CHAPITRE LXXIII
Matth. xxviii, 9-10.
Pendant que les trois Marie, revenant du sépulcre, cheminaient ensemble vers la cité, Jésus s'ofîrit à leurs yeux étonnés. Selon la remarque de saint Jérôme (in cap. 28 Matth.), « elles couraient trouver les Apôtres, afin que par eux la semence de la foi fût répandue dans tout l'univers. » Mais elles marchaient avec tant de vitesse pour annoncer la Résurrection, et elles avaient cherché le Seigneur avec un tel empressement qu'elles méritaient bien de le rencontrer
dans le trajet. Par cette nouvelle apparition, d'après Raban- Maur, le Sauveur voulut montrer comment il vient en aide à tous ceux qui désirent progresser dans le chemin de la vertu, afin qu'avec son secours ils puissent arriver au bonheur éternel. Jésus donc, pour ranimer leur courage et dissiper leur tristesse, se présenta devant elles en leur disant avec une douce bonté : Je vous salue {Avete). Ainsi par l'heureuse inversion d'un seul mot, il changeait Eva en Ave. Et suivant saint Jérôme (loc. cit.), « par cette formule de bénédiction qu'il adressait tout d'abord à de pieuses femmes, le Sauveur ressuscité les aâranchissait de la sentence de malédiction fulminée jadis contre leur première mère. » Remplies d'une allégresse ineflable et éclairées d'une foi vive, elles s'approchèrent de leur divin Maître ; car, comme le déclare l'Apôtre (Hebr. xi, 6), pour s'approcher de Dieu il faut croire premièrement qu'il existe. Puis afin de témoigner leur profonde vénération envers son humanité sainte qu'elles voyaient, elles embrassèrent ses pieds , et certaines alors de sa Résurrection glorieuse, elles l'adorèrent lui-même comme vrai Dieu, en professant par ce culte suprême qu'elles reconnaissaient l'auguste Trinité (Matth. xxviii, 9). En ce moment Madeleine, ravie de toucher le Sauveur, obtint la faveur qui lui avait été différée, tant qu'elle cherchait comme mort dans le tombeau Celui qui en était sorti vivant.
« Mes frères, dit à ce propos saint Chrysostôme (ïïom. 90 in Matth.), quelqu'un de vous désirerait peut-être se trouver à la place des trois fortunées Marie, afin de tenir et de baiser affectueusement les pieds sacrés de Jésus ; eh bien ! vous pouvez tous dès maintenant, si vous le voulez, presser sur vos lèvres non-seulement ses pieds, mais encore ses mains et sa tête souveraiLement respectable, pourvu que
68 LA GRANDE VIE DE JÉSUS-rn«rST
vons participiez avec une conscieuce pure aux redoutables mystères de l'autel. Bien plus, si vous vous appliquez avec un zèle constant aux œuvres de miséricorde, vous mériterez de le voir dans toutes les splendeurs de sa majesté au jour solennel où, accompagné d'Anges innombrables, il viendra juger l'univers ; et vous entendrez alors de sa propre bouche ces paroles à jamais consolantes: Venez, vous qui êtes bénis de mon Père^ recevez en héritage le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde (Matth. xxv, 34). » — Nous voyons en ce trait de l'Evangile le moyeu que nous devons employer pour obtenir sûrement le pardon de nos fautes; c'est d'aller par de ferventes prières nous prosterner aux pieds du Sauveur en considérant son humanité sainte, car il faut le prendre de ce côté d'abord, afin de parvenir jusqu'à la divinité elle-même. Ainsi donc, approchons-nous de lui par les lumières de la foi, attachons-nous à lui par les liens de la charité, et adorons-le en lui rendant les hommages qui lui sont dus comme au souverain Seigneur, Imitons de la sorte les saintes femmes, joyeuses de contempler et d'entendre leur bon Maître, avec lequel elles font une Pâque délicieuse et célèbrent une grande fête. Jouissons de son aimable présence, tant que nous pouvons ; et sans que ni le sommeil ni le tumulte extérieur puissent nous en éloigner ou distraire, répétons avec l'Epouse des Cantiques (m, 4) : Je l'ai saisi, et je ne le laisserai point aller.
Pour les rassurer tout à fait, Jésus leur dit encore : Ne craignez point ; car la frayeur qui les avait saisies n'était point entièrement dissipée. Allez annoncer à mes frères quils se rendent en Galilée ; c'est là qu'ils 7ne verront (Mallh. xxviii, 10). Selon la remarque de saint Jérôme (in hune locum), le Seigneur convoque ses disciples, non point en Judée mais en Galilée, au milieu des peuples infî-
dèles, parce que la grâce devait passer des Juifs aux Gentils, et que lui-même, en précédant ses Apôtres dans le pays indiqué, allait préparer les cœurs à la recevoir. Ici comme plus haut, Jésus appelle les Apôtres ses frères, soit pour leur marquer plus de tendresse et d'afîection, et leur inspirer plus d'amour et de confiance, soit afin qu'ils ne craignissent point de revenir après leur lâche défection, et qu'ils pussent rendre témoignage à sa glorieuse Résurrection. Raban-Maur dit à cette occasion : a La véritable fraternité consiste à traiter nos frères avec respect et à les reprendre avec douceur, à les obhger quand ils sont présents et à ne point les dénigrer quand ils sont absents, à se réjouir de leurs prospérités et à les assister dans leurs infirmités, enfin à ne point provoquer leur emportement. » En parlant des Apôtres, l'Ange les avait qualifiés de disciples par un juste honneur pour le divin Maître ; Celui-ci néanmoins les qualifie de frères par un motif de charité et de modestie. Il apprenait de la sorte aux supérieurs à montrer de la bienveillance et de la déférence envers leurs subordonnés, conformément à cet avis de l'Esprit- Saint : Vous a-t-on établi pour diriger les autres ? n'en soyez point orgueilleux ; regardez-vous comme leur semblable (Eccli. xxxii, d). Bien que souverain Seigneur, Jésus ne cessa jamais de pratiquer l'humilité, à laquelle il resta fidèle durant toute sa vie, même après sa mort et jusqu'après son ascension. Ne l'avons-nous pas vu, la veille de sa Passion, laver les pieds à ses disciples et au traître Judas ? En se soumettant au supplice infâme de la croix, ne s'est-il pas mis au rang des scélérats ? Après être sorti triomphant du tombeau, n'a-t-il pas donné le doux titre de frères à ses disciples qui l'avaient honteusement abandonné lors de son arrestation ? N'était-il pas déjà monté au ciel, lorsqu'il
interpellait comme son égal l'ennemi acharné des Chrétiens, en lui disant : Saul, Saut, pourquoi me persécuter 1 Et dans cette circonstance, il ne se nomma point Dieu, mais simplement Jésus le Nazaréen (Act. xxn, 7 et 8). Enfin, au jour du jugement, lorsqu'il siégera sur le trône de sa gloire, il s'exprimera encore de cette manière modeste : Tout ce que vous avez fait à l'un de mes moindres frères^ c'est à moimême que vous l'avez fait (Mattti. xxv, 40). Assurément, ce n'est point sans raison que le Sauveur aima tant l'humilité jusqu'à la recommander de toutes façons et par ses paroles et par ses exemples ; car si on ne prend cette vertu comme fondement, c'est en vain qu'on essaie de construire ou d'élever l'édifice des autres vertus. Ainsi ne faites aucun fond sur la chasteté, sur la pauvreté volontaire, ni sur quelque bonne œuvre que ce soit, si elle ne repose sur la hase nécessaire de l'humilité.
Marie-Madeleine^ en compagnie des deux autres Marie, alla donc trouver les disciples qui étaient plongés dans le deuil et Vaffliction (Marc, xvi, 10); elle leur porta la bonne nouvelle en disant : J'ai vu le Seigneur et il m'a chargée de vous en avertir (Joan. xx, 18). Ces saintes femmes remplissent ici les fonctions d'évangélistes et deviennent les apôtres des Apôtres, en se hâtant de leur annoncer dès le matin les merveilles que le Seigneur venait d'opérer en sa miséricorde. Ainsi quiconque comprend bien les choses utiles doit les transmettre aux autres, suivant cette prescription de l'Apocalypse (xxir, 17) : Que celui qui entend dise aussi : Venez. Madeleine qui, comme la plus empressée de visiter le saint sépulcre, mérita la première de voir son Maître ressuscité, réprésente toute personne qui, par son vif désir de savoir la vérité divine^ mérite d'en acquérir une claire connaissance; à l'exemple de Madeleine, cette
personne zélée doit instrnire les autres des vérités salutaires quelle a pu découvrir, autrement elle encourrait un juste reproche pour n'avoir point fait fructifier le talent reçu. Apprenons de là, dit le Vénérable Bède (in Joan.) que tous qui que nous soyons, mais principalement si nous sommes prédicateurs ou pasteurs, nous sommes obligés de communiquer au prochain les lumières célestes dont Dieu daigne nous favoriser.
Admirons ici la bonté miséricordieuse du Seigneur envers le sexe féminin. La femme reçoit la première nouvelle de la Résurrection, et par sa fidélité à remplir Tordre qu 1 lui est intimé elle répare l'antique erreur de la prévarication. D'après saint Grégoire (Hom. 25 in Evang.), « la femme dans le paradis avait communiqué la m.ort à l'homme, mais en revenant du sépulcre elle annonce la vie aux hommes ; elle qui avait transmis le conseil pernicieux du démon rapporte maintenant l'avis salutaire du Rédempteur ; en persuadant la désobéissance elle avait. ouvert la porte de l'enfer, en proclamant aujourd'hui la Résurrection elle montre la porte du ciel. De cette façon, Dieu semble dire à l'humanité déchue : De la main qui vous présenta jadis le poison fatal recevez l'antidote assuré. » En effet, selon saint Augustin (Serm. 144 de tempère), la femme proposait la damnation à l'homme dans le jardin de délices, mais ensuite des femmes révélèrent le salut aux hommes dans l'Église ; car elles apprirent la Résurrection du Sauveur aux Apôtres qui la publièrent parmi toutes les nations. Ainsi donc, suivant saint Ambroise (in cap. 24 Luc), « la femme induite la première au mal fut aussi initiée la première au remède ; elle qui avait goûté le fruit de perdition avant l'homme vit avant lui le prodige de la réhabilitation. Et pour ne pas porter l'opprobre d'une
culpabilité poipotaoUe devant l'homme, la femme qui l'avait rendu complice de sa faute le rendit participant de sa grâce ; car par l'annonce de la Résurrection elle compensa 1q malheur de la chute originelle, en sorte qu'après avoir été l'occasion de notre ruine elle devint la messagère de notre réparation. » « Heureuses, s'écrie le Vénérable Bède, heureuses les trois Marie, choisies pour notifier d'abord le triomphe de la Résurrection et la victoire remportée par le Christ sur la mort qu'Eve séduite par le serpent avait introduite dans le monde ! Plus heureuses encore seront au jour du jugement toutes les âmes tant des hommes que des femmes qui, par leur fidèle correspondance à la grâce divine, auront mérité d'être affranchies des liens de la mort et admises aux joies de la résurrection glorieuse, tandis que les réprouvés saisis d'effroi seront condamnés au supplice éternel ! »
La femme, chargée de porter la bonne nouvelle aux Apôtres, tient ici la place de l'Église dont elle est la figure. Elle n'exerce point cette mission extraordinaire en qualité de simple femme, car le ministère de la prédication est réservé aux hommes ; aussi saint Paul défend aux personnes du sexe d'enseigner publiquement dans l'assemblée des fidèles (ICorin. xiv, 34 et 35). Néanmoins, la première messagère de la Résurrection fut justement Marie-Madeleine, que Jésus-Christ avait autrefois délivrée des sept démons qui la tourmentaient, c'est-à-dire de tous les vices et de tous les péchés dont elle s'était souillée précédemment. Ainsi, où le péché avait surabondé la grâce parut surabondante. De cet exemple mémorable apprenons qu'aucun pénitent sincère ne doit désespérer d'obtenir un pardon complet, quels que soient ses crimes antérieurs ; car celle qui était tombée si bas, nous la voyons élevée tout- à-
coup i iisqu'à devenir l'apôtre des Apôtres pour leur annoncer le miracle de la Résurrection. Apprenons encore à ne point présumer de notre propre innocence et à ne point mépriser les plus grands coupables ; car avec le secours tout-puissant de la grâce divine le pécheur peut devenir meilleur que le juste ; d'ailleurs le juste lui-même n'est point garanti de toute chute, mais le mal se change en bien pour les élus du Seigneur.
Prière.
0 Jésus, l'auteur de notre rédemption et de notre salut, l'objet de nos afîections et de nos vœux, après être ressuscité d'entre les morts, vous vous êtes bénignement offert aux yeux ravis des pieuses femmes qui revenaient du sépulcre où elles vous avaient cherché sans vous trouver. Je vous cherche aussi moi sur cette terre sans vous y rencontrer, ô doux Maître que mon âme chérit par-dessus tout ! veuillez enfin vous montrer à moi qui désire ardemment de vous contempler comme le Fils unique de Dieu le Père, Si ce bonheur inestimable ne m'est point accordé en ce monde, du moins qu'il ne me soit pas refusé dans l'autre. Au dernier jour de la résurrection générale, daignez m'apparaître avec un visage propice, afin que, dans la compagnie de vos fidèles élus, je puisse jouir éternellement de votre délicieuse présence. Ainsi soit- il.