A. LE JOURNALISTE
Cinq variétés : 1» le Directeur-Rédacteur-en-clief-propriétaire-gérant, 2° le Ténor, 3° le Faiseur d'articles de fonds, 4° le Maître-Jacques, 5° lesCamarillistes.
première variété. Le D irecteuv - Rédacteur - en- chef - propriétairegérant. — Cette belle espèce est le marquis de Tuffière du journalisme. Publiciste pour ce qu'il n'écrit pas, comme les autres sont publicistes pour ce qu'ils écrivent trop, cet individu qui offre toujours une des quatre faces de son quadruple titre, tient du propriétaire, de l'épicier, du spéculateur, et comme il n'est propre à rien, il se trouve propre à tout. Les rédacteurs transforment ce propriétaire ambitieux en un homme énorme qui veut être et devient quelquefois préfet, conseiller d'état, receveur-général, directeur de théâtre, quand il n'a pas le bon sens de rester ce qu'il est : le portier de la gloire, le trompette de la spéculation et le Bonneau de l'électorat. Il fait à volonté passer les articles ou les laisse se morfondre sur le marbre de l'imprimerie? Il peut pousser un livre, une affaire, un homme , et peut quelquefois
ruiner l'homme, l'affaire, le livre, selon les circonstances. Ce Bertrand de tous les Ratons du journal , se donne comme l'âme de la feuille, et nécessairement chaque Cabinet traite avec lui. De là son importance. A force de causer avec les rédacteurs, il se frotte d'idées, il a l'air d'avoir de grandes vues et se carre comme un vrai personnage. C'est ou un homme fort ou un homme habile qui se résume par une danseuse, par une actrice ou par une cantatrice, quelquefois par sa femme légitime, la vraie puissance occulte du Journal.
AXIOME
Toutes les feuilles publiques ont pour gouvernail une sous- jupe en crinoline, absolument comme l'ancienne monarchie.
11 n'y a eu (il est mort) qu'un seul directeur de journal, dans la véritable acception de ce mot. Cet homme était savant, il avait une forte tête , il avait de l'esprit; aussi n'écrivait-il jamais rien. Les rédacteurs venaient chez lui, tous les matins, écouter le sens des articles à écrire. Ce personnage fut sans ambition : il fit des pairs, des ministres, des académiciens, des professeurs, des ambassadeurs et une dynastie, sans rien vouloir pour lui-même , il refusa la visite d'un roi, tout, même la croix de la Légion-d'Ilonneur. Vieillard, il étaitpassionné; journaliste, il n'était pas toujours in petto de l'avis de son
journal. Tous les journaux d'aujourd'hui mis ensemble, propriétaires et rédacteurs, ne sont pas la monnaie de cette tête-là.
Instruction et connaissances à part, il ne suffit pas d'une centaine de mille francs et d'un cautionnement pour devenir Directeur-lîédacteur-en-chef-propriétaire-gérant d'un journal , il faut encore des circonstances, une volonté brutale et une espèce de capacité théâtrale qui manquent souvent à des gens d'un vrai talent. Aussi voit-on beaucoup à Paris de gens qui survivent à leur pouvoir expiré. Le Journal a ses Fernand-Cortez malheureux, comme la Bourse a ses ex-millionnaires. L'insuccès, étant en raison des tentatives, explique le nombre effrayant de masques tristes que les Parisiens montrent aux observateurs qui les étudient se promenant sur les boulevarts. Depuis 1830, il n'y a pas eu moins de cinquante journaux tués sous l'ambition publique, ce qui représente à peu près six millions de capitaux dévorés. Nous avons vu, nous voyons encore des journaux s'établissant à Paris dans la pensée de ruiner les journaux anciens en faisant un journal inférieur sur tous les points à celui qu'ils veulent renverser. L'ex-Directeur-Uédacteuren-chef-propriétaire-gérant de journal n'est plus un homme, ni une chose, c'est l'ombre méprisée d'un fœtus d'ambition.
Il existe trois sortes de propriétaires-directurs-rédacteurs-en-chef du Journal : l'ambitieux, l'homme d'affaires, le pur-sang.
L'ambitieux entreprend un journal soit pour défendre un système politique au triomphe duquel il est intéressé, soit pour devenir un homme politique en se faisant redouter. L'homme d'affaires voit dans un journal un placement de capitaux dont les intérêts lui sont payés en influence, en plaisirs et quelquefois en argent. Le pursang est un homme chez qui la gérance est une vocation, qui comprend cette domination, qui se plaît à l'exploitation des intelligences, sans abandonner toutefois les profits du journal. Les deux autres font de leur feuille un moyen ; tandis que, pour le pur-sang, sa feuille est sa fortune, sa maison, son plaisir, sa domination : les autres deviennent des personnages, le pur-sang vit et meurt journaliste.
Les propriétaires-rédacteurs-en-chefs-directeurs-gérants de journaux sont avides et routiniers. Semblables, eux et leurs feuilles, au gouvernement qu'ils attaquent; ils ont peur des innovations, et périssent souvent pour ne pas savoir faire des dépenses nécessaires et en harmonie avec le progrès des lumières.
AXIOME
Tout journal qui n'augmente pas sa masse d'abonnés, quelle qu'elle soit, est en décroissance.
Un journal, pour avoir une longue existence, doit être une réunion d'hommes de talent, il doit faire école. Malheur aux journaux qui s'appuient sur un seul talent.
La plupart du temps, si le directeur devient jaloux des gens de talent qui lui sont nécessaires, il s'entoure de gens médiocres qui le flattent et lui font son journal à bon marché. On périt toujours le journal le mieux fait de Paris.
deuxième variété. Le Ténor. — On appelle Premier-Paris, la tartine qui doit se trouver en tête d'une feuille publique, tous les jours, et sans laquelle il paraît que, faute de cette nourriture, l'intelligence des abonnés maigrirait. Le rédacteur des Premiers-Paris est donc le ténor du journal, car il est ou se croit Y ut de poitrine qui fait l'abonnement, comme le .ténor fait la recette au théâtre. A ce métier, il est difficile qu'un homme ne se fausse pas l'esprit et ne devienne pas médiocre. Voici pourquoi :
Sauf les nuances, il n'y a que deux moules pour les Premiers- Paris : le moule de l'opposition, le moule ministériel. Il y a bien un troisième moule ; mais nous verrons tout à l'heure comment et pourquoi ce moule s'emploie rarement. Quoi que fasse le Gouvernement, le rédacteur des Premiers-Paris de l'Opposition doit y trouver à redire, à blâmer, à gourmander, à conseiller. Quoi que fasse le Gouvernement, le rédacteur des Premiers -Paris ministériels est tenu de le défendre. L'un est une constante négation, l'autre une constante affirmation , en mettant à part la couleur qui nuance la prose de chaque parti, car il y a des tiers-partis dans chaque parti. Au bout d'un certain nombre d'années, de part et d'autre, les écrivains ont des calus sur l'esprit, ils se sont fait une manière de voir, et vivent sur un certain nombre de phrases.
Si l'homme engrené dans cette machine est par hasard un homme supérieur, il s'en dégage; s'il y reste, il devient médiocre. Mais il y a tout lieu de croire que les rédacteurs des Pre-
miers-Paris sont médiocres de naissance , et se rendent encore plus médiocres à ce travail fastidieux, stérile, dans lequel ils sont bien moins occupés à exprimer leurs pensées qu'à formuler celles de la majorité de leurs abonnés. Vous savez quelle classe de gens est en majorité dans une masse?
Ces faiseurs de tartines s'ingénient à n'être que la toile blanche sur laquelle se peignent, comme aux ombres chinoises, les idées de leur abonné. Le ténor de chaque journal joue donc un jeu plaisant avec son abonné. A chaque événement, l'abonné se forme une opinion, et s'endort en se disant : — Je verrai demain ce que dira là-dessus mon journal. Le Premier-Paris, qui n'existe que par la divination perpétuelle des pensées de son abonné , le surprend le lendemain agréablement en lui panifiant sa pensée. L'abonné récompense ce jeu de : Vive l'amour, la carte a fait son tour! par douze ou quinze francs tous les trois mois.
Le style serait un malheur dans ces délayages où l'on doit noyer les événements pour amasser le public qui regarde alors où ça va. D'abord quel homme tiendrait à faire par an six cents colonnes dignes de Jean-Jacques, de Bossuet ou de Montesquieu, a 18
pleines de sens, de raison, de vigueur et colorées ?... Aussi, dans les Premiers-Paris, y a-t-il une phraséologie de convention, comme il y a des discours de convention à la tribune. On n'ose point dire les choses comme elles sont. Ni l'Opposition ni le Ministère n'écrivent l'histoire. La Presse n'est pas aussi libre que le public l'imagine, en France et à l'étranger, d'après ce mot liberté de la presse. Il y a des faits impossibles à dire, et des ménagements nécessaires avec les faits dont on parle. Aussi le jésuitisme tant stigmatisé par Pascal était-il bien moins hypocrite que celui de la Presse. A sa honte, la Presse n'est libre qu'envers les faibles et les gens isolés.
Ce qui tue l'écrivain des Premiers-Paris, c'est son incognito : le Premier-Paris ne se signe pas. Ce ténor de la Presse est en réalité le condottiere du moyen-âge. On a vu M. Thiers enrôlant et dirigeant les feux de cinq Premiers-Paris au temps de la Coalition.
Aussi le Premier-Paris a-t-il l'allure fière; il croit parler à l'Europe, et croit que l'Europe l'écoute. Quand meurt un de ces ténors, personne ne sait le nom de l'illustre écrivain que pleurent tous les journaux.
Le génie, et si vous voulez ne vous en tenir qu'à l'esprit, l'esprit consiste à voir, en politique, toutes les faces d'un fait, la
portée d'un événement, de prévoir l'événement dans sa cause, el de conclure au profit d'une politique nationale ; or, un écrivain qui jetterait ses Premiers-Paris dans ce troisième moule , ferait fuir tous les abonnés d'un journal. Plus le journal deviendrait Pitt ou Montesquieu, moins il aurait de succès. (Voyez le Rienologue.) Il ne serait compris que de ceux à qui les événements suffisent, et qui n'ont pas besoin de journaux. Le journal qui a le plus d'abonnés est donc celui qui ressemble le mieux à la masse : concluez ?
Etant en lui-même peu de chose, l'écrivain des Premiers-Paris a beaucoup de morgue : il se croit nécessaire! Et il l'est... à l'entreprise de papier noirci qui rapporte telle ou telle somme aux croupiers. Oui, n'est pas Premier-Paris qui veut! il faut savoir parler le jésuite de la feuille publique. Ainsi, le jury condamne une phrase nette et claire, mais il absout les circonlocutions. Eaites marcher vos idées sur des béquilles, le jury vous trouve constitutionnel ; allez droit, vous devenez factieux.
Dites : la pairie vient de se déshonorer . Vous payez dix mille francs d'amende, et vous envoyez le gérant du journal pour deux mois en prison.
Mais après une critique violente des actes de la Chambre, ajoutez :
En vérité , nous sommes trop les amis des institutions dont le pays a entouré la dynastie nouvelle, pour ne pas dire qu'en continuant d'aller dans cette voie, on marche vers la déconsidération, le déshonneur, etc., etc.
Le Parquet, la Chambre, le Trône n'ont pas le plus petit mot à dire.
11 y a dans Paris des artistes en plaisanterie , qui , tel fait étant donné, peuvent écrire par avance les principaux Premiers- Paris. Ainsi, par un calme plat survenu dans l'Océan politique, cette terrible nouvelle arrive d'Augsbourg ( Augsbourg est pour le journalisme ce que Nuremberg est pour les enfants , une fabrique de joujoux) :
Lors du passage de lord Willgoud à Galucho (Brésil), on dit que la légation anglaise a donné un dîner auquel assistait tout le corps diplomatique, moins le consul de France. Cet oubli dans la circonstance actuelle est significatif.
Aussitôt la République s'élance la première sur la brèche, par le Premier-Paris suivant :
Si l'esprit de courtisanerie et de corruption n'était pas le seul mobile du Système qui gouverne, si son but unique n'était pas d'avilir constamment la France aux yeux de l'étranger, on pourrait vraiment s'étonner d'une telle assurance dans la couardise, d'une telle impudeur dans la honte , d'un tel courage dans la
MONOGRAPHIE DE LA IMiLSSL PARISIENNE.
lâcheté ! Un fait qui blesse profondément le sentiment national, nous a été révélé hier par la Gazette d'Augsbourç ; et, en le répétant ce matin, pas une feuille du pouvoir ne semble soupçonner l'éclatante indignation qu'il a déjà soulevée dans le pays. Lors du passage de lord Willgoud à Galucho (Brésil), un banquet fut offert à cet amiral par la légation anglaise de cette résidence , et de tous les consuls étrangers , le consul de France seul n'a pas été invité à ce repas, tout diplomatique. 11 était souffrant, ajoute ironiquement la Gazette. Hélas! nous ne le savons que trop, les tristes hommes qui dirigent ou représentent la France, sont toujours moribonds quand il s'agit de maintenir l'honneur du pays dont ils gaspillent les destinées. Tout entier à ses misérables intrigues de personnes, à ses honteux tripotages de consciences à l'encan, à ses scandaleuses complaisances pour le parti de la cour, le ministère laissera s'effacer cette nouvelle insulte sous une insulte prochaine, et le pays sera contraint encore cette fois de subir en silence cet insolent affront de sa très chère alliée, la cupide Angleterre.
En fait d'humiliations, le laissez-faire et le laissez -passer est donc décidément la maxime favorite du pouvoir. En vertu de l'axiome très connu sur la plus belle fille du monde, nous ne demandons à ce pouvoir ni talents, ni dignités, ni patriotisme ; mais , dans son intérêt , nous devons l'avertir qu'il dépense notre honneur en pure perte, s'il espère pouvoir recoudre les lambeaux déchirés de la Sainte- Alliance, à force de bassesses et de lâchetés.
Puis le lendemain cette énergie s'étend sous un laminoir d'une
lourdeur de 40,000 abonnés qui lisent :
C'est avec douleur que toutes les opinions sincèrement dévouées à nos institutions voient le gouvernement s'isoler (1) chaque jour de plus en plus du pays, et fouler aux pieds tous les principes de haute probité politique qui ont fondé notre constitution, et pouvaient seuls lui assurer dans l'avenir les conditions de moralisation nécessaires à toute organisation sociale dont les bases doivent toujours être fondées sur la loyauté gouvernementale, surtout dans une nation qui, comme la France, est toujours à l'avant-garde de la civilisation, et pèse de toute son influence initiative, dans le plateau de la balance libérale des destinées du monde, pour faire contrepoids aux monarchies absolues, dont les traditions et l'organisation indispensables à leur conservation , sont en opposition fatale, mais naturelle, avec son esprit de liberté : dans cette lutte entre les idées rétrogrades de l'absolutisme et les sympathies généreuses que la France a toujours soulevées, un ministère à la hauteur de sa noble mission, et qui , par conséquent, ne ferait ni litière de la dignité nationale, ni marchandise de nos humiliations , parlerait constamment haut et ferme à l'étranger , dans toutes les circonstances; car, lorsqu'on a l'honneur de représenter la France, on n'a pas le droit de cacher son manque de patriotisme sous un faux semblant de mépris, en déclarant que telle insulte n'est pas digne de notre colère, comme va le dire aujourd'hui le pouvoir à propos de la grave question Willgoud, qui, nous l'espérons, ralliera au parti que nous représentons, tous les hommes modérés qui mettent en première ligne l'honneur national, la droiture politique, la moralité gouvernementale, tous les sentiments généreux enfin dont est si complètement dépourvu le triste système qui nous gouverne, et qui dès lors sans appui dans l'opinion publique, tombera de lui-même sous le poids écrasant de ses propres iniquités.
Cette phrase unique, combinée de trois façons, surfit chaque ma-
i Ce Premier- Paris a invente des phrases (l'une longueur ulira-consiHulionnellc.
tin à la majorité des Français, pour se former une opinion sur tous les événements possibles. Le ténor à qui elle est due l'écrit depuis cinq ans avec un courage vraiment parlementaire. Après le triomphe de juillet, un vieux ténor gauchiste avoua qu'il n'avait jamais écrit que le même article pendant douze ans. Cet homme franc est mort ! Son aveu, devenu célèbre, fait sourire et devrait faire trembler. Pour renverser le plus bel édifice, un maçon ne donne-t-il pas toujours le même coup de pic.?
Le plus grand des journaux, comme format, répond alors à la manière d'un personnage d'églogue virgilienne.
Tout en admirant l'esprit, le grand sens, et surtout le bon goût des organes de l'Opposition, nous avouons comprendre difficilement la peine qu'ils se donnent chaque jour pour découvrir une nouvelle insulte faite à la France. Pour un parti qui s'est modestement déclaré le seul gardien de la dignité nationale, cette préoccupation manque peut-être de logique. Toutefois, comme nous n'avons pas l'honneur d'être admis, ainsi que le National, dans l'intimité de l'avenir, nous n'avançons cette opinion qu'avec une extrême timidité.
Que sommes-nous en effet pour oser juger la politique radicale, nous qui ne défendons que la politique du bon sens? Voilà bientôt douze ans, il est vrai, que le parti conservateur a rétabli l'ordre et maintenu la paix (prix : cinq mille francs par mois). Voilà bientôt douze ans que, grâce à notre prudence courageuse, à notre sagesse désintéressée, le pouvoir s'est maintenu contre toutes les anarchies ; mais cette tache est bien mesquine auprès des sublimes visées d'une opinion qui rétablit chaque matin les droits méconnus de l'humanité et qui règle en même temps les destinées du monde.
L'alliance de la monarchie et de la liberté a toujours été le vœu de la France (1). Cette alliance, nous l'avons établie et nous la défendrons constamment avec les hommes honnêtes et les esprits sensés, contre les passions mauvaises et les idées subversives qui minent sans relâche l'ordre social. (Prix : cinq mille francs par mois.)
Cependant, nous laisserions souvent s'agiter, dans son impuissance, cette vieille Opposition que tout calme trouble, que toute supériorité irrite et que tout bonheur public afflige, si elle ne dénaturait journelleiw it les faits les plus simples pour s'en faire des armes contre le pouvoir.
Ainsi, par exemple, l'Opposition s'indigne depuis deux jours à propos d'un banquet diplomatique auquel un de nos consuls n'aurait pas été invité. Pour nous qui connaissons la haute réputation de courtoisie de lord Willgoud, et le noble caractère de notre représentant à Galucho , nous déclarons à l'avance qu'il est impossible que les choses se soient passées comme le prétend l'Opposition.
Sur cette simple nouvelle et sans attendre de plus amples détails, le National arme pourtant le Nord contre le Midi, l'Orient contre l'Occident, tous les points cardinaux sont mis en feu par lui, et tout cela pour un billet d'invitation, perdu, omis ou refusé. En vérité, l'Opposition est bien bonne de prendre si vivement les intérêts d'un pays qui l'écoute si peu.
(1) Le mieux écrit des journaux a pour base cel agréable rébus : l'alliance de la Monarchie et de la Liberté, l'un des plus grands non-sens politiques connus, et qui fait pouffer de rire les cabinets étrangers, à la tête desquels il faut placer le nôtre, dit le Charivari
Ml
MONOGKAPUIË DK LA PRESSE l'ARISIKNNK.
En voyant son quasi-gouvernement engagé, le Messager répond
alors par ces cruelles lignes sur la dent d'or d'Augsbourg :
Depuis quelque temps, les journaux se préoccupent d'un fait qui se serait passé, dit-on, à propos d'un dîner offert par la légation anglaise de Galucho à l'amiral Willgoud, et d'où notre consul aurait été exclus. D'abord Galucho est un fort démantelé autour duquel il n'y a que trois cabanes de pêcheurs, situé à 800 kilomètres de Pernambuco. Puis, il n'existe aucun amiral du nom de Willgoud sur les contrôles de l'amirauté anglaise.
Voici comment procède la Gazette de France, en paraissant à la
même heure que le Messager:
Quand on pense que les journaux dynastiques en sont a chercher si l'un de nos consuls a dîné ou n'a pas dîné chez un anglais avec ou sans caractère politique, pour savoir si le gouvernement de Louis-Philippe est ou non honoré, qui ne partagerait notre opinion sur la nécessité de mettre à l'essai un mode satisfaisant de représentation. Si le pays avait été appelé à faire un gouvernement, en serionsnous là? En étions-nous là en 1825? Répondez, acteurs de la comédie de quinze ans?
Là-dessus, la Presse, le lendemain matin , lance cet agréable entre-filet :
Dans l'impossibilité où elle est de créer quelque chose , l'Opposition vient de créer un amiral anglais et une ville. Qui est-ce qui déconsidère la Presse , de ceux qui se laissent prendre à des puffs allemands et qui répandent leur bile dans le vide, ou de ceux qui s'occupent honnêtement des vrais intérêts du pays ?
La Presse tient à faire les affaires du pays.
Voici bientôt vingt-sept ans que le Journal politique, en France, rend à l'Esprit Humain le service de l'éclairer ainsi sur toutes les questions. Voilà la charge du Premier -Paris. Voilà cette liberté qu'on a payée avec des flots de sang et de tant de prospérité perdue. Relisez les vieux journaux, vous verrez toujours le même amiral Willgoud sous d'autres formes.
Si les journaux n'existaient pas, quelle eût été la profession des ténors politiques ? la réponse est la plus cruelle satire de leur existence actuelle.
Les ténors sont divisés en deux nuances bien distinctes : le ténor de l'opposition, le ténor ministériel. Les écrivains ministériels se donnent pour de bons garçons. Généralement spirituels, amusants et gais, ils sont serviables; ils s'avouent corrompus comme des diplomates, et partant ils sont optimistes. Les autres , gourmés et prétentieux, mettent tant de vertus en dehors qu'il ne doit plus leur en rester au dedans; ils se disent puritains, et harcèlent très bien h4 pouvoir en faveur de leurs parents. (La maison
Barrot touche pour cent trente mille francs de traitements.) Quand un ténor ministériel apprend qu'un homme de la Presse a commis quelques énormités, il demande : « A-t-il fait du moins son affaire? » Et il pardonne. Tandis que le ténor de l'opposition jette feu et flamme, il trouve le moyen de faire son propre éloge en disant : « Nous avons cela dans notre parti, que nous sommes honnêtes ! » Ce qui veut dire : il n'y a encore rien à partager.
Troisième variété. Le faiseur d'articles de fonds. — Ce rédacteur, occupé de matières spéciales, sort de la phraséologie des Premiers- Paris. 11 peut avoir une opinion en ce qui ne touche pas au fond commun de la politique, car il doit toujours se rattacher à l'opinion du journal par quelques phrases. En étudiant les questions commerciales ou agronomiques , les livres de haute science , ce publiciste conserve de la rectitude dans les idées. Aussi a-t-il plus de valeur réelle que le Ténor. Il vient rarement au journal, et ses articles se comptent par trois ou quatre tous les mois. Le Premier-Paris, toujours préparé par les événements, se boulange à l'Opéra, dans les couloirs de la chambre, à dîner chez le patron politique du journal (voyez toujours plus bas); tandis que l'article de fond exige la connaissance du livre dont on s'occupe et de la science dont il traite ; aussi ce rédacteur gagne-t-il peu d'argent, et peut-il se comparer à ce genre de rôle qu'on appelle les grandes utilités au théâtre.
Dans les journaux ministériels, ces rédacteurs ont un avenir : ils deviennent consuls-généraux dans les parages les plus éloignés, ils sont pris pour secrétaires particuliers par les ministres , ou font des éducations; tandis que ceux de l'Opposition ou des journaux antidynastiques n'ont pour hospices que les académies des sciences morales et politiques, des inscriptions et belles -lettres, quelques bibliothèques, voire les Archives, ou le triomphe excessivement problématique de leur parti. ^L'article de fond manque dans les journaux, qui commencent à être pleins de vide. Aucune feuille n'est assez riche pour rétribuer le talent consciencieux, et les études sérieuses. ( Voyez le Genre Critique.)
Quatrième variété. Le Maître Jacques du journal. — Outre le Premier-Paris, ce pot-au-feu du journal, outre l'article de fonds aujourd'hui déplus en plus rare, le journal se compose d'une foule de
petits articles intitulés Entre- filets, Faits-Pains et Réclames. Ces trois sortes d'articles sont ordonnés par un Gendelettre (comme Gendarme) sous la dépendance du gérant ou du propriétaire et qui a des appointements fixes, à peu près cinq cents francs par mois. Chargé de lire tous les journaux de Paris, ceux des départements, et d'y découper avec des ciseaux les petits faits, les petites nouvelles qui composeront le numéro, il admet ou rejette les Réclames d'après le mot d'ordre du gérant ou du propriétaire. Tenu de veiller à la mise en page des éléments du numéro, ce Maître-Jacques, debout jusqu'au moment où le journal se met sous presse, commande cette espèce de sergentmajor des compositeurs d'imprimerie, appelé metteur en page. Ce Maître-Jacques est excessivement important. Les choses les plus intéressantes, les grands et les petits articles, tout devient une question de mise en page entre une heure et minuit, l'heure fatale des journaux, l'heure où les nouvelles politiques, écloses le soir, exigent des Entre-filets.
L'Entre-filet se commet comme les grands crimes, au milieu de la nuit. Le gérant, le ténor, le maître Jacques , quelquefois un Attaché (voyez toujours plus bas), quelquefois la femme de ménage, ajoutent les plaisants, réunissent leurs intelligences pour écrire cet Entre-filet qui dépasse rarement dix lignes, et qui n'en a souvent que deux.
L' Entre-filet de l'Opposition causé par un démenti à donner à un autre journal, par une nouvelle qui prend Le journal sans Premier-
Paris et qui l'annonce pour le lendemain, tombe toujours sur le favoritisme, sur les nominations, et fait l'effet d'un gourdin, car voici la maxime de tous les journaux d'Opposition.
AXIOM E.
Frappons d'abord, nous nous expliquerons après.
Les Faits-Paris sont les mêmes dans tous les journaux. Retranchez les Premiers-Paris ? il n'y a qu'un seul et même journal , dans le sens vrai du mot. De là vient cette nécessité quotidienne de tirer des conséquences contraires et d'arriver nécessairement d'un côté ou de l'autre, à l'absurde, pour que les journaux puissent exister. C'est aux Faits-Paris que se produisent les Canards.
Fixons bien l'étymologie de ce mot de la Presse. L'homme qui crie dans Paris l'arrêt du criminel qu'on va exécuter, ou la relation de ses derniers moments, ou le bulletin d'une victoire, ou le compterendu d'un crime extraordinaire, vend pour un sou le feuillet imprimé qu'il annonce, et qui se nomme un Canard en termes d'imprimerie. Cette profession de Crieur va diminuant. Après avoir brillé sous l'ancienne monarchie, sous la Révolution et sous l'Empire, la classe patentée des Crieurs-Jurés compte aujourd'hui peu d'individus. Le journal, lu aujourd'hui par les cochers de fiacre sur leur siège, a tué cette industrie. La relation du fait anormal, monstrueux, impossible et vrai, possible et faux, qui servait d'élément aux canards, s'est donc appelée dans les journaux un canard, avec d'autant plus de raison qu'il ne se fait pas sans plumes, et qu'il se met à toutes sauces.
Le Canard prend souvent sa volée du fond des départements, il y a ce qu'on nomme le canard périodique, une niaiserie qui se répète a 19
à quelques années de distance. (Un Uubens retrouvé dans une chaumière. — « Le militaire prisonnier en Sibérie, etc.) Le Constitutionnel, sous la Restauration, avait fait, du canard, une arme politique. Il avait son fameux carton aux curés qui contenait des refus de sépultures, et des récits de tracasseries faites aux curés libéraux ijui n'ont jamais existé : le curé libéral est une fiction.
Le Canard pur -sang s'est élevé quelquefois à des hauteurs prodigieuses en absorbant l'attention de l'Europe entière. Ce serait être incomplet que de ne pas faire observer ici que Gaspard Hauser n'a jamais existé, pas plus que Clara Wendel et le brigand Schubry. Paris, la France et l'Europe ont cru à ces canards. Napoléon a pensionné un homme qui, pendant cinq ans, a publié dans le Moniteur de faux bulletins de la guerre des Affgans contre les Anglais. Quand la supercherie fut découverte , elle était si bien conçue dans les intérêts de Napoléon, qu'il pardonna cette audacieuse tromperie.
En ce moment, on importe beaucoup de canards de l'empire russe. L'empereur Nicolas n'est pas plus épargné par le Puff que s'il était un français illustre. Depuis quelques années on substitue le mot Pnff' au mot canard.
Les fonctions du Maître-Jacques du journal sont importantes, il est en réalité le journal lui-même : aussi le mot qu'il a sans cesse à la bouche est-il : — Cela ne dépend pas de moi, voyez un tel...
Vous vous endormez avec la conviction que votre article passera ; mais les Chambres ont voulu deux colonnes déplus, et votre article déjà serre dans la forme a repris sa place sur le marbre pour un autre jour qui ne viendra jamais. Les Annonces prenant la quatrième page du journal, et le feuilleton un quart de ce qui reste, les journaux n'ont plus d'espace. Un des devoirs les plus graves du Maître- Jacques est de deviner l'Annonce dans le Fait-Paris. Le Fait-Paris peut souvent devenir la recommandation d'une affaire, d'un livre, d'une entreprise, mais alors ces quelques lignes astucieuses et insidieuses se paient au gérant , en toutes sortes de monnaie. Vous avez un concurrent à une place, et vous voulez y être nommé, vous pouvez empêcher la nomination de votre rival en faisant tambouriner la vôtre avec éloges par tous les journaux, et faire ainsi reculer le ministère devant l'opinion publique. L'Entre-filet et le Fait-Paris deviennent terribles aux élections. Une nuée de canards électoraux couvre alors la France.
La Kéclame consiste en quelques lignes faites au profit de l'Annonce, et qui , combinées l'une par l'autre, ont tué la critique dans les grands journaux. Le Maître-Jacques , objet des caresses et des soins des éditeurs, règne sur la Réclame : selon ses amitiés ou ses haines, il la porte au gérant et lui inspire des susceptibilités, ou il la met sans mot dire. Quasi-censeur du journal, il éveille l'attention du gérant sur les phrases compromettantes. Aussi quand il y a quelque procès politique : « Ils n'ont pas voulu m'écouter!. . . Je le disais bien !.. » est-il le mot du Maître-Jacques. Ce Chat du logis voit juste, il n'a pas de passion politique : le journal change de maître ou d'opinion, il ne change pas de place, lui! Après dix ans de pratique, c'est souvent un homme distingué, qui a du bon sens, qui connaît les hommes , et qui a mené la vie la plus agréable. Après avoir protégé les libraires et les théâtres, après avoir vu les ficelles de toutes les inaugurations, même celle d'une dynastie, il s'est fait une bibliothèque et une philosophie. Souvent supérieur aux faiseurs, il a médité sérieusement sur l'envers des choses publiques. 11 finit par devenir préfet, juge de paix, commissaire royal, ou secrétaire particulier du ténor, quand le ténor devient ministre.
Cinquième v ariété. Les Camar illistes. — Chaque journal fait faire les Chambres par un sténographe-rédacteur qui assiste aux séances, et qui leur donne la couleur du journal. Voici le programme de ces fonctions.
Mettre en entier les discours des députés qui appartiennent à la couleur du journal, en ôter les fautes de français, les relever par des (sensation) (vive sensation) (profonde sensation). Si le chef de la nuance du parti que représente le journal a pris la parole, on lui doit la phrase suivante :
Après ce discours, qui a vivement agité la Chambre, la séance est pendant un moment suspendue, et les députés se livrent à des conversations particulières dans l'hémicycle.
Ou bien (ceci vous indique un député du second ordre) : L'orateur reçoit les félicitations de ses collègues.
L'orateur quiagitela Chambre ne peut pas devenir autre chose que ministre, celui qui reçoit les félicitations de ses collègues, sera préfet ou directeur dans un Ministère. L'un est un grand citoyen, un homme d'étal ; l'autre n'est qu'un des hommes remarquables de son parti.
Au retour, le Camarilliste analyse en quelques lignes les discours des adversaires politiques, ou souvent il les donne incomplètement en les cntre-parcnthèsant de (murmures) (la Chambre se livre à des conversations particulières) (dénégations) (vives dénégations) (interruptions) (bruit). Ou bien : Ce discours a réjoui la Chambre (hilarité). Il y a l'hilarité dans un sens favorable quand l'Opposition a fait rire la Chambre aux dépens du Ministère, et Y hilarité cruelle par laquelle on essaie d'interdire la Tribune à un ministériel. Sous la Restauration, les camarillistes avaient fini parfaire croire à la France libérale que M. Syriès de Mayrinhac, très bon administrateur et homme d'esprit, faisait rire la Chambre par ses balourdises.
Quand on veut favoriser un député, on met avant sa première phrase, cette puissante réclame.
M. Gaucher de Galifou succède au ministre de l'intérieur (profond silence)
Les députés qu'on veut annuler sont sous le poids de ces atroces plaisanteries.
M. Gabillot monte à la tribune, et prononce un discours que l'éloignement, — la faiblesse de l'organe, — le son de sa voix, — l'accent méridional ou alsacien de l'orateur, — ou — que le bruit de la Chambre — nous empêchent d'entendre.
Souvent on ne fait même pas mention d'un discours, on le passe. 11 s'ensuit que l'abonné des départements ne peut plus s'expliquer les votes de la Chambre. Parfois on présente un athlète à épaules carrées comme un tribun, quand les hommes sérieux se moquent de ce Perkins-Varbeck républicain ou gauchiste , espèce de mannequin politique, et quelquefois impolitique. On fait de beaux caractères à des gens qui se permettent, au nom de la patrie, des choses assez déshonorantes. Souvent les actions les plus logiques du pouvoir deviennent des non-sens. Un phraseur incapable de quoi que ce soit et sans idées, devient un homme d'état.
La vraie séance n'est nulle part, pas même dans le Moniteur qui ne peut avoir d'opinion, qui ne peut décrire la physionomie de la Chambre, qui accepte les rectifications des orateurs, et qui détruit, par sa froideur officielle, la passion qui a bouleversé les Députés sur leurs bancs. Assister à une séance, c'est avoir entendu une symphonie. Lire les séances dans chaque journal, c'est entendre séparément la partie de chaque instrument ; vous avez beau réunir les journaux, vous n'avez jamais l'ensemble : le chef d'orchestre, la passion, la mêlée du combat, les attitudes, tout y manque, et l'ima-
MONOUltAI'lUE DE LA PRESSE PARISIENNE. 149
filiation n'y supplée pas. Le journal qui voudrait être vrai sur ce point, aurait un immense succès.
Les Camarillistes de chaque journal se connaissent, et sont d'ailleurs forcés de se connaître, car ils sont entassés à la Chambre dans une tribune, et sont, quoique jeunes, et peut-être parce qu'ils sont jeunes, les juges de ce tournoi quotidien. Le National dit à la Gazette : « Votre député vient de se mettre dedans. » 11 part de la tribune des journalistes un tas de notes pour les orateurs, à qui ces jeunes gens envoient des faits et des citations. 11 y a tel combat, telle séance qui fut dirigée par cette tribune. On y entend des exclamations, comme: Allons, je l'avais pourtant bien seriné (il s'agit quelquefois d'un ministre), et voilà, comment il s'en tire! merci!
Les Camarillistes sont aux Députés ce que les Romains sont à une pièce de théâtre, ils peuvent faire un succès et s'opposer pendant long-temps à une réputation parlementaire. Les Camarillistes connaissent le personnel de la politique, ils savent de jolies petites anecdotes qu'on publie rarement, et qui méritent la publicité; car elles peignent très bien les acteurs du drame politique.
Ne comprend-on pas mieux deux ministres, en sachant que l'un d'eux, un doctrinaire, a dit à son collègue, un petit corrompu de la haute école, en lui montrant la Chambre assemblée, avant d'y entrer : — Chose étrange! dans tout çà, il n'y a pas un fou? Et que le petit a répondu : — H y a des f..tu bêtes, heureusement !
Ne serait-il pas utile à quelques uns de ceux qui aspirent aux honneurs de la députation, de savoir qu'un jour un député méridional, ministériel et ennuyeux, cherchait à mettre en ordre ses feuillets à la tribune, sans y réussir, et que le président l'entendant se répétailler pendant cette opération , s'écria : — Tu auras beau battre tes cartes, tu n'y trouveras pas d'atoui !
Résistez donc à un pareil coup de boutoir?
R. LE JOURNALISTE-HO.UME d'ÉTAT.
Quatiîk variétés . I" l'Homme politique, 2° l'Attaché, 5° l'Attaché-détachc, 4» le Politique à brochures.
Première variété. L'Homme politique. — Tout journal a, sans compter son gérant , son rédacteur en chef, son ténor ( Premier- Paris), son rédacteur d'articles de fond, ses Camarillistes, un homme qui lui donne sa couleur, auquel il se rattaché, qui le
protège ostensiblement ou sourdement, qui peut avoir appartenu aux sous-genres subséquents, et qui est arrivé à faire dire de lui : C'est un homme politique.
Un homme politique est un homme entré aux affaires, qui va y entrer, ou qui en est sorti, et qui veut y rentrer.
Cet homme est quelquefois un mythe ; il n'existe pas, il n'a pas deux idées: vous en feriez un sous-chef, il serait incapable d'administrer le balayage public.
AXIOME
Plus un homme politique est nul, meilleur il est pour devenir le Grand-Lama d'un journal.
Le journal est le journal, l'homme politique est son prophète. Or, vous savez que les prophètes sont prophètes bien plus pour ce qu'ils ne disent pas que pour ce qu'ils ont dit. 11 n'y a rien de plus infaillible qu'un prophète muet.
Le système actuel joue aux quilles avec la Chambre. Les quilles se nomment Soult , Guizot , Thiers, Villemain, Molé, Martin-du- Nord, Teste, Dufaure, Duchâtel, Duperré, Passy, etc. Tantôt la Cour
abat les quilles de l'Opposition, tantôt l'Opposition abat les quilles do
la Cour, et on les relève depuis 1830 avec de nouvelles combinaisons de place. Ce jeu s'appelle la politique intérieure de la France. Il y a des ex-quilles, des gens devenus impossibles, comme MM. Salvandy, Montalivet, Cubière, de Broglie, dont on ne veut plus, ou qui ne veulent plus être le but des boules, qui sont sous la remise des ambassades, casés dans un coin de la Liste Civile. 11 y a beaucoup d'aspirants-quilles, MM. Billaut, Malleville, Cousin, Jaubert, Kémusat, et qui, pour le moment, sont en ex-quilles, fracassées par la chute du ministère du 1er mars.
axiome (renouvelé de Bossuel).
La Chambre s'agite, une pensée immuable la mène.
Tous ces prétendus hommes politiques sont les pions, les cavaliers, les tours, ou les fous d'une partie d'échecs, qui se jouera tant qu'un hasard ne renversera pas le damier.
L'homme politique du journal demeure dans son sanctuaire, on ne le voit jamais dans les bureaux. Rédacteurs, propriétaires, gérants, tout le monde va chez lui. Les hommes politiques se voient à la Chambre. On sait de combien de mille abonnés chacun d'eux dispose : leur considération vient de là. Quelquefois l'homme politique descend dans le Premier-Paris, ou se manifeste par un Entrefilet. Le journal prie un confrère ou ministériel ou de sa couleur, de soulever alors le boisseau de l'anonyme qui peut dérober cette lumière à l'abonné.
On lit alors , dans une feuille :
L'article d'hier dans (tel journal) est évidemment dû à Nous y avons reconnu la pensée de... Aussi nous attachons-nous à ce que demande... Quel était le sens de cet article.... Où veut-on en venir?.... Monsieur un tel s'aviserait-il de croire qu'il est l'homme de la situation, etc.
Le journal reprend alors ces allégations, et tance son confrère en lui parlant des privilèges de la presse, et il le dément. Non, l'homme politique n'a pas écrit l'article ; mais le Ténor lâche ces assertions de manière à faire croire le contraire aux abonnés qui ont la finesse de deviner l'embarras où se trouve leur journal. Je trouve les inventions des Funambules, Cassandre et Debureau beaucoup plus drôles, et la place ne coûte que soixante-quinze centimes.
L'homme politique est le galérien du journal : il va voir une de ses fermes, il est toujours accueilli par la localité qui lui donne un
banquet où il fulmine un speech! (spitche) mot anglais qui va devenir français, car il signifie quelque chose qui n'est ni français ni anglais, qui se dit et ne se pense pas, qui n'est ni un discours, ni une conversation , ni une opinion , ni une allocution , une bêtise nécessaire, une phrase de musique constitutionnelle qui se chante sur toute espèce d'air, entre la poire et le fromage, en plein champ, chez un restaurateur, mais toujours au sein de ses concitoyens, n'y en eût-il que cinq, y compris l'homme politique. Si l'homme politique perd sa femme , le pays ne la pleure pas, mais il s'associe à la douleur du grand citoyen en en vantant le courage civil; s'il perd son fils, on fait l'éloge du père; s'il marie sa fille, on compte au père une dot de compliments ; si le pays est en deuil, l'homme politique s'avance un mouchoir à la main et fait une réclame pour sa couleur particulière à propos de la douleur générale; s'il voyage, les populations l'admirent sur son passage, même dans les villes où il passe de nuit; s'il paraît à l'étranger, il y produit une grande sensation qui fait honneur à la Prusse, à l'Italie, à l'Espagne, à la Russie, et qui prouve que ces pays goûtent les idées de l'homme politique et l'envient à la France. S'il voit le Rhin, c'est le Rhin qui le voit.
Et ces journaux-là se sont plaints que jadis on encensait les seigneurs dans les églises!...
Deuxième variété. L'attaché. Dans certains journaux à convictions (voyez plus bas) des gens désintéressés qui vivent, moralement parlant, par un système auquel ils ont voué leur vie, des gens à lunettes vertes, jaunes, bleues ou rouges, et qui meurent avec leurs besicles sur le nez, sont attachés au journal. On dit d'eux : il est attaché à tel journal. Ces gens n'y sont souvent rien, ils en sont quelquefois les conseils, ils en sont souvent l'homme d'action. Aussi, sonl-ils toujours connus par l'énergie de leurs principes. Dans les journaux de l'opposition ou radicaux, ils inventent des coups de Jarnac à porter au pouvoir, ils sont les chevilles ouvrières des coalitions, ils découvrent les actes arbitraires, ils se portent dans les déparlements aux élections menacées, ils troublent le sommeil des minis-
tres en les taquinant. On leur doit les questions palpitantes , et les actualités : la réforme électorale, le vote de la garde nationale, des pétitions à la Chambre, etc. Ces gens de cœur sont les tirailleurs, les chasseurs de Vincennesde la Presse; ils prennent des positions politiques dans leur parti, jusqu'à ce que, lassés de faire le pied de grue dans leurs positions, ils s'aperçoivent qu'ils sont les dupes d'une idée, des hommes ou des choses, et qu'il n'y a rien d'ingrat comme une idée, une chose et un parti ; car un parti, c'est une idée appuvée par
les choses. 11 y a parmi eux des entêtés qui passent pour des hommes d'an beau caractère, des hommes solides , des hommes s ur lesquels on peat compter. Quand, plus tard, on va chercher ces Attachés, on les trouve attachés à leur femme et à leurs enfants, jetés dans un commerce quelconque et tout-à-fait désabusés sur l'avenir du pays.
Le parti républicain surveille ses attachés, il les entretient dans leurs illusions. Un jour un républicain rencontre son ami sur le boulevart, un ami que son attachement aux doctrines populaires maintenait dans une maigreur d'étique : — Tu t'es vendu! lui dit-il en le regardant. — Moi! — Oui, je te trouve engraissé!
Troisième variété. L' Attaché-détaché. Cet autre attaché, pour employer une expression soldatesque, ne s'embête pas dans les feux de file : il file son nœud entre les journaux et les articles, il sert les ministres, il trahisonne et se croit fin; il se drape souvent de puritanisme, il a quelque talent, il est souvent dans l'Université ; il est à la fois rédacteur politique et rédacteur littéraire. Il rend des services à prix débattus, il dîne à toutes les tables, il se charge d'at-
taquer tel homme politique dans tel journal, d'y louer tel autre; de faire mal attaquer là, pour victorieusement répondre ailleurs. A ce métier, ces Attachés, qui vont et viennent dans les journaux comme des chiens qui cherchent leurs maîtres, deviennent professeurs d'une science fantastique, secrétaires particuliers de quelque cabinet, consuls-généraux, ils obtiennent des missions; enfin on les case, et quand ils ont une position, ils font place à d'autres, qui recommencent ce métier dans la Presse. Mais il faut avoir rendu d'innombrables services ou s'être fait étrangement redouter pour en arriver là. Ces maraudeurs de la Presse sont souvent abandonnés par ceux qu'ils ont servis; mais ils s'y sont toujours attendus! El voilà, disent-ils, comment on finit quand on a du cœur.
AXIOME
Le cœur est la fiche de consolation de l'homme impolilique.
Quatrième variété. Le Politique à brochures. Certains écrivains ne se manifestent que par des brochures, et chaque événement leur en inspire une, comme M. Jovial a fait une chanson làdessus. Les brochures ne se lisent plus, mais elles ont fait jadis des hommes politiques. M. Salvandy est le produit incestueux de plusieurs opinions contraires, manifestées par quelques brochures publiées sous la Restauration qui fut le beau temps de cette espèce de floraison politique, car alors les journaux ne pouvaient pas tout dire. MM. de Mosbourg, Aubernon, Bigot de Morogues et Montlosier ont pondu beaucoup de brochures, et tous quatre ont été promus à la Chambre des Pairs de Juillet 1830. Ordinairement le politique à brochure adopte une spécialité. Toutes les fois que sa spécialité reparaît sur l'eau, il y met le morceau de liège de sa brochure, il arrive à se faire prendre ainsi pour un homme spécial, il fait souvent lui-même l'article sur sa brochure dans les journaux et il conquiert une position, il est assez souvent riche. Le philantrope est essentiellement brochurier.
Un Maître-Jacques qui ne manque pas d'esprit, disait dernièrement : « Les brochures, c'est comme les sauterelles, elles jaillis- « sent par troupes et par saisons. »
11 considérait la brochure comme une éruption cutanée particulière