde, soit pour remplir la disposition de la justice divine qui veut exercer les mortels, soit pour procurer l'accomplissement des prophéties qui n'ont pas encore obtenu leur réalisation.
Selon saint Chrysostôme (loc. cit.), c'est comme si Jésus- Christ disait : « Un royaume divisé contre lui-même par une guerre intestine ne peut manquer d'être ruiné, comme on le voit arriver également pour une ville et une maison. C'est pourquoi, si le royaume de Satan est divisé en luimême de telle sorte que Satan repousse Satan loin des hommes, le royaume des démons ne tardera pas d'être ruiné ; puisque ce royaume consiste précisément en ce qu'ils tiennent les hommes captifs. Si donc ils sont repoussés loin des hommes, leur royaume est déjà détruit ; mais s'ils retiennent encore les hommes assujétis, il est évident que leur royaume est encore debout, et qu'il n'est pas divisé contre lui-même. » Ainsi parle saint Chrysostôme.
Dans le sens moral, ce royaume divisé contre lui-même est 1 ame pécheresse, dans laquelle la sensualité se révolte contre la raison ; une telle âme tombe en ruines, parce que Jésus-Christ la Vérité même s'en retire, tandis que le démon s'en empare. Ce royaume divisé figure aussi toute communauté de laquelle ont disparu la paix et la concorde. Elle est alors sous la domination de deux démons dont chacun cherche au détriment de l'autre à augmenter son pouvoir. Une telle communauté ne saurait subsister longtemps, il faut qu'elle périsse. Malgré leur grand nombre, les démons s'accordent tous à ne rien désirer autre chose que de faire le mal ; mais hélas ! combien peu d'hommes s'unissent pour faire le bien et pour s'y encourager mutuellement !
Jésus réfute encore les Pharisiens par cet autre raisonnement. Je chasse les démons par la même puissance que vos enfants ; or, d'après votre propre aveu ils ne chassent point les démons par la puissance des démons; donc ni moi non plus, C'est pourquoi il leur dit (Matth. xn, -27) : Si c'est par Béelzêbub, prince des démons, que je chasse les démons du
corps des possédés, par qui les chassent vos enfants, c'està-dire les exorcistes juifs, d'après Raban-Màur et le Vénérable Bède (in cap. xi Luc), ou bien les Apôtres issus de cette même race, selon saint Augustin (lib. x de Quœst. evang.) et saint Jérôme (in cap. xn Matth.) ? Comme s'il disait : Puisque vous ne pouvez attribuer qu'à Dieu le pouvoir que vos enfants exercent sur les démons, vous ne pouvez par conséquent attribuer aussi qu'à Dieu le pouvoir semblable que j'exerce. C'est pourquoi ils seront eux-mêmes vos juges ; c'est-à-dire, les exorcistes juifs vous convaincront de mensonge, parce que vous calomniez en moi ce que vous approuvez en eux. Ou bien encore, les Apôtres également Juifs, qui sont bien certains de n'avoir appris de Jésus- Cbrist aucun art magique, condamneront les Pharisiens au dernier jour, parce qu'ils seront assis sur douze trônes pour juger les douze tribus d'Israël, comme assesseurs et approbateurs du Juge suprême (Matth. xix, 28).
Après avoir combattu l'erreur des Pharisiens, Jésus établit la vérité ; car, si ce n'est point par la puissance diabolique qu'il chasse les démons, il s'ensuit nécessairement que c'est par la puissance divine, parce qu'il n'y a pas de milieu. Si donc, leur dit-il (Matth. xn, 28), je chasse les démons par V Esprit de Dieu ou par le doigt de Dieu, comme il est écrit dans saint Luc (xi, 20), il faut en conclure d'après les principes énoncés précédemment que je renverse le royaume de Satan, et comme renverser celui-ci c'est introduire le contraire, il en résulte évidemment que le royaume de Dieu es! venu jusqu'à vous, c'est-à-dire que moi le Christ je dois régner comme Dieu sur vous-mêmes. Pourquoi donc blasphémez-vous contre moi? — G£ royaume de Dieu est aussi le temps de la grâce, destiné à mériter Le royaume de la gloire que le Christ vous offre en l'annonçanl par Iea
paroles de sa vérité et par les miracles de sa puissance. Ou bien encore, le royaume de Dieu est parvenu jusqu'à vous, parce que l'entrée du ciel est ouverte à tous ceux qui croiront dans le Christ.
Après avoir démontré aux Pharisiens que le démon n'est pas l'auteur du miracle, Jésus leur prouve encore par diverses raisons qu'il n'est pas lui-même le ministre de Satan. Première raison : le ministre n'est pas plus puissant que son maître ; or le Christ est plus puissant que le démon, il n'est donc pas son ministre. En effet, nul ne peut entrer dans la maison d'un personnage fort pour lui ravir ses biens, à moins qu'étant plus fort il ne l'enchaîne; l'ayant vaincu, alors il pourra piller sa maison, enlever et distribuer ses instruments, ses armes avec toutes ses dépouilles (Matth. xii, 29). Le démon par la grandeur des biens naturels qu'il a reçus, est ce personnage fort dont il est écrit au Livre de Job (xli, 24) : Nulle puissance sur la terre ne peut être comparée à la sienne. Ses armes sont tous les artifices des esprits malins avec toutes sortes de péchés ; sa maison, sa cour, c'est le monde où il domina jusqu'à l'avènement du Sauveur. Ses instruments et ses dépouilles sont les hommes qu'il obsède ou qu'il séduit. Tant qu'il garda sa cour et habita sa maison, il posséda en paix tout ce qui lui appartenait, parce que personne ne lui résistait (Luc. xi, 21-22) ; et maintenant encore il possède en paix tous les pécheurs qui lui obéissent et le servent ; car, selon la remarque de saint Grégoire (Moral, xxiv, 12), il néglige de tourmenter ceux qu'il sait lui appartenir certainement. Mais un plus fort que lui étant sureau, le Christ descendu du ciel a triomphé de sa puissance, en résistant avec énergie aux tentations qu'il lui avait suscitées, et supportant avec patience les souffrances qu'il lui avait causées. Après avoir relégué dans
l'enfer son ennemi terrassé, le Seigneur lui arracha toutes les armes dans lesquelles il mettait sa confiance, lorsqu'il dévoila et déjoua les ruses les plus subtiles des esprits malins : il lui ravit tous ses instruments, lorsqu'il délivra les pécheurs assujétis à son pouvoir tyrannique ; et il distribua ses dépouilles, lorsqu'il employa les mêmes pécheurs convertis aux divers offices ecclésiastiques ; car, comme saint Paul le dit (Eph. iv, 11), il en a fait les uns Apôtres, les autres Prophètes, d'autres Évangélisles, d'autres enfin pasteurs et docteurs. Selon le Vénérable Bède (in cap. xi Luc], il distribua ses dépouilles, c'est-à-dire il plaça les hommes affranchis du démon dans le royaume de l'Église, soit militante, soit triomphante, où il leur assigna différentes dignités ou récompenses.
Par tout ce qu'il a fait ainsi, Jésus s'est montré plus fort que le démon, il n'est donc pas son ministre et n'agit pas d'après sa vertu. Il s'ensuit également que Jésus est le Christ ou le Messie promis; car il avait été prédit qu'à son avènement la puissance du démon devait être diminuée et enchaînée. Concluons aussi de là que nous ne devons pas vivre en pleine sécurité, parce que notre adversaire est fort, comme l'atteste son vainqueur lui-même ; néanmoins nous ne devons pas désespérer, parce que notre Chef est incontestablement plus fort. Selon saint Chrysostome, « il ne doit pas craindre un ennemi puissant, celui qui combat sous les drapeaux d'un roi plus puissant. Néanmoins, veillons et travaillons, de peur que la présomption à l'égard de notre Chef ne nous rende indolents ;i L'égard de notre adversaire plus faible. Si nous continuons de le combattre, nous sommes plus forts que lui , mais si nous cessons de lui résister, il devient plus fort que nous ; ce qui f;iil l;i force du démon, ce n'est pas sa puissance, c'est notre négligence. »
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506 tA GRANDE VIE DE JÉSUS-CHRIST
D'après saint Grégoire (Moral, lib. v, 16), « le démon est faible comme une fourmi, quand on lui résiste ; mais quand on cède à ses suggestions, il devient fort comme un lion.» Suivant saint' Jérôme, « si nous ne regardons que notre propre faiblesse, les tentations peuvent nous paraître grandes, mais si nous considérons la force divine qui nous soutient, elles ne seront bientôt qu'un jeu et qu'une ombre. »
Jésus passe à une seconde raison ainsi conçue : Le maître et le serviteur doivent s'unir dans une même volonté ; or, le Christ et Satan agissent par des volontés opposées ; donc le premier n'est pas le ministre du second. C'est pourquoi le Sauveur ajoute (Match, xn, 30) : Celui qui n'est pas avec moi dans l'unique volonté de faire le bien, est contre moi. Or, c'est ce qui a lieu ici : le Christ ne désire que le salut des âmes et Satan ne respire que leur perte. Jésus veut relirer les hommes du vice et les porter à la vertu; le démon ne cherche qu'à les détourner du bien et à les entraîner au mal. « Le diable n'étant pas avec Dieu, est contre Dieu, dit saint Jérôme; car l'un s'efforce de retenir captives les âmes que l'autre désire délivrer. » — Enfin, voici une troisième raison : Les œuvres du maître et celles du ministre doivent être semblables; or les actions du Christ et celles de Satan sont toutes différentes; donc Jésus n'est pas le ministre du démon. C'est ce que le Sauveur nous fait entendre par ces paroles : « Celui qui n'amasse pas avec moi dans l'unité de la foi, dans le sein de l'Église, dans le bercail du ciel, dissipe au lieu d'amasser; c'est un loup au milieu du troupeau. Ainsi fait le démon, qui parmi les fidèles introduit, autant qu'il peut, des sectes, des hérésies et des schismes. Les œuvres du Christ et celles de Satan sont toutes opposées : le premier rassemble ce qui était dispersé, et le second disperse ce qui était uni; celui-ci fait honorer
les idoles et celui-là fait connaître le vrai Dieu ; l'un sollicite au mal et l'autre ramène au bien. Sous ces rapports et sous beaucoup d'autres, Satan est entièrement contraire au Christ ; tous les deux sont loin de s'accorder, soit pour la volonté, soit pour l'action, et par conséquent ils ne s'entendent point pour chasser les démons. C'est pourquoi, selon l'explication de saint Chrysostôme (Hom. 42 in Matth.), le Seigneur a pu dire : « Celui qui n'est pas avec moi et n'amasse pas avec moi, ne doit pas être regardé comme mon coopérateur dans l'expulsion des mauvais esprits, mais plutôt comme mon ennemi qui essaie de détruire ce que je fais. »
A la démonstration de la vérité, le Seigneur joignit la menace de la damnation ; car, voyant que les Pharisiens endurcis étaient insensibles à ses paroles, il essaya d'efirayer par des menaces ceux qu'il ne réussissait pas à toucher par des raisons ; et il leur déclara qu'en attribuant à la puissance de Béelzebub les miracles opérés par la vertu du Saint- Esprit, ils péchaient et blasphémaient contre le Saint-Esprit même, de manière à ne mériter de pardon, ni dans cette vie, ni dans l'autre ; ce qu'il faut entendre toutefois avec cette restriction, s'ils ne faisaient pénitence de leur faute. Selon la remarque de saint Chrysostôme (loc. cit.), « le Seigneur répondant aux Pharisiens, voulut d'abord les convaincre de mensonge, puis leur inspirer de la crainte ; car la correction ne se borne pas à réfuter le calomniateur, elle tâche de l'épouvanter. » Jésus dit donc (Matth. m, 31) : Puisque vous ne voulez acquiescer ni à mes discours ni à mes œuvres, et 'que même vous osez blasphémer, je vous le déclare en vérité, tout péché ou tout blasphème qui procède de l'ignorance ou de la faiblesse humaine, sera remis aux hommes par la pénitence, c'est-à-dire qu'il n'est pas irrémissible de sa nature ; car il n'est pas directement opposé au principe
qui produit la rémission des péchés. Mais le péché contre le Saint-Esprit y est directement opposé par les six espèces de fautes qu'il comprend, savoir : le désespoir, la présomption, l'obstination, l'impénitence finale, la jalousie à la vue des grâces accordées au prochain , les attaques livrées à la vérité connue. C'est pourquoi Jésus ajouta : Le blasphème contre le Saint-Esprit, au contraire, ne sera point remis, ou ne sera remis que difficilement et avec peine ; parce que ceux qui le commettent ne se repentent jamais ou presque jamais, et que d'ailleurs ils n'ont aucune raison pour excuser leur faute. Ainsi, les Pharisiens instruits des Saintes-Écritures blasphémaient contre le Saint-Esprit, lorsque, par envie et par malice, ils calomniaient les œuvres de Jésus-Christ, en attribuant à la puissance du démon ses miracles opérés par la vertu même de Dieu. C'était combattre la vérité connue, et par conséquent commettre contre le Saint-Esprit une sorte de péché qu'on appelle blasphème. Dire de Dieu des choses fausses, c'est blasphémer; mais, selon saint Augustin (Tract, xxvn in Joan.), «il en est peu qui blasphèment par leur langage, et beaucoup qui blasphèment par leur conduite. » Ceux qui blasphèment par contrainte, pèchent par faiblesse ; ceux qui blasphèment par erreur, pèchent par ignorance ; et ceux qui blasphèment par passion, pèchent par malice. Or, selon saint Bernard, « comme la puissance est attribuée spécialement au Père, la sagesse au Fils et la charité au Saint-Esprit, quand nous péchons par faiblesse ou fragilité, nous offensons le Père, parce que nous manquons de puissance ; quand nous péchons par ignorance, nous offensons le Fils, parce que nous manquons de sagesse; et quand nous péchons par malice, nous offensons le Saint-Esprit, parce que nous manquons de charité ou de bonté. Tout péché commis contre le Père et le Fils
sera remis dans cette vie ou dans l'autre; car celui qui pèche ainsi par ignorance ou par fragilité, trouve quelque excuse à sa faute dans ces circonstances atténuantes qui doivent lui mériter quelque rémission de sa peine ; en sorte que, s'il se repentici-bas, il obtiendra un pardon plus facile, et, s'il persévère dans le mal, il éprouvera un châtiment plus tolérable après la mort. Mais, celui qui pèche par malice, ne trouve aucune excuse à sa faute dans cette circonstance aggravante qui ne peut lui mériter aucune rémission de sa peine ; en sorte que, s'il se repent ici-bas il devra accomplir une satisfaction sans indulgence, et, s'il meurt impénitent, il devra subir une condamnation sans adoucissement. Ainsi, le pardon n'est refusé à aucun pénitent, mais une punition complète est due au péché complet. » Telles sont les paroles de saint Bernard.
Par conséquent, le blasphème contre le Saint-Esprit ne sera point remis à l'homme qui le commet ; non pas toutefois en ce sens que le coupable ne pourra point obtenir de pardon, s'il fait pénitence ; mais en ce sens qu'à raison de sa faute très-grave, il mérite de n'arriver jamais à la pénitence pas plus qu'au pardon ; car c'est là le péché qui conduit à la mort, comme dit saint Jean (I Ep. v, 16). Selon saint Grégoire (Moral, lib. xvi, 31), le péché qui conduit à la mort, c'est celui qui persévère jusqu'à la mort ; pour un tel péché il ne faut point prier, car on demanderait inutilement pardon en faveur du coupable qui n'a point fait pénitence ici-bas. Le péché contre le Saint-Esprit est donc l'obstination aveugle d'un esprit endurci dans le mal, par suite de la présomption ou du désespoir. En effet, celui qui présume de la miséricorde divine jusqu'à se promettre l'impunité, s'obstine ou s'endurcit dans le mal de façon qu'il entasse péché bur péché ; il offense par là le Saint-Esprit
dont la miséricorde n'éteint pas la justice. Celui, au contraire, qui désespère de la bonté divine en s'imagïnant que la grandeur de la faute surpasse la grandeur de la miséricorde de Dieu, se précipite de plus en plus dans le crime avec une licence effrénée, jusqu'à ce qu'il tombe enfin dans la damnation éternelle. — Quoique la rémission des péchés soit accordée par la Trinité tout entière, elle est cependant attribuée d'une manière spéciale au Saint-Esprit, amour et charité du Père et du Fils. Or celui qui s'abandonne h la présomption ou au désespoir, fait injure spécialement à cette personne divine à laquelle est attribuée la rémission des péchés; car il méconnaît soit sa miséricorde qui les pardonne, soit sa justice qui ne les laisse point impunis. — Nous appelons incurable une maladie qui, en détruisant les forces naturelles, n'admet aucun remède propre à rétablir la santé ; et pourtant Dieu par sa toute-puissance pourrait opérer la guérison. De même aussi, nous déclarons irrémissible de sa nature le péché contre le Saint-Esprit, qui méprise et re4 jette tous les moyens nécessaires pour obtenir le pardon, comme sont la crainte de la justice divine et l'espérance de la divine miséricorde ; mais cependant Dieu, dans son infinie bonté, remet tout péché aux hommes pénitents. Le péché dont nous parlons est donc irrémissible, en ce sens seulement qu'il est difficile et presque impossible d'en obtenir le
pardon .
Sur ce même sujet écoutons saint Augustin nous dire (Serm. 1 1 de Verbis Domini) : Dans toutes les Saintes-Ecritures on ne trouve peut-être pas de question plus grave et plus difficile que dans ces paroles du Sauveur : Si quelqu'un blasphème contre le Saint-Esprit, il n'en recevra jamais le pardon, et il sera coupable d'un péché éternel (Marc, m, 29). Celui qui sera coupable de cette faute irrémissible, c'est
celui qui blasphème, non pas d'une manière quelconque, mais d'une manière spéciale qu'a voulu nous faire chercher et comprendre Celui qui a prononcé cette sentence véritable et terrible. Or, l'esprit immonde est chassé par l'Esprit-Saint qui réunit en un seul le peuple de Dieu ; mais contre ce don, contre cette grâce, s'élève et parle le cœur impénitent. L'impénitence elle-même est donc ce blasphème contre le Saint-Esprit qui ne sera remis ni en ce siècle ni en l'autre (Matth. xn, 32). En effet, il profère par la pensée ou même par la langue une parole singulièrement criminelle et impie contre l'Esprit-Saint, principe de toute justification et de toute rémission dans l'Eglise, celui qui, méprisant la patience de Dieu, persiste à ne pas faire pénitence et qui, par la dureté de son cœur, s'amasse un trésor de colère pour le jour de la vengeance où Dieu manifestera la justice de son jugement, en rendant à chacun selon ses œuvres. Cette impénitence obstinée n'obtient donc aucune rémission ni dans ce siècle ni dans l'autre ; car c'est seulement par la pénitence qu'on obtient en ce siècle une rémission qui aura son effet jusque dans l'autre. Néanmoins, tant qu'un pécheur demeure sur la terre, on ne peut juger de son impénitence ; car on ne doit désespérer du salut d'aucun homme, tant que la patience divine l'attend à la pénitence ; puisque, si le Seigneur n'enlève pas de cette vie l'impie, c'est parce .qu'il veut non sa mort, mais sa conversion. En effet, tout homme dont le cœur n'est pas impénitent jusqu'à la fin de la vie, obtient la rémission de tout péché ou blasphème dont il est coupable. Mais l'homme dont le cœur impénitent résiste constamment au Saint-Esprit, auteur du pardon dans l'Église, comment obtiendra-t-il la rémission de ce péché qui empêche la rémission de tous les autres ? Tous les péchés sont donc remis à ceux qui ne sont pas coupables de ce
péché irrémissible ; mais ils ne sont point remis à ceux qui en sont coupables, parce que les autres ne peuvent être pardonnes sans que celui-ci le soit également. Pour que le blasphème ou le péché ne soit pas irrémissible, l'unique ressource, c'est de veiller à ce que le cœur ne reste pas impénitent, et en même temps de ne pas croire que la pénitence puisse être profitable en dehors de l'Église ; car c'est en elle seule qu'on reçoit la rémission des péchés et qu'on garde l'union de l'esprit par le lien de la paix. » Ainsi parle saint Augustin.
Le Sauveur, voulant de plus en plus confondre l'erreur des Pharisiens, leur démontre par une simple comparaison que l'opération de ses miracles n'est pas l'effet d'une puissance diabolique, mais d'une vertu divine. Vous ne pouvez nier, leur dit-il, qu'un bon arbre produise de bons fruits et qu'un mauvais arbre produise de 'mauvais fruits (Matth. xn, 33). Par arbre, il faut entendre ici le principe de toute action, et par fruits les œuvres elles-mêmes. Or, entre l'arbre et les fruits il y a toujours une telle ressemblance de qualités que, si l'arbre est bon, il produit toujours de bons fruits, et s'il est mauvais, il en produit toujours de mauvais. Par conséquent, comme il opérait des prodiges qui n'étaient point vains et mauvais, mais bons et salutaires, le Sauveur conclut avec raison qu'ils provenaient d'un bon principe et non pas d'un mauvais. Gomme s'il leur disait : Considérez les fruits tout différents d'un bon et d'un mauvais arbre, afin de connaître la qualité de l'arbre par celle du fruit ; car c'est d'après le fruit qu'on juge de l'arbre. Examinez également l'œuvre de l'agent pour savoir s'il est bon ou mauvais, parce que l'œuvre bonne procède d'un bon principe et l'œuvre mauvaise d'un mauvais principe ; ainsi par la bonté des œuvres que j'opère vous pouvez discerner
sûrement la bonté de la vertu par laquelle je les produis ; au contraire, d'après les résultats vains ou pernicieux de l'art magique, vous pouvez discerner combien la cause qui les produit est vaine ou pernicieuse. Puis donc que l'expulsion des démons est un acte bon, elle ne procède point d'un principe mauvais tel que le démon lui-même, mais d'un bon principe tel qu'est le Saint-Esprit. C'est donc à tort que vous m'accusez de chasser les démons par Béelzébub.
Le Seigneur, appliquant sa comparaison aux Pharisiens, leur montra que la source de leur erreur, c'était la haine et la jalousie. En effet, les Pharisiens et les docteurs de la Loi avaient d'abord reconnu Jésus pour le Messie ; mais, dès qu'il censura leurs vires, ils conçurent contre lui une haine et une jalousie qui les jetèrent dans l'aveuglement et par suite dans l'erreur ; car le propre de ces passions c'est d'obscurcir la raison et de corrompre le jugement ; dès lors ils commencèrent à mal interpréter toutes ses actions pour le diffamer. Il leur prouve donc qu'ils sont de mauvais arbres,provenant d'une mauvaise racine et produisant de mauvais fruits. Race de vipères, leur dit-il, c'est-à-dire fils pervers de Juifs pervers, vous avez tiré de vos pères le venin de l'envie ; car, s'ils ont autrefois persécuté les Prophètes par envie, vous persécutez par le même motif le Christ avec son Église ; comment pourriez-vous dire de bonnes choses, puisque vous êtes méchants (Matth. xn, 34) ? Comme s'il disait : Vous ne pouvez bien parler de moi, parce que l'envie vous en empêche ; et puisque vous êtes des arbres mauvais, vous ne pourriez porter de bons fruits. Ils pouvaient cependant dire des choses utiles pour les autres, mais non pas méritoires pour eux. Selon saint Chrysostôme, « les rejetons ne peuvent être d'une autre nature que la racine ; or, dans l'homme la volonté est la racine, les paroles et les t. m. 29.
œuvres en sont les rejetons ; aussi, chacun parle et agit conformément à ce qu'il sent. » C'est pourquoi Jésus-Christ ajoute : La bouche parle d'après l'abondance du cœur ; c'est-à-dire que la parole extérieure manifeste 1p sentiment intérieur. Comme s'il disait : Votre cœur vomit le poison dont il est rempli, Le Seigneur, employant ici la partie pour le tout, indique les paroles de la bouche pour signifier également celles de la pensée et celles de l'action, en un mot tout ce qui, dans l'âme, dans le langage ou dans la conduite, procède du cœur comme expression du sentiment ou de la volonté. « Considérons, dit saint Chrysostôme (in cap. xn Matth.), à la confusion des méchants et à la louange des bons, la maxime énoncée par Notre-Seigneur, savoir que la bouche parle de V abondance du cœur, c'est-àdire de l'abondance du bien ou du mal qui est dans le cœur ; car l'expression extérieure n'est que comme un débordement de l'affection intérieure. Par conséquent, lorsque vous entendez un homme proférer une parole bonne ou mauvaise, soyez persuadé qu'il cache dans son cœur plus de bien ou de mal qu'il n'en manifeste dans son langage. Une telle maxime portait un coup violent aux Pharisiens ; car si leurs discours étaient mauvais, combien plus les sentiments du cœur qui les produisait ? » C'est pourquoi, comme le dit saint Grégoire (Pastor. 2 part.), « veillons avec grand soin à la garde de notre cœur ; nos pensées les plus secrètes ne sauraient échapper aux regards de Dieu et nous lui rendrons compte de tous les instants de notre vie. »
Puisque la bouche parle de l'abondance du cœur, Jésus ajoute justement (Matth. xn, 35) : L'homme bon tire de bonnes choses, c'est-à-dire des pensées, des paroles et des actions bonnes, de son bon trésor, c'est-à-dire de sa bonne intention ou volonté qui est comme un trésor caché au fond
de son âme ; et l'homme méchant tire de mauvaises choses de son mauvais trésor, parce que des causes contraires doivent produire des effets également contraires. Gomme si Notre-Seigneur disait aux Pharisiens : Parce que vous êtes mauvais, vous ne pouvez tirer que le mal de votre mauvais cœur qui est comme votre trésor. Suivant la Glose, le trésor du cœur c'est notre intention, selon laquelle Dieu juge et appi écie nos œuvres ; aussi il arrive souvent qu'à ses yeux de grandes actions sont moindres que de plus petites, parce qu'il les estime suivant le degré de charité avec lequel elles sont faites. Ainsi, quelqu'un en donnant l'aumône peut mériter davantage qu'un autre en chantant la messe, si le premier agit avec une charité plus intense que le second. C'est pourquoi la pauvre veuve de l'Évangile qui avait offert deux deniers dans le Temple, fut plus louée du Sauveur que les riches qui avaient offert des sommes considérables (Luc. xxi); car Dieu ne regarde pas tant la grandeur de l'acte que la grandeur de l'affection, et il nous récompense selon la charité et la volonté qui en sont le principe et le mobile.
Aux raisonnements Jésus-Christ fait succéder les menaces, pour montrer à ses détracteurs que mal parler est un grand vice, digne de châtiment. L'homme méchant profère donc de mauvaises paroles qui ne doivent pas être regardées comme peu de chose, parce qu'au jour du jugement les hommes rendront compte, c'est-à-dire subiront une peine, non-seulement pour toute parole pernicieuse, mais encore pour toute parole oiseuse. Ce compte sera certainement très-difficile, parce que les paroles sont souvent sans raison; et le -jugement sera terrible, parce qu'il sera sans appel et sans aucune espérance de pardon. Ne dites pas qu'on ne doit point demander compte, et qu'on ne peut rendre compte ou laiton d'une parole oiseuse, c'est-à-dire dépourvue de
raison. Si elle n'avait pas de raison, elle devait en avoir une, et par conséquent on exige justement raison de cette omission. Il est évident d'après cela qu'une parole nuisible et criminelle méritera une punition beaucoup plus sévère et rendra les hommes beaucoup plus condamnables. Selon saint Jérôme (in cap. xu Matth.), c'est comme si Jésus-Christ disait aux Pharisiens : Si, au jour du jugement, les hommes doivent rendre de tous leurs discours un compte si rigoureux qu'une parole simplement inutile ne restera pas impunie, à combien plus forte raison devrez-vous rendre compte des blasphèmes que vous proférez contre le Saint- Esprit en calomniant les œuvres que j'accomplis par sa vertu ? car vous dites que je chasse les démons par Béelzébub. Qu'ils veillent donc sur eux-mêmes ces détracteurs effrontés qui ne craignent pas de déprécier ou de dénigrer les œuvres du prochain, en les attribuant à l'hypocrisie, à la vaine gloire, ou à quelque autre motif désordonné, et ainsi de quelque manière à Béelzébub lui-même, prince des démons. Mais, par des paroles nuisibles et criminelles, quels châtiments n'attirent-ils pas sur leurs têtes, de la part d'un Dieu qui condamne même une parole oiseuse ?
D'après saint Jérôme (loc. cit.), une parole est oiseuse, si elle est dite sans aucune utilité pour celui qui parle et pour celui qui écoute ; ou si on omet les choses sérieuses pour parler de choses frivoles, et raconter de vieilles fables. Au reste, celui qui perd son temps à répéter des bouffonneries, à provoquer des rires, ou à rapporter des faits honteux, est coupable de discours non pas simplement oiseux, mais dépravés ; de sorte que le moyen d'éprouver la valeur d'un homme c'est de peser ses paroles. Le même saint Docteur dit encore : Tout ce qui n'est pas édifiant pour les auditeurs, devient dangereux pour eux. Suivant Origène, tout discours
qui ne se rapporte pas de quelque manière à Dieu, est vain. Selon saint Grégoire, une parole oiseuse est celle qui n'est pas légitimée par une raison de juste nécessité, ou par une intention de pieuse utilité. Or, si au dernier jour il faudra rendre compte d'une parole oiseuse et de la moindre pensée, songeons avec frayeur de quels énormes péchés rendront compte un grand nombre d'hommes. D'après saint Chrysostôme (Hom. 43 in Matth.), « Jésus-Christ appelle paroles oiseuses, non pas celles qui sont mauvaises, mais celles qui ne produisent aucun bien, ou n'édifient point le prochain. Or, si nous devons rendre compte à Dieu de ces dernières, que ne devons-nous pas craindre pour les autres? Et si nous devons être jugés sur nos mauvaises paroles, que sera-ce de nos mauvaises actions ? »
Gardez-vous donc de toutes paroles mauvaises ou simplement oiseuses ; car 'vous serez- justifié, c'est-à-dire vous serez récompensé comme juste, d'après vos paroles, si elles sont bonnes en elles-mêmes, conformes à vos bonnes affections et proférées dans les circonstances convenables; mais tous serez condamné, c'est-à-dire châtié comme coupable, d'après vos paroles, si elles sont mauvaises contrairement aux précédentes (Matth. xn, 37). Aussi, il est écrit au Livre des Proverbes (xvm, 21) : La mort et la vie sont au pouvoir de la langue. C'est avec beaucoup de raison que chacun sera justifié ou condamné d'après son propre langage ; car chacun est maître de parler ou de se taire. « Ce jugement est très doux, dit saint Chrysostôme (loc. cit.), puisque vous serez jugé, non d'après ce que les autres auront dit de vous, mais d'après ce que vous aurez dit vous-même, comme vous l'aurez voulu. Ainsi, chaque homme est constitué juste ou pécheur, suivant sa seule volonté. Or, la volonté de chaque pécheur est convaincue de péché parle triple témoi-
gnage des pensées, des paroles et des œuvres. » Telle est la doctrine de saint Chrysostôme. Apprenons de là à veiller sur notre bouche, de peur qu'elle ne laisse échapper des paroles oiseuses ou mauvaises. Car, comme un vase qui n'est pas recouvert ne tarde pas à devenir immonde, et laisse refroidir ou évaporer tout ce qu'il renferme ; ainsi en est-il du cœur, si l'on ne prend pas soin de tenir fermée avec une sage discrétion la bouche qui en est comme la soupape. C'est pourquoi répétons souvent cette prière du Psalmiste : Mettez, Seigneur, une garde à ma bouche et une porte à mes lèvres, afin qu'elles ne s'ouvrent qu'avec circonspection (Ps. cxl, 3).
Saint Chrysostôme dit à ce sujet (Hom. 46 in Matth.): t La langue est comme la monture d'un roi. Si vous mettez un frein à ce coursier fougueux pour lui apprendre à marcher avec une retenue convenable, le prince pourra tranquillement s'en servir ; mais si vous la laissez librement s'agiter, elle devient la monture du démon. » Origène dit aussi (Hom. in Exod.) : « Dieu ouvre la bouche de ceux qui annoncent les paroles divines ; mais le démon ouvre la bouche des murmurateurs, des détracteurs, de ceux qui profèrent le mensonge et le faux témoignage, ou bien des bouffonneries et des obscénités, ou même simplement des choses oiseuses. » Selon saint Ambroise (in Ps. 38), ce n'est pas un péril médiocre de parler de choses vaines et séculières, au lieu que nous pourrions parler de tant de choses divines et utiles. — Mais nous devons surtout éviter la détraction, conformément à la recommandation de saint Augustin qui nous dit (Sorin. de Detracl.) : « Voyez comment vous vous fâchez contre un autre quand il parle mal de vous, et fâchez- vous ainsi contre vous-même quand vous parlez mal d'un autre. » Nous ne devons pas seule-
ment ne point proférer la médisance, mais encore ne point l'écouter, parce que, s'il n'y avait point d'auditeur, il n'y aurait point de détracteur. De là cette déclaration de saint Bernard (Serm. de Custodia linguae) : • Lequel est le plus condamnable de proférer ou d'écouter la médisance, je ne puis facilement le dire. Le démon possède également la langue du détracteur et l'oreille de l'auditeur. » — Il faut s'abstenir en outre des contestations et des disputes, parce qu'elles fournissent occasion à beaucoup de maux. Selon saint Chrysostôme, une contestation n'est qu'une altercation prolongée, produite par cette espèce de vaine gloire qu'on appelle amour de la victoire ; car personne ne dispute longtemps, s'il ne désire l'emporter. Vous croyez qu'il est honorable pour vous d'être vainqueur ; mais vous avez perdu votre ami avec l'amitié qu'il avait pour vous, et c'est pourquoi vous rendrez raison de cette perte; car, si vous n'avez pas blessé mortellement un homme avec un glaive de fer, vous n'avez pas moins blessé cruellement un ami par le glaive acéré d'un discours contentieux. »
De plus, gardons-nous bien de former ou de prononcer aucun jugement contre le prochain, parce que, comme le dit saint Chrysostôme, tout coupable a un Juge (Hom. 43 in Matth.). « Ne vous arrogez donc point, ajoute le même saint Docteur , n'usurpez point la dignité que le Père éternel a réservée à son Fils unique en l'établissant Juge suprême de l'univers entier. Mais, puisque vous voulez exercer un jugement, il en est un qui peut vous profiter beaucoup. Faites siégerdans votre conscience l'espritde discernement, et portez tous vos délits devant ce tribunal ; recherchez tous les péchés que votre àme a commis, et réclamant d'elle la satisfaction convenable, ditcs-lni : Pourquoi as-tu osé faire telles et telles choses ? Si , pour éluder cette question et, fuir cet
examen, elle scrute et signale les péchés que les autres ont commis, répétez-lui : Ce n'est point pour cela que tu dois être jugée ou condamnée ; car tu n'es point responsable des fautes qui te sont étrangères, mais de celles qui te sont propres. Au lieu d'excuser celles-ci, accuse-les plutôt, et occupe-toi de ce qui te regarde et non de ce qui regarde les autres. Soutenez ainsi la lutte jusqu'au bout contre vousmême. Si néanmoins votre âme dit qu'elle ne trouve rien à se reprocher et diffère de s'accuser, tourmentez-la et la flagellez comme une servante orgueilleuse et infidèle. Chaque jour instruisez un semblable procès ; représentez-lui les divers genres de supplices éternels, ce ver de la conscience qui ne meurt jamais, ce fleuve de feu qui coule toujours ; et vous ne souffrirez pas que votre âme descende en enfer avec le démon. Si elle s'attriste d'entendre de pareilles menaces, ne cessez x>as de la presser et de la frapper; vos poursuites et vos coups ne lui causeront point la mort, mais assureront son salut. Reprenez-la, punissez-la sévèrement des moindres fautes, de peur qu'elle ne se laisse aller à de plus grandes. En agissant ainsi tous les jours, vous comparaîtrez avec pleine confiance devant le terrible tribunal du Seigneur. C'est par ce moyen que l'Apôtre saint Paul s'est purifié de toute faute, et c'est pour cela qu'il a dit (I Cor. xi, 31) : Si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés de Dieu. » Telles sont les paroles de saint Chrysostôme.
Pour bien parler, il faut considérer cinq choses : de quoi, à qui, où, quand et comment nous devons parler. Ces cinq conditions sont par rapport à la langue, comme les cinq doigts par rapport à la main. — D'abord, de quoi devonsnous parler ? L'Apôtre nous en instruit de la sorte : Que vos discours soient toujours remplis de la grâce de la charité , et assaisonnés du sel de la discrétion, c'est-à-dire
qu'ils soient agréables et utiles (Golos. iv, 6). Toutes paroles oiseuses sont ou inutiles, ou inconvenantes, ou nuisibles: elles sont inutiles, quand elles ne produisent aucun fruit ni pour celui qui les prononce ni pour celui qui les écoute ; elles sont inconvenantes, quand elles blessent la dignité de l'un ou de l'autre ; elles sont nuisibles, quand elles portent à l'erreur ou à la dépravation. — A qui devons-nous parler? Le Sage nous l'apprend par cette maxime (Eccli. xxn, 1 4) : Ne parlez pas beaucoup avec l'imprudent. Quand nous voulons converser avec quelqu'un, examinons si c'est pour notre bien, ou pour l'avantage du prochain ; si c'est pour autrui, considérons s'il a besoin de nos avis, ou s'il profitera de nos leçons. — Où pouvons-nous parler? On doit s'en abstenir entièrement en certains lieux, comme à l'église ; dans d'autres il faut parler rarement, comme au réfectoire ; dans d'autres enfin il faut parler modérément, comme dans le parloir des religieux. — Quand devons-nous parler? L'Ecclésiaste (m, 7) nous enseigne qu'il y a temps pour se taire et temps pour parler. On doit se taire, quelquefois pour ménager la faiblesse des assistants, d'autres fois pour éviter la précipitation des paroles, quelquefois par respect pour les personnes présentes, d'autres fois enfin à cause du peu de considération que méritent les auditeurs. — Enfin, comment devons-nous parler ? c'est-à-dire quel doit être notre extérieur, notre ton, notre langage ? Notre extérieur doit être simple et modeste, notre ton doux et modéré, notre langage sincère et réservé. Les règles précédentes peuvent se résumer en deux mots : se taire longtemps et parler rarement. « Ne soyez pas prompt à parler, recommandait Senèque à son disciple, d'une manière particulière. Tout ce que vous devez dire aux hommes, dites-le à vous-même auparavant. C'est une chose très-importante de garder un juste
tempérament dans la conversation et dans le silence. Si vous ne voulez pas qu'une chose soit répétée, ne la communiquez à personne, car comment pourriez-vous exiger des autres le silence, lorsque vous n'avez pu le garder vousmême ? » Telles sont les leçons du philosophe Senèque.
Mais hélas! combien peu dans le monde, et même en religion, savent se conformer à ces règles de prudence! Il en est même qui, sans cause raisonnable, témoignent, par l'expression de leur regard ou de leur visage, les sentiments de vengeance ou de colère dont ils sont animés contre les autres ; dans leur fureur ils s'emportent quelquefois jusqu'à grincer des dents et proférer des injures; par différents signes ils manifestent le démon qui les possède intérieurement. Il en est d'autres qui, s'abstenant de paroles outrageantes, se renferment dans une opiniâtre taciturnité, et, par une malice raffinée, consacrent au démon le silence que des hommes vertueux offrent au Seigneur, par une religieuse obéissance. C'est de ces personnes que parle Cassien dans la conférence de l'abbé Joseph, sur l'amitié (Collât. 16, cap. xvm et xix). « Parfois, nous croyons être patients, parce que nous dédaignons de répondre à des attaques ; mais par une amère taciturnité, par un geste dérisoire ou un air moqueur, nous insultons des frères émus, de telle sorte que notre mutisme obstiné provoque leur colère plus que ne l'aurait excité un langage courroucé. En cela, nous ne nous croyons nullement coupables devant Dieu, parce que nous n'avons laissé échapper aucune parole qui aurait pu nous faire censurerou condamner au jugement des hommes. Néanmoins, il ne sert aucunement de se taire de la sorte, si nous nous imposons le silence pour produire par la taciturnité le même effet que nous aurions pu produire par l'injure, et surtout si nous affectons certains mouvements qui contribuent à irriter davantage celui que
nous aurions dû calmer. On ne peut douter qu'un tel silence ne soit doublement coupable ; car, comme il ne sert qu'à augmenter la tristesse dans le cœur d'autrui, il ne nous permet pas de l'éteindre dans notre propre cœur. Il en est aussi quelques-uns que le chagrin, ou le dépit porte à se priver obstinément de nourriture. N'est-ce pas là se rendre coupable d'un véritable sacrilège, que de se condamner par un sentiment diabolique à des jeûnes que l'on devrait spécialement offrir à Dieu seul par esprit de pénitence et d'humilité ? N'est-ce pas comme s'ils rapportaient non point à Dieu, mais à Satan, leurs prières et leurs sacrifices? Aussi, méritent-ils qu'on leur applique le reproche que Moïse adressait aux Juifs (Deuter. x.\xn, 17) : Ils ont immolé des victimes non pas au Seigneur, mais à des dieux qu'ils ne connaissaient pas, aux démons eux-mêmes. »
C'est ainsi que des hommes misérables, soit par leur injurieux langage, soit par leur silence malicieux, se montrent les dociles esclaves des démons qui les trompent par deux sortes de suggestions. Ils éviteraient de semblables illusions , s'ils avaient véritablement de l'humilité et de la charité , parce qu'ils ne s'abandonneraient pas à une si grande impatience. Et ce qui est pis encore, de tels hommes approchent de l'autel souvent sans s'être réconciliés avec leur frère qu'ils ont offensé ; mais, en Rapprochant ainsi de la table eucharistique, ils mangent et boivent leur propre condamnation (I Corin. xi, 29). Bien plus, aveuglés qu'ils sont par le diable, ils allèguent, pour s'excuser, qu'ils n'ont de ressentiment contre personne; mais ils ne comprennent pas que, d'après l'Évangile (Matth. v, 23), ils doivent examiner si quelqu'un n'a pas quelque chose contre eux. Oh! ne permettez pas, Seigneur, que vos serviteurs déshonorent la religion par une conduite aussi dépravée!
Prière.
Vertu souveraine ! chassez de mon cœur le démon par la contrition. Verbe éternel! rendez-moi la parole par la confession. Lumière spirituelle ! dissipez mon aveuglement par la satisfaction. Et, afin que le Fort armé ne prévale point contre moi, enlevez-lui toutes ses armes, c'est-àdire consacrez à votre service les puissances intérieures de mon âme et les sens extérieurs de mon corps. Chaque fois que ce malin esprit me suggérera des pensées abominables de blasphème, je souhaite et je désire, ô Dieu très-haut! que, selon mes vœux les plus ardents, d'ineffables louanges et de dignes actions de grâces vous soient rendues dans les perpétuelles éternités, et que ses blasphèmes retombent sur sa tête pour augmenter ses supplices. Ainsi soit-il.
Châtiment de la Pentapole.
Dans l'Évangile, ainsi que dans toute l'Écriture sainte, la ruine de Sodome et de Gomorrhe est représentée comme un des effets les plus terribles de la vengeance divine. Des cinq villes maudites qui composaient l'antique Pentapole quatre furent consumées par le feu du ciel, savoir: Sodome, Gomorrhe, Adama et Séboïm, tandis que Ségor, la cinquième, fut épargnée, à la prière de Loth, neveu d'Abraham. La plaine, dans laquelle ou près de laquelle s'élevaient les cités coupables, était auparavant fertile comme un jardin de délices et arrosée comme la terre d'Egypte (G en. xm, 10); mais ensuite elle fut envahie par les eaux du Jourdain qui remplirent un vaste bassin, ayant près de 50 lieues de circuit, 19 à 20 de longueur, et 4 à 5 de largeur. C'est là cette Mer salée dont parle Moïse [Gen. xiv, 3). On l'appelle souvent Lac Asphaltite, à cause des matières bitumineuses qui y abondent, et plus communément Mer Morte.
• En effet, dit saint Jérôme (in Ezeeh. xlvii, 9), conformément au nom qu'elle porte, cette mer, à cause de son excessive amertume, ne renferme aucun être qui respire et qui se meuve... S'il arrive que le Jourdain, grossi par les pluies, y amène des poissons, ils meurent aussitôt et la pesanteur des eaux les fait surnager. » — Au douzième siècle, le géographe arabe Edrisi assure
également qu'il n'y existe rien d'animé, aucun poisson, aucun reptile, aucun de ces êtres vivants qui peuplent les autres eaux, soit courantes, soit tranquilles. Le sceptique Volney en parle de la même manière en ces termes : « Le seul lac Asphaltite ne contient rien de vivant, ni même de végétant. On ne voit ici ni verdure sur ses bords, ni poissons dans ses eaux.... La vraie cause de l'absence des végétaux et des animaux est la salure acre de ses eaux infiniment plus forte que celle de la mer. La terre qui l'environne, également imprégnée de cette salure, se refuse à produire des plantes; l'air lui-même qui s'en charge par Tévaporation, et qui reçoit encore les vapeurs du soufre et du bitume, ne peut convenir à la végétation. De là cet aspect de mort qui règne autour du lac. » Si nous en croyons Mgr Mislin, pour représenter le règne animal dans la Mer Morte, on n'a pu rencontrer que le polypier madréporien, longtemps confondu soit avec les pierres, soit avec les plantes. Plusieurs voyageurs qui ont trouvé sur les rives des coquillages et des poissons morts, se sont crus en droit de conclure qu'il y avait des poissons vivants dans la Mer Morte ; mais on a démontré que ces poissons avaient été transportés par le Jourdain dans la mer où ils avaient péri, et qu'ensuite ils avaient été repoussés sur la grève. Assez souvent aussi on voit, sur l'eau ou sur le rivage, soit des insectes, soit des oiseaux, notamment des cailles et des sauterelles dont on attribue la mort à des vents brûlants ou impétueux, à des trombes et à des orages. Néanmoins, ces accidents ont pu confirmer l'opinion que les miasmes sur la Mer Morte occasionnaient instantanément la mort. Il est certain cependant que si ces miasmes ne sont pas proprement pestilentiels, ils sont du moins très-pernicieux, comme le prouvent beaucoup d'exemples. On ne les sent pas toujours et partout, mais ils existent sur divers points du rivage, où il y a des mares croupissantes et des sources sulphureuses ; quelquefois aussi les vents portent d'une extrémité de la mer à l'autre ces vapeurs ou fumées fétides, malsaines, désagréables et nauséabondes. C'est ainsi, comme le fait observer le livre de la Sagesse, que cette terre déserte est demeurée fumaute jusqu'à ce jour, pour attester la dépravation de ses anciens habitants. Quibus in testimonium neguitiœ fumigabunda constat, déserta terra (Sap. X, 7.) — (Voir Saints-Lieux, t. III, c. 36 et 37).
Conversion de .Varie-Madeleine.
Le divin Sauveur opéra chez Simon le Pharisien un des miracles les plus signalés de sa grâce miséricordieuse, en faveur de la Pécheresse qui lui donna les plus louchantes preuves de son amour pénitent. A l'occasion de ce fait mémorable, notre Auteur touche plusieurs questions que nous allons exposer succinctement.
D'abord, comme saint Luc qui raconte cette scène n'en indique ni le temps, ni le lieu, les uns ainsi que Ludolphe la placent en Judée, soit à Jérusalem, soit à Béthanie; les autres en Galilée et plus probablement à Magdalon, près de Capharnaûm, où Jésus- Christ résidait et enseignait plus habituellement.
Simon le Pharisien qui, selon saint Luc, admit Notre-Seigneur à dîner dans son propre logis, était-il le même personnage que Simon le Lépreux qui reçut le divin Hôte, selon saint Matthieu et saint Marc? Plusieurs interprètes l'affirment avec Ludolphe. En suivant cette opinion, on comprend mieux pourquoi, tandis que les autres Pharisiens poursuivaient Jésus-Christ de leur haine et de leur calomnie, Simon ne craignit pas de lui marquer son attachement et sa considération, en l'appelant à sa table. Car, s'il est appelé Lépreux, comme le font observer les commentateurs, c'est qu'autrefois il avait été atteint de la lèpre, mais il en avail été délivré par le Sauveur lui-môme, auquel il voulait manifester sa gratitude, en lui offrant l'hospitalité. Il avait évidemment des relations familières avec la Pécheresse dont parle saint Luc; car, si elle ne lui avait pas été liée de quelque façon spéciale, comment aurait-elle osé, sans aucune invitation, se présenter au milieu des convives réunis dans une maison étrangère?
Quelle était donc cette femme particulièrement connue de Simon le Pharisien? Si nous en croyions quelques anciens auteurs grecs et certains critiques modernes, la Pécheresse mentionnée par saint Luc serait distincte, soit de Marie-Madeleine, soit de Marie de Béthanie, sœur de Marthe. Mais la tradition'presque unanime, confirmée par les nombreux témoignages de tous les siècles, enseigne, conformément à la Liturgie romaine, que la fameuse Pécheresse est In sœur de Marthe, appelée Marie et surnommée
Madeleine. D'après Raban-Maur, ce surnom qui signifie Tour, Magnificence, lui a été donné, parce qu'elle habitait et possédait en propre un domaine ou château à Magdaion. Les Évangélistes, en effet, la présentent comme une personne très-distinguée par sa fortune, en la nommant la première parmi les femmes pieuses qui de leurs biens assistaient le Sauveur (Matth. xxvn, 55 et 56. — Marc, xv, 40 et 41. — Luc. VIII, 2 et 3).
Néanmoins, saint Marc (xvi, 9) et saint Luc (vm, 2) rapportent que Marie-Madeleine avait été délivrée de sept démons, c'est-àdire non-seulement des vices capitaux qui la dominaient, mais encore des esprits malins qui la tyrannisaient ; car les interprètes, soit anciens, soit nouveaux, entendent ces paroles, dans un sens tout à la fois littéral et allégorique. D'après l'opinion la plus fon- ' dée, Madeleine était véritablement et réellement possédée, non pas d'une manière extérieure et violente qui la rendit horrible et furieuse, mais d'une manière spirituelle et cachée qui la rendait de plus en plus licencieuse et coupable; car les démons tourmentaient et agitaient plutôt son âme que son corps.
Aussi, avant sa conversion, Madeleine passait dans la ville pour une pécheresse, de telle sorte que Simon le Pharisien ne la voyait pas sans indignation approcher du Sauveur, comme nous l'apprend saint Luc (vu, 37 et 39). Elle avait en effet commis beaucoup de péchés, comme Jésus-Christ le déclara, lorsqu'il les lui remit {Ibid. 47). On doit en conclure que sa conduite était criminelle et scandaleuse, spécialement par rapport à la chasteté ; quoiqu'on puisse douter si elle a jamais été mariée, il est certain qu'elle a mal vécu dans sa condition. Plusieurs auteurs, prenant les termes évangéliques dans le sens le plus rigoureux, ont supposé sans motif certain qu'elle s'était abandonnée aux plus affreux désordres; mais, comme l'ajustement montré son récent biographe, le P. Valuy, rien n'oblige de croire, tout porte à nier que Madeleine ait vendu son honneur. Sans devenir notoirement infâme aux yeux du monde, elle se laissa emporter aux passions de la jeunesse; car si l'on en croit des documents cités par les Bollandistes, elle n'avait guère que vingt et un ou vingt-deux ans au moment de sa conversion.
Selon la remarque des plus graves Docteurs, tels que saint Cbrysostôme et saint Thomas (in Matth.), Madeleine est la seule personne qui paraisse dans l'Évangile s'être adressée à Jésus- Christ pour obtenir la guérison de son âme; les autres ne recouraient à lui que pour obtenir la guérison de leur corps, en sorte que « s'il les convertissait, dit Bourdaloue, c'était presque contre
leur intention. Mais Madeleine cherche Jésus-Christ pour Jésus- Christ même, et dans le sentiment d'une véritable contrition. » Elle n'use point de paroles pour solliciter cette grâce, elle ne s'exprime que par ses larmes, persuadée que le Sauveur connaîtrait à ce muet langage le désir ardent de son cœur. Qui sait, demandent les interprètes, si cette foi vive au Dieu Sauveur, ce profond regret de l'avoir offensé, et cette ferme résolution de l'aimer uniquement, n'eurent pas la vertu de la délivrer des sept démons et de la purifier de ses souillures au moment même, avant d'entrer dans la maison du Pharisien? En disant : Vos péchés vous sont remis {Luc. vu, 48), Notre-Seigneur semble n'avoir fait que rendre plus certaines et plus complètes une délivrance et une justification qu'il avait déjà secrètement opérées.
Voir Monuments inédits sur sainte Marie-Madeleine ,parM. Faillon, de la Société de Saint-Sulpice.
Histoire ascètiqv.e de sainte Marie-Madeleine, par le R. P. Valuy, de la Compagnie de Jésus.