JUDAS VEND LE SEIGNEUR JÉSUS
Pareillement, il achète de moi le Christ, celui qui me l'enlève en me cédant quelque chose de temporel. Par exemple, si un flatteur me donne de fausses louanges qui enflent mon cœur de vanité, il me ravit le Christ que je lui vends en les recevant avec plaisir. Il me prive également du Christ, celui qui, pour m'entraîner au péché, m'offre de l'argent que j'accepte par mon consentement au mal. Néanmoins, en achetant ainsi le Christ, il ne le possédera pas, quoique je l'ai perdu moi-même en le lui vendant ; mais il n'appartient ni à l'un ni à l'autre. C'est justement ce qui arriva à Judas et aux Juifs ; car aucun d'eux ne put garder le Christ, qui est devenu le partage des Chrétiens. Réjouissez-vous donc, Chrétiens, dit Raban-Maur (in cap. 26 Matth.) ; c'est vous qui avez recueilli tout le profit du commerce entrepris par vos ennemis ; c'est vous qui avez acquis Celui que Judas a vendu et que les Juifs ont acheté. Le Christ est à nous et non point aux Juifs qui payèrent pour s'emparer de lui.
Le second enseignement que nous trouvons ici, c^estque pour la gloire de Dieu nous devons supporter qu'on nous vilipende, qu'on nous vende en quelque sorte. Celui qui vend un objet, préfère le prix qu'il en retire à l'objet luimême. Si donc quelqu'un montre par ses actes qu'il vous estime moins que vous ne le méritez peut-être, n'en soyez point troublé, surtout si c'est pour la cause de Dieu qu'on vous méprise. Notre divin Maître, le souverain bien et la bonté infinie, en qui sont renfermés tous les trésors de la science et de la sagesse, a voulu, pour notre salut, être injustement méprisé et indignement vendu ; pourquoi donc nous qui sommes en réalité vils et méprisables, ne supporterions-nous pas d'être, pour Jésus-Christ, traités avec dédain et comptés pour rien? Considérons sérieusement
toutes les misères de notre faible nature, et nous accepterons volontiers toutes les humiliations en ce bas monde, à l'exemple du Roi-Prophète qui disait à Dieu : Pour vous fai enduré les opprobres (Ps. lxviii, 8). — Un troisième enseignement, c'est que l'homme doit se vendre lui-même pour acheter le royaume éternel. Le ciel en efîet, qui est mis à prix, l'emporte en valeur suj? tout ce qu'il y a de plus estimable au monde. Or vous n'avez rien ici-bas de plus cher que vous-mêmes ; c'est donc vous-mêmes qu'il faut sacrifier pour l'acquérir, à l'imitation de Jésus-Christ qui, pour nous le mériter, consentit à être vendu.
D'après toutes ces considérations, ô hommes, reconnaissez votre bassesse et votre néant. Si vous étiez estimés chacun à votre juste valeur, que vaudriez- vous? à peine une obole, et même rien, en comparaison du Roi des rois, du Seigneur des seigneurs, qui a été vendu à si vil prix. Descendez au fond de votre conscience, voyez si vous n'avez jamais vendu Jésus-Christ en abandonnant son service, en violant sa loi pour obtenir quelque avantage temporel et goûter une délectation passagère. Rappelez-vous qu'après avoir été vendu par l'infâme Judas, le Sauveur s'est livré gratuitement à vous par un pur efîet de sa clémence. Et comme il est encore mis à l'encan, efî'orcez-vous de le racheter par vos aumônes ; si vous n'avez rien à céder en échange, donnez-lui votre cœur pour paiement ; car c'est Là ce qu'il désire par-dessus tout, comme lui-même le déclare en disant : Mon fils, donne-moi ton cœur (Prov. xxni, 26). Mais en voyant un Apôtre du Christ trahir aussi criminellement son divin Maître, Créateur et Rédempteur du monde entier, apprenons que nul homme, quelque parfait qu'il puisse être, ne doit jamais présumer de lui-même.
Ce fut un mercredi que le Sauveur a été vendu, comme
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ce fut un vendredi qu'il a été crucifié ; en mémoire de ces deux grands événements, les Chrétiens ont consacré spécialement ces deux jours au jeûne et à la pénitence. Le mercredi également, beaucoup ont coutume de s'abstenir de viande, parce qu'alors la chair du Christ fut livrée entre les mains de ses ennemis pour être immolée. En souvenir de celte trahison détestable, l'Eglise, durant les trois jours qui suivent le mercredi saint, omet le commencement et la conclusion ordinaires des Heures canoniales, pour rappeler qu'en ce temps nous a été enlevé Jésus-Christ, l'alpha et l'oméga, le principe et la fin de toutes choses. Après avoir fait son pacte avec les princes des prêtres, le perfide Judas cherchait une occasion favorable^ par rapport au lieu, à l'heure et à la compagnie, pour leur livrer Jésus sans émouvoir la foule (Luc, xxii, 6). Il attendit donc que la nuit fût venue ; et il le fit saisir au moment où, après la Cène, il se trouva avec les seuls disciples dans le jardin des Oliviers, comme nous le verrons bientôt.
Considérons maintenant comment le Seigneur Jésus n'a cessé jusqu'à ce jour de travailler, pendant toute sa vie pour les Juifs opiniâtres qui ne le paient que d'ingratitude. Pour les bienfaits dont il les a comblés, ils ne savent lui rendre que des maux ; après l'avoir persécuté de toutes manières, ils vont jusqu'à l'acheter pour le faire mourir parmi les plus cruels tourments. « 0 bon Sauveur ! s'écrie saint Anselme (in Medit), vous avez daigné venir vers les brebis perdues de la maison d'Israël ; vous avez fait briller à leurs yeux le flambeau de la doctrine céleste qui doit éclairer toute la terre ; vous leur avez annoncé le royaume de Dieu qui doit être la récompense de la foi ; vous avez confirmé vos sublimes enseignements par de nombreux miracles qui ont fait éclater votre puissance divine en faveur de tous les
infirmes ; et afin de les gagner tous, vous leur avez prodigué gratuitement les différents secours qui étaient nécessaires à leur salut. Mais leur cœur insensé resta comme aveuglé (Rom, i, 21). 0 Seigneur très-clément! ils rejetèrent vos instructions et méprisèrent vos prodiges, excepté toutefois quelques généreux athlètes que vous avez choisis, parmi des hommes faibles et méprisables selon le monde, pour vaincre merveilleusement par leur moyen les forts et les superbes. Non contents de se montrer ingrats pour tant de faveurs que vous leur aviez octroyées, les Juifs vous ont accablé d'outrages, vous le Maître de l'univers, et ils vous ont traité suivant toute leur malice. Tandis que vous opériez en leur présence des œuvres inouïes j usqu'à cette époque, que disaient-ils de vous ? Cet homme ne vient i^oint de Dieu. C'est par le prince des démons qu'il chasse les démons. — Il séduit le peuple. — C'est un homme de bonne chère, ami des publicains et des pécheurs. 0 Chrétiens ! pourquoi donc gémir et pleurer lorsque vous essuyez dès affronts et des injures ? Ne voyez- vous pas de quels opprobres a été chargé pour vous le Seigneur votre Dieu ? S'ils ont donné le nom de Béelzebub au Père de famille, à quoi ne doivent pas s'^attendre ses serviteurs? (Matth. x, 25). Mais vous, ô bon Jésus, vous avez supporté avec la plus parfaite résignation ceux qui osaient vomir contre vous d'aussi horribles blasphèmes et qui essayèrent même pkisieurs fois de vous lapider ; vous êtes resté devant eux comme un homme sans défense et sans voix, lorsque d'un mot vous eussiez pu les confondre et les anéantir (Ps. xxxvii, 15). Enfin pour mettre le comble à votre patience, vous avez souffert d'être vendu trente pièces d'argent par votre infâme disciple, ce fils de perdition, et d'être ainsi livré entre les mains de vos bourreaux afin de subir injustement le dernier supplice. »
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Si nous méditons attentivement ces pieuses pensées de saint Anselme, nous comprendrons combien nous devrions être couverts de confusion en voyant notre impatience dans l'adversité. Jésus, quoique innocent, a enduré pour nous sans se plaindre toutes sortes d'insultes et de tourments, la Passion la plus cruelle, la mort même la plus horrible ; et nous coupables de tant de crimes, dignes de tout châtiment, nous ne pouvons supporter pour son amour les moindres contradictions et les plus légères incommodités, pas même une parole piquante ! Le Seigneur, dit saint Ghrysostôme (de Proditione Judse), se soumet à tant de douleurs et d'ignominies, vous, au contraire, vous refusez d'être humilié quelquefois et vous prétendez être partout honoré. — Considérons encore ici combien il est dangereux de donner entrée au péché dans son âme et de ne pas résister au mal dès le principe. Souvent le démon commence par suggérer des fautes légères et finit par nous conduire aux plus graves désordres. Si Judas se fût mis en garde contre l'avarice et la cupidité, il n'eût jamais consenti à trahir son divin Maître; si les Juifs ne se fussent point abandonnés à l'orgueil et à la jalousie, ils n'en fussent jamais venus jusqu'à faire crucifier le Messie, qui leur "avait été promis ; mais parce qu'ils négligèrent d'étouffer leurs moindres passions, ils furent entraînés dans les crimes les plus alîreux, selon cette sentence du Sage : Celui qui méprise les petites choses, tombera peu à peu (Eccli. xix, 1).
Prière.
0 très-miséricordieux Jésus, qui avez supporté tant de travaux dans vos prédications, tant de fatigues dans vos marches, tant d'outrages et d'affronts, d'injures et d'an-
goisses pour notre salut ; vous qui, trahi par un de vos disciples et estimé trente pièces d'argent par les princes des Juifs, avez bien voulu être vendu à vil prix, accordez-moi d'imiter un si grand exemple de patience et d'humilité, que, par votre grâce et suivant votre précepte, j'endure avec courage toutes les insultes et les persécutions auxquelles je puis être en butte. Ne permettez pas que jamais j'aie l'audace d'échanger votre adorable personne pour aucune chose passagère ; mais faites que je souffre avec égalité d'âme les mépris et les afflictions pour la gloire de votre saint nom. Ainsi soit-il.