L'HÔTEL DES COMMISSAIRES-PRISKUKS
maiiie; encore n'est-ce que depuis peu que la vente des marchandises neuves lui est interdite, et échappe-t-il à cette interdiction, dans certains cas, et en vertu d'une autorisation des juges-consulaires.
La manière dont le commissaire-priseur procède à la conduite des enchères, le vocabulaire dont il use, son geste, son attitude et sa pose dépendent du genre des objets qu'il met en vente, du public auquel il s'adresse, et même de la salle où il trône. S'agit-il d'une vente de curiosités, d'objets d'art, de tableaux, — c'est toujours dans la plus belle salle qu'elle aura lieu, — le commissaire déploiera tout
ce qu'il a de zèle, d'expérience, d'adresse, de cordes vibrantes dans la voix, de fascination dans le regard. A l'instar des athlètes antiques qui se préparaient long-temps à l'avance aux luttes du cirque, il se sera préparé, lui, aux luttes de l'encan. Rien ne lui aura coûté, ni les dépenses préliminaires, ni les démarches, ni les peines,
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ni ces mille petits moyens dont la publicité n'est souvent qup lr prétexte.
Supposons le cas d'une vente de tableaux.
Huit jours avant l'adjudication, le rentier, l'homme bien posé, le protecteur des arts a reçu à domicile un livret annonçant l'exposition de la superbe galerie de M. X..., une des plus riches de l'Europe. Vous ne connaissez pas M. X — l'Europe le connaît encore moins que vous; n'importe! cette exposition aura lieu, — c'est toujours le livret qui parle, — -à dater de la semaine prochaine, tous les jours de midi à quatre heures, à l'hôtel des ventes mobilières, salle n° 2. Qu'on se le dise!... Vient le catalogue numéroté des tableaux, et à la suite de chaque tableau une notice rédigée par M. K. ., expert, un très habile homme, qui a reçu mission de reconnaître d'un coup d'œil de quel pinceau sort cette toile-ci, à quelle école appartient cette toile-là. M. R... est, par état, le parrain de toutes les peintures grandes ou petites, paysage ou marine, tableau de genre ou tableau d'histoire, caricature ou portrait, qui n'ont pas de nom et qui ne pourraient se présenter décemment dans le monde sous le voile équivoque de l'anonyme.
En même temps que le livret et les notices, apparaît dans les feuilles publiques une annonce pompeuse! En même temps que l'annonce, une affiche monstre, placardée sur les murs extérieurs et intérieurs de l'hôtel et qui d'ordinaire est ainsi rédigée :
« Exposition et vente de tableaux anciens et modernes PAR. . . »
Le PAU est d'une typographie gigantesque, colossale, grande comme unBurgrave.
« Et d'après. »
Le d'après est microscopique , imperceptible ; c'est un ciron qu'on ne distingue qu'à la loupe.
Nous disons donc : « PAR etd'Ar«às: Ruisdaël, Coypel, Obbéma, « Vander Meulen, Rubens, Greuse, Boucher, Breughel, Bour- « guignon, Salvator Rosa, Girodet, Léopold Robert , etc., etc., « etc., etc. »
Remarquez ces quatre et caetera. 11 cachent cinquante ou soixante mystères qui ne seront dévoilés qu'au grand jour de la vente.
— « Diable! voilà une belle collection! excellente occasion pour un amateur ! »
La réflexion est faite à haute voix par un Monsieur qui s'est ar-
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rêté comme vous devant l'affiche apposer sur les murs de Khôlel des commissaires-priseurs. Vous approuvez le Monsieur du geste et vous ajoutez machinalement : Ça se vendra cher.
— Bah ! ce n'est pas sûr, reprend l'autre ; il doit y avoir dans tout cela beaucoup de croûtes.
— Mais les tableaux de maîtres?
— Il faut voir! réplique le Monsieur en souriant, on peut faire de bons marchés, je ne le nie pas ; mais on peut en faire aussi de détestables... Tiens! c'est précisément aujourd'hui que commence la vente!
Sans rien ajouter de plus, le Monsieur vous quitte. C'est à la salle n" 2 qu'ont lieu les enchères. L'idée vous prend d'y monter ; vous trouvez la lutte engagée, et les parties aux prises. La salle offre un aspect des plus pittoresques; au fond s'élève une estrade
ou siègent le commissaire-priseur et son commis; sur le même rang qu'eux, mais plus bas, se tient l'expert, le fameux M. K... qui continue son rôle de parrain des toiles sans nom. Derrière l'estrade el
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debout, une demi-douzaine d'individus dont nous aurons à nous oceuper tout à l'heure. En avant de l'estrade, dont elle est séparée par un espace de quelques pieds, une table en fer à cheval autour de laquelle se pressent une foule de spectateurs, les uns assis, les autres debout, et tellement serrés, que vous, dernier venu, vous ne pouvez distinguer un seul des objets en vente ; vous avez beau vous lever sur la pointe des pieds!' Mais voici le Monsieur aux réflexions qui, mieux avisé que vous, dérange l'un, écarte l'autre, se fait faire place et pénètre enfin jusqu'à ia ligne de chaises. Vous le suivez; mais impossible d'aller au-delà : cette ligne est infranchissable : on ne la prendrait qu'avec du canon. Vous pouvez rester là cinq heures de suite, pas un des gens assis ne se lèvera; ce n'est pas étonnant, cette ceinture vivante est formée presque en entier des ex-piqueurs du 1 13, de cette cohorte désorientée dont nous parlions au début de cet article; habitués inamovibles, ils sont désignés par les garçons de peine de l'établissement sous le soubriquet trivial de loapeurs.
Loupeur, dans le langage d'une certaine classe, signifie paresseux, oisif, amateur du far niente. Ce terme convient parfaitement, comme on voit, aux ex-pensionnaires de M. Bénazet. A côté des loupeurs, et jouissant comme eux du privilège d'être assis, on remarque quelques amateurs tenaces, mais besogneux, qui attendent des mois, des années, une occasion d'acheter à vil prix quelques tableaux d'élite. Toutefois ce personnage qui est là, tout près de vous, décoré de la Légion-d'Honneur, dont la tête blanche fait mouche au milieu des autres têtes, c'est une exception de cette dernière catégorie. Bien qu'il ait dans toutes les ventes d'objets de curiosité ou de tableaux, sa place marquée, sa chaise retenue, cela ne l'empêche pas d'acheter souvent, d'acheter beaucoup, d'acheter trop. S'il le voulait, il pourrait tout aussi bien que feu Aguado, faire parade de sa galerie ; car elle est. aussi nombreuse, pour le moins, que celle du banquier espagnol, et elle l'emporte de beaucoup par le chiffre des croûtes; mais il fait de ces tableaux ce qu'un avare fait de ses trésors : il les cache, il les met sous clef; il veut être seul à les contempler: il lui semble que l'œil d'autrui les userait; il est convaincu qu'il a un million d'enfoui dans ses armoires, et il n'a peut-être pas tort , car ces tableaux lui ont coûté depuis vingt ans bien près de cette somme.
Cependant, grâce à l'audacieux Monsieur qui vous a servi d'introa . 3G
l'hôtivL i h : s r.o \i m i s s a i h r. s - i> k i s r. r r s .
ducteur, vous voici placé dfe manière, sinon à voir, du moins à entrevoir les tableaux que le crieur fait successivemet passer sous les yeux des loupeursqui regardent, jugent, font des mines absolument comme s'ils s'y connaissaient et comme s'ils avaient envie d'enchérir. Le garçon de salle vient d'emporter un objet vendu ; le crieur en reçoit un autre des mains de l'expert, le commissaire-priseur le met aux enchères : écoutez le crieur, écoutez l'expert , écoutez le commissaire-priseur, écoutez les enchérisseurs.
Le Commissaire-priseur. Messieurs, nous allons mettre en vente maintenant le numéro 22. C'est un tableau d'après Greuse — un maître fort estimé! par M.
Ici un nom profondément inconnu.
— Nous allons le mettre à 100 francs pour commencer; voyons, Messieurs, à 100 francs! — Personne ne dit mot?
— Le Crieur. 100 francs, Messieurs. Y a-t-il marchand a 1 00 francs ? — • Même silence .
— -L'Expert. Allons donc, Messieurs, cest un des plus jolis tableaux de Greuze. *
— Une voix. Ce n'est pas de Greuze.
— Le Crieur. C'est d'après Greuze ; c'est une des meilleures copies de M.
Décidément, vous n'avez jamais entendu parler de ce copiste.
— Le Crieur, continuant : Au reste, examinez, Messieurs, on ne vous vend pas chat en poche, vous vous y connaissez assez pour juger du mérite de l'œuvre.
— Une V oix. Je mets 10 fr.
— Le Commissaire-priseur . 11 y a marchand à 10 fr. Commençons par 10 fr., je le veux bien.
— Plusieurs Voix, l'une après l'autre. 10 fr — 12 fr. — 13 fr. — 15 fr.
Les enchères montent en quelques minutes jusqu'à 120 fr., puis elles se ralentissent. Le crieur s'égosille à répéter 120 fr.
L'Expert. Allons, Messieurs, ça vaut mieux que ça; vous n'y pensez pas! c'est tout au plus si, à ce prix, le cadre est payé!
L'argument tiré de la valeur intrinsèque du cadre est un argument éternellement invoqué par l'expert.
— Une Voix. 121.
— Le Crieur, après avoir échangé im signe avec le commissaire
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priseur, cl presque coup sur coup: 122, 123, 124, 1 2o , !2G! Allons, Messieurs, a 12(i!
Le commissaire-priseur s'est résigné, comme on voit, a pousser lui-même et à son corps défendant. Pourquoi ? Pour chauffer la vente. Dévouement très louable! mais dont il peut être la victime; car si personne n'enchérit sur lui, la toile lui restera, et il n'en a que faire. 11 est vrai qu'il a la ressource de la remettre en vente un jour ou l'autre; mais est-il sur de recouvrer ses déboursés ! et -en attendant qu'il les recouvre, ses fonds dorment et ne rapportent rien.
— -126! Allons, Messieurs, à 120 ; c'est un tableau fort bien fait cl très touchant.
Cette réflexion est du crieur qui a fréquemment à la bouche une foule d'observations du même genre * et toutes aussi spirituelles que celle-là.
L'Expert au Crieur. Montrez donc le tableau à ces Messieurs la bas au fond! Remarquez, Messieurs, vous qui êtes connaisseurs (ô flatteur d'expert, présent le plus funeste1!. . .) le coloris et la pureté de cette toile!
— Une Voix. 127.
— Une autre Voix. 128.
L'enchère reprend et va jusqu'à 129 fr.
— -Allons, Messieurs, le mot! crie le commissaire-priseur.
Le mot, en terme de vente, signifie le compte rond, 130; mais personne ne disant le mot, le commissaire-priseur s'écrie : 129 fr. ! c'est bien vu, bien entendu, à 129 fr., il n'y a pas de regrets! adjugé! — Et il frappe un coup du marteau d'ivoire, insigne de sa toute puissance.
L'homme à qui le tableau est adjugé et qui le prend d'assez mauvaise grâce, est le même qui n'a pas voulu commencer l'enchère à 100 fr. et qui l'avait réduite à 10 fr.
— -Le papa Grimoud est enfoncé, dit un Ioupeur.
L'entourage répond à cette exclamation par un sourire approba teur que partage le Monsieur que nous connaissons. Vous, novice, vous ne comprenez pas ; le Monsieur veut bien vous donner le mot de l'énigme : l'homme à qui la copie de Greuse a été adjugée est un marchand qui a poussé l'enchère uniquement parce qu'un amateur placé à côté de lui semblait tenir au tableau; il comptait enfoncer le bourgeois (pardon de l'expression, mais elle est technique)
l/flÔTËL I)KS COMMlSSÀIKKS-IMUSEURS.
et lui faire payer la croûte fort au dessus de sa valeur. II n'enchérissait que pour mieux enfoncer l'autre; malheureusement il a mal manœuvré, il est tombé lui-même dans le piège qu'il tendait au bourgeois. Le bourgeois qui n'est pas toujours aussi simple, aussi innocent qu'il en a l'air, a flairé le traquenard et ne s'y est pas laissé prendre. C'est le marchand qui paie les frais de la guerre; il a acheté 129 fr. une toile qu'il ne revendra pas 50, et qui n'eût pas été cotée au delà de 40, si l'enchère ne se fût débattue qu'entre marchands, car ces messieurs ont pour habitude de ne jamais se faire concurrence, tl y a entre eux une association, une sorte de bande noire I
— A ce compte là, dites-vous au Monsieur, un amateur est toujours sûr de payer un tableau trois ou quatre fois sa valeur. — Erreur, reprend le Monsieur en souriant, il ne s'agit que de savoir se conduire et saisir l'à-propros. Les marchands ne peuvent pas tout acheter, il faut bien qu'ils s'arrêtent, et puis ce ne sont pas les bons tableaux qu'ils poussent avec le plus d'acharnement, ce sont les médiocres, parce que les médiocres sont généralement de défaite plus facile. Vous venez de voir, au reste, qu'il y a parfois danger pour eux à se frotter à des amateurs. Tenez, ajoute l'officieux personnage en nous montrant le vieillard à cheveux blancs, voilà un connaisseur! il ne se passe pas de semaine qu'il n'achète un tableau et qu'il ne fasse un admirable marché; c'est le célèbre M. de M., il est connu dans les arts comme M. Dusommerard. Quand M. de M. dit un prix, vous pouvez enchérir sans crainte.
La célébrité de M. de M. n'est pas parvenue jusqu'à vous; mais ce n'est pas une raison pour la mettre en doute.
Pendant votre dialogue avec le Monsieur, on a vendu successivement trois ou quatre tableaux D'APKÈS des peintres très connus par des barbouilleurs qui ne le seront jamais. C'est par les quatre et cœtera que ces derniers étaient désignés dans l'affiche. Fiez-vous donc aux et cœtera !
Cependant les enchères sont poussées mollement; le commissaûepriseur a beau prendre ses inflexions de voix les plus engageantes, l'expert faire de fréquents appels au sentiment artistique de l'assemblée, le crieur répéter spirituellement: Mais voyez donc, Messieurs, ce cheval est superbe; quelle magnifique bête! un cheval comme ça vaut plus de 15 francs!
— !(>! dit une v&ix , — puis plus rien/.
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Le cheval est adjugé, avec son cadre, son cavalier, son paysage et ses montagnes, à la modique somme de 16 francs.
Vous êtes émerveillé qu'une copie de maître, de dimension raisonnable, et surtout encadrée superbement, ne soit, si mauvaise qu'elle puisse être, vendue que 10 francs; en bonne conscience, ce n'est pas payé. — C'est au propriétaire qu'elle a été adjugée, vous glisse le Monsieur à l'oreille; il n'a pas voulu la laisser partir à si bas prix; il a eu raison. Cette copie là vaut mieux que celle qu'on a vendue tout à l'heure 129 francs.
— Au propriétaire? ce n'est pas possible, puisqu'il est mort ! Le Monsieur sourit, mais ne répond pas.
On appelle maintenant un tableau attribue à Coypel. — Un charmant tableau de Coypel à 200 francs, dit le commissaire. Y a-t-il marchand à 200 francs? Faites passer le tableau à ces Messieurs.
— L'Expert. Examinez, Messieurs; c'est bien un Coypel; c'est tout à fait dans sa manière : d'ailleurs la gravure existe. — Allons, Monsieur, reprend le commissaire-priseur en s'adressant du regard au vieillard à tête blanche, cela vous convient! Passez le tableau à Monsieur. — Le vieillard mouille son doigt, frotte légèrement certaines parties, prend sa loupe et examine. — Le bonhomme s'y connaît, murmure le cicérone.
L'enchère est déjà arrivée à 250 francs. Un individu qui vous fait l'effet d'un garçon de salle, fait un signe au crieur, qui dit alors : — 251 ! — Quel est cet homme? — C'est, répond le Monsieur, un employé de la maison qui est brocanteur et tient boutique.
Le vieillard à tête blanche a poussé successivement le Coypel jusqu'à 440 francs : il reste adjudicataire.
— Ce n'est pas un mauvais marché que vous avez fait là, lui dit l'expert ; ce tableau vaut plus de 1,000 francs. — Je le sais bien, murmure l'acquéreur avëc un sourire triomphant.
Voici un petit tableau 1)'APKÈS Boucher, par un inconnu. Ce tableau vous plaît.
— Je pourrais bien l'acheter, s'il n'était pas trop cher, dites-vous au cicérone.
— Voyez-le d'abord de près, répon^l celui-ci. — On vous passe le tableau. C'est décidément une excellente copie, ajoute le Monsieur au bout de quelques instants; vous pouvez enchérir, mais pas d'imprudence! — On pousse, vous poussez; on pousse encore,
L HÔT l£ L 1) K S GO M M I S S A 1 K liS-PRlSEU R S .
vous poussez toujours. — Nous l'aurez, tenez bon, vous souille le Monsieur bien bas ; les marchands ne donnent pas.
Cette assurance raffermit votre courage ; vous vous échauffez , vous y mettez de la passion. En définitive, le tableau vous reste, mais il vous coûte 260 francs.
Le cicérone vous félicite, et trouve l'affaire excellente.
— Excellente pour vous et vos patrons, dit un petit bossu d'un air goguenard; mais pour Monsieur, c'est différent : il est enfoncé!
Vous rougissez, vous allez demander une explication au Monsieur; mais le Monsieur n'est plus à vos côtés: il s'est glissé quelques pas plus loin. Le petit bossu se met à rire, tous les loupeurs rient aux alentours ; le sang commence à vous monter à la tête. Le petit bossu veut bien alors vous expliquer comme quoi votre Monsieur était un allumeur, et comme quoi vous avez été sa dupe. 11 vous a fait payer 260 francs une croûte ignoble, un vrai devant de cheminée.
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— Quand on veut acheter, il faut connaître d'avance la valeur de ce qu'on achète !■ — La réflexion du bossu vous paraît fort sensée; mais vous êtes devenu méfiant. Ce bossu-là est peut-être un marchand, un envieux ou un rival de l'allumeur. Ni l'un, ni l'autre. Le bossu est un amateur qui connaît les rubriques de l'endroit ; le bossu hante toutes les ventes d'un peu d'importance, tant à l'hôtel et à la succursale qu'à domicile; il est assidu aux expositions; il achète quelquefois, mais rarement, et toujours à bon compte. Il fait d'avance son choix, pointe sur son catalogue l'objet qu'il convoite, projette d'aller jusqu'à telle somme, et ne la dépasse jamais d'un centime; c'est un amateur véritable, éclairé, intelligent, qui ne juge que par lui-même, et ne se laisse jamais aller à l'entraînement de l'enchère. C'est, en un mot, l'opposé du vieillard à tête blanche, qui vient d'augmenter sa collection d'un Coypel copié par un rapin, acheté 3 fr. par un brocanteur, verni au triple, placé dans un cadre d'occasion, et vendu 460 fr. G stupide vieillard !
Vous venez d'apprendre, à vos dépens, qu'il ne faut pas se hasarder à l'hôtel des ventes mobilières quand on n'a pas l'expérience de certaines ruses. Votre première leçon vous a coûté 260 fr. : c'est un peu cher; mais que serait-ce, grand Dieu! s'il vous fallait payer le même prix chacune des leçons qui vous restent à recevoir? Que de choses encore à connaître ! Et d'abord vous êtes persuadé, je gage, que la croûte que vous venez d'acheter sort de la galerie du fameux M. X.? Innocent ! la galerie de M. X. est un mythe, une déception, une mystification. M. X. est un pauvre diable qui, en mourant, a précisément eu le tort de ne laisser à ses héritiers aucune espèce de galerie ; tout ce qu'il possédait de son vivant, en fait de tableaux, se réduit à quatre ou cinq mauvaises toiles. Or, on vient d'en vendre une soixantaine, et il en reste plus du double encore à vendre Qu'est-ce que cela signifie ? Cela signifie que le nom et les vieilles toiles de M. X. ont servi de chaperon et de passeport à une demi-douzaine de brocanteurs qui ont profité de l'occasion pour mettre aux enchères des fonds de boutique dont ils ne trouvaient pas à se défaire. Ainsi, il y a telle toile qui s'est déjà vendue quinze ou vingt fois ; quand je dis vendue, le terme est impropre, c'est adjugée qu'il faut dire; adjugée, non pas à un acheteur réel, mais au vendeur lui-même, qui, ne se souciant pas de laisser enlever le tableau à vil prix, a fait un signe au commissaire-
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priseur, lequel a donné son inexorable coup de marteau sur une enchère fictive. Le marchand remportera son tableau, après avoir payé les cinq pour cent de droits, et le remettra à l'encan dans quelques jours , sauf à le reprendre de nouveau, jusqu'à ce qu'il en ail Irouvé un placement avantageux. Ces marchands là sont de véritables (ïéaux. Ce sont eux que vous avez vu groupés derrière l'estrade du commissaire-priseur, chuchotant, allant, venant, échangeant de temps à autre des regards d'intelligence avec trois ou quatre allumeurs mêlés dans la foule, et dont votre Monsieur faisait partie.
Toutes les ventes de tableaux faites à l'hôtel des ventes mobilières ressemblent, à peu de choses près, à celle dont nous venons de tracer une rapide esquisse.
Le personnel qui les compose se divise à peu près invariablement en six catégories : le brocanteur ou marchand, Valltimeur, le loupctir,
le connaisseur, le pigeon ou dupe, et le badaud. S'il s'agit d une vente d'objets de curiosité, ou d'une vente de meubles et d'ustensiles de ménage, ou d'une vente d'effets de garde-robe, les catégo-
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ries sont plus variées: elles s'augmentent du revideur, de ïêtaleur, du rapiéceur, de la revendeuse à lu toilette, du marchand de galons, et de la femme de ménage, e'est-à-dire de jouteurs qui ne se laissent pas prendre aux grossières ficelles de l'allumeur, qui ont l'expérience du terrain sur lequel ils vont combattre, et font leurs dispositions en conséquence.
Aux ventes d'objets de curiosité, le loupeur a, comme aux ventes de tableaux, droit acquis de bourgeoisie; mais il ne s'aviserait pas de se fourvoyer dans les ventes de meubles, ustensiles de ménage et autres. Autant vaudrait pour lui, ami du repos, du calme, du bien-être et de l'oisiveté, s'embarquer sur l'Océan quand le vent souffle, quand gronde la tempête : il n'aurait pas une seconde de tranquillité; il serait heurté, poussé, maltraité, meurtri. Aussi, ne le voit-on presque jamais dans les salles d'en-bas, exclusivement réservées aux objets dits utiles ; mais avant de parler des ventes tumultueuses du bas, un mot sur le rôle respectif des individus que nous avons désignés sous les sobriquets barbares de brocanteur , de revideur, d'étaleur et de rapiéceur.
On sait que le brocanteur est un marchand qui tient boutique de toute espèce d'objets achetés d'occasion, au meilleur marché possible, et qu'il revend le plus cher qu'il peut. Eh bien! dans la nomenclature des industriels qui hantent assiduement l'hôtel des ventes, le brocanteur est un genre; le revideur et l'étaleur ne sont que des espèces. Le brocanteur récolte, le revideur grappille sur le brocanteur, l'étaleur grappille sur le revideur. Le brocanteur fait choix des meilleurs lots, le revideur borne son ambition aux lots infimes, l'étaleur se contente de ce que dédaigne le revideur. Le re videur et l'étaleur sont les deux termes d'une même proportion ; l'un est à l'autre comme X est à Z. Je suppose que le revideur se soit rendu adjudicataire, au modeste prix de deux francs, d'un lot ainsi composé : deux assiettes dépareillées, une pipe sans tuyau, un berger en porcelaine, un bouchon de carafe, un couvercle de sucrier. Quel parti tirera-t-il de pareilles misères? Un parti excellent! N'est-il pas revideur? Eh bien! il revidera, autrement, pour le français, il cédera, séance tenante, son marché à trois ou quatre étaleurs, en se réservant de garder comme prime, en dehors de ses déboursés, un des cinq objets du lot ci-dessus; le berger de porcelaine par exemple. Quant aux autres pièces, les étaleurs se a. 37
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les distribueront entre eux à prix débattu : l'un prendra le bouchon, l'autre la pipe, celui-ci les assiettes, celui-là le couvercle; puis chacun ira étaler à deux pas de là, en plein air, sur le trottoir, cette hypothétique marchandise. Les étaleurs sont, comme on voit, les cliens du revideur; le revideur est leur commanditaire, leur courtier. Le rapiéceur, lui, n'a rien de commun ni avec le revideur ni avec les étaleurs : sa spécialité dédaigne le concours des tiers ; il marche dans sa force et dans son indépendance. Le rapiéceur ne fait cas que de ce qui est démanché, démantibulé, ébréché, fêlé , brisé ; les chaises boiteuses, les vieux pots privés d anses, les lunettes sans verre, les soufflets sans àme, les trépieds à deux pieds, les tables veuves de tiroirs, les tiroirs veufs de liteaux, voilà ce qu'il aime, ce qu'il recherche, ce qu'il achète avant tout. C'est que, dans huit jours, grâce à son industrieuse activité, il aura mis tous ces objets en bon état de service. On pourra s'asseoir sur les chaises, porter les pots, voir avec les lunettes. Le rapiéceur sait tout faire; il est tout ce qu'on veut, serrurier, menuisier, tapissier, horloger, opticien, peintre, mécanicien, vitrier; au besoin, il mettrait des morceaux aux tragédies qui manquent de fond, et des césures aux vers de M. Hugo. Le rapiéceur revend pour du neuf toutes les vieilleries qu'il a eu le talent de restaurer; s'il n'était rapiéceur, il fût, à coup sûr, devenu homme de lettres! Du reste, il n'est pas rare qu'il soit éligible ; et pour peu qu'il voulût se rapiécer lui-même comme il rapièce sa marchandise, il ferait à la Chambre aussi bonne figure que maint élu de notre connaissance.
Arrivons au marchand de galons, à la revendeuse à la toilette et à la femme de ménage. La physiologie de ces individus ayant été esquissée dans ce livre par une plume plus habile que la nôtre, nous ne nous occuperons d'eux que sous le rapport du rôle qu'ils jouent à l'hôtel des ventes mobilières. C'est aux ventes de blanc, de lingerie, de literie, et d'effets d'habillement qu'il faut les voir et les étudier. Ce n'est pas à eux qu'un allumeur en ferait accroire. Ils savent mieux que le commissaire lui-même la valeur des marchandises criées. Quand un bon lot se présente, il est curieux de contempler la revendeuse aux prises avec la ménagère; c'est un assaut dans toutes les règles : même vigueur, même acharnement de part et d'autre. Emportées par leur ardeur, ces amazones de l'encan envahissent l'enceinte réservée, elles se hissent sur l'es-
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trade du commissaire-priseur, qu'elles assourdissent du Feu roulant de leurs enchères. Le plus souvent, et malgré ses valeureux efforts, c'est la ménagère qui succombe ; mais sa défaite est plus honorable qu'une victoire: la ménagère n'est pas vaincue; elle tombe victime d'une coalition, ce qui est bien différent. Ses adversaires se sont liguées contre elle pour l'empêcher de profiter d'un bon marché; elles n'ont pas eu honte de se soumettre en commun aux sacrifices d'un mauvais. On comprend que cet état de choses fasse de la ménagère et de la revendeuse deux ennemies intimes. Quand vous les avisez l'une et l'autre dans une vente, vous pouvez affirmer d'avance que l'affaire sera chaude et que l'enchère ne chômera pas.
Si nous nous sommes étendus trop longuement peut-être sur les adjudications qui ont lieu à l'hôtel de la place de la Bourse, c'est que nous étions là au cœur de notre sujet; la succursale de la rue des Jeûneurs ne pouvait être dans notre cadre qu'un accessoire ; mais cet accessoire est trop important pour que nous le passions complètement sous silence : la succursale en question a un cachet d'aristocratie spécial et marqué. Tout y est plus beau, plus riche, plus vaste qu'à l'hôtel commun. C'est à cette succursale qu'affluent les tableaux précieux, les meubles élégants, les marchandises choisies. La raison en est toute simple. Les salles ont été construites et disposées en vue de contenir et de mettre en relief les objets d'élite. Amateurs, marchands, spectateurs y circulent à l'aise. Vous n'êtes plus dans un hôtel de ventes à l'encan, vous êtes dans- un bazar, presque dans un musée ; le tarif de location étant proportionné au confortable de l'établissement, il en résulte que les marchandises communes ou de mince valeur ne font que de très rares apparitions dans la rue des Jeûneurs. En revanche, la physionomie de l'enchère est moins animée, moins pittoresque, moins amusante à la succursale qu'à l'hôtel commun.
Parlerons-nous maintenant des ventes à domicile? A quoi bon? N'est-ce pas la répétition , à peu de chose près , de ce que nous avons vu déjà? L'espace nous manque d'ailleurs, et c'est à peine s'il nous reste assez de place pour rendre, en terminant, à la compagnie des commissaires-priseurs la justice qu'elle mérite. Le noble et permanent souci que cette compagnie prend de sa bonne renommée, la surveillance attentive ei sévère qu'elle exerce sur les
l'hôtel D ES CO >l M 1 SS A I R ES-I>R 1 SE 13 P, S .
actes de chacun de ses membres, l'a préservée des désastres qui ont affligé mainte fois d'autres compagnies plus élevées qu'elle dans l'ordre 'hiérarchique. Le fait est assez honorable, et surtout assez rare, pour servir de péroraison à la physiologie de l'hôtel des commissaires-priscurs.
Charles Ballakd.
Chronique fcc l'Intel €astellam\