‹ La grande ville (volume 2)Chapitre 120 sur 135 · LE BOULEVART DU CRIME · texte numérisé non relu

LE BOULEVART DU CRIME

entrait en scène pour jouer son rôle dans Y Eléphant du roi de Siarn.

En 1830, la lièvre des conquêtes s'empara du Cirque.

Depuis cette époque, on n'y voit que des batailles. A peine si, par intervalles, on permet aux singes de venir gambader sur la scène et aux lions de Numidie de lécher les pieds de leur dompteur.

Arrière les animaux savants! vivent les évolutions militaires, les feux de tile et le roulement des caissons ! Vive l'Empereur ! vive Y Homme du siècle!

Et voilà que le héros s'avance, entouré de sa vieille garde et de ses grognards intrépides. C'est bien lui, vrai Dieu! c'est bien son large front et son regard d'aigle. — Grenadiers, en avant! — Le cliquetis des armes et le fracas de l'artillerie se font entendre. Ecoutez la marche pesante des bataillons, le galop des chevaux, le bruit des tambours, le son belliqueux des fanfares. Au travers de la fumée de la poudre, reconnaissez-vous le petit chapeau du roi des batailles y C'est lui! toujours lui! Ce tourbillon doré, qu'il entraîne à sa suite, est son état-major ; ces plumes flottantes vous annoncent la présence de Murât; voici Lannes, voici Berthier, voici Lobau, les voici tous! Ils conduisent au feu leurs bouillants escadrons : Prussiens, Autrichiens, Busses, l'Europe entière est en fuite !

Quand le combat est fini, quand tout l'Empire a passé sous vos regards, reposez-vous un instant avec les vainqueurs. Asseyez- vous au foyer du bivouac; lorgnez les agaçantes vivandières, au pied leste, à l'œil mutin, aux jupons si courts. Prêtez l'oreille au langage original du grognard, aux saillies des camps, aux quolibets de la caserne... Et, quand le Cirque n'aura plus rien à dire il fera de nouveau parler le canon.

Franconi est un grand seigneur qui a sa maison de ville et sa maison de campagne. Quand les arbres fleurissent, quand la bière est tiède, le directeur fait un signe et la troupe entière, sautant, gambadant, caracolant, vient s'ébattre sous l'ombrage des Champs- Elysées.

Folies-Dramatiqiies. On voit que nous prenons les théâtres d'après le rang qu'ils occupent sur le boulevart du Crime et non d'après leur degré d'importance. Ouverte le 22 janvier 1831, la salle des Folies-Dramatiques a, depuis vingt ans, l'outrecuidante prétention de rivaliser avec la Gaîté, sa voisine, et, depuis vingt ans, elle ne lui a pas enlevé le moindre spectateur. Bernard-Léon s'est ena . 34

LE BOL LE Y Alt T DU CRIME.

terré, l'on ne sait pourquoi, dans ce théâtre obscur. M. Mourier-Yalory, directeur des Folies-Dramatiques , est un homme de lettres : nous nous faisons un véritable plaisir de l'apprendre à nos lecteurs.

Théâtre de la Gaîté. J.-Ii. ïsicolet fut son fondateur en 1770. Deux ans après l'ouverture, il mena sa troupe jouer à Choisy, chez la Dubarry, Louis XV fut tellement émerveillé des sauts et gambades des acteurs, qu'il leur donna l'autorisation de s'intituler : Grands danseurs du roi.

Le principal acteur de ISicolet était un singe, qui s'acquit une réputation colossale ; voici h quel propos î

Molé, de la Comédie française, tomba malade, et l'on eut la singulière fantaisie de le remplacer par le singe. En conséquence, on fit asseoir l'animal sur un fauteuil, on lui mit une robe de chambre à ramage, on le coiffa d'un bonnet de coton , noué par un ruban rose, et tout Paris courut à ce singulier spectacle. Le chevalier de Boufflers chanta cette aventure :

Quel est ce gentil animal

Qui, dans les jours de carnaval,

Tourne a Paris toutes les tètes,

Et pour qui l'on donne des fêtes?

Ce ne peut être que Molet

Ou le singe de Nicolet.

Molet se trouve ici pour Molé. Partisan de la richesse de la rime, Boufflers crut pouvoir se permettre cette licence poétique.

L'animal, un peu libertin, Tombe malade un beau matin ; \ oilà tout Paris dans la peine, On crut voir la mort de Turenne :

Ce n'était pourtant que Molet Ou le singe de Nicolet.

Ce fameux singe mourut, et son maître ne tarda pas à le suivre dans la tombe.

On était alors au règne de la terreur, et la nouvelle administration s'empressa de changer le titre de Grands danseurs du roi pour celui de Gaîté. Certes, un pareil titre, à cette époque de deuil public et d'angoisse universelle, nous fait l'effet d'une ironie sanglante, surtout si l'on considère les pièces que le théâtre jouait alors : Brutus, Fènelon, les Victimes cloîtrées. A quelque temps de là, le successeur de ISicolet se voyait menacé d'une chute prochaine,

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