LE BOULEVA UT DU CRIME
et le poulailler se reposent des émotions du drame, en se livrant à leurs facéties habituelles.
Rien n'est poli, rien n'est gracieux comme le peuple qui s'amuse. Écoutez ces charmants dialogues, qui s'établissent d'un bout de la salle à l'autre, ces interpellations de bon goût, que l'esprit français a tout récemment inventées : « Ah! c'te balle! Ohé, mufle! Voyez donc c'te tête! Eh! titi, ton voisin possède un pif chicandard! etc., etc. » Vous croyez que ces aimables spectateurs s'en tiennent aux paroles? Non vraiment, ils ont la galanterie de faire pleuvoir sur vous les débris de leur repas aérien. Vous essuyez une grêle de projectiles, vous recevez sur le crâne une pomme plus ou moins cuite, des gâteaux à demi rongés et des épluchures d'orange. Enfin les trois coups retentissent, et vous êtes en sûreté jusqu'à l'entr'acte suivant ; car le peuple se livre corps et âme à l'attrait du spectacle : il suit avec anxiété l'intrigue qui se déroule. Vous le voyez, le cou tendu, l'œil fixe, la bouche béante. 11 ne perd pas un mot, pas une syllabe ; il frissonne aux péripéties et pleure au dénouement. 11 prend tout à la lettre avec une naïveté qui fait frémir, et c'est pour lui qu'on invente chaque jour des mélodrames plus noirs, qu'on fabrique des vaudevilles plus licencieux... C'est devant lui qu'on a joué Robert Macaire!
Nous ne terminerons pas sans dire un mot des acteurs de ces théâtres : l'écho des coulisses et du foyer veut bien quelquefois être indiscret avec nous.
On prétend que l'ancien comédien s'en va... non certes. Vous le retrouverez au boulevart du Crime, avec ses mœurs débraillées et son existence nomade.
Ce qui fait surtout le charme de ces créatures à paillettes, c'est le mélange plus caractérisé là qu'ailleurs des réalités les plus mesquines de la vie privée avec l'idéalisme des oripeaux et du cothurne. L'Actrice, en poudre et en habit de cour, cause familièrement, dans les coulisses, avec le pompier de garde ou le garçon coiffeur. Elles viennent en socques jouer les reines, et répètent le matin les jeunes princesses en écumant leur pot-au-feu.
C'est, du reste, quelque chose de prodigieux et d'ébouriffant que le laissez-aller de ces messieurs et de ces dames. Ils sont à lu et à toi, non seulement entre eux, mais avec le directeur, le régisseur, le souffleur et les autours. Ces derniers surtout sont forcés d'ac-
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copier cettn familiarité républicaine, s'ils no veulent pas s'exposer a une chute immédiate, lorsqu'ils font représenter une pièce. Ils assistent à de petits soupers, dont mademoiselle Léontine est la reine. Le Champagne pétille au milieu des calembourgs, dos lazzis et des propos grivois
Il va sans dire que le sexe est tout-à-fait régence.
L'orgie se termine au petit jour, et la consommation se paie à l'œil (expression consacrée). Le crédit d'un auteur se mesure à la queue du théâtre, quand son nom se trouve sur l'affiche; celui d'un acteur dépend des bravos qu'il obtient. Les cafés du Cirque el de la Gaité professent de longue date ce principe de justice dis-, tributive, et trop souvent, hélas! un revirement imprévu du public a sevré plus d'un malheureux artiste de sa demi-tasse et de son verre d'absynthe.
Maintenant, nos chers lecteurs, vous pouvez à très bas prix vous assurer de l'exactitude rigoureuse des détails que nous vous donnons dans cet article.