A. LE CRITIQUE DE LA VIEILLE ROCHE
Deux variétés : 1<> l'Universitaire, 2» le Mondain.
Ce critique s'en va, vous ne pouvez plus guère l'observer que dans le Journal des Savants , dans quelques articles très rares du Constitutionnel, cette arche de INoé des vieilleries, dans quelques recueils où son style décent, sa politesse fait l'effet de la danse de mademoiselle Noblet à côté des danseuses de la nouvelle école, les Elssler, les Carlotta Grisi, les Taglioni et autres qui passent comme des météores.
Ce critique croit devoir être aux idées, ce que le magistrat est aux espèces judiciaires, et il a raison le bonhomme. D'ailleurs, plein d'atticisme, il plaisante au lieu de blesser ; il n'entre jamais dans la personnalité, mais il tient à se montrer malin. L'Académie française est toute son ambition, il croit y avoir des droits en ayant consacré sa vie aux lettres. Après avoir occupé pendant vingt ans le siège du Ministère Public, il demande à faire partie de la magistrature assise. 11 est surtout honnête homme. 11 se croirait déshonoré s'il consentait à écrire un article pour, après avoir écrit un article contre. Quand, par considération pour le journal ou pour des amitiés puissantes, il faut parler d'un livre qu'il n'approuve pas, il fait un article sur, Voilà sa théorie. 11 ne sort pas de ces trois formes : Pour, contre, sur. Le Journal des Débats a eu, pendant trente ans environ, une nichée de bons vieux critiques, gens d'esprit, gens de talents, gens de cœur, profondément instruits, qui
mo\oorai>ime de la presse parisienne.
constituaient la haute école de la critique. Lè dernier de ces romains est mort. Le vieux Duvicquet a eu comme des éblouissements à l'aspect du jeune critique blond. Duvicquet peut passer pour le dernier, car MM. Feletz et Jay, devenus académiciens, n'ont plus guère écrit; M. Fiévée s'était depuis long-temps retiré de l'arène, et feu Becquet , appelé à leur succéder, n'a pas été fécond. Ce viveur a promptement abandonné le sentier des Dussault, des Hoffmann, des Colnet, des Bonald, des Tourreil, pour succéder à Duvicquet. Le critique de la vieille roche se produit sous deux formes : il est tmvversilaire ou mondain.
Première y wuété. L'universitaire. — Ce critique peu fécond prend un livre, il le lit, il l'étudié, il se rend compte de la pensée de l'auteur, il l'examine sous le triple rapport de l'idée, de l'exécution et du style. Au bout d'un mois, il se met à écrire ses trois articles, en analysant préalablement l'œuvre elle-même. 11 fait sa critique comme ttoulle faisait ses meubles. Après trois mois, quand le livre est a peu près oublié, le bon vieux critique apporte son lourd et consciencieux travail. Réfugié sur les hauteurs du quartier Latin dans
les profondeurs d'une bibliothèque, ce vieillard a tant vu de choses qu'il ne se soucie plus de regarder le temps présent. Il va vêtu de
noir, il est décoré de la Légion-d'Honneur , et joue aux dominos, ïl est sans ambition, il est pensionné, il a une gouvernante, il aime la jeunesse, i! prophétise les succès, et il se trompe toujours.
Deuxième variété. Le mondain. — Celui-là marche avec son siècle, tout en s'étonnant de l'allure des choses : vous le rencontrez à l'état passif d'un oiseau empaillé, se promenant sur les boulevarts, ne concevant plus rien au journalisme, à ses tartines pleines de fautes, à ses lapsus plumœ trop fréquents pour ne pas révéler une ignorance crasse, à ses manques de convenance. Ce savant de l'Empire avoue ingénument être à* an autre âge, il se balance agréablement dans ses succès oubliés, et sait toutes les anecdotes du temps de l'Empire. Ce brave homme, moitié Schlegel, moitié Fontanes, a dirigé des recueils périodiques, il a occupé des fonctions, car autrefois le gouvernement savait qu'on ne pouvait pas vivre de sa plume. Enfin, ce vieux critique a cet avantage sur le précédent, qu'il n'écrit plus ; il cache son dédain des œuvres contemporaines sous une exquise politesse, et sous des formules pleines de bonhomie : il s'accuse de peu d'intelligence, il est encore homme à femmes, il suit
les théâtres, il achète les plus belles dents et les plus beaux cheveux du monde. 11 est si vraiment affable et de si bonne com-
pagnie, qu'un bourgeois le prend pour un ancien préfet impérial. Il est trop bien vêtu, trop galant, il suit trop les théâtres, il liante trop les salons pour être caricature. 11 a de vieux amis et de vieilles amies. 11 représente admirablement ce qu'on nommait autrefois un littérateur !