‹ La grande vie de Jésus-Christ (volume 4)Chapitre 6 sur 33 · CHAPITRE LU · texte numérisé non relu

CHAPITRE LU

Matth. x, 16-27.

Après avoir armé et fortifié ses disciples par la manifestation de ses miracles et la magnificence de ses promesses, après les avoir débarrassés de tonte occupation séculière et affranchis de toute sollicitude temporelle, le Sauveur va leur annoncer les maux qu'ils devront endurer dans les combats livrés au monde et à Satan ; c'est ainsi qu'il les préparera et qu'il leur apprendra à souffrir avec patience toutes les adversités. Car, comme dit Sénèque (in Prover.), le remède à toute souffrance, c'est la patience. Or, la patience était nécessaire surtout aux Apôtres. Celui qui accepte la charge de la prédication, dit saint Grégoire (Hom. 17 in Evang.),ne doit faire aucun mal à personne, mais il doit le supporter si on lui en fait, afin d'apaiser par sa mansuétude la fureur de ses ennemis, et afin que, blessé lui même par les afflictions, il puisse mieux guérir ses frères blessés par les péchés.

Jésus dit donc à ses disciples (Matth. x, 16) : Allez remplir l'office de prédicateurs; voilà que moi, votre Seigneur et votre Maître, moi qui vous ai élus et enseignés, moi, le Seigneur tout-puissant qui vous ai armés' et à qui personne ne peut résister, moi, dis-je, le Maître de la moisson, je vous envoie, ■vous, hommes choisis, docteurs instruits, soldats exercés, médecins habiles ; je vous envoie comme des brebis, simples et innocentes, sans défense et sans . armes matérielles, afin que vous nourrissiez les autres hommes avec le lait de ma pure doctrine, que vous les attiriez par l'exemple d'une vie.

vertueuse, et que vous exposiez même pour eux vos propres corps ; je vous envoie ainsi au milieu des loups, c'est-à-dire au milieu des Scribes et des Pharisiens, au milieu des autres cruels persécuteurs et détracteurs qu'on peut appeler des fowjw,àcausedeleurrapacité, de leur cruauté et de leur hypocrisie. C'est comme si le Sauveur disait : Vous, pleins de douceur, vous allez vivre parmi des hommes cruels qui ne manqueront pas de vous tourmenter ; mais conservez toujours la patience et l'innocence. Ne vous défendez pas ; car vous êtes des brebis, et ceux qui vous attaquent sont des loups.

Le Seigneur est vraiment un chasseur admirable, lui qui avec des agneaux ou des brebis prend et dompte les loups, lui qui par la patience et la douceur triomphe de la violence et de-la force. Il dit justement à ses Apôtres qu'ils 'seront au milieu des loups, car leur patience doit être comme le centre vers lequel convergeront toutes les attaques du monde ; ou bien encore, parce qu'ils seront comme des brebis unies par la foi au milieu des loups divisés par l'erreur. C'est cette union des brebis qui les fera triompher de la division des loups ; car, comme dit saint Ambroise, tout combat soutenu d'un accord unanime ' enfante la victoire. En disant aux Apôtres : C'est moi .qui vous envoie, le Sauveur veut leur faire mépriser la grandeur du péril par la considération de Celui qui les députe. « En effet, dit saint Chrysostôme [Hom. 14 in Matth.), quelle était la consolation des Apôtres? N'était-ce pas la puissance de Celui qui les envoyait ? Voilà pourquoi le Sauveur commence par dire : C'est moi qui vous envoie. Ces paroles suffisent pour inspirer la confiance, et bannir la crainte de tout ce qui peut arriver. Voyez quelle autorité, quelle puissance elles renferment, et aussi quelle vertu, quel courage invincible elles produisent!»

Soyez donc prudents comme des serpents, contre l'astuce et la fourberie des Scribes, pour comprendre et déjouer leurs déguisements et leurs pièges ; et soyez simples comme des colombes, contre la cruauté et la malice des tyrans, pour supporter et pardonner leurs persécutions et leurs outrages. La prudence est nécessaire pour prévoir le mal et s'en garantir, la simplicité pour faire le bien. C'est donc comme si le Sauveur disait : Voyez le serpent ; il expose tout le reste de son corps pour délivrer du danger et préserver d'une blessure mortelle sa tête où réside la vie. Ainsi vous, au prix de votre corps, vous devez défendre et garder votre tête, c'est-à-dire votre foi et votre âme, dans toute leur intégrité et leur pureté. Voyez aussi les colombes; elles ignorent le fiel et l'amertume de la malice, et ne font de mal à personne. Ainsi vous, conservez votre innocence et ne faites ou ne rendez jamais le mal aux autres ; de cette sorte vous éviterez le mal par votre prudence, et par votre simplicité vous n'offenserez point le prochain.

On peut considérer la prudence du serpent en trois choses. Ce reptile quitte sa vieille dépouille en passant à travers un trou très-étroit ; il expose son corps pour garantir sa tête ; et, parce qu'il est naturellement froid, il cherche le soleil . A son exemple, ceux qui débutent dans la vertu doivent dépouiller le vieil homme avec ses actes, en abandonnant leur ancienne vie (Colos. ni, 9) ; ceux qui marchent déjà dans la bonne voie, doivent sacrifier leur corps pour sauver leur âme qui est comme la tête de l'homme ; ceux qui sont arrivés à la perfection, recherchent la contemplation divine où leur esprit s'illumine et leur cœur s'enflamme. Le serpent cherche aussi le soleil pour deux avantages, parce que la chaleur de cet astre le fortifie et que sa lumière l'éclairé ; car, en devenant vieux, le serpent perd la vue, et il la re-

couvre, en tournant ses yeu*x vers les rayons du soleil. Or, le Seigneur a voulu que nous imitions la prudence du serpent sous ce triple rapport ; mais il n'a pas voulu que nous lui ressemblions quant à son contact venimeux, à sa langue double, et à sa démarche tortueuse.

Nous devons également avoir la simplicité de la colombe en trois choses: simplicité de connaissance, pourvoir comme la colombe dont l'aspect est doux et le regard tendre ; simplicité d'affection, pour aimer comme la colombe qui entoure de sympathies et comble de caresses ses semblables ; simplicité d'intention, pour agir comme la colombe qui se tient sur les eaux limpides, afin qu'apercevant l'ombre du vautour, elle puisse éviter ses pièges. C'est avec grande raison, d'après Rémi d'Auxerre (in cap 10 Malth.), que le Sauveur recommande d'unir la simplicité à la prudence ; car la simplicité, sans la prudence, peut facilement être trompée, et la prudence est portée à tromper, si elle n'est tempérée par la simplicité. Ainsi, il est évident que la ruse du renard est blâmable de même que la rudesse du bœuf, et qu'entre ces deux extrêmes il faut tenir le milieu et garder la modération. Selon saint Grégoire (lib. 1 Moral, n), le Seigneur avertit ses Apôtres de joindre en leurs personnes deux qualités nécessaires : la prudence du serpent, pour perfectionner la simplicité de la colombe ; puis la simplicité de la colombe pour tempérer la prudence du serpent. « Soyez donc prudents comme des serpents pour démasquer les fraudes, dit saint Chrysostôme (Hom. 24, Oper. imp.) ; soyez simples comme des colombes, pour pardonner les injures. Vous ne devez pas être toujours comme des colombes, de peur qu'un excès de simplicité ne vous fasse tomber dans le piège de la séduction. Vous ne devez pas non plus être toujours comme des serpents, de peur que votre cœur ne répande son venin contre

le prochain ; mais vous devez être simples ou prudents selon les circonstances et les personnes. En un mot, soyez prudents comme des serpents, pour discerner tout mal et vous en préserver ; soyez simples comme des colombes, pour ne commettre aucun mal ; car s'il est louable de discerner le mal, il est blâmable de le commettre, et le péché ne consiste pas à discerner le mal, mais à le commettre. » Ainsi s'exprime saint Ghrysostôme.

Jésus découvre ensuite à ses Apôtres quels sont les loups dont il veut parler. Prenez -garde aux hommes, à ceux qui sont pires que les loups, et prenez garde aux suggestions de ceux qui cherchent à vous séduire par leur fourberie ou à vous pervertir par leur violence. En s'expliquantici, le Seigneur déclare que par le terme de loups, il n'entend pas les bêtes sauvages, mais les hommes. Écoutons à ce sujet le commentaire de saint Ghrysostôme (Hom. 24 Operis imperfecti). « En disant: Gardez-vous des hommes, le Seigneur semble dire que les hommes méchants sont les plus grands de tous les maux ; il nous apprend par là que le plus grand danger à craindre sur la terre, c'est l'homme méchant. En effet, comparez-le h la bête sauvage, vous le trouverez plus terrible ; si cruelle que soit la bête, on peut éviter sa cruauté, parce qu'elle est dépourvue de la raison ; mais l'homme cruel, étantdoué de cette faculté, on ne peut facilement éviter sa cruauté. Comparez-le par exemple au serpent, vous trouverez l'homme plus redoutable; quoique le serpent ait de la malice, il craint l'homme-, c'est pourquoi s'il le peut il le mordra, et s'il ne peut le faire, il prendra la fuite ; mais l'homme qui a la malice du serpent, n'en a pas la crainte ; aussi, s'il ne voit pas l'occasion favorable, il se cache comme le serpent ; mais s'il la trouve, il se précipite sur son ennemi comme une bête féroce, La bête féroce exerce

sa rage, lorsqu'on l'irrite, mais elle passe tranquillement son chemin, si on ne l'agace pas. L'homme au contraire déchaîne sa fureur contre ceux même qui ne l'attaquent point. En un mot, tandis que chaque bête féroce a sa malice propre et distincte, l'homme mauvais renferme en lui toutes les . malices différentes ; bien plus, il est pire que le démon. Le démon, s'il voit un homme juste, n'ose pas en approcher ; l'homme méchant non-seulement ne craint pas l'homme saint, mais encore il le méprise. Ce n'est pas le démon qui donne quelque puissance à l'homme, c'est l'homme qui prête secours au démon ; il est comme l'arme de Satan. De même que-sans arme nous ne pouvons rien contre des ennemis, de même le démon sans l'homme ne peut rien contre les Saints. Les hommes méchants sont par conséquent la force du démon ; car il ne peut produire aucun mal dans le monde sinon par ceux qui lui sont dévoués, tandis qu'il ne trouve point d'accès dans les Saints. » Tel est le langage de saint Chrysostôme. Saint Augustin dit également (in Psalm. 55) : .« Êtes -vous Chrétien, vous avez le monde pour adversaire sans compter des ennemis particuliers. En effet, d'après saint Paul (Ephes. vi, 12), nous avons à lutter non pas seulement contre la chair et le sang, mais encore contre les princes et les puissants de la terre, et contre les esprits de malice, c'està-dire contre le démon et ses suppôts. Car, lorsque nous souffrons de la part des hommes méchants, c'est le démon qui les aiguillonne, les enflamme, et les lance contre nous comme ses traits. Donc, ici-bas nous avons un double ennemi, l'un visible et l'autre invisible; le premier c'est l'homme que nous voyons, le second c'est le démon que nous ne voyons pas. Pour les vaincre, aimons 1 homme et haïssons le démon, [irions pour l'homme et invoquions Dieu contre le démon. » Ainsi parle saint Augustin.

A l'occasion de ce qui vient d'être dit, voici ce que nous usons dans la vie de saint Goloniban. Un jour, cet illustre abbé parcourait tout seul des sentiers détournés à travers une épaisse forêt, et pendant qu'il portait un livre sur ses épaules, il dissertait en lui-même des divines Ecritures. Tout à coup une pensée lui vint à l'esprit : Lequel préfèrerait-il, tomber entre les mains des scélérats ou sous les griffés des bêtes sauvages ? Comme il se sentait pressé par la considération de cette cruelle alternative, il arma plusieurs fois son front du signe de la croix, et après avoir prié Dieu , il se dit en ljii-même : Mieux vaut subir la fureur des bêtes et ne pas être une occasion de péché, que d'éprouver la rage des hommes au détriment de leur salut. Des philosophes demandaient à quelqu'un : Pourquoi un homme terrible vous est-il plus insupportable que tout autre fardeau? C'est, répondit-il, parce que mon âme subit toute seule le poids d'un homme terrible, tandis qu'elle partage avec le corps la charge des autres fardeaux. A cette question : Quel est le plus grand ennemi de l'homme ? Sénèque répondait également : C'est son semblable (in libro de bene mori).

Gardez-vous donc des hommes qui par leur malice et leur fourberie s'efforcent de vous entraîner au mal ; prenez garde qu'ils ne vous trompent, ne vous séduisent, et que par leurs flatteries ou leurs conseils, leurs menaces ou leurs tourments, ils ne vous fassent abandonner la voie de la vérité. Car, ajoute le Sauveur (Matth. x, 17), d'abord ils vous feront comparaître dans leurs conseils, c'est-à-dire dans leurs assemblées privées, où ils tiendront conseil, comme s'ils faisaient un acte raisonnable, pour vous détourner ou vous défendre de prêcher en mon nom. Puis, vous voyant indociles à leurs avis ou à leurs ordres, ils "vous feront fouetter dans leurs synagogues, c'est-à-dire dans leurs assemblées pu-

hliques, où ils se réunissent sous apparence de justice et de religion. Ensuite vous serez conduits, non par bienveillance mais par violence, devant les magistrats, devant les pontifes ou chefs de la synagogue. Vous serez enfin présentés aux rois et aux présidents (Matth. x, 18), c'est-à-dire aux princes supérieurs et aux gouverneurs romains afin que vous soyez condamnés à mort (les Juifs n'avaient pas ce droit de'mort, parce qu'ils étaient soumis aux Romains). Et tout cela vous arrivera à cause de moi, pour la confession' de mon nom. Voilà le plus beau titre et le motif le plus honorable pour souffrir ; car, comme dit le Vénérable Bède, l'outrage est un bonheur, quand il a Dieu pour principe. « Souffrir pour Jésus-Christ,ditsaintChrysostôme(Hom. 14 Oper. imperf.), n'est pas une faible consolation. Or les Apôtres souffraient non pas comme des hommes pervers et criminels, mais pour rendre témoignage aux Juifs de leur endurcissement. et aux Gentils de leur amendement ; pour servir à l'accusation des premiers et contribuer à la conversion des seconds. Les Apôtres, en effet, devaient rendre témoignage pour le salut des élus et pour la condamnation des réprouvés ; ils doivent aussi rendre témoignage contre ceux-là et en faveur de ceux-ci au jour du jugement. Saint Chrysostôme ajoute: Le Seigneur avait déclaré à ses Apôtres qu'ils seraient meurs devant les rois et les présidents, afin d'être ses témoins à l'égard des Juifs et des Gentils ; en effet, quand les Apôtres dénoncés répondent dans les prétoires aux incriminations dont ils sont l'objet, ils prêchent la vérité de Jésus-Christ, démontrent la perfidie des Juifs, ot annoncent la rédemption Vs Gentils qui doivent être sauvés par la foi. Le même Père dit encore : La mort des justes est un stimulant pour lions et un témoignage contre les méchants, de façon qu'elle ne laisse point d'excuse aux pécheurs, s'ils se perdent,

tandis qu'elle fournit aux élus un exemple pour bien vivre. »

Après avoir prédit à ses Apôtres, pour les leur adoucir, les adversités qui fondront sur eux, le Seigneur craignant qu'ils ne soient troublés et consternés de ces terribles annonces, les rassuré et les fortifie par ces consolantes promesses (Matth. x, 19): Lorsqu'on vous livrera aux juges, qu'on vous tourmentera et qu'on vous circonviendra pour vous forcer à me nier, ne vous préoccupez point et ne vous inquiétez point comment vous parlerez, ou de ce que vous répondrez; car le Père des lumières vous apprendra à l'heure même et sur-le-champ ce que vous devez dire de plus convenable ; il mettra dans votre esprit la sagesse et dans votre bouche l'éloquence qui vous seront nécessaires " en la circonstance. Ne comptez pas sur votre science et votre habileté, mais sur la divine Providence; le Saint- Esprit alors vous suggérera ce que vous devez répondre, sans que vous ayez besoin d'y réfléchir et de le méditer. 'Dans ces occasions ce n'est pas vous qui parlerez par la seule vertu de votre esprit; mais c'est l'Esprit de votre Père céleste qui parlera en vous (Matth. x, 20) ; de même que les orgues rendent des modulations suivant la pression • de la main qui les touche, ainsi le prédicateur exprime les vérités selon la volonté du Père céleste qui l'inspire. De la sorte, dit saint Chrysostôuie (Hom. 34 in Matth.), Jésus-Christ fait participer ses disciples à la dignité des Prophètes qui parlaient par l'Esprit de Dieu. D'après saint Grégoire {in eœplanatione 7 Psalm.), c'est comme si le Seigneur disait à ses membres persécutés: Ne craignez rien; vous allez au combat, mais c'est moi qui le soutiendrai ; vous proférerez des paroles, mais c'est moi qui les suggérerai. Aussi saint Paul disait (II Corin. xrn, 3; : Voulez-vous

savoir qui parle en moi ? C'est Jésus-Christ. Et les Apôtres allaient en toute sécurité partout où l'Esprit divin les conduisait. Gomment ne pas aller au combat rempli de confiance, avec de telles armes et sous 'un tel capitaine ? Comment ne pas comparaître sans crainte devant les tribunaux avec un tel défenseur qui plaide sa propre cause ?

Saint Chrysostôme prête au Sauveur ce langage vis-à-vis des Apôtres : « Lorsque les hommes vous traduiront devant • eux pour vous juger, ne soyez pas en peine de la manière dont vous leur parlerez ou de ce que vous leur direz; il s'agit de ma propre cause. Contentez -vous de me servir d'organes, je vous animerai de mon intelligence. Etre dans la préoccupation avant de comparaître en jugement, ce n'est pas préparer sa défense ; mais désespérer de Dieu. Laissez donc Dieu parler pour vous dans sa propre cause ; il connaît le fond de la conscience de celui qui vous interroge. Un roi qui envoie ses soldats sur le champ de bataille, peut-il ne pas leur donner des armes contre l'ennemi ? Si vous êtes préoccupé de votre réponse, vous comptez sur votre sagesse qui est la première cause de votre ruine ; mais pour recevoir dans les persécutions le secours d'en haut, il -faut auparavant mettre en Dieu sa confiance. » Saint Jérôme dit également (in cap. xv Matth.) : « Lorsque nous sommes conduits devant les juges de la terre pour confesser Jésus- Christ, nous devons lui offrir notre volonté ; puisqu'il habite en nous, il parlera pour lui, et nous donnera la grâce du Saint-Esprit pour répondre. »

Toutefois le Sauveur ne prétend pas défendre de méditer et de prévoir sa réponse, si l'on a assez de temps et d'instruction ; mais il promet de nous aider au cas où ces deux conditions nous manqueraient. C'est ce qui arrivait souvent dans la primitive Église; dos fidèles simples et ignorants

étaient tout à coup tramés devant les juges et les gouverneurs, mais Dieu pourvoyait à leurs réponses. Si donc le temps et la science nous manquent, nous ne devons pas nous troubler ; car Dieu, dans le cas de nécessité, communique son Esprit à ceux qui ont confiance en lui. D'ailleurs dans ce cas, il suffit pour être sauvé de confesser courageusement sa foi d'une manière générale, comme peut le faire tout Chrétien même le plus ignorant. D'après ce qui précède, il est évident que Jésus-Christ ne parle pas ici de la prédication elle-même ; car le prédicateur doit préparer la forme qu'il convient de donner à ses instructions ; autrement, il tenterait Dieu, supposé qu'il ait le temps nécessaire pour cette préparation. Ce que le Seigneur défend, c'est d'employer un temps considérable à rechercher avec une extrême sollicitude les ornements du langage. La vérité n'a pas besoin de tous ces atours pour persuader et convaincre les hommes.

De peur que ses disciples ne comptent sur le secours de leurs amis ou de leurs parents, le Sauveur prédit que les plus cruelles persécutions viendront de ces mêmes personnes. Les tourments nous sont en effet beaucoup plus pénibles, dit saint Grégoire (Hom. 53 in Evang.), si nous les endurons de la part des hommes sur lesquels nous comptions ; car à la souffrance corporelle que nous éprouvons se joint la douleur d'avoir perdu leur affection. Jésus-Christ dit donc (Matth. x, 21) : Le frère livrera son frère* à la mort et le fils ses parents, c'est-à-dire l'infidèle livrera le fidèle; car, selon saint Jérôme (in cap. x Matth.), il ne peut pas y avoir d'amitié sincère là où la foi est différente. D'après saint Chrysostôme (Hom. 14 Operis imperf.): « Que personne ne compte sur ses maîtres, sur ses amis ou sur ses parents, puisque le frère doit livrer à la mort son frère, le

père son fils et le fils son père. Ah ! quel incendie la persécution allumera de tous côtés, puisque la nature ne s'épargnera pas elle-même ! Et comment alors chercherez-vous une entière fidélité en vos maîtres et en vos amis, puisque vous verrez s'éteindre toute l'affection des frères et des pères ? Si l'amour disparaît ainsi dans la nature même, comment le trouverez-vous en dehors de la nature ? » Ainsi parle saint Chrysostôme.

Et vous serez haïs de tous les hommes (Matth. x, 22). de tous ceux qui ont des sentiments trop humains, c'est-àdire de ceux qui sont les amateurs du monde et les ennemis de Dieu ; car l'amour de Dieu et l'amour du monde ne peuvent s'accorder, et il y a entre eux une plus grande distance qu'entre le ciel et la terre. Vous serez donc haïs nonseulement de vos ennemis, mais encore de vos amis ; nonseulement de ceux qui vous sont étrangers, mais même de vos proches, tels que vos parents et vos frères. Souvent, en effet, ceux qui suivent Jésus-Christ sont en butte à la haine des mondains et même de leurs frères selon la chair. Mais, pour consoler ses disciples, Jésus-Christ ajoute : Vous serez haïs à cause de mon nom. Quoi de plus avantageux que d'être détesté pour l'amour du nom du Seigneur ? N'est-ce pas là un motif suffisant de supporter patiemment toutes les persécutions ?- Aussi, c'est pour cela même qu'elles mériteront une grande récompense ; car ce qui fait le martyr, ce n'est pas le sentiment de la souffrance, mais c'est le motif de cette souffrance.

Jésus-Christ, voulant soutenir ses Apôtres au sein des tribulations, ajoute: Celui qui persévérera jusqu'à la fin, c'est-à-dire celui qui demeurera dans la grâce sans finir par succomber; ou bien, selon Rémi d'Auxerre, celui qui n'abandonnera point les préceptes de la foi et qui ne faiblira

pas dans les attaques du monde, celui-là sera sauvé. Car, ce n'est pas l'ouverture, mais l'issue du combat qui donne la couronne ; la vertu ne consiste pas à bien commencer, mais à bien finir. Quelle consolation pour endurer les persécutions et quel encouragement pour supporter les tribulations! Ce n'est pas au début, mais au terme de la carrière, que la récompense est décernée. Celui-là seul sera couronné, dit saint Paul (Il Tim. n, 5), qui aura légitimement ^combattu. Le mot hic dont se sert Jésus-Christ en disant : hic salvus erit, désigne le nombre choisi et peu considérable des persévérants ; car, selon la remarque de saint Chrysostôme (Hom. 24 Opei\ imperfect.), beaucoup essaient, mais peu achèvent; parce que le commencement est agréable, et la fin difficile. .Nous devons faire tous nos efforts pour atteindre à une heureuse issue, parce qu'il n'y a pas de gloire véritable à entreprendre une bonne chose, si on ne la conduit pas à un bon terme. Ce qui est fait pour Dieu doit être éternel comme Dieu lui-même.' Lors donc que vous serez converti à Dieu, et que vous aurez commencé à embrasser son service et à pratiquer la justice, ne pensez plus à vos bonnes œuvres précédentes, mais à votre fin dernière ; la considération du bien que nous avons fait produit la négligence ou la jactance ; mais la considération du sort qui- nous attend engendre la crainte. « La persévérance, dit saint Bernard (Epist. 110), est le développement des forces de l'âme, la consommation des vertus, la mère des mérites, la médiatrice de la récompense, la sœur de la patience, la fille delà constance, l'amie de la paix, le nœud des amitiés, le lien de la concorde, le rempart de la sainteté. Faites disparaître la persévérance, les services restent sans rémunération, le bienfait sans reconnaissance et le courage sans éloges. En un mot, ce n'est pas celui qui commence, mais

celai qui persévère, qui sera sauvé. » Ainsi parle saint Bernard. Remarquons ici qu'il y a deux sortes de persévérances : l'une consiste à marcher toujours dans les bonnes m uvres, et l'autre à maintenir sa volonté dans la résolution de faire le bien ; celle-ci est de précepte, mais non pas la première.

Les Apôtres étaient encore faibles, parce qu'ils n'étaient pas encore revêtus de la force d'en haut ; aussi, pour ménager leur faiblesse, Jésus-Christ leur recommande la fuite qui pourra procurer le salut d'un grand nombre. Lorsqu'on vous persécutera dans une ville, jdit-il (Matth. x, 23), fuyez dans une autre. Ainsi votre nom se répandra davantage, votre "prédication trouvera plus d'auditeurs, vous mettrez votre infirmité à l'abri du danger, et vous épargnerez à vos ennemis les châtiments de leurs crimes. Selon saint Chrysostôme : « Le Sauveur sachant combien la nature humaine est fragile dans les tentations, a dit : Êtes-vous persécutés dans une ville, fuyez dans une autre. Je ne dédaigne pas les hommes timides et je ne choisis pas exclusivement des hommes courageux, parce que Dieu ne regarde pas le courage, mais la volonté dans les hommes ; ainsi celui qui fuit diffère de celui qui reste, sous le rapport du courage, mais ils sont égaux, relativement à la volonté ; car l'un endure la persécution pour ne pas paraître s'aimer plus que Dieu ; l'autre prend la fuite de peur que vaincu par les tourments il ne perde le titre précieux de Chrétien. La recommandation que Jésus-Christ fait ici ne veut donc pas dire que celui qui reste dans la ville pèche, et que celui qui s'enfuit ne pèche

s. Le Sauveur fournit par là une ressource à la faiblesse humaine, sans exclure la vertu d'une foi plus courageuse. Disons-le donc, à la consolation des Chrétiens fugitifs ; déiïieùrer dans la ville esl Le propre d'une foi forte, et fuir

est le signe d'une grande humilité. » Ainsi s'exprime saint Chrysostôme. Selon Rémi d'Auxerre : « De même que le précepte de demeurer au sein de la persécution s'adresse spécialement aux Apôtres et à leurs successeurs, hommes vraiment courageux, de même aussi la permission de fuir convient assez aux faibles dans la foi. Notre bon Maître condescend ici à leur infirmité spirituelle, dans la crainte que s'ils se présentent spontanément au martyre, ils ne soient exposés à renier leur foi- au milieu des tourments ; la fuite est alors par conséquent préférable à l'apostasie. Bien qu'en fuyant, ils ne montrent pas une fermeté parfaite clans la foi, ils ont cependant un très-grand mérite ; car par leur fuite ils prouvent qu'ils sont disposés à quitter tous leurs biens pour Jésus-Christ. Si le Sauveur ne leur avait pas laissé cette faculté de fuir, quelques-uns auraient pu les dire étrangers à la gloire du royaume céleste. » Telles sont les. paroles de Rémi d'Auxerre.

Quelquefois, la persécution est purement personnelle, lorsque, par exemple, on cherche a faire périr quelqu'un, non pas principalement en haine de sa foi, mais plutôt en haine de sa personne. Celui qui est ainsi poursuivi doit fuir, comme le fit saint Paul à Damas (II Corin. xi). Tandis qu'on laissait les autres fidèles habiter tranquilleihent cette ville, on cherchait uniquement à tuer le saint Apôtre. Mais ses frères le descendirent le long de la muraille, et il évita de la sorte une persécution personnelle, non pas parce qu'il redoutait de mourir, mais parce qu'il désirait sauver beaucoup d'âmes. Ce n'est donc point une imperfection de fuir, en consultant les lumières de la prudence, jusqu'à un temps favorable, pour produire ensuite des fruits plus considérables. — D'autrefois, la persécution ne s'attaque pas simplement à la personne, mais plutôt à la foi et à la justice

qu'on veut ruiner avec elle. Dans ce cas, si nous prévoyons que notre fuite occasionnerait probablement quelque préjudice à l'une ou à l'autre de ces deux vertus, loin de nous être permise elle serait un péché mortel-, mais, au contraire, elle deviendrait obligatoire, si au lieu d'entraîner quelque danger probable pour la foi ou la justice, elle pouvait procurer quelque utilité à la Religion et à l'Église, tandis que notre séjour continu dans le même lieu pourrait occasionner le massacre des ministres sacrés et la proscription des doctrines catholiques. C'est alors qu'il faut fuir pour empêcher le mal en ce alleu et faire du bien ailleurs ; car celui qui ne peut faire du bien dans un lieu doit passer dans un autre.

Saint Augustin dit à ce sujet (Epist. r80) : « Les serviteurs de Jésus-Christ doivent faire ce qu'il leur a commandé ou permis. Comme lui-même a fui en Egypte pour échapper à Hérode, n'hésitez pas à fuir de ville en ville, si des persécuteurs vous recherchent personnellement pour vous tuer. Mais ceux qui ne sont pas l'objet des mêmes perquisitions doivent rester dans leur Église, afin de fournir à leurs compagnons la nourriture spirituelle qu'ils savent leur être nécessaire. Si le danger est tellement général qu'il menace les évêques, les clercs et les laïques, ceux qui peuvent assister les autres ne doivent pas les abandonner. Alors, ou bien tous doivent se réfugier dans des endroits sûrs, ou bien ceux qui sont forcés de rester ne doivent pas être délaissés par ceux dont le ministère ecclésiastique leur est indispensable ; c'est-à-dire que tous doivent vivre ensemble, ou souffrir ensemble* les peines que le Père de famille veut qu'ils endurent pour la confession de son nom. » Ainsi s'exprime saint Augustin.

Mais les Apôtres auraient pu dire à loin- divin Maître : Vous nous avez défendu d'aller prêcher les Gentils, que

i'erons-nous donc si, en parcourant toutes les villes de la Judée, toutes nous rejettent ? Le Sauveur'va au devant de cette crainte qu'il éloigne par ces mots.: En vérité, je vous le dis, vous n'aurez pas achevé de poircourir toutes les villes d'Israël, en leur prêchant l'avènement ou la foi du Christ, avant que le Fils de V Homme vienne en ressuscitant d'entre les morts. En effet, aussitôt après que les Apôtres eurent publié parmi les villes de Juda l'avènement du Christ, il subit la mort de la croix, et brisant les portes du tombeau, il apparut à ses disciples. Jésus-Christ, dit Raban-Maur (in Matth.), prédit à ses Apôtres qu'ils n'auront pas amené* les villes d'Israël à la foi par la prédication avant que sa résurrection soit "accomplie, et qu'ils aient reçu le pouvoir de prêcher l'Évangile sur toute la surface de la terre. — Ou bien si on entend ces paroles du second avènement de Jésus- Christ qui aura lieu au jugement dernier, il s'agit alors de l'effet complet de* la prédication apostolique comme devant opérer la conversion du monde entier, et les vrais enfants d'Tsraël prédestinés au salut sont tous les élus dispersés parmi toutes les nations. 11 est vrai que les Apôtres portèrent eux-mêmes l'Évangile par toute la terre connue de leur temps ; car le son de leur voix s'est fait entendre dans tout l'univers, comme saint Paul l'atteste, conformément à la prophétie (Ps. xvin, 5 et Rom. x, 18). Néanmoins la conversion générale de tous les hommes qui doivent embrasser la foi chrétienne n'obtiendra son parfait accomplissement qu'à la fin du monde. C'est ce que le Sauveur a déclaré par ces paroles : Je vous le dis en vérité, vous n'aurez pas parcouru toutes les villes d'Israël, soit en fuyant, soit en prêchant, soit en convertissant, avant que vienne le Fils de l'Homme, environné de la gloire de son Père, pour la résurrection générale; car tous les enfants d'Israël ne se

convertiront que vers la fin du monde. — Selon saint Chrysostôme : « Jésus-Chris!; parle ici comme si ses Apôtres lui eussent demandé : Jusques à quand pourrons-nous fuir ? car une fuite trop prolongée est plus cruelle qu'une mort prompte. Le Sejgneur, pour les consoler, leur répond: Vous n'aurez pas achevé de parcourir les villes d'Israël, avant * que vienne le Fils de l'Homme. Si on entend ces paroles des Apôtres seuls, toute autre explication est inutile, puisqu'en effet la mort des Apôtres précède de beaucoup l'avénement dernier de Jésus-Christ. Mais tous les discours du ^ Sauveur à ses disciples s'adressent aussi à ceux qui par eux devaient embrasser la foi jusqu'à la fin du monde, car les douze Apôtres étaient les chefs de toute la chrétienté à venir ; et de même que tous les aliments que l'homme porte à sa bouche se répandent dans toutes les parties de son corps, ainsi tout ce que Jésus-Christ disait aux Apôtres s'adressait à tous les membres de l'Église qui est son corps mystique. Et le Seigneur n'ignorait pas que la connaissance de sa Loi s'étendrait à tant de villes, que • presque toutes les cités de la terre pourraient être appelées villes d'Israël. » Ainsi s'exprime saint Chrysostôme.

Après leur avoir montré la grandeur des tribulations qui les attendent, le Sauveur exhorte ses disciples à les supporter, il les console et les encourage par son exemple en leur disant : Si le Maître, le Seigneur, le Père de famille a été assailli de blasphèmes et d'injures sans nombre et sans motif, qu'il a supportés avec patience et intrépidité, à quoi ne doivent pas s'attendre les disciples, Jes serviteurs et les esclaves ? De quel courage ne doivent-ils pas s'armer pour supporter tous les outrages ? Le disciple, dit le Sauveur, n'est pas plus que le maître, ni l'esclave plus que son seigneur (Matth. x, 24). C'est-à-dire tant que vous êtes,

disciple ou esclave, vous n'êtes point au-dessus du maître ou du seigneur en honneur ou en dignité. Ou bien le disciple ne doit point prétendre s'élever au-dessus de son maître, ni le serviteur au-dessus de son seigneur, en faisant des actes contraires ou supérieurs en quelque sorte à ceux * de son maître ou de son seigneur. C'est comme si Jésus- Christ disait : Vous, serviteurs et disciples, ne dédaignez pas de supporter ce que je supporte ou que je supporterai, moi votre Seigneur et Maître ; à ce double titre, je fais ce que je veux et j'enseigne ce que je sais être utile. Que mes exemples vous servent d'enseignement ; considérez-moi et ne redoutez pas de voir s'accomplir en vous ce que vous voyez se réaliser en moi. Les hommes qui ne craignent pas de m'offenser et de me persécuter, n'hésiteront pas à vous insulter et maltraiter également. « Jésus-Christ, dit saint Ghrysostôme, commence à fortifier par son exemple les disciples relativement à leurs souffrances futures. Si on est outragé pour Dieu de la part de personnes indignes, il est naturel de s'en irriter et de s'en affliger ; mais si nous apprenons qu'un personnage distingué a subi les mêmes affronts, le bouillonnement s'apaise et l'enflure de notre indignation s'évanouit. Nous nous disons : Si cet homme illustre a enduré de telles avanies, comment moi qui ne suis rien,pourrais-je ressentir la moindre douleur de l'outrage qui vient de m'être infligé ? Quelle ne sera donc pas la consolation des Apôtres au milieu de leurs persécutions, eux serviteurs et disciples du souverain Maître et Seigneur, lorsqu'ils évoqueront à leur souvenir les immenses souffrances de Jésus- Christ ? » Aussi les Apôtres doivent-ils marcher sur les traces du Sauveur, non-seulement avec patience, mais avec joie ; car, comme dit Sénèque (Epist. 108), c'est le caractère d'un mauvais soldat de suivre en gémissant son capitaine.

// suffit, c'est-à-dire il doit suffire au {lisciple, continue Jésus-Christ (Matth. x, 25), d'être comme son maître et au serviteur d'être comme son seigneur ; de support..'!' les injures sans en tirer vengeance, d'accueillir le mal en y répondant par le bienfait. Ou bien, il doit lui suffire de n'être pas davantage méprisé et opprimé. Mais il sera parfait, s'il est semblable à son maître et son seigneur, en l'imitant dans tous ses actes ; car l'assimilation au maître, c'est la perfection du disciple. « Par conséquent, dit le Vénérable Bède, si le Maître qui est Dieu ne veut pas tirer vengeance de ses outrages personnels, mais s'il préfère adoucir ses persécuteurs par sa patience, le disciple qui est simplement homme ne doit-il pas suivre la même règle de perfection ? » Ainsi s'exprime le Vénérable Bède. La parole de Jésus-Christ est ici très-véritable, en l'appliquant à lui-même qui est le Maître, le Seigneur et le Père de tous ; car il se donne les titres *de Maître et de Seigneur, et il donne ceux de disciples et de serviteurs à ses Apôtres et à ceux qui les suivront jusqu'à la fin du monde. L'imitation de ce Maître et Seigneur, voilà la perfection de l'homme ; car selon saint Augustin (lib. 8 de CivitateDei, cap. xvin), l'abrégé de toute la religion chrétienne consiste à imiter Celui que nous adorons. Mais ce que Jésus-Christ dit ici ne s'applique pas à tout autre maître et seigneur ; car si le maître est ignorant, son ignorance ne peut satisfaire le disciple ; et si le seigneur est misérable, sa misère ne peut satisfaire le serviteur. Ou bien, selon saint Chrysostôme (Hom. 35 in Matth.), le Sauveur ne parle pas ici d'après ce qui arrive accidentellement, mais il raisonne d'après ce qui arrive communément.

Donc, ajoute Jésus-Christ, si le Père de famille a été appelé Béelzébulh; c'est-à-dire si moi qui ai tout à la fois la sollicitude et l'autorité d'un père, j'ai été accusé d'agir au nom

de Béelzébuth ; à combien plus forte raison traiteront-Us de même ses domestiques, et vous diffameront-ils également ? En effet, comme on le voit dans les Actes des Apôtres, les Juifs et les Gentils accusèrent souvent les disciples de Jésus- Christ d'opérer leurs prodiges par la puissance du démon. Les bons ne doivent donc pas se contrister s'ils voient les méchants les calomnier injustement ; puisque, pour nous consoler ,le Seigneur a daigné alléguer ses opprobres personnels, en disant : S'ils ont appelé Béelzébuth le Père de famille, combien plutôt traiteront-ils de même ses domestiques ?

Beaucoup louent peut-être plus qu'ils ne doivent les vertus des bons ; aussi, de peur que ces éloges n'inspirent de l'orgueil à ces dernieis, Dieu tout-puissant permet que les méchants les humilient par la médisance ; de la sorte, si les éloges ont fait tomber les bons en quelque péché, les calomnies peuvent les ramener à la pénitence. Lorsque nous entendons les paroles de louange ou de blâme qui nous sont adressées, nous devons toujours recourir à l'examen de notre conscience; si nous ne trouvons point en elle le bien qu'on nous attribue, nous devons en concevoir une grande tristesse; mais si nous n'y trouvons pas le mal qu'on nous reproche, nous devons nous livrer à une grande joie. Pour juger les discours des hommes à notre égard, dit saint Grégoire (Epist. 45, lib. 8), il faut toujours en appeler au tribunal de notre conscience, l'invoquer comme témoin el la prendre pour arbitre. Car, à quoi pourraient servir les éloges de tous les hommes, si notre conscience nous accuse et nous condamne ? Ou quel mal pourraient nous faire les incriminations du monde entier, si notre conscience nous défend et ifous justifie ? Caton exprime cette pensée en deux vers dont voici le sens : Lorsque vous vous entendez louer, ne

manquez pas de vous juger vous-même ; et ne croyez pas que les autres puissent mieux vous connaître que vousmême.

Cum te quù laudat, judex tuus esse mémento ; Plus aiiis de te, quam tu tibi credere noli.

Selon la remarque de saint Grégoire, celui qui ne cherche pas la gloire, ne ressent pas l'auront. Mais il y a un grand danger pour un homme à s'entendre louer en face ; il faudrait qu'il fût bien affermi en Dieu pour ne pas s'enfler d'orgueil intérieurement. Selon le conseil d'Horace, avant de louer quelqu'un, considérez-le attentivement, de. peur que vous ne soyez bientôt forcé d'en rougir, en voyant ses fautes.

Quales commendes, aspice, ne mo% Incutiant aliéna tibi peccata pudorem.

Au lieu de rechercher la gloire, n'ayons en vue que d'imiter Notre-Seigneur dans sa Passion ; car c'est par le feu de la tribulation que nous serons purifiés de nos péchés. Dieu qui a exposé Jésus-Christ, le chef de l'Église, aux traits des souffrances, permet aussi que le corps mystique de Jésus- Christ, l'Église, soit en butte à l'épreuve pour être purifiée jusqu'à la fin des siècles. Voilà pourquoi le chemin de la vertu est pénible et tout hérissé de ronces et d'épines. Les Patriarches, les Prophètes, les Apôtres, les Martyrs, les Confesseurs et les Vierges, et toutes les âmes qui ont voulu plaire à Dieu, ont dû passer à travers de nombreuses tribulations, et tous ceux qui voudront être membres de Jésus-Christ jusqu'au jugement dernier, devront parcourir le même sentier. Aucun serviteur de Jésus-Christ ne peut être sans tribulation, dit saint Augustin (in Psal. 55), et si vous pensez

ne pas subir de persécutions, vous n'avez pas encore commencé à être chrétien.

Pour conclure, le Seigneur ajoute (Matth. x, '26) : Ainsi donc, vous mes serviteurs et mes imitateurs, ne les craignez point, ces persécuteurs qui sont des hommes faibles et pécheurs ; ne vous laissez pas intimider par leurs blasphèmes ou leurs cruautés, jusqu'à renoncer à la vérité de la foi ; mais supportez patiemment les adversités pour l'amour de Dieu. Or, un puissant moyen de conserver la patience, c'est dépenser que Jésus-Christ a souffert pour nous. « En effet, dit saint Augustin (in Psal. 38), si vous considérez de tout votre cœur ce que Jésus-Ghrist a souffert pour vous, vous ne succomberez pas à la pusillanimité, vous supporterez au contraire avec magnanimité toutes les adversités qui vous atteindront ; bien plus, vous vous réjouirez de leur présence, parce qu'elles vous donneront quelque trait de ressemblance avec votre Roi souffrant. Si Celui qui a dit avec tant de vérité (Joan. xiv, 30) : Le prince de ce monde ne trouve rien en moi de répréhensible, a été cependant appelé pécheur, imposteur, insensé, Béelzébuth; comment, vous, simple serviteur, êtes- vous indigné de recevoir, comme vous le méritez, des qualifications que votre souverain Seigneur n'a pas dédaigné de recevoir injustement ? Il est venu pour vous donner l'exemple, et c'est en vain qu'il l'aurait donné, si vous n'en profitiez pas ; car pourquoi a-t-il voulu entendre des outrages, sinon pour que vous appreniez à les écouter sans perdre patience ? Cependant, à la première insulte, vous vous laissez abattre ..L'enseignement de Jésus-Christ est donc inutile? car 'il n'a le premier enduré les outrages que pour nous enseigner à les supporter. Or si celui à qui on ne pouvait rien reprocher a voulu néanmoins les endurer, ne devons-nous pas les supporter à plus forte raison ? Lors même que nous

ne serions pas coupables du péché dont notre ennemi nous accuse, nous le sommes du moins de quelque autre péché dont nous méritons d'être châtiés. Ainsi, on vous traite de voleur, quoique vous ne le soyez pas ; cette calomnie est pour vous un opprobre ; mais si vous n'êtes pas voleur, vous n'êtes pas toutefois innocent à l'égard de Dieu que vous avez offensé autrement. Que chacun donc examine sa conscience ; s'il reconnaît qu'il aime le monde, qu'il change de sentiment, et qu'il aime Jésus-Christ afin de ne pas être un Antéchrist. Mais si on vous appelle Antéchrist, vous vous irritez, pensant qu'on vous fait injure. Jésus -Christ vous dit au contraire : Soyez patient; si on vous a calomnié, réjouissezvous avec moi qui ai plusieurs fois été calomnié par les Antechrists ; mais si on vous a justement incriminé, convainquez-en votre conscience ; et si vous craignez d'être accusé, craignez davantage d'être coupable. «Ainsi parle saint Augustin. — Saint Grégoire dit aussi (Lib. 30 Moral, xvn) : « Nous supportons facilement les injures de nos semblables, lorsque, dans le sanctuaire de notre âme, nous repassons nos péchés passés. L'injure nous semblera bien légère si, en sondant notre conduite, nous découvrons que nous nous sommes rendus dignes de plus grandes peines. »

Ensuite, le Seigneur exhorte ses disciples à souffrir patiemment l'adversité, en considérant le jugement de Dieu, dans lequel seront manifestés tous les actes bons ou mauvais de tous les hommes. Ce jugement sera tel que tous en reconnaîtront la justice ; ce qui n'aurait pas lieu, si les mérites ou les démérites de chacun n'étaient vus clairement de tous. Voilà pourquoi Jésus dit : // n'y a rien de caché dans la vie présente par rapport aux actes que l'homme s'efforce de voiler, qui ne doive être découvert au jugement futur. H n'y a rien non plus de secret par rapport aux pensées in-

visibles de leur nature, qui ne doive être connu. Ainsi, nonseulement les actions extérieures, mais encore les sentiments intérieurs qui maintenant sont connus de Dieu seul, seront alors dévoilés. D'après saint Jérôme (in cap. 10 Matth.), c'est comme si le Seigneur disait : Ne craignez pas la cruauté de vos persécuteurs et la rage des blasphémateurs, n'imitez pas non plus les hypocrites ; car le jour du jugement viendra : alors votre vertu et leur iniquité seront exposées aux regards de l'humanité tout entière, alors chacun recevra selon ses actes tant intérieurs qu'extérieurs, alors la patience des martyrs sera récompensée et la cruauté des persécuteurs" sera punie. Ne rougissez donc pas de prêcher l'Évangile ; livrez vous entièrement à cette prédication, sans perdre de vue ce jour de la rétribution suprême où Dieu illuminera les profondeurs des ténèbres et révélera les mystères des cœurs (1 Gorin. iv, 5) ; alors il vous comblera d'éloges, tandis qu'il condamnera les ennemis de la vérité . aux châtiments éternels. «

La. considération de cette manifestation universelle doit inspirer une grande hardiesse aux prédicateurs de la vérité pour se livrer à leur saint ministère en toute sécurité. Voilà pourquoi le Sauveur ajoute (Matth. x, 27) : Ce que je vous dis, à vous qui vivez encore dans V obscurité ou la crainte, à vous faibles et timides, dites-le, prêchez-le à la lumière, en plein jour, avec confiance et sécurité ; c'est ce que firent les Apôtres après avoir reçu le Saint-Esprit. Etce qu'on vous dit à l'oreille, prêchez-le sur les toits, en d'autres termes: Ce que vous apprenez parla parole d'autrui, accomplissez-le par vos œuvres, par l'organe de votre corps qui est la demeure de votre âme. — Ou bien : Ce que je vous dis dans les ténèbres,c'est à-dire d'une manière mystérieuse, énigmatique, prêchez-le dans la lumière, c'est-à-dire clairement et ouver-

tement ; et ce que je vous dis à l'oreille, prêchez-le sur les toits, c'est-à-dire ce que je vous ai enseigné seulement dans la Judée, publiez-le hardiment dans le monde entier. — Ou bien encore : Ce que je vous dis dans les ténèbres, dans des réunions particulières, dites-le dans la lumière, dans les assemblées publiques. Les Apôtres prêchèrent en effet plus tard devant le peuple les enseignements que Jésus-Christ leur avait donnés en particulier. Et ce que je vous ai dit à l'oreille, dans le secret, à vous seuls, prêchez-le sur les toits, publiquement, à tout le monde, sans cacher à personne ma parole, comme si vous montiez sur les toits afin de vous faire mieux entendre. Le Sauveur fait allusion à l'usage de la Palestine où les toits des maisons ne sont point inclinés mais aplatis; c'est de là qu'on s'adressait au peuple qui se trouvait en bas.

Considérons ici les Apôtres exposésauxpersécutions, tandis que nous, au sein de la paix, nous sommes plongés dans l'indolence, sans nous rendre dignes de pardon. « Et que pourrions-nous mériter, s'écrie saint Chrysostôme (Hom. in Matth.l, nous amollis par le repos et livrés à la paresse ? Mous succombons sans être attaqués, nous fuyons sans être perséi utés. Nous devrions faire notre salut dans la paix, et nous ne le pouvons pas. Comment obtiendrons-nous le pardon de nos fautes? Nous ne subissons niles tourments, ni les prisons ; nous ne sommes pas obligés de comparaître devant les juges ou devant les synagogues ; nous n'éprouvons aucune violence semblable ; tout, au contraire, nous est favorable : c'est notre règne ; nous avons des princes pieux qui environnent d'honneurs les Chrétiens ; et néanmoins nous ne sommes pas triomphants. Si aujourd'hui une forte opposition et une grande persécution s'élevaient contre l'Eglise, quelle dérision et quel opprobre* ne serait-ce pas de voir des

T. III r'-

Chrétiens si lâches et si faibles dans la lutte ? Et cela arriverait certainement ; car celui qui ne s'est pas exercé à la lutte comment pourrait-il se distinguer dans la bataille? Résistez donc à vos passions; supportez courageusement les peines de l'esprit pour endurer plus facilement celles du corps. Voyez le saint homme Job ; s'il ne se fût bien exercé avant que le démon l'attaquât, il ne se serait pas illustré par ses résistances héroïques. S'il n'avait essayé préalablement de surmonter toute affliction, il se serait laissé aller à quelque colère en face de son ennemi, tandis qu'il a fait preuve d'une patience admirable dans toutes ses adversités. Efforçons-nous donc d'imiter la douceur et la fermeté de cet homme qui vécut avant l'Évangile et même avant la loi mosaïque, afin de partager un jour la gloire dont il jouit dans les tabernacles éternels.

Prière.

O très-clément Seigneur Jésus, qui avez envoyé vos disciples comme des brebis au milieu des loups combattre le monde et le démon, et qui avez placé leur consolation dans la patience à supporter les adversités, soutenez ma faiblesse, et donnez-moi la force contre les dangers du monde et les embûches de Satan. Gardez-moi contre mes ennemis visibles et invisibles ; accordez-moi la patience dans les afflictions et les épreuves. Vous qui êtes mon Créateur, soyez aussi toujours mon protecteur; et que, toujours défendu par votre secours en cette vie, je parvienne dans l'autre à votre gloire, après avoir été purifié de toute souillure. Ainsi soit-il.

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