‹ La grande ville (volume 2)Chapitre 123 sur 135 · LE BOULKVART DU CRIME · texte numérisé non relu

LE BOULKVART DU CRIME

le besoin d'émotions violentes, achevons d'esquisser la physionomie du boulevartdu Crime : physionomie du trottoir pendant l'entr'acte, physionomie de la salle pendant la représentation.

Si vous n'avez pas entendu les bruits étranges qui s'élèvent, de einq heures à minuit, dans le voisinage des théâtres en question, je déclare que vous n'avez pas la moindre idée de ce que peut être un charivari .

Deux actes sont joués. Vous quittez l'atmosphère étouffante de la salle, afin d'aller respirer au dehors un peu d'air pur. Soudain vous êtes assailli par cinq ou six industriels qui vous crient à tuetête : « La vendez-vous, bourgeois ? » L'un vous tire par le bras, l'autre vous arrache un pan de votre redingote; une douzaine de gamins se mêlent de la partie : « La vendez-vous? la donnez-vous? » Il s'agit de votre contremarque, et comme vous n'êtes dans l'intention ni de la donner ni de la vendre, vous avez toutes les peines du monde à sortir de ce guêpier. Mais ce n'est là qu'une faible partie des tribulations qui vous attendent. Vingt marchandes d'oranges vous assiègent ; une fleuriste met entre vos mains ses bouquets fanés et vous en réclame le paiement; le décrotteur veut cirer vos bottes, le marchand de coco vous assourdit du tintement de sa sonnette et vous présente un verre de sa tisane. Vous vous heurtez d'étalage en étalage. Chacune des mille industries qui pullulent aux alentours, vous accapare, vous tiraille, vous presse, vous obsède. Elles vous regardent comme leur bien, comme leur propriété, vous faites partie de leur fonds de commerce ; elles vous accablent d'oranges et de pommes cuites, de gâteaux suspects et de bâtons de sucre d'orge; elles vous offrent de l'orgeat, de la limonade et jusqu'à des glaces.... Oui, pardieu! de véritables glaces, des glaces à la vanille et au citron, des glaces à cinq centimes!

Tortoni ne se doute guère qu'il a sur le boulevart du Crime une aussi redoutable concurrence.

Vous essayez de vous réfugier dans le café voisin : toutes les places sont prises. Cent consommateurs veulent être servis à la fois. Le maître de l'établissement perd la tête, la dame du comptoir a le vertige, les garçons trébuchent au milieu des tabourets, cassent les bouteilles et renversent les plateaux.

Effrayé de ce coup de feu, vous rentrez dans la salle.

L'entracte dure encore. L'amphithéâtre, les troisièmes galeries

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