D. LE FEUILLETONISTE
Voici de tous ces gâte-papier, le sous-genre le plus heureux, il vit. sur les feuilles comme un ver à soie, tout en s'inquiétant , comme cet insecte, de tout ce qui file. Les feuilletonistes, quoi qu'ils disent, mènent une vie joyeuse, ils régnent sur les théâtres ; ils sont choyés, caressés! mais ils se plaignent du nombre croissant des premières représentations auxquelles ils assistent en de bonnes loges, avec leurs maîtresses. Chose étrange ! Les livres les plus sérieux, les œuvres d'art, ciselées avec patience et qui ont coûté des nuits, des mois entiers, n'obtiennent pas dans les journaux la moindre attention et y trouvent un silence complet; tandis que le dernier vaudeville du dernier théâtre, les fïons-flons des Variétés, nés de quelques déjeuners, enfin les pièces manufacturées aujourd'hui comme des bas ou du calicot, jouissent d'une analyse complète et périodique. Ce travail exige dans tous les journaux un rédacteur spécial, annaliste des gravelures de la Déjazet, historien des répétitions kaléidoscopiques de sept situations incessamment remuées dans une lorgnette. Ce rédacteur, le Panurge du journal, se plaint, comme les sultans, d'avoir trop de plaisir; il a le palais saturé d'ambroisie; il plie sous le faix de quinze cents actes par an, sur lesquels se promène son scalpel et que goûte sa plume. Comme un cuisinier qui appelle parfois l'eau de Sedlitz pour se ranimer le goût, il va voir les Funambules. Pourquoi ce privilège accordé à cette mousse de vin de Champagne, sur l'art littéraire? Ceci tient à une question mercantile horrible, qui dévoile l'immoralité des conceptions législatives, sous le poids desquelles se trouvent tous les journaux.
Le Théâtre paie le Journal en plaisir, il bourre les rédacteurs de toute espèce, les gérants, les Maîtres-Jacques, un chacun, de billets, de loges et de subventions ; tandis que la libraire dont les produits ne peuvent s'enlever que par la plus grande publicité, paie le journal en écus.Sile journal analysait les livres, comme il analyse les pièces de théâtres, les annonces de la librairie seraient inutiles. Or, depuis le jour où la quatrième page des journaux est devenue le champ
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fertile où fleurissent les annonces, la critique des livres a cessé. Ceci est une des causes de la diminution progressive de la vente des ouvrages littéraires, à quelque catégorie qu'ils appartiennent. La littérature et l'industrie ont payé le timbre et la poste des journaux, du jour où les annonces ont valu deux cent mille francs par an. D'abord, le Théâtre peut se passer d'annonces, en jaunissant tous les coins de rues de ses affiches quotidiennes; puis il n'a pas l'insensibilité du livre. Avec ses actrices, ses danseuses, ses cantatrices, il s'adresse aux sens et à l'amour-propre; il envoie des loges, il reçoit tous les soirs la légion de la Presse, car la Presse compte plus de cinq cents entrées gratuites aux théâtres de Paris, parmi lesquelles il s'en présente tout au plus dix par soirée. Entre l'argent à empocher et le gouvernement de la plus belle partie de l'intelligence, la Presse n'a pas hésité : elle a pris l'argent et a résigné le sceptre de l'article de fond. Le jour où les droits de poste et de timbre ne coûteront ensemble qu'un centime, la critique littéraire et scientifique sera tout aussi nécessaire dans un Journal que le roman publié maintenant par feuilleton.
Geoffroy fut le père du feuilleton. Le feuilleton est une création qui n'appartient qu'à Paris, et qui ne peut exister que là. Dans aucun pays, on ne pourrait trouver cette exubérance d'esprit , cette moquerie sur tous les tons, ces trésors de raison dépensés follement , ces existences qui se vouent à l'état de fusée, à une parade hebdomadaire incessamment oubliée, et qui doit avoir l'infaillibilité de l'almanach , la légèreté de la dentelle et parer d'un falbalas la robe du journal tous les lundis. Maintenant tout en France a son feuilleton. La Science et la Mode, le puits artésien et la guipure ont leur tribune dans les journaux. Baudran et Arago, Biot et Nattier se coudoyent dans les comptes-rendus. Cette vivacité de production spirituelle fait de Paris aujourd'hui la capitale la plus amuseuse, la plus brillante, la plus curieuse qui fut jamais. C'est un rêve perpétuel. On y consomme les hommes , les idées , les systèmes , les plaisanteries , les belles œuvres et les gouvernements , à faire envie au tonneau des Danaïdes.
Le métier de feuilletoniste est si difficile, qu'il n'en est que deux sur vingt qui se fassent lire avec plaisir, et dont la verve soit attendue le lundi. L'un des deux est un de nos poètes les plus distingués.