LE SOULEVA HT DU CRIME
lorsque le célèbre Martainville le releva par son Pied de mouton.
C'est le même Martainville qui, cité un jour devant le tribunal révolutionnaire, s'entendit appeler de Martainville par le président. — « Citoyen, s'écria-t-il, mon nom n'a jamais eu les honneurs de la « particule, et je te rappelle à l'ordre ; tu es ici pour me raccourcir « et non pour me rallonger ! »
Sommé un soir au café des Aveugles, de chanter une chanson républicaine, Martainville improvisa le couplet suivant :
Embrassons-nous, chers jacobins, Long-temps je vous crus des mutins
Et de faux patriotes :
Oublions tout, et désormais Donnons-nous le baiser de paix
J'ôterai mes culottes !
Le rédacteur en chef du Drapeau blanc composa pour la Gaîté plusieurs autres pièces féeries ; mais le mélodrame avait envahi le Ihéâtre. On y joua successivement la Tête de bronze, Y Homme delà
LE BOl LE VAUT D lT CRIME
Forêt noire, les Raines de Baby lotie, la Femme à deux maris. Si le boulevart du Temple est surnommé le boulevart du Crime, c'est à la Gaîté qu'il doit s'en prendre, et surtout à M. Bouchardy, le plus sombre fabricant de forfaits et de noirceurs, qui ait paru, de temps immémorial, à l'horizon de la scène.
Cependant quelques hommes de sens donnèrent parfois à ce théâtre de jolis drames à l'eau de rose et dégagés des atrocités d'usage. La Belle ècailtère de M. Gabriel, l'aimable auteur de tant de vaudevilles pleins d'esprit, eût un succès foudroyant à la Gaîté.
Ce théâtre, en 1835, devint la proie des flammes, au milieu des représentations de Latude. Il rouvrit neuf mois après, l'incorrigible! par la Tache de sang. Chacun se rappelle avec quel délire la foule courut pleurer au Sonneur de Saint-Paul et à la Grâce de Dieu. Le plagiat paraît tout simple au boulevart du Crime, et si vous. demandez à MM. Meyer et Montigny le chiffre des représentations que vient d'obtenir la seconde Fanchon la Vielleuse, ils vous répondront après avoir compté leurs billets de banque.
Funambules, Délassements-Comiques, Lazzabi. Trois théâtres exclusivement populaires, et dans lesquels il est imprudent de s'aventurer, si l'on n'a pas la blouse du titi, le tablier du maçon, la robe souillée de fange de la balayeuse ou la coiffure désordonnée de la poissarde: pour y pénétrer, nous avons choisi la blouse, de préférence aux trois autres costumes. Les Funambules ou danseurs de corde possèdent le 'grand Debureau, paillasse incomparable, que M. Jules Janin se mit un jour à louer sans restriction. Ce noble désintéressement prouve que le feuilletoniste des Débats est audessus des petitesses de la concurrence. Les Délassements-Comiques n'ont de commun que le titre avec l'ancien théâtre où Potier débuta dans le rôle du cocher des V isitandines . D'évêque devenu meunier, M. Ferdinand Laloue est tombé de la direction du Cirque à celle de l'ex-théàtre de madame Saqui , lorsque cette reine de la voltige eut quitté la capitale pour aller faire des sauts de carpe en province. Quant au théâtre Lazzari , il doit son nom au pauvre diable d'Italien dont les arlequinades étaient assez appréciées vers 1777, et qui se brûla quelque chose d'analogue à la cervelle, en voyant l'incendie réduire en cendres la salle dont il était directeur. Lazzari , qui possédait autrefois quelques acteurs de mérite, est descendu de nos jours jusqu'à l'extrême base de l'échelle théâtrale.
LE BOULEVART DU CRIME. 2f)(J
Trois ou quatre heures doivent s'écouler encore avant l'ouverture des spectacles et déjà le boulevart du Grime voit arriver son public.
La queue, puisqu'il faut l'appeler par son nom, prend naissance à la porte même de la salle, se déroule graduellement sous le péristyle, occupe l'étroit labyrinthe formé par les balustrades, saute en dehors, s'étale sur le trottoir et court bientôt jusqu'à la chaussée. C'est un aspect curieux que celui de cette foule qui se heurte et s'entasse , se pousse et se renverse, qui murmure, qui se plaint , qui hurle à la moindre usurpation de ses droits , au moindre pouce de terrain qu'elle s'imagine avoir perdu.
Quand les perturbateurs sont mis à l'ordre, quand le calme est rétabli, tout ce peuple cherche naturellement à tromper les heures d'attente.
Ceux-ci tirent leur dîner de leur poche et le dévorent en plein vent; ceux-là se posent en orateurs, singent les mimes du théâtre et font l'analyse grotesque de la pièce nouvelle. L'un se permet d'humiliants commentaires sur le nez de son voisin, sur les hanches de sa voisine ; l'autre donne sournoisement un croc-en-jambes au sergent de ville qui se hasarde dans les environs de la queue, ou lance des trognons de pommes sur le casque des gardes municipaux. Le voisin se fâche, la voisine crie qu'on la viole, le sergent de ville empoigne,. et les gardes municipaux jurent...
Le désordre recommence de plus belle.
On se heurte, on se pousse de nouveau. Les hommes se prennent à la gorge, les femmes glapissent et perdent leur coiffure dans la bagarre; le gamin se glisse entre les jambes, mord , pince , égratigne, finit par conquérir un poste plus avantageux et célèbre sa victoire en imitant le cri de vingt animaux divers. La main du filou profite de la circonstance pour s'égarer à droite et à gauche. Des montres, des foulards disparaissent; les cris, Au voleur! se font entendre. C'est un épouvantable concert de grognements, de sifflements, de hurlements de toute nature. Enfin les bureaux s'ouvrent. La foule assiège le contrôle, se précipite dans les couloirs, envahit le parterre, l'amphithéâtre, le paradis, roule sur les degrés et s'entasse sur les banquettes... 11 y a bien çà et là, des foulures, des meurtrissures, des écorchures... n'importe, on est placé.
La queue, telle que nous venons de la dépeindre, appartient