LE PENSIONNA
(Tétait fêle dans le riche et grand pensionnat de demoiselles dirigé par mesdames Monnet, dans la rue de Glichy ; on était au milieu du mois d'août, et le jour de la distribution des prix était arrivé.
La maison des dames Monnet avait une réputation bien* établie dans les famitles opulentes ; pour une jeune personne, à son entrée dans le monde, c'était un titre que de sortir de cette institution. Ces dames, dont Page inspirait une entière confiance, étaient nées à un an de distance l'une de l'autre, elles touchaient à la cinquantaine, avaient des dehors dont tout le monde admirait l'austère décence, la noble retenue et la discrétion polie; elles n'avaient jamais été mariées : ces deux sœurs appartenaient à la famille de ces êtres qui n'ont point de jeunesse et dont on pourrait dire que pour eux la vie n'a jamais fleuri ; ils ressemblent à ces plantes froides et pâles qui croissent dans une terre humide, à l'ombre, loin de toute chaleur et de toute lumière. Au sortir d'une enfance maussade, boudeuses et sans grâces, on les voit grandir les uns sous un habit noir toujours râpé, les autres sous une robe brune, grasse et ternie ; ils servent à ces emplois de valetaille lettrée qu'on appelle précepteurs ou institutrices, sous-maîtresses ou maîtres de quartier, secrétaires ou gouvernantes ; ils naissent, croissent, vivent et meurent sous le poids
d'une contrainte perpétuelle; leurs meilleures qualités sont le pédantisme et la dévotion; leurs vices sont hideux, leurs vertus sont laides; n'a-t-on pas donné à cette engeance le nom de cuistres, et il y a des cuistres des deux sexes.
Sorties d'un couvent, mesdames Monnet étaient entrées de bonne heure dans une des maisons que Napoléon avait fondées pour l'éducation des fdles de la Légion-d'Honneur ; elles avaient été placées dans celui de ces établissements que dirigeait madame Campan, et celle-ci, en femme formée par l'expérience du monde, avait compris tout le parti qu'elle pouvait tirer de ces personnes qui apportaient chez elle ces apparences d'éducation religieuse auxquelles les familles les plus illustres affectaient de revenir.
Dans l'exercice des fonctions subalternes qui leur étaient confiées, les dames Monnet montrèrent toujours la docilité la plus grande et une modestie qui allait jusqu'à l'humilité; mais, sans chercher à
deviner ce que leur réservait l'avenir, elles avaient mis beaucoup d'empressement et d'intelligence à se concilier les bonnes grâces de leurs élèves. Ce fut ainsi qu'elles passèrent trente années dans la maison qui les avait reçues dès l'âge de quatorze ans, et les avait vues parcourir toute l'échelle des classes, depuis le dortoir des plus petites filles jusqu'aux salons des demoiselles qui se préparaient aux liens les plus sérieux. Lorsqu'au sortir de la maison de la Légiond'Honneur, qu'elles avaient quittée après avoir accompli le temps de service qui leur assurait une pension, les dames Monnet ouvrirent une institution de demoiselles ; elles se trouvèrent tout naturellement connues et recommandées dans le monde peuplé de femmes formées par leurs leçons.
La vogue de leur pensionnat fut donc rapide.
Il est vrai qu'on ne négligeait rien de ce qui devait l'entourer de cet éclat si cher à la vanité des familles. Les nobles maisons, celles qui ne pouvaient se séparer de leurs sympathies aristocratiques, trouvaient chez les dames Monnet des habitudes de haute éducation, qui flattaient leurs idées; les familles bourgeoises croyaient donner à leurs enfants une éducation distinguée, par le seul contact des nobles rejetons ; cette camaraderie flattait leur petit orgueil : la fille du gros marchand ne se sentait pas d'aise à la seule pensée de tutoyer la fille d'une duchesse, et ses parents se gonflaient de satisfaction.
Au fond de tout cela, et malgré la splendeur de ses dehors, le pensionnat de mesdames Monnet n'avait qu'un mérite fort mince. Ce qui lui faisait le plus d'honneur dans le monde, c'était l'élévation du prix de la pension : une éducation payée si chère pouvaitelle être mauvaise, et ne suffisait-il pas qu'elle ne fût point à la portée de tout le monde pour être excellente. On se gardait bien, en outre, de tout ce qui pouvait abaisser l'enseignement; ainsi, on ne parlait d'économie domestique et des détails de couture, de lingerie et de soins intérieurs, que comme ceux qui croient faire de l'agriculture en cultivant quelques fleurs ; les connaisances positives, l'orthographe, la grammaire, le calcul, l'histoire et la géographie n'obtenaient que peu d'attention, mais on étudiait avec ardeur la musique ^cale et instrumentale, la base fondamentale; le dessin et la peinture, la danse, la broderie et la tapisserie ; toutes les langues excepté le français; l'histoire naturelle, la physique et la chi-
liNIÎ ACTRICE DK SOCIÉTÉ.
mie. 11 y avait une salle d'escrime, un gymnase dont les appareils se voyaient au loin; on allait au manège et à l'école de natation. La rhétorique surtout était l'objet des plus vives prédilections; la narration, le style épistolaire, la poésie, la romance et le roman, telles étaient les principales divisions des études littéraires des grandes classes. Le dimanche, il y avait des exercices de chant, de récit et de déclamation; les parents y étaient admis une fois par mois. Une chapelle particulière et des sermons prêchés par de jeunes prêtres jetaient sur tout cela le voile de la piété; on cultivait beaucoup la piété, chez mesdames Monnet, mais une piété douce et séduisante, sous !a figure ordinaire d'un jeune abbé, bouclé, frisé, musqué, plein de galanterie et de beau langage.
Du reste, la maison de mesdames Monnet présentait le riant et charmant aspect d'une magnifique villa. Le logis était de belle apparence: il était vaste, bien aéré, élégant dans sa construction, et l'intérieur répondait à ces attraits par ses dispositions ; le pensionnat était situé entre cour et jardin, partout régnait une propreté irréprochable ; en quelques endroits, il y avait un luxe de bon goût; dans cette physionomie, tout séduisait. Les deux institutrices avaient un talent merveilleux pour se concilier la faveur des pa^nts; elles s'adressaient d'abord a leur tendresse., puis elles parlaient à leur amour-propre: ces deux moyens ne manquaient jamais leur effet.
Dans l'intérêt de la réputation de l'institution, la solennité suprême, celle qui terminait l'année, la distribution des prix devait déployer un faste extraordinaire. Pour cette imposante cérémonie, on construisait une tente drapée de velours et de soie, ornée de guirlandes de fleurs et de feuillages qui se mêlaient aux rosaces et aux franges d'or. Toute la société d'élite était conviée à cette fête ; la présidence était quelquefois dévolue à un prélat ; un haut fonctionnaire de l'université y était souvent appelé ; mais le comble de la félicité pour mesdames Monnet, s'était de voir s'asseoir au fauteuil quelque écrivain illustre entre tous par la douceur de ses écrits, des poésies suaves et de touchantes narrations, alors on comptait sur un discours rempli d'émotions et tout humide de pleurs et de vertus.
La fashion accourait, absolument, comme s'il s'agissait d'un raout ou d'une soirée, ou d'un bal ; les lions y venaient en foule et lorgnaient les jeunes pensionnaires, comme s'ils étaient aux avant-scènes de l'Opéra. On commençait toujours par un concert, suivi de lectures, de récitations et d'un intermède dialogué et chanté. En avant de la tente et dans une espèce de vestibule tendu en coutil, on établissait un petit musée : cette exposition intime se composait de dessins, de tableaux, de pages d'écriture et même d'ouvrages de tapisserie ou de broderie, et d'autres branches de l'industrie féminine; tous ces chefs-d'œuvre étaient sortis delà main des élèves, et l'on se gardait bien de dire la part qu'y avaient prise les maîtres, les maîtresses et d'autres aides. L'orchestre était formé par les soins du maître de piano; il était nombreux, et il exécutait avec zèle les quadrilles de Musard.
Les prix étaient composés de livres presque tous empruntés aux Œuvres de madame de Genlis, des deux dames Gay, de Legouvé, de M. Bouilly, et de quelques poésies du Parnasse des Dames; pour les classes supérieures, il y avait quelques volumes de madame de Staël, et un roman de George Sand, pour prix d'honneur. Les couronnes étaient tressées de marguerites blanches ; une fleur de dahlia distinguait les premiers prix. Nous ne dépeindrons pas les émotions maternelles et filiales : toutes les entrailles palpitaient.
11 y eût des prix pour tout le monde, excepté pour quelques pau vres délaissées dont les parents avaient laissé en retard les derniers quartiers de la pension Mesdames Monnet, vêtues, ce jour-là,
uni; actrice dk société.
comme l'était madame de Main tenon lorsqu'elle présidait à l'éducation des entants de madame de Montespan, faisaient les honneurs de leurs élèves ; elles souriaient à chaque nom de haut parage, et, pour rehausser les noms bourgeois, elles disaient tout haut le chiffre de la dot de celle qu'on appelait.
Les récompensées allaient chercher tous les mérites : il y avait des prix de modestie, et aussi des prix de gymnastique; l'un était accordé à celle dont le maintien était le plus calme, l'autre allait chercher et honorer les allures les plus turbulentes et les plus vives. Enfin une jolie petite fdle de quatre ans, que sa mère, actrice renommée, avait mise en pension pour se délivrer tout de suite des devoirs embarrassants de la maternité, eut un prix d'espérance : c'était un cornet de bonbons noué avec des rubans verts ; il est vrai que la veille mesdames Monnet avaient reçu de la mère de cette belle enfant, deux berthes de guipure qu'elles portaient avec beaucoup de dignité.
Les honneurs des exercices appartinrent cette année à une jeune
personne de seize ans et d'une beauté exquise; elle obtint surtout dans la comédie un immense succès. Les hommes charmés répétaient
tout haut tous les compliments qu'on avait jadis adressés à Léontine Fay : on criait aussi: « Ravissante créature! c'est Mars regardée avec la lorgnette retournée ! »
Ce fut un triomphe dont mesdames Monnet savouraient modestement les délices.
On convint unanimement que cette admirable enfant, dont tous bas on disait qu'elle n'était pas riche, devait se destiner au théâtre; c'était une vocation providentielle. Ce phénix s'appelait Anna.
Les scènes que nous venons de décrire se renouvelaient à peu près tous les ans, chez les dames Monnet , leur maison était la plus féconde des pépinières de lionnes et de bas-bleus.
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Anna, celle qu'avaient exaltée tant de louanges et de si enivrantes félicitations, revint au sein de sa famille et ne devait plus retourner au pensionnat. Fille d'un ancien militaire, qui n'avait rapporté des champs de bataille que des blessures graves et une pension modique, elle n'avait pu être admise dans une des maisons de la Légiond'Honneur, parce que son père n'avait pas vu confirmer la décoration qu'il avait reçue des mains mêmes de l'Empereur, à Waterloo. Les frais de l'éducation de la jeune fille avaient été faits par sa marraine, la veuve d'un sénateur mort sans enfants, et laissant une fortune considérable. Madame la comtesse de Minbourg était la protectrice de la famille d'Anna; pour elle et pour ses parents
c'était une fée bienfaisante. La jeune pensionnaire, malgré la joie qu'elle éprouvait à secouer le joug des classes, ne pouvait cependant échapper à un sentiment de tristesse et presque d'humiliation en rentrant sous le toit paternel. Le vieux soldat et la compagne qu'il avait épousée étant caporal, ne se faisaient pas remarquer parla délicatesse de leur éducation et l'urbanité de leurs manières : lorsqu'ils avaient aimé leur enfant de toutes leurs forces, ils croyaient avoir assez fait. La marraine d'Anna était à la campagne, et sa filleule éprouvait un véritable sujet de chagrin en se rappelant qu'elle n'avait pas pu assister à ses triomphes; la jeune fille en pleurait de dépit. Anna ne put résister long-temps au désir de faire connaître à sa bienfaitrice combien elle avait su profiter de ce que l'on avait dépensé pour elle, et, dans une lettre dont elle soigna le style, comme s'il s'agissait d'un devoir de rhétorique, elle lui raconta les détails de la distribution des prix et les honneurs qu'elle avait remportés; elle insista avec complaisance sur les succès que lui avait valu son talent de comédie.
Les parents étaient ravis de tout ce qui rendait leur enfant si fière et si heureuse.
Qu'on juge de la joie d'Anna, lorsqu'elle reçut de madame la comtesse de Minbourg une lettre contenant la prière de se rendre en toute hâte à son château, sans s'inquiéter de préparatifs. Un domestique de confiance se tenait prêt à la conduire dans une voiture envoyée tout exprès pour ce voyage ; on avait pensé à ses besoins de garde-robe : elle trouverait au château tout ce qui lui était nécessaire. A cette nouvelle, il y eut bien quelques pleurs versées dans la pauvre demeure des deux vieillards qui s'étaient promis tant de plaisir du séjour de leur fille ; mais il s'agissait peutêtre de la fortune d'Anna, et puis' d'ailleurs on ne pouvait rien refuser à madame la comtesse : le départ eut lieu le lendemain même.
Le château de madame de Minbourg était situé sur cette fraîche et riante colline de Pontchartain qui, à l'ouest de Versailles, s'avance vers les coteaux de la Normandie. Jadis manoir de nobles seigneurs, il avait vu s'éteindre les races de patriciens qui l'avaient possédé , et dans le xvine siècle il était tombé aux mains d'un riche financier qui en avait fait son palais des champs. Tout, dans cette habitation, était disposé pour une vie de dissipation et de plaisirs; il y avait
surtout un théâtre de société construit avec beaucoup de luxe et un goût parfait.
La comédie de société a toujours tenu une grande place dans les distractions de la société française.
Sans remonter au delà du xvne siècle, nous la trouvons dans les prodigalités dont l'orgueil du cardinal de Richelieu entourait sa tragédie de Minime, jouée sur le théâtre de son Palais-Cardinal. A Versailles, Louis XIV lui donna, par les ballets et les intermèdes mythologiques des divertissements de la cour, une pompe sans
pareille; madame de Maintenon la naturalisa à Saint-Cyr; plus tard elle prit possession de tous les logis qui se piquaient de goût, de faste et d'esprit. En 1 762, le duc d'Orléans, petit-fils du régent, lui faisait en personne les honneurs du Palais-Royal ; le prince de Coudé et madame la duchesse de Hourbon la reçurent à Chantilly, et la présentèrent eux-mêmes à leur petite eour; nous La retrou-
UNK ACTRICK DE SOCIÉTÉ.
vous encore à Sainte- Assise et à Bagnolet, chez un prince du sang, et enfin à Trianon : la reine et le comte d'Artois voulurent avoir les prémices de la pièce du Barbier de Sêville. Napoléon critiqua tout haut l'impératrice Joséphine jouant sur le théâtre de Saint- Cloud ; quelques années auparavant Louis XVI avait sifflé Marie- Antoinette.
Ce sont là, pour le théâtre de société, des titres augustes et glorieux.
De ces sommets, si nous descendons dans les régions de la noblesse, nous rencontrons ces amusements partout où s'établissaient les beaux loisirs.
Le maréchal de Richelieu eut dans son hôtel la faveur de la première soirée cYAnnette et Lub 'ui ; Y Honnête criminel, ce père de tous les mélodrames vertueux, trouva chez la duchesse de Villeroi l'asile que lui refusait encore le théâtre; chez le baron d'Esclapon, qui avait fait bâtir une salle de spectacle au faubourg Saint- Germain, Molé, qui était malade, obtint une représentation à bénéfice. La Folie-Titon, l'hôtel Mazarin, le château de Chevrette, Chenonceau, Passy chez la duchesse de ValentinOis et à l'hôtel Berlin, et dans des temps plus rapprochés, l'hôtel du prince archichancelier, et le château du Val possédé par Regnault de Saint- Jean d'Angély eurent des soirées célèbres, dont quelques événements se rattachaient aux meilleurs souvenirs de la scène. Ailleurs, chez le comte François de Nantes, chez M. Foriée, dont Brazier, le premier analyste de ces chroniques, cite le nom avec reconnaissance : il y avait aussi des fêtes du théâtre.
La noblesse et l'opulence n'avaient pas seules le privilège de ces joies intellectuelles, mademoiselle Guimard possédait deux théâtres, l'un à Paris, l'autre à Pantin ; deux courtisanes fameuses, les demoiselles de Verrières, eurent aussi deux salles de spectacle pour lesquelles Colardeau et La Harpe composèrent des ouvrages. Les auteurs, les artistes et les grands seigneurs se mêlaient dans ces représentations.
Sous la restauration, ce goût du théâtre se continua dans la haute société: M. le duc de Maillé ouvrit son château de Lormois au grand répertoire ; madame de la Briche, en son château des Marais, le traita avec la plus grande affabilité ; l'hôtel d'Uzès eut des représentations qui firent quelque bruit; chez madame la baronne de
La Bouillerie, le vaudeville fïorissait ; à Royaumont, chez M. le marquis de Bellissen, on chantait l'opéra italien.
La liste des théâtres qui touchaient de si près aux salons serait longue ; plus longue serait encore celle des scènes que la manie de la comédie bourgeoise établie dans les classe^ moyennes, et jusque dans les plus bas fonds de la société. Après la tourmente révolutionnaire, de 1798 à 1806, il y eut à Paris deux cents théâtres bourgeois.
Le plus fameux est celui de Doyen, qui a laissé des souvenirs à la fois si plaisants et si instructifs, si burlesques et si frappants de vérité ; ce sont des annales qu'il faudrait coudre comme appendice aux pages des Romans comiques de Scarron.
Une chose est digne de remarque, c'est que parmi ces théâtres, ceux qui comptaient dans leurs troupes des personnages séparés de la foule par leurs talents et par leur naissance n'ont légué à la scène qu'un très petit nombre de sujets d'élite, tandis que des rangs inférieurs sont sortis beaucoup de comédiens célèbres.
C'est peut-être parce que chez les grands autour desquels se groupaient les artistes, les écrivains, on ne considérait la comédie de société que comme un moyen d'échapper à l'ennui, tandis que chez les petits l'amour de l'art soutenait les efforts et portait dans ces loisirs mêmes la volonté de réussir.
C'est donc à travers ce mouvement qui agitait tous les rangs de la société, delà base au sommet, que la comédie de salon était venue jusqu'à l'époque où madame de Minbourg la recueillit et l'abrita dans son château, près de Ponchartrain.
Depuis deux ans M. le comte de Castellane s'était efforcé de remettre en honneur les mœurs et les habitudes du théâtre de salon : il marchait à la tête de cette renaissance, et toute la noble comédie éparpillée dans les proverbes, les charades en action, les charges, les travestissements et les scènes de paravent, se rendait à cet appel. La troupe du château de madame de Minbourg s'était recrutée parmi les plus ardents ; mais les jeunes femmes, et surtout les demoiselles, ne s'étaient pas encore familiarisées avec l'idée de jouer la comédie; on redoutait dans les études et dans les représentations une certaine liberté de propos et de manières, et des franchises qui paraissaient mal s'accorder avec le respect dû aux conve-
UNE ÀCTIlfCE DE SOCIÉTÉ
nances. Les salons, à très peu d'exceptions près, étaient donc obligés de chercher leurs jeunes comédiennes parmi les sujets qui se destinaient à la scène. On comprend avec quel ravissement la comtesse de Minbourg apprit les succès d'Anna, et reçut le trésor de grâces, de fraîcheur, de jeunesse et de talent que le ciel mettait à sa disposition.
Anna fut accueillie avec des transports d'allégresse ; à son arrivée et sans lui donner le temps de se reposer, il fallut qu'elle se mit à l'étude; les répétitions commencèrent dès le lendemain et la représentation fut fixée pour un des jours suivants! jamais théâtre aux abois ne déploya plus d'activité que l'on en montrait chez la comtesse.
On avait choisi pour composer un spectacle d'apparat, la Fille d'honneur, pièce d'Alexandre Duval ; le rôle principal, celui qui donnait son nom à l'ouvrage, ' fut naturellement assigné à Anna, madame de Mainbourg, malgré son âge, s'étant réservée pour jouer à une représentation suivante le personnage d'Hortense de Y Ecole des Vieillards.
L'embarras d'Anna était grand, c'était la première fois qu'elle se trouvait aux prises avec une épreuve aussi redoutable que celle qui lui était imposée : les rôles qu'elle avait joués dans les solennités de la pension étaient bien loin de celui qu'il fallait maintenant aborder ; elle recula d'épouvante. Des conseils affectueux et des encouragements l'entourèrent de toutes parts, et chacun s'empressa de lui offrir le concours de ses propres lumières. Anna crut que, dirigée par l'expérience de personnes accoutumées à se prononcer sur le mérite des acteurs et des pièces de théâtre de Paris, elle pourrait surmonter les difficultés qui l'effrayait; ainsi soutenue et fortifiée, (41e parvint à faire taire sa timidité et se sentit presque téméraire. Mais dès les premiers avis qui lui furent donnés, elle s'aperçut tout de suite que ceux qui prétendaient affermir et conduire ses pas n'étaient pas plus habiles qu'elle-même à marcher dans la voie dramatique: la faiblesse de ses prétendus appuis lui rendit toute sa «ontîance: elle joua naturellement e-t joua bien.
Chaque représentation était pour elle une nouvelle occasion de succès; elle excella dansious les genres. Le vaudeville parut aussi satisfait de ses efforts que l'étaient le drame et la comédie.
Anna tut bientôt la petite reine du château ; la comtesse de Minbourg, sa protectrice, écrivit elle-même aux parents de la jeune tille, et d'un commun accord il fut décidé qu'elle serait présentée aux débuts de l'hôtel de Castellane : c'était le Théâtre-Français de la comédie de société.
DHOTEL ç-ASTSfeltÀM'B:'
Dans le faubourg Saint-Honoré, qui fut le faubourg Saint-Germain de l'Empire, au fond d'une vaste cour, s'élève un hôtel remarquable entre les plus beaux; au dehors tout annonce une de ces demeures qu'habite l'opulence. Souvent, vers le milieu de la journée, deux gardes minicipaux à cheval, placés de chaque côté de la porte principale, sont l'indice certain d'une réunion nombreuse. La foule étonnée de l'aftluence des carrosses et de l'empressement des piétons, s'informe des causes de ce concours de gens, et sa surprise redouble en apprenant qu'en cet endroit on joue la comédie en plein jour.
C'est l'hôtel Castellane.
Les personnes admises à ces fêtes, après avoir traversé au rezde-chaussée un vestibule et une antichambre, entrent dans un premier salon, pièce de dimensions spacieuses et ornée- de deux grandes colonnes; d'autres appartements s'étendent vers la droite; en tournant à gauche, on aperçoit une longue galerie ; elle renferme des antiquités précieuses, des sarcophages et des momies arrachées aux pyramides, de beaux vestiges de l'art et de la civilisation a. 39
antique. A l'extrémité de cette galerie, une rotonde nouvellement construite présente son amphithéâtre, sa galerie élevée, un orchestre et un théâtre : c'est la salle de spectacle.
Lorsque M. le comte Jules de Gastellane, si fervent pour le culte des arts, entreprit de faire renaître la comédie de société, son théâtre était établi dans le premier salon : les deux colonnes marquaient les limites de la scène. Malgré la magnificence de cet endroit, cela ne suffisait pas à ses desseins : il lit édilier une salle de spectacle, ainsi que l'avait fait autrefois le cardinal de Richelieu dans son palais, et il voulut que rien ne manquât à cette scène dont il avait enrichi son hôtel ; tout fut exécuté au gré de ses vœux.
La salle de spectacle de l'hôtel de Castellane a une incontestable supériorité sur toutes celles qui ont été bâties même dans les palais des princes : elle est complète et équipée avec une intelligence et une adresse qui ont tout prévu. Les soirées dramatiques y brillent d'un éclat qui pourrait rendre jaloux plus d'un théâtre public; les grands salons, radieux des lumières que des candélabres gigantesques versent avec profusion, ne sont plus que les foyers dans lesquels la société trouve pour les entr'actes un magnifique parloir. Les proportions de la salle ont été réglées sur une échelle plus étendue que toutes celles des constructions de ce genre; on évalue à quatre cents le nombre des spectateurs qu'elle peut contenir. Des ornements composés de peintures, de dorures, de médaillons et d'arabesques en forment les embellissements; un lustre et des touffes de bougie l'éclairent, et rien n'est plus charmant que ce coup d'ceil, lorsque l'orchestre, le parterre et la galerie sont remplies de femmes parées autour desquelles se presse une couronne de cavaliers en toilette de bal.
Nous ne saurions dire jusqu'à quel point ont été poussés le scrupule et l'exactitude des arrangements; tout ce que l'on exigeait arlleurs a été traité ici avec une infatigable et libérale sollicitude. Cicéri, chargé des décorations, a fait du théâtre une bonbonnière qui n'a plus recours aux vieilles mesquineries et aux chétifs mensonges des anciennes scènes de salon ; c'est un théâtre en miniature auquel ne manque aucun des accessoires obligés; les costumes et le mobilier de la scène ont été l'objet des mêmes soins, de sorte qu'on a peine à concevoir comment on a si bien prévu et si heureusement préparé tous les besoins de la représentation.
Ces réunions de l'hôtel de Castellane, soirées ou matinées, ont un attrait piquant et qui leur est propre; elles appartiennent au théâtre sans être séparées du monde; c'est une alliance complète entre l'art sérieusement encouragé et les franchises d'un aimable et facile délassement; l'étiquette des salons en est bannie, mais rien n'y compromet la stricte et courtoise observation des convenances.
Aux coulisses, derrière le rideau, avant la représentation, se trouve groupée cette famille des gens du monde que leurs penchants rapprochent de l'art; nous retrouverons là des acteurs bé-
névoles dont la scène pourrait s'honorer si elle les possédait. Vous les avez vus dans tous les théâtres de société; c'est une de leur colonie qui a fondé la salle de la rue Chaptal ; quelquefois ils fie dédaignent pas la salle de la rue de la Victoire : c'est le Conservatoire des grisettes et le Gymnase dramatique des lorettes. C'est de là qu'est sortie cette noble troupe qui vint donner au théâtre de la Kenaissance une serata, au profit des Polonais. On n'a pas oublié cette soirée dans laquelle on voyait les chanteurs des chœurs lorgner les spectateurs et faire reculer les lorgnettes de la salle devant les lorgnons de la scène : il nous serait facile de vous montrer parmi eux des noms chers aux lettres et a l'art dramatique.
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Cette dame, qui remplace avec tant de goût les charmes que l'âge lui a enlevés par les séductions de l'esprit, c'est une de celles dont les tableaux nous ont transmis avec le plus de vérité l'urbanité et l'élégance d'un monde qui n'est plus à l'époque dont nous parlons. Nous pourrions encore appeler vos regards sur cette grande dame de la cour impériale qui, tombée de sa grandeur, se releva si haut par son talent d'écrivain. Ces deux femmes sont des chefs de troupe : comme Molière , elles composent souvent les pièces qu'elles font jouer. Voici un de nos littérateurs les plus polis: toutes ses œuvres sont marquées au coin du tact le plus délicat; c'est le poète de l'endroit ; cet homme dont la corpulence frappe d'abord la vue, c'est un des plus aimables acteurs de la comédie française : son embonpoint l'a éloigné de la scène sur laquelle son talent l'eût retenu long-temps; c'est l'instructeur de la troupe; c'est lui qui enseigne, forme et discipline les comédiens inexpérimentés. Voyez avec quelle application il donne à cette jeune fille les Gonseils qui doivent assurer son débit et son geste, toute son attitude de scène ; à sa propre expérience déjà si recommandable, il a joint des études profondes. Un peu plus loin, portez les yeux vers ce personnage de petite taille, à tète chauve, et déjà costumé pour jouer un rôle comique. Quelle adorable bonhomie! quelle délicieuse et loyale naïveté! L'actrice avec laquelle il cause si intimement, c'est sa femme ; tous deux vont jouer dans une pièce qu'il a pris plaisir à composer. Ici, au coin de cette coulisse, ce sont les matadors de la troupe : il y a parmi eux d'excellents gentilshommes ; mais ne dédaignez pas cet homme au visage maigre, sec et bruni, dans les traits duquel il y a comme un mélange du type espagnol et du caractère africain ; il a pour les arts une aptitude miraculeuse ; les genres les plus différents lui sont également familiers. Après le drame, il jouera la comédie et la farce, il chantera une cavatine et dansera la cachucha, sans être jamais déplacé. Ce n'est pourtant pas un artiste de profession, c'est un employé au ministère de la guerre.
Je ne vous parle pas des dames : pour les unes il n'est plus d'espoir de progrès, et l'on ne peut que les féliciter de leur complaisance; pour les autres il y a une timidité et une réserve qui doivent demeurer inviolables.
Anna, que tant de louanges avaient précédée, et qu'accompagnait une de ces réputations que le monde s'entend si bien à édifier, était
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l'objet de toutes les prévenances : elle sentait en elle une douée témérité.
Madame la comtesse de Minbourg avait mis beaucoup d'orgueil à produire sa filleule : depuis six semaines qu'on était de retour à Paris, elle n'avait pas voulu qu'Anna eût d'autre logement que son hôtel ; elle lui avait permis de voir souvent ses parents, mais elle n'avait pas souffert qu'elle s'éloignât d'elle. Tous les travaux d'Anna et toutes ses pensées avaient été dirigés vers les études dramatiques ; on voyait en elle, et on le lui répétait sans cesse, un phénomène à qui rien ne pouvait être comparé.
Ce fut au milieu de ce concert d'adulations, dont madame de Minbourg donnait toujours le signal et que toutes les voix répétaient après elle, qu'Anna débuta sur le théâtre de l'hôtel Castellane. Placée sous la protection de l'élite de la société, son succès était certain, mais il dépassa toutes les espérances; pour elle, l'enthousiasme et l'admiration allaient jusqu'à la frénésie.
Cela dura pendant deux hivers. Anna était l'objet d'hommages qui ressemblaient à de l'adoration ; pour célébrer ses succès toutes les muses chantaient : il y avait des vers pour précéder chacune de ses apparitions, des vers la saluaient encore lorsqu'elle quittait la scène, c'était un perpétuel concert de louanges et de félicitations.
Lorsqu'Anna jouait, M. le comte de Castellane redoublait de bienveillance dans son hospitalité. Ce seigneur du logis qu'on voyait empressé à servir ses hôtes avec une vigilance que rien ne lassait, lui qui oubliait en quelque sorte de prendre sa part des plaisirs qu'il offrait avec tant de grâce, quand venaient les représentations d'Anna, il sentait augmenter ses forces et son ardeur de bonne réception ; sa politesse, son intimité, si loin, hélas! de nos mœurs actuelles, son désir de placer tout le monde et de pourvoir à tout, éclataient ces jours-là par de nouvelles démonstrations. M. le comte de Castellane s'est toujours immolé tout entier au bien-être des personnes qu'il reçoit chez lui.
Anna était son actrice d'adoption.
Souvent il arrivait que le monde, dans l'exaltation de ses espérances, croyait avoir trouvé enfin quelque chose de plus précieux que tout ce que pouvait offrir le théâtre; alors les élans admiratifs ne connaissaient plus de bornes.
De même qu'après les succès du château de madame la comtesse
UNE ACTItICR DE SOCIÉTÉ.
de Minbourg, il avait été décidé qu'Anna débuterait à l'hôtel d<* Castellane, de même après ses triomphes p!us récents, il fut décidé qu elle débuterait au Théâtre-Français.
Cette jeune réputation avait tant de retentissement que la Comédie s'en émut ; tout ce que la société compte de plus considérable intéressait à cette destinée dramatique; on avait préparé les secours les plus puissants dans le cas où le Théâtre-Français opposerait quelque résistance aux vœux des salons; c'était presque une question d'État.
Le Théâtre-Français se montra prompt à tout accorder ; il se prêta à tous les désirs, et fixa lui-même le jour de ces débuts rendus si solennels ; il laissa à l'actrice le soin des rôles dans lesquels elle paraîtrait. Alors, il y eut à la salle de spectacle de l'hôtel Castellane une représentation suprême, celle des adieux.
Anna y parut belle et touchante d'émotion ; à son apparition sur la scène, elle fut reçue par un tonnerre d'applaudissements qui ne se lassaient pas de lui témoigner toute la tendresse de cette noble compagnie qu'elle allait quitter; il y eut des larmes et des cris de désespoir, et lorsque le calme eut enfin permis de commencer le spectacle, les applaudissements se renouvelaient sans cesse comme des embrassements qui voulaient retenir celle qu'on leur arrachait.
A la fin, toute la troupe parut entourant Anna qui se pliait tout en larmes sous une pluie de bouquets, de couronnes et de compliments poétiques. Ce furent de longs et touchants adieux ; alors le poète prit sa lyre, et lit entendre la mélodie de ses lamentations.
Dans quelques strophes il peignit rapidement les affections qu'avaient fait naître dans tous les cœurs les qualités éminentes qui distinguaient l'actrice bien aimée, il lui dit ensuite la douleur que l'on éprouvait à la livrer aux orages d'une scène si redoutable; c'étaient comme les craintes qu'on éprouve en voyant un objet chéri affronter les hasards des flots; enfin, il l'assura que ces sympathies si vives l'accompagneraient aux jours des épreuves, et que notre dévouement deviendrait son plus ferme appui.
Anna se retira silencieuse, mais chancelante et troublée.
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Lu tout ceci, il y avait une haute imprudence.
La comédie de société n'a presque rien de commun avec la comédie du théâtre; ceux qui confondent ces choses ressemblent assez bien aux marins d'eau douce qui croient affronter sur la rivière des périls égaux à ceux de l'Océan. Les différences des deux scènes sonl nombreuses et formidables : le geste, la voix, les poses, toute l'économie du jeu dramatique doivent subir des modifications imposantes en passant du théâtre de société au théâtre public.
Les faits vont parler plus haut que ne pourraient le faire nos opinions. Anna se prépara à ses débuts avec une religieuse terreur : elle parut comprendre que jusqu'alors elle ne s'était pas encore approchée du sanctuaire, et qu'elle n'avait pas encore contemplé face a face la divinité ; mais le temps qui la séparait du moment de ses débuts était trop court pour qu'elle put donner à ses études la lenleur qui seule amène de bons et graves enseignements; elle sentit cette première faute de l'imprudence de ses amis : cependant, elle voyait autour d'elle tant de sécurité qu'elle ne se laissa point abattre.
Pour cette soirée, toute la société occupa le théâtre; c'était encore une représentation de l'hôtel Gastellane; on se saluait d'une loge à une autre, on échangeait tout haut les vœux et les espérances, on se livrait aux plus séduisantes illusions. Quelques personnes se détachèrent de la salle pour aller au théâtre réconforter une timidité dont on craignait les effets.
La toile se leva enfin ; le rôle choisi par Anna, pour son premier début, était précisément celui qui lui avait fait tant d'honneur chez la comtesse, et qui avait commencé la série de ses triomphes à l'hôtel de Castellane, le jeune personnage de la Fille d'honneur. Dès les premiers vers, Anna était visiblement troublée ; elle prononçait à peine, et les paroles n'arrivaient pas jusqu'à l'oreille des spec-
tateurs; les applaudissements mêmes qui avaient voulu la rassurer à son entrée en scène l'avaient étourdie ; les lueurs de la rampe l'éblouissaient, lorsqu'elle entendit les voix de l'orchestre lui crier rudement: « Plus haut! » elle perdit toute contenance : elle récita son rôle dans un désordre machinal qui ne permettait aucune marque d'approbation; les loges restèrent muettes et consternées; le parterre et les stalles eurent sans doute pitié de la souffrance de l'actrice, car elles ne donnèrent aucun signe de mécontentement. Vainement, Anna, dans le cours de la soirée essaya-t-elle de retrouver son énergie et ses moyens : elle était écrasée par tout et* qui l'entourait. Accoutumée à une scène peu rigide, à certaines négligences de réplique ou à un laisser-aller peu soucieux de l'étiquette du théâtre, elle ne comprenait rien à la sérieuse application de ses nouveaux camarades ; elle n'avait aucune expérience des traditions indispensables, et sur la scène tout lui était embarras. Elle implorait dans le fond de son cœur cette bienveillance universelle qu'on lui avait promise , et qu'elle ne voyait pas venir ; alors elle se voyait délaissée et abandonnée; son découragement allait jusqu'au désespoir. Elle cherchait du regard ce public aussi dont la faveur l'avait soutenue et qu'elle voyait maintenant froid, sévère, glacé et bien plus près du blâme que de l'éloge. Elle croyait même avoir entendu des bruits aigus ; et ces funestes sons avaient mortellement retenti dans son cœur ; tout son être pâlissait, elle sentait ses forces diminuer ; souvent elle fut sur le point de tomber, tant ses membres pliaient sous un fardeau qu'ils ne pouvaient plus soutenir.
Pour Je public, c'était un lamentable spectacle.
Pour l'actrice, c'était une abominable souffrance.
Trois fois cependant Anna fut soumise à cette douloureuse tentative; trois fois elle subit la même torture.
La critique fut pour elle impitoyable ; on la renvoya sans ménagement à des études qu'elle n'aurait jamais dû interrompre, et l'on s'indigna contre le monde dont l'engouement avait exposé un enfant à tant de peines et à un si cruel retour sur soi-même.
Le Théâtre-Français n'eut pas même la peine d'un refus, on ne lui adressa aucune proposition.
Anna qui avait passé dans sa famille le temps de ses débuts voulut revenir auprès de sa bienfaitrice, la comtesse de Minbourg ; elle espérait que les succès des salons la consoleraient volontiers du rude
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échec qu'elle venait d'éprouver au théâtre; mais elle ignorait, la pauvre entant, que le monde n'aime à se parer que de ce qui peut le glorifier : elle ignorait que ce que le monde fuit le plus, c'est le contact de la disgrâce et de la défaite.
La comtesse évita la présence d'Anna, et lui fit connaître par des témoignages non équivoques ses intentions, c'est-à-dire, la volonté de ne plus la voir.
Ce dernier coup fut le plus sensible au cœur de la jeune fille : il lui enlevait son dernier espoir, il l'isolait de tout ce qu'elle avait aimé, il la rejetait seule et désolée. A. l'hôtel de Gastellane elle eût sans doute trouvé encore un accueil bon et hospitalier, elle ne se sentit pas la force de l'implorer.
Pendant une année tout entière Anna fut en proie à des regrets qu'on ne pouvait adoucir; les caresses de ses parents lui rendirent peu à peu la sérénité. Aujourd'hui, mariée à un honnête bonnetier que sa beauté et ses qualités ont charmé, elle élève de gros enfants, et revenue des vanités du théâtre elle vend des bas, des chaussettes, et quelquefois même des bonnets de coton.
Nous ne savons si ce récit est véridique; nous l'avons entendu faire cet hiver, pendant l'entracte d'une soirée de vaudevilles chez a. 40
l .M'. ACTRICE DE SOCIÉTÉ
un riche banquier dont le nouveau palais esl l'orgueil du faubourg Saint-Germain; mais nous pouvons affirmer que tel est le sort probable de presque toutes les têtes folles qu'égarent les illusions du théâtre. Heureuses encore, si, au sortir de la scène qui les repousse, elles trouvent une boutique pour les recevoir.
Beaucoup roulent plus bas, et lombenl au fond de l'abime.
Eugène Briffavlt.
FILLES