ABEL MUTIN, DE NEUFCHATEL
Ce poète, dont les œuvres annoncent des tentatives d'art sévères en des cas limités, n'a pas encore donné son dernier mot. Ses publications, restreintes, d'ailleurs, et destinées à la Suisse, sa patrie, marquent un goût invincible pour la rêverie, et s'adressent à ceux qui, par une conformité douloureuse d'existences, s'intéressent aux peines de cœur harmonieusement déplorées. Sa poésie est un inconcevable chaos, où de fraîches réminiscences nous égarent en des sentiers épineux, où de monstrueuses imaginations nous ramènent aux espaces infertiles. On y aperçoit des sables mouvants d'où sortent des osiers. Ces pages nous offrent de grandes pensées avortées, de sages prévoyances suivies d'actions folles. L'auteur doit vivre d'effets de lumière, au soir, sur les nuages groupés au couchant, et de mille aspects d'un vert feuillage clair-semé dans un horizon bleu.
C'est un de ces hommes qui ne trouvent rien de puéril à prendre dans la rue du côté du soleil, à s'arrêter quatre heures sur le pont du Nant (le mot du pays), à courir voir passer une chaise de poste; il se glorifie d'avoir un cœur de poète, de s'associer aux êtres élus qui s'égarent en des landes lumineuses. Vraisemblablement, il ne voulut d'abord que se dire à lui-même ses souffrances, et il se surprit murmurant des plaintes cadencées qui ressemblaient à des vers. Une mélancolie bleuâtre transpire dans ses confidences, montées parfois à un lyrisme prématuré. Chez lui, l'inexpérience est pleine de grâce ; et, quand l'amertume le plonge en des railleries saisissantes, il lui arrive quelquefois de s'écrier avec lord Ormond du Cromwell de Victor Hugo :
Et combien semblent purs qui ne furent qu'heureux!
Par ses goûts, ses études et ses plaisirs, Abel Mutin appartient à cette jeune et chaste école de poésie murmurante et domestique, passionnée pour l'intime, pour le pittoresque et l'imagé, qu'André Chénier légua du pied de l'échafaud au xixe siècle, et dont Lamartine, Alfred de Vigny, Victor Hugo, Emile Deschamps et quelques autres après eux, ont décoré le glorieux héritage. Quoiqu'il ne se soit essayé qu'en des peintures d'analyse, en des intérieurs de petite dimension, Abel Mutin a le droit d'être compté à la suite. Il est sévère dans la forme, religieux dans sa facture ; il refrappe les mots surannés ou de basse bourgeoisie exclus, on ne sait pourquoi, du langage poétique. Il recule devant la tranchante célérité du langage et taille sa pensée dans un vaste et flottant exemplaire d'où sortent mille circonstances sous-entendues. Ce sont des franchises réservées aux vrais poètes qui lâchent toujours la science pour la forme, tout en réservant le nécessaire. Que les adversaires ne s'y trompent pas : parce qu'on donne certains conseils de style, et qu'on révèle certains secrets nouveaux de forme, on ne prétend pas contester la prééminence des sentiments et des conceptions. Les successeurs d'André Chénier sont poètes avant tout; ils ont retrempé le vers flasque du xviii«' siècle en assouplissant l'alexandrin un peu raide et symétrique du xvn«.
moisockanui; dk la presse parisienne. 181
L'instrument à la l'ois puissant et souple d'Abel Mutin est d'un disciple vagabond, mais fidèle. Ces mots d'école et de disciple simplilient le langage et n'impliquent aucune imitation servile, ils expriment une communauté de vues sur l'Art. Ce disciple, pour être Suisse, n'en pousse pas moins des vers pleins et immenses, drus et spacieux , tout d'une venue et tout d'un bloc, jetés d'un seul et large coup de pinceau, soufflés d'une seule et longue haleine, comme celui-ci :
Le coup n'est pas très fort, non, il n'est pas sans doute Large comme un portail d'église, ni profond Comme un puits; c'est égal, la boite est bien à fond.
D'une traduction déjà célèbre de Shakspcare. De tels vers, quoiqu'ils tiennent de bien près au talent individuel de l'artiste, se rattachent à la manière et à la facture de l'École.
Le jour se lèvera pour ces poésies naïves, agrestes, d'une simplicité irréfléchie, pleines de noblesse dans leur abandon, et au milieu desquelles se dresse parfois Yécorché dans la manière de Géricault. Abel aussi aura eu part à la grande œuvre ; il aura, lui aussi, apporté sa pierre taillée pour le temple; car Abel Mutin possède les éléments intégrants de la forme, lesquels, pour être mobiles et fluides, n'en sont pas moins fixes et réels. L'insouciance et la profusion donnent une allure si coulante aux périodes de ce poète, cette foule de participes présents, tour à ^our pris et quittés; ces phrases incidentes jetées adverbialement; ces si, ces quand, ces mais, ces aussi, qui passent flot à flot, qui r'ouvrent coup sur coup des sources imprévues et nourrissantes; ces énumérations qui jaillissent, comme un rayon, de la cime aux profondeurs ; tout cela rappelle le roi des fleuves, qui passe, sous les grands horizons de la Lombardie, à nappes épanchées, recevant les ondées du ciel et les coups d'un soleil avide; irrésistible à son milieu, incertain des courants; prenant des roseaux caressants, jonchant de mille gerbes de feu ses crêtes écumantes : allez lui dire qu'il a tort?...
Laissons ce puéril critique sur le Pô.
Cette prose ne fait-elle pas aimer celle de l'exécuteur des liantes
œuvres? On aime mieux recevoir un coup de cimeterre , que de périr entre deux matelas de ouate.