‹ La grande ville (volume 2)Chapitre 116 sur 135 · L. COUAILHAC · texte numérisé non relu

L. COUAILHAC

(1) Nous devons la plupart des renseignements positifs sur lesquels nous avons basé cel article, à l'obligeance de notre ami Edouard Donvé, l'un de nos plus jojeux poètes populaires, et qui aurait ressuscité la ehanson, si la chanson pouvait être ressusciléc.

LK IJOULHVART DU CK1MK.

JJur (ëugrnr ht ittirrcourt.

Comme quoi le sergent tle ville défend de protéger l'innocence — Le mélodrame , — 11 vole à la tragédie sa coupe et son poignard. — Marie- Antoinette et la Marseillaise. — Le Waterloo de M. Harel. — Miracle à l'Ambigu, marionnettes vivantes. — Les anges indignés. — Tout l'Empire sous vos regards. — Un singe au Théâtre-Français. — Les culottes de Marta inville. — Jules Janin et Debureau : concurrence. — La queue. — M. Houcliardy, fabricant de noirceurs — Gracieux amusements du peuple. — Mademoiselle LéoTitine, reine de l'orgie. — Prenez vos billets!

D'où vient qu'une partie tle celte belle promenade, que l'Europe nous envie, de cette avenue splendide, qui court de la Bastille à la Madeleine, soit baptisée de ce nom de fâcheux augure?

La vie du passant se trouve-t-elle menacée, lorsqu'il se hasarde, le soir, sur l'asphalte solitaire, alors que les becs de gaz ne jettent plus qu'une clarté mourante, que les magasins ont fermé leur devanture lumineuse et que les rayons de la lune se trouvent interceptés par les hautes maisons du voisinage ou les rameaux des vieux tilleuls? Un assassin se cache-t-il dans l'ombre, derrière ce tronc d'arbre, ou va-t-il débusquer de cette rue déserte?

Le boulevart du Crime.... Miséricorde! Il doit y avoir là tout un recueil de sombres histoires, toute une série de coups de poignard, de meurtres ténébreux, de vols, de trahisons et d'embûches?

Tout cela s'y trouve, et plus encore.

Vous voyez passer devant vous des fantômes sanglants. L'adultère, le viol, l'inceste, le parricide, se présentent effrontément sous vos regards ; vous pouvez les entendre discuter leurs hideux projets; ils déroulent, en votre présence, avec un cynisme qui vous glace d'effroi, leurs trames infernales et leurs machinations impures. Les pleurs* les gémissements, les cris de désespoir de la victime,

LIS BOULliVART I)L CRIME.

sa lutte avec le bourreau, son dernier combat, sa dernière prière, les angoisses inouïes de la torture, le râle de l'agonie, rien ne manque à ce spectacle de sang et de mort. Et, si la pitié vous prend au cœur, si vous voulez sauver l'innocence, si vous essayez de fléchir le misérable qui se porte à de pareils excès, vous vous exposez vous-même aux traitements les plus rigoureux. 11 vous est défendu d'interpeller le meurtrier, de vous opposer à ses coupables manœuvres. Un mot peut-être éveillerait ses remords, un geste l'empêcherait de frapper... Riais le moindre mot, le moindre geste, soulèveraient contre vous des clameurs unanimes ; on se moquerait de votre humanité, vos tentatives auraient pour résultat d'attirer sur votre tête un effrayant orage. On vous accablerait d'injures et de projectiles de toute espèce, et, pour en finir avec ce scandale, un sergent de ville, vous prenant aussitôt au collet , se mettrait, en devoir de vous conduire à la préfecture, et vous entraînerait aux applaudissements de la salle entière.

Car nous supposons «nie, tout en vous promenant sur le boule»

LIS BOULEVAKT DU CKlMIv. 2() l

vart du Crime, vous êtes entrés dans l'un des nombreux théâtres de mélodrame, auxquels il a donné refuge. Prendre votre billet au contrôle, c'était acheter le droit de gémir et de pleurer tout à votre aise sur les désordres commis, mais on ne vous avait pas autorisés le moins du monde à troubler la représentation.

lioulevart du Crime! vous devinez maintenant pourquoi le peuple l'appelle ainsi.

Depuis la fin du dernier siècle jusqu'à nos jours, il s'est commis, en cet endroit, tant d'atrocités et tant de forfaits, on a tant abusé du meurtre et du poison, du sacrilège et du blasphème, que ce nom, tout noir qu'il est, n'a rien que de juste et de mérité.

Le mélodrame est un genre qui a pris naissance au milieu de la grande orgie de 93 : il n'est pas étonnant qu'il porte le cachet de son origine. A cette époque, où la lie de la société montait à la surface, où tout se corrompait, mœurs, institutions, langage, on devait s'attendre à ce que l'art lui-même fût atteint de la lièvre chaude et s'affranchit de ses règles austères, La muse tragique vit déserter son temple; elle se voila la face à l'aspect du monstre couvert de haillons, qui lui prenait sa coupe et son poignard, pour courir hurler en prose sur des tréteaux obscurs. Comme elle, le mélodrame arrachait des pleurs, et tout fut dit : Melpomène dut se résigner à partager les applaudissements avec son hideux rival.

Voyez un peu comme tout change en ce bas monde! La joie fait place à la tristesse et le rire est chassé par les larmes.

Autrefois le boulevart du Temple était un lieu de gaîté folle et de récréation charmante. La foule avide assaillait, du matin au soir, les tréteaux dressés en plein vent; le paillasse gambadait, exécutant ses tours, débitant ses saillies et dilatant les poumons des spectateurs. Bobèche et Galimafré rivalisaient de grimaces, et souvent la police fut obligée d'intervenir, afin d'empêcher la plaisanterie de parler politique, Là pétillait tout l'esprit du Caveau : Collé, Piron, Favart, Sainte-Foix et Yadé rimaient à l'envi, pour de gentilles actrices au frais minois, qui se faisaient applaudir en chantant au soleil, comme chante l'oiseau, en frétillant sous mille regards, avec le ciel bleu sur leur tête et sans crainte aucune d'être écrasées par la chute des décors.

Puis ces rires, ces trépignements, ces chansons et ces bravos, tout cela se tut un beau jour.

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