‹ La grande vie de Jésus-Christ (volume 5)Chapitre 30 sur 48 · LXXXIII · texte numérisé non relu

LXXXIII

Les enfants du patriarche Jacob figurèrent autrefois la sépulture du Sauveur, lorsqu'ils jetèrent leur frère Joseph dans une citerne. Nous en trouvons encore une image plus expressive dans le prophète Jonas qui, après avoir été jeté dans la mer, y fut dévoré par une baleine ; car de même qu'il demeura trois jours et trois nuits dans le ventre de ce monstre marin, ainsi Notre-Seigneur resta jusqu'au troisième jour dans le sein de la terre, comme lui-même l'avait annoncé.

Repasse maintenant en ton esprit, Chrétien fidèle, tout

ce que ton Seigneur a daigné souffrir pour toi aux sept heures précédemment indiquées de cette mémorable journée ; écoute Jésus-Christ qui semble te dire lui-même par manière d'exhortation : Aussitôt que tu seras levé pendant la nuit, rappelle-toi l'obéissance avec laquelle, pour te délivrer, je me suis laissé lier par mes ennemis afin de soufîrir jusqu'à la mort ; et à mon imitation, dispose ton cœur à vouloir tout ce qu'on pourra te commander. A l'heure de prime, considère l'humilité avec laquelle j'ai daigné comparaître comme im doux agneau devant un juge inique, et pour mon amour soumets-toi à toute créature afin d'accomplir toutes les œuvres commandées, quelque viles ou pénibles qu'elles puissent te paraître. A l'heure de tierce, contemple avec quelle patience j'ai consenti pour toi à être vilipendé, conspué, accablé de coups et saturé d'opprobres : apprends ainsi à te mépriser toi-même, et à supporter les injures et les ignominies. A l'heure de sexte, représente-toi avec quelle charité, moi le Créateur de l'univers, j'ai bien voulu être attaché à la croix pour ton propre salut ; souhaite en retour que le monde soit crucifié pour toi, et que tu sois crucifié pour le monde, de manière à trouver amères, toi-même, les choses que, lui tout au contraire, recherche avidement comme les plus agréables. A l'heure de noue, immole- toi avec moi en mourant au monde et à toute créature ; ofîre à Dieu le sacrifice entier de ta personne avec un tel dévouement que cette mort soit douce à ton cœur et que toutes les choses de la terre soient pour toi un sujet d'ennui. A l'heure des vêpres, où j'ai été détaché de la croix, pense avec joie qu'après les douleurs et les travaux de cette vie tu goûteras avec moi le repos et le bonheur. A l'heure des comphes, où j'ai été déposé dans le tombeau, souvienstoi de l'uûion intime par laquelle, en devenant un même

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esprit avec moi, tu trouveras en moi une parfaite jouissance ; conforme entièrement ici-bas ta volonté à la mienne dans les succès comme dans les revers, afin de commencer sur la terre cette heureuse union qui doit se consommer au ciel dans la gloire éternelle.

Cependant à l'approche de la nuit, le disciple bien-aimé fit observer à la sainte Vierge qu'il n'était pas possible de

rester là plus longtemps, et qu'il fallait rentrer dans la ville. Marie donc se lève comme elle peut, et fléchit de nouveau les genoux devant le sépulcre qu'elle baise encore une fois en bénissant son divin Fils. Mais oppressée par les gémissements, accablée d'angoisses, épuisée par les larmes qu'elle ne cessait de répandre, elle ne pouvait se tenir sur ses pieds. Elle commence néanmoins à se retirer avec l'assistance des saintes femmes qui pleuraient avec elle. Arrivée au pied de la croix, elle se prosterne pour l'adorer ; et tous imitent son exemple. Ainsi, ce fut la sainte Vierge qui la première adora la vraie croix, comme aussi c'était elle qui la première avait adoré son divin Fils au moment où il était né dans la crèche. ■— Cette sainte croix, sur laquelle le Sauveur avait été suspendu, fut enfouie par les Juifs sous la montagne du Calvaire, après la résurrection de Notre-Seigneur ; elle resta cachée là près de trois siècles, avec celles qui avaient servi au supplice des deux larrons. Enfin, sainte Hélène, mère de l'empereur Constantin, fit creuser à plus de vingt pieds sur le "Golgotha. Elle y découvrit dans une grotte profonde trois croix ; celle du Sauveur fut reconnue miraculeusement par la résurrection d'un mort sur lequel on l'appliqua, après avoir inutilement appliqué les deux autres. L'endroit où l'on trouva la vraie croix n'est éloignée du Calvaire que d'environ dix pieds en descendant vers l'orient ; il est compris dans le-

glise dite du Saint-Sépulcre ou de la Résurrection, dont nous avons déjà parlé.

Après avoir quitté le Calvaire, la sainte Vierge avec sa pieuse compagnie s'avançait vers Jérusalem ; et, sur la route, elle se retournait souvent pour regarder encore la douloureuse montagne. Lorsqu'elle arriva dans la ville, ceux qui la virent ainsi plongée dans la tristesse prirent part à sa douleur; ils s'efforçaient de la consoler en mêlant leurs larmes aux siennes, et s'empressaient de la suivre en gémissant sur ses afflictions. Parvenue à la demeure de Jean qui la conduisait, elle s'inclina affectueusement vers tous ceux qui l'avaient accompagnée pour les remercier de leur charitable compassion ; puis, après l'avoir salué avec respect, tous se retirèrent en pleurant. Exténuée de fatigue et de chagrin, elle rentra dans la maison, oi!i le disciple bien-aimé l'entoura des soins les plus assidus ; car il l'aima de tout cœur comme sa propre mère. Dans la société intime de ce fils adoptif, de ses propres sœurs et de Madeleine, elle ne cessait de se lamenter au souvenir déchirant de tout ce qu'avait souffert son divin Fils en divers lieux. Jean néanmoins employait toute sa sollicitude à la soulager. Chrétiens témoins de cette extrême désolation, tâchez, vous aussi, d'y apporter quelque adoucissement ; car ceux qui partagent le deuil de Marie ont grand besoin de nourriture pour réparer leurs forces abattues, parce qu'ils sont restés à jeun durant toute la journée. Ne négligez rien pour assister cette tendre Mère, et après lui avoir rendu tous les services convenables, ne vous retirez point sans avoir obtenu sa très-sainte bénédiction.

• Pendant ce temps les Juifs implacables continuaient à

persécuter Notre-Scigreur jusque dans son tombeau. En T. VI. 29

effet, le jour qui suivit la préparation du sabbat, c'est-àdire, durant la solennité du sabbat qui commença au soir même du vendredi après le coucher du soleil, les pontifes et les pharisiens vinrent ensemble trouver Pilate : Seigneur^ lui dirent-ils, nous nous sommes rappelés que, lorsqu'il vivait encore, ce séducteur a dit : Je ressusciterai le troisième jour (Matth. xxvii, 62 et 63). L'envie qui les animait contre Jésus leur faisait taire son nom propre, pour lui attribuer une odieuse qualification qu'ils méritaient dans le plus mauvais sens ; car étant eux-mêmes de pernicieux séducteurs, ils ne se contentaient pas d'avoir ôlé la vie au Sauveur, ils cherchaient encore à déchirer sa réputation après sa mort. Mais, selon la remarque de saint Jérôme (in cap. 27 Matth.), de même que Gaïphe leur chef avait prophétisé, sans le savoir, en disant : // faut qu'un seul homme meure pour le peuple, afin que la nation ne périsse pas tout en tière ; de même au ssi les princes des prêtres prophétisaient, sans y penser, en traitant Jésus-Christ de séducteur ; car il l'était en réalité, si l'on prend ce terme en bonne part, dans son acception la plus favorable. On distingue, en effet, deux sortes de séduction : Tune louable, produite par l'influence de la sainteté qui attire de l'erreur à la vérité ; l'autre blâmable, causée par la contagion de la perversité qui entraîne de la vérité dans l'erreur. Notre-Seigneur Jésus-Christ ne nous a-t-il pas précisément délivrés des ténèbres de Terreur, des souillures du vice et des abîmes de la mort, pour nous conduire à la lumière de la vérité, à la pratique de la vertu et à la possession de la vie éternelle ?

Poussés néanmoins par une fausse appréhension, les pharisiens dirent à Pilate : Faites donc garder le sépulcre jusqu'au troisième jour, de peur que ses disciples, venant à

dérober son corps, ne fassent accroire sa résurrection au peuple ; car alors la dernière erreur serait pire que la première (Matth. xxviij 64). Les insensés ! ils demandent des gardes, comme s'ils pouvaient tenir renfermé dans un tombeau le corps de Celui qui/ présent partout, tient l'univers en ses mains. 0 scélératesse raffinée I s'écrie saint Ambroise (in cap. 23 Luc). Ils ne se bornent pas à diffamer le Maître, ils s'efforcent encore de calomnier ses disciples. Mais, en concluant que la dernière erreur serait pire que la première, les Juifs disent vrai sans le savoir, ajoute Raban-Maur (in cap. 27 Matth,); car à raison de leur impénitence obstinée, ils se rendirent eux-mêmes coupables d'une dernière erreur beaucoup plus funeste que la première provenant de leur ignorance ; et à l'égard du Sauveur, ils commirent une faute plus grave par leur infidélité, en niant sa résurrection, que par leur cruauté, en causant sa Passion. Ainsi donc, ils avouent clairement que la mort de Jésus-Christ était l'effet d'une erreur précédente. « Admirons ici, dit saint Chrysostôme (Hom. 90 in Matth.), comrnent les Juifs, contre leur propre volonté, contribuèrent à prouver d'une manière irréfragable la vérité de la résurrection. En effet, puisqu'eux-mêmes ont fait garder le sépulcre, les disciples n'ont pu enlever le corps qui y avait été déposé ; et si, malgré toutes les précautions possibles, le corps ne s'y trouva plus au bout de trois jours, il s'ensuit évidemment qu'il était ressuscité. 5)

Fatigué des instances que les Juifs lui adressaient, Pilate leur répondit : Vous avez une garde à votre disposition^ faites-le donc surveiller comme vous Ventendez (Matth. xxvii, 65). Il semblait leur dire par là : Je vous permets d'entourer de soldats son tombeau ; mais c'est en vain que vous essayez de l'y retenir lui-même, s'il doit ressusciter.

0 folie et impiété de Pilate ! Déjà pour apaiser les Juifs, il avait fait mourir Jésus sur la croix ; et maintenant pour les contenter, il le fait garder dans le tombeau. Munis de cette autorisation, ils se transportent eux-mêmes au sépulcre, et, après avoir constaté la présence du corps, ils ferment l'entrée du tombeau^ devant lequel ils postent des sentinelles; puis, afin que nul ne pût y pénétrer à leur insu, ils apposent leur cachet avec celui du gouverneur sur la pierre qui sert de porte au monument (Ibid. 66); ils se retirent ensuite tout joyeux, avec la confiance de retenir à jamais captif de la mort Celui qui s'était montré précédemment maître de la vie. « Non contents d'avoir concouru d'une manière très-efïicace au crucifiement du Sauveur, dit saint Jérôme (in cap. 27 Matth.), les pontifes, les scribes et les pharisiens s'opposent de tout leur pouvoir à sa résurrection, lorsqu'ils ferment le sépulcre, lorsqu'ils y placent une cohorte et qu'ils en scellent l'ouverture ; mais toutes les précautions que leur fait prendre la défiance n'ont servi qu'à confirmer notre foi. » Plus, en effet, ils ont employé de garanties pour conserver la possession de leur divin prisonnier, plus ils ont fourni de preuves pour démontrer la vérité de sa miraculeuse délivrance. Dieu le permit ainsi, afin que les ennemis les plus obstinés de sa gloire en devinssent malgré eux les plus irrécusables témoins; car il n'y a point au monde de prudence et de force humaines qui soient capables d'empêcher l'accomplissement de sa volonté souveraine et la manifestation de sa toute-puissance.

Selon la pensée de saint Ghrysostôme (Hom. 89 in Matth.), le Seigneur, pour rendre plus éclatante la certitude de sa résurrection, a voulu que son tombeau fût mis dans les conditions les plus propres à rendre impossible l'enlèvement secret de son divin corps, de manière à ne laisser

aucun prétexte de calomnier ses disciples. En eSet, le tombeau était taillé dans la roche vive, fermé par une pierre énorme, environné de soldats ; s'il avait été creusé en terre, ou construit en maçonnerie, ou fermé par une pierre peu considérable, les Juifs auraient pu alléguer qu'on avait dérobé le cadavre du supplicié en défonçant le sol, ou en perçant la muraille, ou en déplaçant la pierre sans que les gardes endormis s'en fussent aperçus. Le même saint Docteur ajoute : La diligence des Juifs pour éviter toute surprise est devenue le plus ferme appui pour établir la croyance des Chrétiens. Veillez attentivement, ô pharisiens, veillez tant qu'il vous plaira ; mais, sachez-le bien, Dieu, qui par sa seule volonté a créé le ciel et la terre, Dieu, qui de ses doigts puissants soutient le monde entier, ne saurait êire retenu malgré lui dans un étroit tom.beau. » Saint Hilaire dit à ce propos (Gan. 33 inMatth.) : «En plaçant des gardes autour du tombeau, en appliquant leurs sceaux à l'entrée, de peur que le corps de Jésus-Christ ne fût enlevé, les Juifs manifestent la folie de leur incrédulité; car naguère, à la voix de ce même Jésus, n'avaient-ils pas vu un homme mort depuis quatre jours sortir vivant du sépulcre oi^i il était en putréfaction ? »

Pilate, dont nous avons tant parlé dans le cours de la Passion, fut dans la suite accusé par les Juifs eux-mêmes auprès de l'empereur Tibère, et fut relégué dans la ville de Lyon, où il avait pris naissance. Hérode, qui avait prêté la main à Pilate dans la conaamnation de Notre-Seigneur, fut exilé dans les Gaules, à Vienne, où il mourut.

Prière.

Seigneur Jésus, qui, à l'heure des compiles, avez permis à votre Mère désolée et à vos amis affligés de vous rendre

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les devoirs et les iioimeufà d'une pieuse sépulture, faites qu'à leur exemple je vous embaume avec des parfums et des aromates par des prières ferventes et des actes vertueux, que je vous entoure de bandelettes très-propres par de chastes affections, que je vous enveloppe dans le blanc linceul d'une conscience pure, que je pleure sur vous avec les larmes d'une sincère pénitence et d'une tendre compassion, que je vous porte dans mes bras en exerçant les œuvres de charité et d'humilité, que je vous ensevelisse dans mon cœur en conservant le souvenir de votre Passion et de votre mort; faites enfin, je vous prie, qu'enseveli moi-même dans votre amour je mérite de parvenir en votre société à la gloire de la résurrection. Ainsi soit-il.

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