ET NICODÈME
Mattb. XXVII — Marc, xv — Luc. xxiii — Joan. xix.
A l'heure des vêpres, en gémissant et pleurant, considérez la sainte Mère du Sauveur et les autres saintes femmes qui se disposent encore à s'asseoir au pied de la croix, sans savoir quel parti prendre. En efïet, elles ne sauraient détacher et
eneevelir le corps de Jésus, puisqu'elles n'ont pour cela ni les forces suffisantes, ni les instruments nécessaires. Elles n'osent s'éloigner tant qu'il demeure en ce triste état ; et néanmoins elles ne peuvent rester plus longtemps, parce que la nuit approche. Conce^wez quelle dut être leur perplexité, et compatissez cà leur cruel embarras. Pendant qu'elles étaient ainsi plongées dans une désolation profonde, survint près d'elles Joseph d'Arimathie.
Cet illustre personnage était né à dix lieues environ de Jérusalem, en une ville de Judée qu'on appelait alors Arimathie et autrefois Ramatha : c'était là qu'avaient habité Elcana et Anne, parents du prophète Samuel. Joseph, originaire de cette même ville, était un homme riche et noble, officier ou sénateur, qualifié de décurion (Matth. xxvit, 57 — Marc. XV, 43) ; il était surtout bon aux yeux de Dieu et juste à l'égard du prochain (Luc. xxiii, 50). En outre, il était disciple de Jésus, non pas des soixante-douze principaux, mais des autres nombreux fidèles qui croyaient en lui ; il l'était toutefois en secret, par crainte des Juifs qui l'auraient chassé de la synagogue (Joan. xix, 38). Il n'avait point participé à leurs complots et à leurs actes contre le Sauveur ; bien loin d'avoir consenti à la condamnation de Jésus, luimême attendait avec une ferme confiance le royaume de Dieu, un royaume non point terrestre et temporel, mais éternel et céleste, comme le divin Maître l'avait promis (Luc. xxiii, 51). Il se faisait tard, quand il vint pour ensevelir le Seigneur, avant que commençât le sabbat, où, d'après la loi, il n'était plus permis d'inhumer les morts (Matth. xxvir, 57) ; comme véritable disciple, il avait à cœur que le corps de son divin Maître fût enseveli avec honneur, et non pas jeté à la voirie comme le cadavre d'un criminel.
Fortifié dans ses pieuses dispositions par la vertu môme du sang que le Sauveur venait de répandre, Joseph était allé hardiment trouver Pilate. Sans appréhender la haine des Juifs, ni la puissance du gouverneur, «/ avait demandé lé corps de Jésus, afin de le descendre de la croix et de le déposer dans un sépulcre, moyennant une somme considérable ; car il préférait au trésor le plus précieux l'avantage inestimable de rendre les derniers devoirs au Seigneur (Marc. XV, 43). A cet etTet, il avait sollicité l'autorisation indispensable ; car on ne devait point enlever et inhumer le cadavre d'un supplicié sans une permission préalable du gouverneur. Pilate l'accorda volontiers, non-seulement parce qu'il était plein de respect pour Joseph, mais aussi parce qu'il était convaincu de l'innocence de Jésus et qu'il avait été témoin des prodiges opérés à la mort de ce patient extraordinaire (Joan.xix, 38). On lit quelque part que Joseph avait été cinq ans au service de Pilate, qui en cette considération fit droit à sa requête sans aucune difficulté. Joseph, comme le remarque le Vénérable Bède (in cap. 15 Marc), était grand selon le monde, mais plus grand encore selon Dieu ; par ses qualités morales, il méritait la gloire d'ensevelir le corps du Sauveur, et par ses dignités temporelles, il réussit à obtenir de Pilate cette faveur qu'un homme obscur ou commun n'eût pas même osé solliciter. Admirons ici, dit saint Ghrysostôme (Hom, 89 in Matth.), la fermeté courageuse de cet illustre personnage qui, pour l'amour de son divin Maître, affronte l'inimitié de tous ses compatriotes en s'exposant même au péril de mort. En effet, comme ajoute saint Théophile (in cap. 15 Marc), il tente une œuvre très -louable, sans considérer que ses concitoyens vont le" dépouiller de sa fortune, le bannir de leur société, s'il réclame le cadavre de Celui qu'ils ont fait condamner comme
un blasphémateur et un séducteur. Ainsi, cet homme qui, naguère intimidé par les Juifs, craignait de se déclarer disciple de Jésus, ne redoute plus de se montrer ouvertement son serviteur et son ami, quand il s'agit de lui rendre les devoirs et les honneurs de la sépulture ; car la mort héroïque, dont il avait été témoin, l'avait rempli d'une ferveur généreuse.
Muni de l'autorisation nécessaire pour l'œuvre sainte qu'il avait entreprise, Joseph s'adjoignit un compagnon. C'était Nicodème, sage docteur qui avait été, comme lui, disciple secret de Jésus. Chemin faisant, Joseph acheta un linceul^ beau drap de toile blanche, qu'il porta sur le Calvaire avec les instruments nécessaires pour détacher le corps de la croix (Marc, xv, 46). Par sa blancheur et sa propreté, ce drap signifiait l'innocence et la pureté parfaite de Celui qui devait en être enveloppé, après avoir été rougi de son sang dans la Passion ; car c'est Celui-là même que l'Epouse des cantiques signale en ces termes : Mon Bienaimé est tout à la fois blanc et rouge (Gant, v, 10) Avec Joseph vint comme associé Nicodème, cet homme sans artifice, qui précédemment était allé trouver Jésus durant la nuit. En ce moment il portait environ cent livres de purfums mélangés de myrrhe et/, d'aloès, comme on les employait pour l'embaumement (Joan. xix, 39) ; car par lenr amertume, ces aromates éloignent les vers des cadavres qu'ils maintiennent ainsi longtemps dans toute leur intégrité. Quoique une fervente dévotion le déterminât à faire un pareil embaumement, Nicodème n'avait point une foi parfaite à la résurrection prochaine du Sauveur, puisqu'il apportait une composition d'aromales destinés à préserver de la putréfaction le corps même de Jésus-Christ. Il ne paraissait pas savoir qu'à ce corps, tabernacle de la Divinité,
se rapportent ces paroles prophétiques : Vous ne permettrez point que votre Samt subisse la corruption (Ps. xv, 10). Ces pieux personnages, dit saint Chrysostôme (Hom. 84 in Joan.), agissaient à l'égard de notre divin Sauveur, comme à l'égard d'un simple mortel, en lui témoignant toutefois la plus sincère alïection.
Joseph, dont le nom signifie grandissant, figure ici quiconque, progressant dans la vertu, demande le corps du Seigneur, quand il prie Dieu afin de recevoir dignement la sainte Eucharistie. Nicodème, homme instruit, représente le docteur vraiment bon dont la science tirée des Ecritures est comme une excellente composition de parfums propres à oindre le corps mystique de Jésus-Christ, afin de garantir ses membres spirituels de la corruption. Ce simple linceul très-blanc est l'emblème de la pauvreté réunie à la chasteté, et ce mélange de différents aromates est le symbole des vertus harmonieusement combinées. Heureuse la conscience qui est protégée contre le monde par le linceul de la pauvreté, contre la chair par la candeur de la chasteté et contre le démon par la bonne odeur des vertus !
Arrivés au lieu du crucifiement, Joseph et Nicodème se prosternent à deux genoux pour adorer leur divin Maître. A cette vue, la sainte Vierge, présumant leur bonne intention, sort de sa tristesse mortelle, comme si son esprit abattu reprenait une nouvelle vie ; elles les accueille avec une reconnaissance respectueuse, et se dispose à les aider, du moins autant qu'elle le peut. L'un arrache les clous dont les mains dé Jésus sont percées ; l'autre soutient le corps inanimé, de peur qu'il ne tombe à terre. Marie, levant alors les bras, saisit la tête et les mains de son cher Fils, qu'elle attire et presse sur son cœur, qu'elle couvre de baisers sans qu'on puisse l'en séparer ; c'est en ce moment
surtout qu'elle peut dire : Mon Bien-aimè reposera sur mon cœur comme un bouquet de myrrhe (Gant, i, 12). Lorsque le saint corps est descendu jusqu'à terre, elle le reçoit sur ses genoux, tandis que Madeleine prend les pieds auprès desquels elle avait obtenu tant de grâces et de faveurs. Les autres personnes qui l'entourent versent des larmes amères en faisant éclater de lamentables soupirs. Ames chrétiennes î transportez-vous à cet instant sur le Calvaire ; assistez avec une vive componction à cette lugubre cérémonie ; joignez- vous à la sainte Vierge et à ceux qui sont présents pour pleurer et gémir sur le corps glacé du Seigneur ; aidez-les à lui rendre les derniers devoirs. « Venez à Jésus-Christ, dit saint Ambroise (in cap. 23 Luc), à quelque heure que ce soit, vous le trouverez toujours disposé à vous recevoir dans son amour. Ne dites pas : Il est trop tard, la nuit approche; non, il n'est jamais trop tard quand il s'agit d'aller à Dieu. L'ouvrier du père de famille qui vint à la sixième heure, reçut le salaire de sa journée, et celui qui vint à la onzième ne le reçut pas moins intégralement. y> 0 bon Jésus ! sans doute, je n'ai point mérité de prendre part aux religieux services qu'on vous rendit en descendant de la croix votre corps sans vie ; du moins, ô mon Dieu, accordez-moi de prendre part aux sentiments qui animaient alors votre Mère immaculée et Madeleine pénitente ; faites que je sois saisi de douleur et d'amour en considérant que vous avez ainsi daigné souffrir et mourir sur la croix pour mon salut.
Quand on descendit Notre-Seigneur de la croix, évidemment on ne lui causa point de souffrance, puisque son corps était inanimé ■ on ne lui fit pas non plus d'outrage, puisque cette action fut exécutée non point par des ennemis ou des bourreaux, mais par des amis et serviteurs fidèles
qui voulaient par là lui témoigner leur affectueux dévouement ; aussi les Juifs s'indignèrent-ils de voir tous les honneurs qu'on lui rendit après sa mort. Cette action doit néanmoins exciter en nous la tristesse et la compassion ; n'est-il pas pénible de voir traiter comme un cadavre ordinaire qui doit être réduit en poussière le corps si noble qui, à cause de son union hypostatique avec la nature divine, ne pouvait aucunement subir la corruption du tombeau? Aussi, quoique ce corps sacré ne ressentît alors aucune douleur, la sainte Vierge, témoin de cet affligeant spectacle, en éprouva une peine très-vive.
Cette scène touchante nous fournit deux grandes instructions, lo Les fidèles qui reçoivent dans la sainte communion le corps adorable du Sauveur peuvent être assimilés à ceux qui le descendirent de la croix ; il y a même un degré de plus, car ceux-ci le prirent dans leurs mains et leurs bras, au lieu que ceux-là le reçoivent dans leur bouche et dans leur cœur. 2° A l'exemple de Joseph d'Arimathie, nous devons avec empressement détacher de la croix notre divin Sauveur. En effet, tant que l'homme est coupable de péché, n'est-ce pas comme s'il retenait Jésus cloué sur la croix ? car c'est à cause de nos péchés que Notre-Seigneur a été attaché au gibet infâme. Mais quand le pécheur, touché de repentir, revient à Dieu, alors il le détache de la croix, et, comme Joseph, il le porte en ses bras. Or, quand nous tenons quelqu'un dans nos bras, nous pouvons faire de lui ce que bon nous semble, surtout sïl n'oppose aucune résistmce. Eh bien ! de même le pécheur sincèrement converti, qui serre avec amour Jésus-Christ dans ses bras et sur son cœur, peut aisément obtenir de lui tout ce qu'il désire ; car le Sauveur ne sait rien refuser au vrai pénitent, et il est plus disposé à lui accorder
ia grâce que celui-ci n'est empressé de ia deuiaiider. 0 bon Jésus I vous qui n'avez pas voulu descendre vivant de la croix et qui avez préféré en être descendu déjà mort, afin de servir de parfait modèle à tous les élus par votre glorieuse résurrection, donnez-moi de recevoir dans l'auguste Eucharistie votre précieux corps avec de ferventes dispositions, comme s'il venait d'être détaché de la croix même. Faites aussi, mon Dieu, que pendant toute ma vie, je demeure constamment attaché à cette croix sainte de la pénitence que j'ai embrassée par ma profession religieuse ; et, quand il vous plaira de séparer de mon faible corps l'âme que vous lui avez unie, faites qu'à votre appel je sois détaché de cette croix temporelle, et que sur votre invitation je sois admis dans le repos éternel du paradis.
Après avoir attendu quelques instants, Joseph pria la divine Mère de permettre qu'on embaumât le corps du Sauveur, afin de lui donner ensuite la sépulture. Marie paraissait s'y opposer en ces termes : 0 mes amis, ne m'enlevez pas si promplement mon divin Fils, ou bien ensevelissez-moi avec lui. Laissez-moi encore un peu contempler son doux visage pour me consoler dans cette extrême affliction. En parlant ainsi, elle versait des larmes si abondantes que sa chair et son cœur semblaient devoir se dissoudre entièrement. Elle baignait de ses pleurs et couvrait de ses baisers les blessures et les joues sanglantes de Jésus qu'elle lavait et essuyait soigneusement. Elle contemplait ces membres disloqués et déchirés horriblement, cette tête percée d'épines aiguës, cette chevelure et cette barbe souillées et à moitié arrachées, cette figure couverte de sang et de crachats immondes. Plus elle découvre de plaies cruelles, plus elle verse de larmes amères, en sorte que sa tendresse et sa pitié allaient toujours croissant. Qui pourrait
jamais décrire les gémissements, les sanglots et les lamentations de cette Mère désolée sur le corps tout meurtri de son cher Fils I Nous devons cependant croire qu'en toutes ces démonstrations extérieures Marie ne fit rien qui pût être opposé à la saine raison ; car sa douleur, bien que extrême, affectait la partie sensitive sans troubler aucunement la partie supérieure de l'âme.
De son côté, Madeleine tient embrassés les pieds du Sauveur qu'elle arrosait autrefois des larmes de la componction et qu'elle inonde maintenant des larmes de^la compassion. Tandis qu'elle considère ces mêmes pieds blessés, transpercés par les clous, couverts de sang et de poussière, elle semble près de succomber sous le poids de la tristesse qrii l'accable. Tous les autres assistants étaient aussi plongés dans le plus profond abattement. Les purs esprits, présents à cette scène lugubre, prenaient part à la douleur commune. « Quel Ange ou quel Archange, dit saint Augustin (Serm. de Sabbato Sancto), aurait pu retenir ses pleurs, lorsque, contre toutes les lois de la nature, l'Auteur même de la nature entière, le Dieu immortel gisait à terre comme un homme mort. Les messagers célestes voyaient là étendu sans mouvement et sans vie le corps sacré de leur divin Chef, criblé de coups et mis en lambeaux par des impies ; ils voyaient leur auguste Souveraine qui, toute couverte du sang de son cher Fils, était en proie à la plus poignante affliction. Comment à cette vue pouvaient-ils ne point gémir eux-mêmes ? Si un Dieu revêtu de notre chair a pu expirer sur un gibet, pourquoi les chœurs angéliques n'auraient-ils pas été vivement attristés de la mort de leur Mailre tout-puissant ? » Chrétiens, pourriez-vous seuls restdr insensibles à ce spectacle lamentable ? Pleurez, gémissez aussi vous, en répétant comme saint Bernard
(Serra, de Passione) : 0 doux Jésus! vous qui avez demeuré parmi les hommes avec tant de bonté et qui les avez comblés de vos dons avec tant de munificence, avec quel excès d'amour vous avez souffert pour eux les paroles injurieuses, les mauvais traitements et les plus affreux tourments jusqu'au supplice de la croix ! »
Jésus-Christ' a voulu souffrir dans tous ses membres afin de guérir toutes nos infirmités; car le péché a blessé, affaibli tous nos sens et toutes nos facultés, de sorte qu'en nous il n'y a rien de sain depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête. Voilà pourquoi saint Bernard nous dit (lib. de Passione) : « Considérez l'état déplorable où le corps sacré de notre Sauveur a été réduit en sa Passion : et voyez s'il y a en lui une seule partie qui ne crie pour vous vers son Père céleste ! Sa tête divine est couronnée de nombreuses épines dont les pointes acérées pénètrent presque jusqu'à la moelle du cerveau ;" pourquoi donc, si ce n'est pour guérir votre propre tête en la délivrant des intentions mauvaises? A la mort, ses yeux se sont éteints, et les deux grands luminaires qui éclairaient le monde entier se sont obscurcis de manière qu'à cette heure l'univers fut plongé en de profondes ténèbres ; pourquoi cela, si ce n'est pour empêcher que vos yeux n'aperçoivent les vanités du siècle ou du moins ne s'arrêtent à les considérer? Les oreilles, qui dans le ciel entendent continuellement ce refrain angéhque : Saint, saint, saint est le Seigneur tout-puissant, Dieu des armées, entendirent sur la terre les vociférations diaboliques : Qu'on le tue, qu'on le crucifie ; pourquoi encore, si ce n'est pour que vos oreilles ne se ferment point aux plaintes et aux gémissements des pauvres, qu'elles ne s'ouvrent point aux discours de la flatterie ou de la volupté, aux paroles de la médisance
OU de la calomnie ? Son visage, qui surpasse en beauté tous ceux des enfants des hommes, a été indignement soufQeté, conspué, outragé de la manière la plus avilissante ; pourquoi encore, si ce n'est afin que votre visage illuminé, embelli et affermi par la grâce ne fût plus sujet à de fâcheuses altérations ? Cette bouche qui enseigne la sagesse à toutes les intelligences, aux anges et -^.nx hommes, et qui donne l'existence à toutes les créatures, a été abreuvée de fiel et de vinaigre ; pourquoi encore, sinon afin que votre bouche parle toujours conformément à la justice et à la vérité pour louer le Seigneur votre Dieu ? Ces mains qui ont façonné le ciel et la terre ont été cruellement étendues sur la croix et percées de clous aigus ; pourquoi encore, sinon pour que vous présentiez des mains secourables aux besoins des pauvres indigents ? Ce cœur qui renferme tous les trésors cachés de la sagesse et de la science a été traversé par la lance d'un soldat ; pourquoi encore, sinon pour que votre propre cœur soit purifié de toute pensée coupable, puis rempli de dons spirituels et enfin conservé dans l'amour divin ? Ces pieds, dont nous devons vénérer comme sainte la terre même qui leur sert d'escabeau, ont été fixés à la croix avec de gros clous ; pourquoi encore, sinon afin que nos pieds ne marchent point dans les voies de l'iniquité, mais qu'ils courent sans cesse dans les sentiers de la justice pour accomplir les commandements du Seigneur? Que dirai-je de plus? Pour vous il a sacrifié son corps et son âme, afin de revendiquer pour lui-môme votre corps et votre âme ; il s'est livré complètement à vous, afin qu'en retour vous vous donniez entièrement à lui. Vous devez donc, ô hommes, consacrer toule votre vie à Celui qui, pour la sauver, a daigné immoler la sienne ; car il a bien voulu subir les plus hor-
ribles supplices pour vous préserver des châtiments éternels. Est-il rien de plus juste, conclut saint Bernard, que nous vivions uniquement pour Celui-là seul dont la mort douloureuse nous a mérité la vie bienheureuse? »
Le même saint Docteur ajoute : « 0 homme, afin de concevoir combien de reconnaissance tu dois témoigner au Seigneur, examine attentivement combien de souffrances il a daigné endurer pour toi. Rappelle-toi les trente pièces d'argent pour lesquelles il a été vendu, la sueur de sang qu'il a répandue, le baiser hypocrite qui lui fut donné. Compte, si tu peux, les soufflets ignominieux appliqués sur sa face auguste, les coups de fouet sur son corps sacré, les coups de roseau sur sa tête vénérable. Vois les épines acérées qui ceignent son front royal, les immondes crachats qui souillent son visage majestueux, la lourde croix dont il est chargé, le gibet infâme auquel il est suspendu. Contemple ces yeux languissants, cette figure pâle, cette bouche abreuvée de fiel et de vinaigre, ces bras étendus, ces pieds et ces mains percés de clous, cette tête affaissée sous le poids de la douleur, ce côté ouvert par le fer de la lance. Ecoute cette voix plaintive mêlée de gémissements et de larmes. Vois les ignobles larrons crucifiés à ses côtés, les salutations dérisoires que lui adressent de barbares ennemis, ce titre fastueux attaché au sommet de la croix, ces vêtements tirés au sort. Entends les cris redoublés d'une multitude furibonde : Qu'il meure, qu'il meure. Que dirai-je encore ? Considère tous les tourments et tous les opprobres qu'il subit avant d'expirer de la mort la plus cruelle et la plus honteuse. D'après tout cela^, ajoute le saint Docteur, com.prends, ô homme ! quel amour immense t'a montré le souverain Seigneur afin de t'attirer à sa suite. Pour toi, il est garrotté, afin de te délivrer des chaînes du
péché mortel ; pour toi il est flagellé, afin de t'arracher aux coups de la colère divine; pour toi il est jugé, afin de te soustraire aux châtiments de l'éternelle damnation ; pour toi il est couronné d'épines, afin que tu sois couronné de gloire dans les cieux ; pour toi il est couvert de blessures, afin que tu sois guéri de tous les maux ; pour toi il est crucifié, afin que tu crucifies tes concupiscences ; pour toi il meurt, afin que tu ressuscites comme lui ; pour toi il est enseveli, afin que tes vices le soient également, »
Tandis que Notre-Seigneur a daigné subir ainsi d'innombrables outrages pour nous, misérables pécheurs, nous ne pouvons cependant supporter la moindre injure, un seul mot piquant. Voulons-nous endurer avec courage et patience toutes les adversités et contradictions, méditons souvent les diverses circonstances de la Passion et de la mort de Jésus-Christ. Étoufiez en vous-même tout sentiment de colère ou de vengeance, dit saint Ghrysostôme (Hom. 88 in Matth.) ; dès que vous en remarquez les premières étincelles en votre cœur, formez sur votre poitrine le signe de la croix et le feu intérieur s'éteindra. Vous a-t-on insulté? pensez combien Jésus-Christ a été outragé et vous serez bientôt apaisé. Pour surmonter ainsi tout mouvement d'indignation qui pourrait surgir en notre âme, tâchons d'y graver le souvenir habituel du Sauveur crucifié. Lorsque nous sommes en butte à quelque sarcasme ou victimes de quelque injustice, disons-nous aussitôt : Le serviteur ne doit pas être mieux traité que son Maître, Or Jésus-Christ a voulu souffrir toutes sortes d'affronts, afin de nous donner l'exemple ; marchons donc sur ses traces, sachons comme lui fouler aux pieds les insultes et nous élever par la patience au-dessus des persécutions.
Prière.
Seigneur Jésus, qui, à l'heure des vêpres, avez voulu être descendu de la croix par votre généreux disciple Joseph, puis déposé sur le sein de votre Mère désolée, et accueilli avec deuil. par tous les pieux assistants, faites, je vous prie, que je puisse devenir un nouveau Joseph croissant chaque jour en vertu, et que je mérite devons descendre de la croix, en déposant et déplorant les péchés pour lesquels vous y avez été attaché et vous y êtes encore retenu de quelque façon. Accordez-moi ensuite de vous recevoir entre les bras de mon amour comme un bouquet de myrrhe, afin que vous daigniez demeurer toujours avec moi, ô mon Bien-aimé, et qu'étant protégé par vous contre les embûches du démon, je ne sois jamais séparé de vous ni dans le temps ni durant l'éternité. Ainsi soit-il.