‹ La grande ville (volume 2)Chapitre 114 sur 135 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Tel est le dénombrement des forces de la Presse, le mot adopté pour exprimer tout ce qui se publie périodiquement en politique et en littérature, et où l'on juge les œuvres de ceux qui gouvernent, et de ceux qui écrivent, deux manières de mener les hommes. Vous

avez vu les rouages de la machine ; quant à la voir fonctionnant, ce spectacle est un de ceux qui n'appartiennent qu'à Londres et à Paris : en dehors de Paris, on en sent les effets ; mais on n'en comprend plus les moyens. Paris est comme le soleil, il éclaire, il échauffe, mais à distance. A trente-deux kilomètres, le diplomate le plus habile en est réduit à des conjectures sur l'essence de cette lumière. Le soleil est peut-être aussi, comme la Presse, une grande écumoire?

La Presse de Londres n'a pas sur le monde la même action que celle de Paris : elle est en quelque sorte spéciale à l'Angleterre qui' porte son égoïsme en toute chose. Cet égoïsme doit s'appeler patriotisme, car le patriotisme n'est pas autre chose que l'égoïsme du pays. Aussi doit-on faire observer l'immense différence qui existe entre les journalistes anglais et les journalistes français. Un Anglais est Anglais d'abord, il est journaliste après. Le Français est avant tout journaliste, il n'est Français qu'après. Ainsi, jamais les journaux anglais ne -commettront la faute de donner les secrets de leur cabinet quand il s'agit de recueillir un avantage quelconque au dehors ; tandis que pour avoir des abonnés, le journal français bavardera sur les arcanes politiques, il a pour base cet axiome.

AXIOME

Pour le journaliste, tout ce qui est probable est vrai.

Et c'est à qui dévoilera les plans du cabinet. Abd-el-Kader a dit naïvement : Je n'ai pas de meilleurs espions que les journaux français.

Hier, un journal prétendait que l'Angleterre et les Etats-Unis, ont des droits de propriété sur les lies Marquises antérieurs à la prise de possession par la France, et il s'intitule le National.

Entre les chances d'une chute et la liberté de la presse, Napoléon n'a pas hésité.

Certes, il eût été facile de vous peindre les hommes de la Presse et leurs mœurs, de vous les montrer dans l'exercice de leur prétendu sacerdoce ; mais les choses ont paru plus curieuses que les hommes. Aujourd'hui cette maladie chronique de la France s'est étendue à tout. Elle a soumis à ses lois la justice, elle a frappé de terreur

le législateur qui peut-être eût regardé la publicité comme un supplice plus cruel que toutes ses inventions pénales. Elle a soumis la royauté, l'industrie privée, la famille, les intérêts ; enfin , elle a fait de la France entière une petite ville où l'on s'inquiète plus du f/ucn dira-t-on que des intérêts du pays.

Le nombre des lévites de cette divinité moderne n'excède pas un millier. Le moindre d'entre eux est encore un bomme d'esprit, malgré sa médiocrité qui n'est jamais que relative. Pour que rien ne manque aux singularités de la Presse, il s'y trouvait deux femmes et deux prêtres; aujourd'bui, il n'y a plus qu'une femme et un prêtre : deux robes!

Peut-être les abonnés sont-ils plus inexplicables que les journaux et que les journalistes. Les abonnés voient leurs journaux changeant de haines, pleins de bienveillance pour tels hommes politiques contre lesquels ils faisaient feu tous les jours, vantant aujourd'hui ce qu'ils dépréciaient hier, s'alliant avec ceux de leurs confrères qu'ils boxaient la veille ou l'an dernier, plaidant des thèses absurdes, ils continuent k les lire, à s'y abonner avec une intrépidité d'abnégation qui ne se comprendrait pas d'homme à homme.

La Presse, comme la femme, est admirable et sublime quand elle avance un mensonge, elle ne vous lâche pas qu'elle ne vous ait forcé

d'y croire, et elle déploie les plus grandes qualités dans cette lutte où le public, aussi bête qu'un mari, succombe toujours.

Si la Presse n'existait pas, il faudrait ne pas l'inventer-

En effet, il y a, dans les événements humains, une force supérieure que la discussion, que le bavardage de l'homme — imprimés ou non — ne peut pas enrayer.

Pour subsister, le gouvernement actuel devra se sauver par deux lois, là où Charles X a péri par deux ordonnances. Et ces deux lois seront probablement votées à de grandes majorités dans les deux Chambres.

AXIOME

H. De Balzac

fi

Jpur iFre'freric Soulie.

La Chambre consiclorée commtî bâtisse peu monumentale. — L'extérieur, l'intérieur. — Coup d'oeil de l'hémicicle. — Mauvaise disposition du banc des ministres. — De l'absence de tout costume officiel. — Une billevesée de l'opposition. — Les couloirs, les corridors, la salle des Pas-Perdus, la buvette. — Du député considéré comme créature multiple — De l'aristocratie du scrutin — Croquis. — Le député de l'opposition. — Le radical. — Le mécontent consciencieux. — Le député anti-Algérien. — l'apillons noirs, cauchemars et rêveries de l'anti- Algérien. — L'ennemi des gens de lettres. — Le pourfendeur des fonctionnaires publics — Le député ministériel. — Le ministériel honteux. — Les rats du ministère. — Le haut ministériel. — Le ministériel féroce. — Le ministériel menaçant — Voix dévouées jusqu'à l'enrouement. — Le ministériel administratif. — Lk député indépendant. — Trois interpellations de l'auteur. — Où est le député indépendant? — L'auteur découvre le député indépendant.— Axiome final à l'usage des électeurs

Est-ce le monument que vous voulez connaître? Non, assurément : et d'ailleurs ce serait une assez sotte connaissance à faire. Comme monument d'art, la Chambre des députés est déplorable. Tne façade de temple grec collée sur un hôtel du xvne siècle, si tant il est que les temples grecs eussent une façade comme celle-là. Bans ces deux morceaux de maçonnerie on a pratiqué la salle des séances, énorme hémicicle, dont le diamètre est occupé par le fauteuil du président; à droite et à gauche de ce fauteuil, les pupitres des secrétaires de la Chambre, et des secrétaires -rédacteurs. Au dessus du fauteuil et des pupitres, la tribune où Ton monte par deux escaliers latéraux, et qui est en saillie sur ce vaste mur mal orné à droite et à gauche de tableaux qui sont sans effet.

A dix pas de la tribune, commence une suite de demi-cercles de pupitres, de bancs et de couloirs ainsi disposés : 1" pupitre ; 2° banc ; 3° couloir, ainsi jusqu'au tiers à peu près de l'élévation de la salle, et atteignent le mur semi-circulaire. Là, s'élève une colonnade où se trouvent les tribunes de la diplomatie, des pairs, du conseil d'État, des journalistes, de la garde nationale, et plus haut celle du public.

Tout cela est garni de tapis qui, s'ils ont l'inconvénient d'assoura. 27

dir la voix de l'orateur, ont l'avantage d'éteindre un peu le bruit des conversations particulières, et des allées et venues perpétuelles de messieurs les députés.

Le banc des ministres est le premier, à partir du pied de la tribune et en face d'elle. Cette disposition les sert, en ce qu'ils sont plus à portée d'entendre quand ils écoutent, et de monter à l'assaut de la discussion quand il en est besoin; mais, comme toutes choses de ce monde, elle a son côté défavorable. Les jours de vote, les grands jours où les majorités chancelantes font trembler les ministres sur leurs bancs, ils ne peuvent surveiller cette armée qui les suit, et dont les premiers rangs leur voilent les rangs éloignés. Tandis que si le ministère était aux bancs supérieurs, il aurait tout son monde sous son regard, sous sa main, sous sa férule; il jugerait de l'accord de ces terribles assis et levés qui, bien exécutés, saisissent le bureau par leur vive spontanéité, ou le laissent indécis par l'indolence des votants.

Quant à l'aspect général de la Chambre dans ses plus belles réunions il est triste, sec* râpé. L'absence du costume en est la pre-

mière cause. Il est entré dans l'esprit de quelques députés de l'opposition qu'un costume pour le député, comme il y en a un pour le juge, pour- le général, pour l'avocat, pour le préfet, etc., serait un attentat à la liberté : et l'on considérerait aujourd'hui la proposition d'un costume pour un membre de la Chambre comme une plate courti'sanerie , et la proposition faite par le gouvernement comme une violation de la Charte.

Cette billevesée a pris la consistance d'un principe dans l'opposition. Peut-être est-ce parce que le principe de l'opposition a la consistance d'une billevesée.

Toujours est-il qu'il résulte de ce sans façon imité de l'Angleterre, quelque chose de pauvre, de laid, de mesquin, fort peu en harmonie avec les instincts d'un peuple pour qui l'éclat, le grandiose, la pompe, ont un attrait irrésistible.

Serait-ce que nos députés ont la prétention de refaire les instincts naturels du peuple français; alors il faut qu'ils changent son sang, son ciel, son climat. On ne refait pas le caractère d'un peuple, on l'exagère dans ce qu'il a de mauvais, on l'amoindrit dans ce qu'il a de bon, mais on ne lui fait pas prendre les goûts et les passions d'un autre peuple.

Mais nous ne sommes encore qu'à ce qu'on appelle en français législatif : Palais de la Chambre des députés. Et bien, pour arriver a,ux tribunes de cette salle (à ce qui appartient au public des séances) il faat passer par des escaliers en bois et des corridors blanchis à la chaux qui feraient honte aux plus misérables théâtres de la banlieue.

Le reste, ce qui est les coulisses de la Chambre, est mieux entendu, car c'est le public qui paie et les députés qui usent. La salle des Pas-Perdus est belle, celle des conférences de même; les bureaux sont largement chauffés et tapissés, et la buvette a des agréments que ne présentent point les soirées officielles des ministres, où il n'y a jamais rien à boire ni à manger.

Mais en vérité, et je crois ne pas me tromper sur ce que désire le public dans un livre pareil à celui-ci, il ne s'agit pas le moins du monde de lui raconter le nombre de pièces de ce palais interminable, logé dans un vieil hôtel, dans -ses communs, dans ses écuries, partout. 11 désire surtout connaître la Chambre même, c'est-à-dire le député.

Or, le député est un être multiple, divers, difficile à saisir et à faire poser, et quoiqu'il ne fasse pas autre chose six mois de l'année sur la table de marbre où il concourt de tous ses poumons à quelque chose qui s'appelle le gouvernement représentatif, la France n'en a pas une idée certaine, intime, véridique.

Assurément, nous n'avons aucune prétention à saisir dans toutes ses variétés la race des députés, mais nous essaierons d'en esquisser quelques espèces.

Sans doute, il faut être bien hardi pour porter le crayon sur ces Pères de l'État, et les rabaisser au niveau d'un drame et d'un roman en les soumettant à la critique du feuilleton, car ceci ressemble beaucoup à un feuilleton. Leur superbe s'en révoltera, car vous ne pouvez vous imaginer quelle fierté aristocratique s'empare d'un individu, s'appelât-il Jacques, Thomas, ou tout autre chose, le jour où deux cents, cent, ou quatre-vingts électeurs lui ont dit : — Tu es député.

La grande aristocratie de l'ancienne monarchie ne se carrait pas avec plus de solennité sur ses antiques souvenirs, que cette olygarchie de deux jours sur son scrutin.

Ce caractère général d'importance se manifeste cependant d'une s façon si diverse, que nous en donnerions une fausse idée à nos lecteurs, si nous voulions le généraliser. On le retrouve partout ; mais sous des couleurs si nuancées , qu'il nous semble nécessaire de peindre d'abord les variétés du genre, en nous réservant de généraliser ensuite.

Nous commencerons cette importante nomenclature par ce qu'on est convenu d'appeler le député de l'opposition. Nous passerons ensuite au député ministériel, et enfin au député indépendant, chose fort rare et si exceptionnelle , que c'est par respect pour la France que nous en parlerons.

Ce n'est pas tout que d'être député, encore faut-il avoir une opinion.

La plus facile à se donner, c'est de ne pas penser comme le gouvernement, quoi qu'il fasse ou quoi qu'il dise.

Cela bien résolu et hardiment exécuté, on est député de l'opposition, et l'on a une des existences les plus considérables et les plus considérées de la société française.

D'abord , le métier est des plus aisés, car il n'est pas besoin de

beaucoup d'esprit pour y réussir; blâmer tout, nier tout, insulter à tout : en politique comme en littérature c'est le but des impuissants; mais ce n'est pas ainsi que le considère le public: il donne volontiers au député de l'opposition toutes les vertus que celui-ci dénie à ses adversaires, et lui croit toute la capacité qu'il refuse aux hommes du pouvoir.

D'une autre part, il y a un bruit fort accrédité parmi les électeurs, c'est qu'un député de l'opposition ne sollicite ni pour lui ni pour personne de sa famille ; que l'idée de passer devant la cuisine d'un ministre Lui donne une indigestion, et que la seule proposition d'une place appointée le porterait aux dernières extrémités. ïl en résulte que la grande nation se croit obligée de dédommager le député de l'opposition du crédit et de l'argent qu'il méprise ; mais encore elle le récompense en popularité, en concerts, en dîners d'ovation, où l'honorable porte un toast motivé, après quoi l'Europe applaudit.

Il ne faut donc pas s'étonner si le métier est si couru ; il l'est tellement, qu'il y a embarras, encombrement, et que le jour où

l'opposition cueillera ces raisins du pouvoir, aujourd'hui trop verts et bons pour des goujats, il y en aura à peine un grain pour chacun de ces appétits aiguisés par une longue privation.

Mais en attendant cette grande transformation, nous devons les saisir au passage, bien assurés, toutefois, que nos portraits ne manqueront jamais d'originaux, car le jour où le député de l'opposition deviendra député ministériel, le député ministériel deviendra député de l'opposition, et ceux-ci seront comme ont été ceux-là, et ceux-là seront comme ont été ceux-ci ; — vous pouvez en être sûr.

Commençons donc, et plaçons en première ligne le député de l'opposition radicale. '

Avant d'aller plus loin, permettez-nous de vous faire remarquer que le mot radical ne signifie pas roi, comme dans le baragouin politique, un homme qui a des opinions démocratiques très avancées. Député de l'opposition radicale veut dire celui qui trouve tout absolument mauvais, funeste, intempestif et antinational. Ce député est toujours, toujours, vous entendez bien, un avocat, ce qui constitue un être doué du don pernicieux de parler sans cesse à tort et à travers de tout, sur tout, pour et contre tout.

Cet avocat est un homme de quarante à cinquante ans, proprement

habillé, légèrement ventru, presque distingué quand il ne parle pas, ' pétulant dans les salons où il passe pour homme d'esprit, galant, quêtant du tabac dans la tabatière de tous ses voisins, et doué de cette physionomie indéfinissable qui tient du renard et du mouton, qui a quelque chose d'ouvert et d'astucieux, d'important et d'humble, et qui ne va qu'à l'homme qui a juré de défendre généreusement la veuve et l'orphelin, et qui tire au dernier écu du client.

Fatigué de plaider d'assez piètres affaires au barreau, il s'est résolu à se faire homme politique, et comme au parlement le parlage est la plus éminente des qualités, le parleur a été élu, ni plus ni moins que si c'était un homme d'état ou un orateur.

Du reste, à l'exception des affaires du pays, on ne remplit pas mieux son mandat que ne le fait le nouveau député : il parle sur les finances, sur la marine, sur la guerre, sur les travaux publics, sur le commerce, sur les beaux-arts... Mais l'endroit où il triomphe, ce sont les affaires extérieures. Il assigne à court délai le ministère de lui donner des explications ; et le jour venu, le voilà qui s'établit à la tribune remuant au gré de sa parole spirituelle et profonde, comme dit son journal, les quatre ou cinq parties du monde. 11 pousse l'Occident sur l'Orient, le Nord sur le Midi, traite du colosse du Nord/ de l'innocente Isabelle, de l'alliance anglaise, foudroie Nicolas, pince don Carlos, sermone M. de Metternich, écorche la Prusse, admoneste le pape, montre que la France est descendue au dernier degré des nations, et.conelut que le ministère est stupide et antinational, — ce qu'il eût pu dire tout de suite comme Caton criant à tout propos : Delanda est Carthago, car c'est le fond de tous ses discours, comme goddem est, le fond de la langue anglaise, selon Figaro.

Prenez-bien garde à ce gaillard , hommes de tous les partis , préparez-vous à le combattre à quelque époque que vous arriviez au pouvoir, car vous serez alors pour lui ce que vos devanciers auront été.

Mettez le côté gauche au ministère, mettez-y les carlistes, le tiers parti ou les doctrinaires, mettez-y la république, il est contre tout cela, car il n'est que pour lui; et comme personne n'en veut, il est tout simple qu'il soit contre tout le monde.

Il est à lui tout seul, le patriotisme, la capacité, la sagesse, la

2i(i LA CÏ1AMBKE DES DÉMÎTES.

grandeur, la prudence et l'audace réunis; et si ce n'est qu'il est le délégué appointé de quelque chose, ce serait un vrai Cincinnatus ou un Aristide ; mais comme il faut que tout le monde vive, il se race-roche à quelque vieil abus; dont il mange et s'engraisse en se disant : J'ai parlé pour l'abolition du monopole du tabac, et je n'ai point d'emploi du gouvernement dont je suis le plus noble défenseur de l'humanité, et le modèle du plus pur désintéressement.

Du reste, il y a peu de députés de cette force dans, l'opposition, comme il n'y a qu'un Dieu au ciel ou un diable en enfer.

Car il faut bien distinguer. Dans cette opposition, nous connaissons beaucoup de députés qui blâment le blanc, parce qu'ils croient au noir; ceux-là ont des convictions sincères basées sur des principes positifs, ils pensent qu'en faisant autre chose que ce qu'on fait on arriverait au bien ; mais ce quelque chose ils en ont une idée, ils le savent, ils l'ont étudié, ils sont prêts à le mettre en œuvre s'ils arrivent; bonne ou mauvaise, ils ont une politique.

Mais celui dont je vous parle n'a pas d'autre système que le blâme régulier et aveugle de ce qui se fait; c'est le principe négatif incarné, c'est le critique impuissant à produire qui dénigre tout ce qui produit.

Une seule chose trouble la sérénité de sa supériorité, c'est d'être quelquefois de l'opinion de quelqu'un. Comme dans son rôle d'opposition radicale, il se trouve avoir attaqué ce que d'autres attaquent à leur tour, il en éprouve un dépit secret, aussi se retire-t-il dans sa tente au moment des luttes sérieuses : car, s'il se joignait à l'un des partis politiques qui visent au pouvoir, il aurait compromis son opposition future, si par hasard ce parti venait à triompher; et il est l'ennemi né de celui-là commê de tous les autres.

A côté de ce colosse de l'opposition, il y a une foule d'autres mandataires des électeurs à qui l'on donne aussi le titre de députés de l'opposition , quoiqu'ils n'exercent qu'une partie de la profession.

En les plaçant à une grande distance de ce terrible Titan, nous n'entendons pas dire que leur opposition soit moins vive, moins acérée, seulement elle choisit ses sujets ; au lieu de les embrasser tous, elle s'applique à une spécialité de dédification.

Surtout autre chapitre il est assez raisonnable, il ne dépasse; pas les bornes d'une honnête contradiction; mais au mot Alger il s'anime, s'emporte, devient furieux, c'est un taon qui le pique et Te met hors de lui.

Alger est pour ce député un monstre,' un gouffre, une iniquité.

A son compte, tout employé du gouvernement qui est à Alger s'y gorge de paresse et d'or, en même temps que tout y meurt de misère et de fièvre putride.

Selon lui, quand on dit qu'il y a des oranges à Alger, on ment : Quand on dit que l'armée y a accompli de beaux faits d'armes, on ment :

A Alger, voyez-vous, il n'y a, que de l'eau croupie qui donne la colique, et tue en trente-six minutes tout individu qui la boit:

A Alger, dès qu'un soldat met la tête à la fenêtre de sa caserne, il a immédiatement la tête coupée par un kabyle qui passe, la plante sur un piquet dans le salon du gouverneur, tandis que les chacals viennent manger effrontément le reste.

En même temps, voyez-vous, le soldat français, devenu une bête

féroce, massacre les indigènes entre les heures de ses repas, el lous

les officiers remplissent leurs poches de plusieurs millions de boudjoux, quoique le pays soit si pauvre, d'un autre côté, qu'il ne puisse en rien servir à notre commerce et nous acheter une aune de calicot.

Veuillez remarquer le député anti-algérien : il est curieux. C'est une haine si profonde, si folle, si inouïe, que, selon l'occasion, il vous prouvera qu'Alger est trop près et trop loin, qu'il y fait trop chaud et trop froid, trop sec et trop humide.

S'il passe par l'idée d'un ministre de faire sur cette terre maudite une maison de correction pour les assassins, Alger devient un lieu de délices où le -crime se couchera sur des divans de plume à l'ombre des orangers; si le même ministre veut alors envoyer quelques colons dans cet Eldorado, c'est immédiatement un enfer stérile à qui l'on sacrifie à plaisir des victimes humaines.

11 y a véritablement dans cet Alger quelque chose d'incompréhensible qui frappe ces braves députés au cerveau et les rend maniaques, livrer Alger, quitter Alger, ou la mort, voilà leur vœu et leur cri de tous les jours. D'où diable leur peut venir une telle maladie? qui peut le savoir? Ces choses-là se constatent et ne s'expliquent pas.

Près de ce député affecté de cette fâcheuse disposition, il y en a quelques uns qui ont .des manies plus gaies.

Il y a par exemple celui qui a entrepris de flageller lous les ans la corruption des gens de lettres. Celui-là tonne périodiquement contre les subventions théâtrales et les encouragements à la littérature , et fait de la morale et du bon goût contre le drame et le roman modernes à propos de Molière et de M. de Voltaire. Il s'extasie sur la retenue pudique de Georges Dandin et recommande à sa fille la lecture de Candide. D'ordinaire ce député a fait une mauvaise tragédie, et fait maintenant de la mauvaise; opposition.

C'est étonnant comme le mauvais est tenace, c'est un mal dont on ne peut se défaire.

Parmi les députés de l'opposition, il faut distingue*1 encore celui (pu s'est voué à la destruction du fonctionnaire public; la présence

du fonctionnaire public lui agace les nerfs, et il tuera le fonctionnaire public ou bien il en mourra.

Le fonctionnaire public, c'est sa proie, son bien, son lot; il en fait la base de sa fortune et de sa renommée politique ; l'abus du fonctionnaire public lui appartient, comme autrefois la révolution française appartenait à MM. ïhiers et Mignet. Tout homme qui écrivait, quatre lignes sur cette illustre époque les volait, et il leur a fallu toute leur longanimité et toute leur foi dans leur supériorité pour ne pas attaquer les contrefacteurs en police correctionnelle.

De même nous sommes assurés que tels de ces illustres honorables- se croient tellement les missionnaires inféodés de cette grande réforme que tout autre, qui s'en emparerait, leur semblerait un malhonnête homme. IN'est-ce pas leur bien, n'est-ce pas de cela qu'ils vivent, qu'ils nourrissent leur gloire, leur popularité, leur opposition ; si bien que s'ils arrivaient à réussir, le lendemain ils ne seraient plus bons à rien et périraient politiquement parlant comme le ver quand il a fait tomber la branche qu'il ronge.

En face ou à côté de cette collection d'opposants qui vivent de théories plus ou moins impossibles, il y a une autre collection non moins curieuse qui vit de réalités excessivement positives.

Cette collection est celle des députés ministériels.

Ceux-ci se divisent en deux grandes espèces, les honteux et les féroces. Les honteux sont ceux en qui a survécu le singulier préjugé qu'on ne peut pas être de l'opinion du pouvoir sans être un misérable vendu et corrompu jusqu'à la moelle. Peut-être est-ce chez eux une conscience plutôt qu'un préjugé, mais enfin peut-être ceuxlà ne rougissent-ils si profondément d'être les suivants d'un système qui ne leur a donné que de mesquines récompenses , que parce qu'ils se sentent tout prêts à servir un drapeau contraire, pour peu qu'il montrât un peu plus de générosité.

C'est à vrai dire l'espèce la plus malencontreuse de la chambre; solliciteurs de bas emplois, encombrant l'administration de demandes pour les postes les plus infimes, une des plus odieuses lèpres du gouvernement représentatif, rongeant le gouvernement dans le menu de son organisation , comme une cuisinière vole ses maîtres sur le pain, la viande et le lait. On leur abandonne par ertlîui tout ce qu'ils demandent, c'est si peu de chose à la

fois; mais c'est tous les jours et sans cesse f et il arrive qu'à la fin t ces rats politiques ont mangé plus de fromage budgeteur que ceux qui procèdent par très gros, morceaux.

Ceux-là sont ce qu'on peut appeler les gardes ordinaires d'un ministre. En effet, il y en a toujours dans les antichambres un escadron» qui défend les abords du salon d'audience contre tout autre solliciteur. L'huissier les connaît et ne les protège pas; l'huissier du ministre a plus de tact que cela : il n'a de haute déférence que pour le haut ministériel.

Celui-ci est à son confrère, comme le noble coursier d'Arabie à l'âne patient : il a l'encolure fière, il est belliqueux, toujours prêt à charger son ennemi ; mais aussi fort capable de désarçonner son cavalier, si celui-ci pousse trop l'éperon dans ces flancs. ftè haut ministériel protège et ne demande pas, et quand il veut obtenir,

il arrange une^mutation et ne sollicite pas un emploi. 11 a le plus profond dédain des places de percepteur, de bureau de timbre, de contrôleur des douanes qu'il laisse à ses ^petits collègues, il vise pour lui et beaucoup plus souvent pour les siens à la Cour des comptes,

à la Cour royale, au Conseil d'Etat, au parquet et aux fonctions financières; mais à vrai dire il aime assez les protégés qui ont quelque valeur personnelle, il ne place pas, il rallie, il a la prétention de rendre service au pouvoir autant qu'à ses amis en leur procurai] I des fonctions que leur donnent une haute influence politique.

Que ces messieurs se trompent souvent grossièrement, ce n'esl pas douteux, et les preuves en sont devant les yeux de tout le monde; mais enfin ces gens-là ont une idée, un but, une opinion, et ils ont le courage de tout cela. Ils sont ministériels en vertu d'un principe d'une élasticité immense et pour lequel on a inventé l'épithète de conservateur.

Vai conséquence, tout ce qui est, étant bon à conserver, à la moindre tentative qui consisterait à faire autre chose, ils croient a la révolution, à l'anarchie, comme leurs antagonistes croient à 1 arbitraire dès que le pouvoir demande la plus petite garantie.

C'est une chose merveilleuse en France que la façon dont se traitent les partis; il n'est pas de vice, de lâcheté, de perfidie, de bassesse; il n'est pas de 'cruautés, de rixes sanglantes, de folies barbares, dont les uns n'accusent les autres.

Cependant ce sont des deux parts gens fort paisibles et qui ne veulent rien égorger ni rien étouffer.

On a beaucoup débité de plaisanteries dans les petits journaux, et Béranger lui-même a fait, à ce sujet, une illustre chanson sur les députés ventrus. C'est une espèce à peu près morte.

Le refrain :

Quel dîner, Les ministres m'ont donné „

est d'un ai^tre siècle. Il y a trois raisons à cela, comme dit M. Pincé : la première, c'est que les ministres donnent les plus mauvais dîners du monde; la seconde, c'est — mais il me semble que celle-là nous dispense des deux autres.

Mais une autre espèce de député ministériel de formation nouvelle, c'est le ministériel menaçant, celui qui, étant un riche fabricant, un propriétaire considérable, et ne voulant pas vendre ses loisirs pour quelques milliers d'écus dont il n'a pas besoin, vend son appui d'un prix moral. 11 blâme, il crie, il tempête, il amende, il pose ses conditions avant les autres et dans les secrets des cabinets, c'est le ministériel qu'on honore et qu'on exècre.

Enfin de compte, une boule n'est qu'une boule, et celles qu'on achète par des sacrifices personnels de vanité, sont bien plus chères que celles qu'on paie de la ration prise au budget.

Mais aussi, il faut le reconnaître, une fois ces voix satisfaites, elles sont dévouées jusqu'à l'enrouement. Elles crient, êlles hurlent, elles tempêtent, elles ont une conviction frénétique qui chauffe les tièdes et entraîne les incertains.

Nous ne parlerons pas du ministériel "administratif , nous dirions à ce sujet des choses qui pourraient passer pour monstrueuses.

Et pourquoi ne pas les dire? Eh bien! nous sommes d'avis qu'un homme qui est l'agent d'un système gouvernemental , doit quitter la place du jour où ce système lui déplaît.

Ifrgo, et comme la loi dit qu'en toutes choses on doit présumer la bonne foi , j'aime mieux le fonctionnaire ministériel que le fonctionnaire opposant: l'un sert, l'autre trahit.

Mais en voilà déjà beaucoup sur ces diverses catégories, et il nous reste le député indépendant.

Voyons !

Appellerons-nous députés indépendants ces deux ou trois chefs de petites factions impuissantes à dominer par elles-mêmes et qui ont cependant une énorme puissance d'adjonction? Est-ce indépendance, que ce calcul qui les mène tantôt à droite ou à gauche , rien que pour faire subventionner leur concours d'un petit ministère au besoin , quelquefois de trois ou quatre directions générales?

Non, ce ne sont pas là nos hommes.

Appellerons-nou* députés indépendants, ceux-là qui, après avoir accepté la discipline sévère de la doctrine, impatients du joug d'un maître qui ne laissait arriver que lui, ont voulu leur part^personnelle du pouvoir et qui se sont jetés à rencontre du dieu qu'ils avaient servi?

JNon, ce ne sont pas la nos hommes.

LA CHAMBRE l)LS DÉPUTÉS 225

Appellerons-nous députés indépendants, ces natures impuissantes et prétentieuses, dont personne n'a jamais pu rien faire, ni le pouvoir ni l'opposition, et qui après s'être promenées dans tous les partis qui les ont rejetées comme des bouches inutiles, se constituent dans leur isolement une position pour s'appuyer sur tout le monde.

Hélas! non , ce ne sont pas là nos hommes.

Quel est donc le député indépendant ?

Je vais vous le dire : il n'est ni à droite, ni à gauche, ni au centre, ni au mi-centre, il n'est pas à la chambre.

Le député indépendant, c'est le candidat devant les électeurs.

Que de vertus, que de sagesse, que de lumières, que d'austérité, t[iie d'indépendance, — avant le scrutin.

0 électeurs! conservez a la France ce précieux phénomène, ne laites rien qui puisse altérer sa splendeur.

Ne le nommez pas député.

Frédéric Soi lié.

LES CANOTIERS DE LA SEINE

SOUFFRANCES ET MÉSAVENTURES DE M. BERLINGUOT, CAPITAINE DU FEA U— MARIN , AVEC UN RÉCIT DES RIVALITÉS AMOUREUSES DE LA BELLE GUSTINE AUX CHEVEUX NOISETTES, ET DE MADAME BINETTE, FABRICANTE DE FLEURS, SUIVI DE LA MÉMORABLE VENGEANCE

qu'imagina CELLE-CI.

M. Berlinguot, capitaine de l'équipe appelée le Veau-Marin , était un grand jeune homme blond, d'une figure assez bonasse, et d'un aspect généralement vulgaire. Mais M. Berlinguot rachetait cette faveur naturelle par une amplitude de gestes et un coloris de langage qui lui avaient attiré l'estime de tous les canotiers de la rue Saint-Martin. Il terrifiait ses camarades par le bagou d'entre-pont, comme il disait lui-même. Son vocabulaire de marine était l'argot le plus formidable qui eût jamais grondé de l'île Saint- Louis à la cambuse du père Cholet, et personne ne commandait mieux une pige, ou ne faisait mieux exécuter un battage provocateur.

Le capitaine Berlinguot jouissait en outre d'une belle position sociale. 11 était fleuriste chez madame Binette , fabricants de la rue Saint-Martin, et gagnait douze cents francs par an, moyennant quelle somme il semait son existence de coquelicots en percale et de belles roses-pompon. On osait même prétendre que la barbe naissante de Berlinguot n'était pas indifférente à madame Binette, et que le jeune canotier devait a ix sensibilités de cette dame l'excès

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d'appointements et do liberté dont, avant Berlinguot, il n'y avait pas d'exemple qu'un fleuriste eût jamais été favorisé.

Berlinguot pouvait inspirer des passions, nous aimons à le croire, mais celle qui le dominait était exclusive et n'admettait point de partage. Le jour qu'il fit construire, du produit de ses économies , un canot de dix-huit pieds de long auquel il fît ajuster une voile et un gouvernail, et que le curé de Charenton baptisa du nom de V eau- Marin, ce jour-là Berlinguot mit le pied dans le beau et Fantastique domaine de la Manie.

II prit un air solennel et s'habitua à chiquer.

De plus, il tomba fréquemment dans de longues abstractions, durant lesquelles il semblait abandonner sa gomme, son bouloir et sa cannetille, pour se promener à travers de nouveaux inondes. Madame Binette avait beau darder sur lui les flammes de ses yeux bleu de prusse, les traits galants frappaient une masse inerte et retombaient émoussés. Berlinguot dormait ainsi six jours et ne se réveillait que le septième. Mais aussi le matin de ce jour, il secouait la vie réelle et enfourchait sa Chimère. Tne fois parti, Berlinguot se transfigurait. Ses traits, passablement bètes à l'état normal, se couvraient de lumière, sa langue se dénouait et ses bras se met-

LES CANOTIERS DE LA SKI M-:. 22Î

< aient à tourner comme les ailes d'un moulin à vent. Arrivé sur la berge où le Veau-Marin était amarré, Berlinguot passait vivement <\\\ revue ses quatre hommes d'équipage, doués comme lui de positions privées assez innocentes , telles que courtier-marron, garçon apothicaire, calicot et clerc d'avoué, et leur disait ces mots invariables :

« Braves marins, c'est aujourd'hui que nous allons nous laver le torse, dans un genre licelé, et embêter les autres de la H affale ! Ces muftohs se vantent de passer au pont de Charenton en nageant seulement de la godille. C'est une blague. Je veux les piger comme des riens du tout qu'ils sont, et leur passer sous le nez, aussi vrai que Gustine a les cheveux noisettes; est-ce convenu?

— Hurra!!

— Très bien. Alors, mes amours, nous irons manger leur matelotte et siffler leur nectar à quinze chez le père Bauny. Ça sera tres cocasse quand ils arriveront. Du reste, braves des braves! s'il faut du battage, il y en aura.

— Hurra!!

— Près mieux!

Range alors à virer, hisse la voile e( nageons bien. Et l'on partait.

Le capitaine d'équipe, comme les autres animaux de la création,

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