LAM1A
Nous avons dit que Lamia était une joueuse de flûte ; quelques mots sur Lamia.
Elle était tille de Cléonor d'Athènes; enlevée a sa première profession par Ptolémée, roi d'Égypte, elle devint sa maîtresse. Lorsque ce roi fut vaincu par Démétrius Poliorcète, elle tomba au pouvoir du vainqueur, et quoique âgée de près de quarante ans, elle devint sa favorite.
Lamia était habituée aux largesses royales, l'or fondait entre ses mains; son royal amant écrasait les villes de contributions pour
3 M COI! Il T1SANKS.
satisfaire u ses caprices : on la surnommait l'Llepole, du nom d une machine de guerre destinée à ruiner les places.
Ses repas étaient si splendides, qu'un historien, Lincéede Saraos, ne dédaigna point de nous en transmettre le menu.
Les peuples, écrasés de contributions, disaient que Démétrins était possédé par une lamie.
Lamie, comme on le sait, veut dire larve, fantôme ou démon.
Lamia mourut lorsque Démétrius Poliorcète était au comble de ses prospérités; aussi, comme nous l'avons dit, Athènes et Thèbes élevèrent-elles un temple à Vénus Lamia.
Cherchez dans Diogène Laërte, une lettre d'elle à Démétrius; c'est un chef-d'œuvre d'amour et de rouerie.
ifûmilières.
ABKOTONK, I1KRP1LUS, GNATÈNE, PIIRYJXÉ,
Les plus célèbres parmi celles-ci, furent Abrotone, Herpillis, Gnatene et Phryné.
Abrotone était née en Thrace ; tout ce qu'on sait d'elle, c'est qu'elle fut la mère de Thémistocle : son fils l'illustra.
Aussi, soit reconnaissance, soit inclination, Thémistocle faisait-il sa société des courtisanes les plus célèbres de l'époque. Un jour, il parut sur un char au milieu de quatre courtisanes: Scyone, Lamie, Satira et Nannion ; les trois premières appartenaient à la classe des familières, la quatrième, qu'on nommait ï Avants cène, attendu que les beautés visibles étaient chez elle un prospectus fort trompeur des beautés cachées, était joueuse de flûte.
Herpillis fut, comme nous l'avons dit, la maîtresse d'Aristote; il en eut un fils nommé Nicomaque, et le testament du précepteur d'Alexandre, rapporté par Diogène Laërte, prouve le cas que le philosophe faisait de la courtisane à laquelle il laissait un talent d'argent, trois esclaves, et la facilité d'habiter, si elle voulait demeurer à Callis, le logement qui était eontigu au jardin; et, si elle
COURTISAIS ES . 3 7
préférait Stagira, la maison mêmes qu'avaient habitée ses pères. En outre, les exécuteurs testamentaires étaient chargés de faire meubler celui des deux endroits qu'elle préférerait, et si elle se mariait, par hasard, de veiller à ce qu'elle n'épousât pas un homme au dessous de la condition du testateur, ce qui rendait l'établissement d'IIerpiliis assez difficile ; aussi llerpillis, en apparence du moins, resta-t-elle fidèle à Aristote.
Gnatène, dont on ignore la naissance et la mort, mais dont il reste quelques mots spirituels, est la Sophie Arnoult de son époque.
C'était elle qui avait placé dans son antichambre ce code d'amour dont nous avons parlé.
Elle soupait chez Dexithée, son amie ; on apporta sur la table un très beau poisson dont Dexithée lit aussitôt emporter la meilleure partie. %
— Que fais-tu donc? dit Gnatène.
— Je fais porter ce poisson chez ma mère, répondit Dexithée.
— Alors, dit Gnatène, allons souper chez ta mère.
Une autre fois, c'était à elle de traiter à son tour; le poète Dypile était un de ses convives, il savourait une coupe d'eau glacée.
— Par quel procédé, dit-il, as-tu donc un puits qui donne de l'eau si merveilleusement froide?
— J'y jette les prologues de tes pièces, répondit Gnatène.
Le mot était plus brutal que spirituel; mais, grâce à lui, nous savons au moins qu'il y avait un auteur dramatique nommé Dypile.
Phryné, la courtisane pâle, était de Thespie; comme Lamia, elle ruina une partie des amants qui la possédèrent ; aussi outre ses deux noms de Mnesarète et de Phryné, les uns l'appelaient-ils encore la Cribleuse et les autres Carybde.
Phryné amassa d'immenses trésors. Alexandre venait de détruire Thèbes ; Phryné proposa de la rebâtir à ses frais, pourvu qu'une pierre des murailles portât cette inscription :
Thèbes fut abattue par Alexandre et
relevée par phryné.
La condition parut trop dure aux Thébains, et l'offre de la courtisane fut refusée.
COURTISAN KS
Phryné affectait des apparences pudibondes : sa tunique montait jusqu'au cou et n'était point fendue sur les côtés; niais un jour, comme tout le peuple, célébrant les fêtes d'Eleusis, était rassemblé sur le rivage, elle s'avança jusqu'au bord de la mer, commença par dénouer ses beaux cheveux, qui descendaient jusqu'à ses genoux, puis laissant tomber l'un après l'autre jusqu'à son dernier vêtement elle s'avança lentement dans les flots, à cet endroit même où la tradition disait que Vénus avait abordé le jour de sa naissance ; cette scène valut deux chefs-d'œuvre à la Grèce : Apelles et Praxitèle étaient là. Apelles fit sa Vénus sortant des ondes, Praxitèle sa Vénus de Guide.
Praxitèle devint amoureux de son modèle.
— Prenez-moi pour amant, dit-il à Phryné, et je vous donne ma plus belle statue.
— Quelle est votre plus belle statue? demanda Phryné.
— Oh! ceci, c'est mon secret, répondit Praxitèle.
Trois jours après, Praxitèle était chez Phryné ; un de ses esclaves entre tout effaré : -
— Maître! dit-il, maître! accourez vite; le feu est à l'atelier.
— Sauvez la statue de l'Amour! s'écrie le statuaire.
— G'est bien, dit Phryné en donnant sa bourse à l'esclave, tu as joué ton rôle à merveille, et je te remercie ; Praxitèle, je choisis la statue de l'Amour.
Praxitèle s'exécuta de bonne, grâce, et le lendemain le chefd'œuvre du sculpteur était chez la courtisane, qui en fit don à Thespie, sa ville natale.
Corinthe fut moins fière que Thèbes : elle dut à Phryné une partie de ses plus beaux édifices.
Un crime, entraînant la peine capitale, amena Phryné devant le tribunal des héliastes. Qu'avait fait la belle Thespienne? Les uns disent qu'elle était accusée de ruiner et de corrompre les Grecs, les autres disent qu'elle avait profané les mystères d'Éleusis. L'orateur Hyperides, son amant, la défendait ; mais toute son éloquence allait échouer devant la rigueur du tribunal, les juges ouvraient la bouche pour prononcer la sentence de mort; Hyperides arrache d'une main le voile de Phryné, et de l'autre sa tunique : son visage et son sein apparaissent à la fois aux yeux des juges, et Phryné est absoute à l'unanimité.
COURTISANES. 377
Ce ne fut pas le tout : une lois Phryné absoute, on lui vota une statue d'or; une fois la statue fondue, on la plaça dans le temple de Delphes, entre les images de deux rois : l'un de ces deux rois étaif Archidamas, roi de Lacédémone, l'autre était Philippe, fils d'Amynthas,
On écrivit sur la base, qui était de marbre penthétique : Phryné de Thespie,
FILLE d'EpICLÈS.
Lais était aussi une familière. Lais, à qui la Vénus noire de Corinthe (Melanis) était apparue les mains pleines d'or, de perles et de diamants, comme pour lui dire que la fortune l'attendait dans cette ville.
Elle raconta son réve; mais personne ne put l'expliquer. Laïs était Sicilienne, née à lliccare, près d'Agrigente. Quelle probabilité que Laïs allât jamais à Corinthe?
Nicias se chargea d'accomplir la prédiction. Après avoir pris Agrigente, il prit Hiccare, réduisit tout le peuple en esclavage, emmena Laïs dans le Péloponèse, et la vendit à je ne sais quelle vieille femme qui en fit sa servante.
Un jour elle allait puiser de l'eau au bord d'une fontaine; Apelles, qui faisait une orgie avec quelques uns de ses amis, la vit passer, gracieuse et flexible, portant avec un geste plein de grâce une amphore sur son épaule.
Il sortit, prit la jeune esclave par la main et l'emmena dans la salle du festin.
— Qu'est-ce que cela, s'écrièrent les convives, une jeune fille timide, modeste, rougissante; tu es fou, Apelles: c'était une courtisane qu'il fallait nous amener.
— C'est bien, laissez-moi faire, dit Apelles; je la formerai, el je vous promets qu'elle ira loin.
Cette fois le peintre était prophète.
En effet, trois ans après, Laïs était la rivale de Phryné ellemême.
Lorsqu'elle allait au temple de Vénus, le peuple la suivait en disant que c'était la déesse elle-même qui était descendue sur la terre.
COUKTIKANKS.
C'était l'époque de la division des écoles, et des disputes erure les sectes cynique, péripatétitienne? stoïque, épicurienne : les chefs de chacune de ces époques se réunissaient dans le boudoir de Laïs. On vantait un jour devant elle l'austérité des philosophes : — Je ne sais pas, dit-elle, si les philosophes sont plus austères que les autres hommes ; mais ce que je sais, c'est qu'ils sont aussi souvent à ma porte que les autres Athéniens.
.Mais Athènes la molle, reine de l'Ionie, n'était pas encore assez voluptueuse pour Laïs; ce fut Corinthe qu'elle choisit : ce fut dans cette ville qu'elle mit un tel prix à ses faveurs, que l'antiquité nous a gardé le proverbe auquel elle a donné naissance : Ne va pas à Corinthe qui veut.
Veut-on savoir quel était ce prix qui effraya Démosthènes? c'était quatre mille francs de notre monnaie.
— Je n'achète pas si cher un repentir, dit l'illustre orateur en se retirant.
Cela prouve que du temps de Laïs, comme du nôtre, les avocats n'étaient pas généreux. Quatre mille francs, c'est ce que donne le fils d'un agent de change à une fille de l'Opéra.
Mais hâtons-nous de le dire à la louange de Laïs ; si elle faisait payer cher aux uns, elle donnait gratis aux autres. La belle Hiccarienne usait du droit que se sont arrogé les jolies femmes, d'avoir des caprices ; malheureusement l'histoire qui nous a consacré son avarice à l'endroit de Démosthènes, a consacré sa libéralité en faveur de Diogène le cynique; et si Laïs n'entra point dans le tonneau de Diogène, Diogène entra du moins dans le boudoir de Laïs.
Cette condescendance encouragea le sculpteur Micon qui, à soixante-dix ans, était amoureux de la belle sicilienne. 11 se présenta chez elle, mais Laïs l'éconduisit en le raillant sur son étrange prétention. Micon attibue sa mésaventure à ses cheveux et à sa barbe blanche, teint sa barbe et ses cheveux en noir, et se présente le lendemain chez Laïs.
— Mon ami, lui dit la courtisane en lui tournant le dos, vous êtes fou de venir solliciter une pareille chose.
— Et pourquoi cela? demande Micon.
— Parce que je l'ai déjà refusée hier à votre père.
Mais au milieu de cette foule d'adorateurs, un seul homme reste insensible; c'est le philosophe Xénocrate. Lu soir, dans un souper,
COURTISANES. M
Aristippe et Diogèrie raillaient Lais sur le peu de pouvoir de ses charmés,
- \g parie triompher dé sa froideur, dit Lais. Diogène et Aristippe, ses amants, tiennent tous deux le pari.
Lais se lève de table, et s'en va toute courante et tout échevelée pousser la porte du philosophe ; elle pénètre dans les appartements, criant qu'elle est poursuivie par des assassins, parvient jusqu'à la chambre de Xénocrate, l'aperçoit dans son lit et va se réfugier dans sa ruelle.
Xénocrate devine l'intention de Laïs, sourit et se retourne de l'autre côté.
Tout ce que le regard a de promesses, tout ce que la parole a d'enivrement, tout ce que le sourire a de provocations fut mis en œuvre par la séduisante Gircée ; mais sourires, paroles, regards, tout fut inutile; la voluptueuse sirène, insinuante ou emportée, nymphe ou bacchante, ou serpent, ou lionne, épuisa ses enchantements, sans obtenir de Xénocrate le moindre retour, et pourtant deux heures s'écoulèrent, pendant lesquelles elle resta enlacée a ses bras, rote à côte, et dans le même lit que lui.
COURTISANES
Au bout de deux heures Diogène et Aristippe entrèrent. — ■ Paie, Laïs, dirent-ils, tu as perdu.
— Vous vous trompez, dit la courtisane : Je ne vous dois rien, j'avais parié animer un homme et non pas une statue.
Comment mourut Laïs? Les auteurs anciens ne s'accordent point là-dessus : les uns la font mourir vieille et misérable, après avoir dédié son miroir à Vénus, ce miroir qui lui était devenu inutile, car elle ne voulait plus s'y voir telle qu'elle était, et elle ne pouvait plus s'y voir telle qu'elle avait été.
Les autres la font mourir jeune, et par un excès de plaisir.
D'autres prétendent enfin qu'emmenée en Thessalie par un amant pour lequel elle quitta Corinthe, elle fut assassinée dans un temple de Vénus par des femmes jalouses de sa beauté.
Tout cela prouve seulement qu'il y eut plusieurs Lais comme il y eut plusieurs Hercules et plusieurs Orphées.
4'iUHUitCîi.
TUAIS, IMM110MCE, BACC1HS, MITT0.
Thaïs était Athénienne ; elle suivit Alexandre dans son expédition des Indes : ce fut elle qui, à la suite d'une orgie, excita le vainqueur de Darius à brûler Persépolis.
A la mort d'Alexandre, elle tomba en partage à un de ses généraux. Ce général était Ptolémée. Ptolémée hérita de l'Egypte. 11 aimait Thaïs et l'épousa. Thaïs se trouva donc reine.
Ptolémée en eut trois enfants, deux fils, Leontiscus et Lagus, et une fille nommée Irène, qui épousa Solon, le fortuné roi de Chypre.
Pilhionice était l'esclave de Bacchis, esclave elle-même de Synope, et joueuse de flûte. Synope était née à Égine, transporta d'Egine à Athènes le Dicterion, à la tête duquel elle était. Ce fut chez cette Synope qu'Harpalus vit JBacchis, en devint amoureux et l'acheta.
Cherchez dans Posidonius et dans Théopompe, et vous verrez toutes les folies que fit pour elle, tant qu'il vécut, son riche et généreux amant, et lorsqu'elle mourut, il employa deux cents talents à lui faire bâtir un monument.
COUIIÏISANLS. 381
Ce monument était sur le ehemin d'Athènes à Eleusis, et situé juste à l'endroit d'où l'on pouvait découvrir les temples et la citadelle.
Mitto naquit en Phocide : sa mère mourut le jour même de la naissance de son enfant.
La jeune Mitto restée orpheline et pauvre, fut élevée par charité ; mais à peine l'enfant put- elle se connaître qu'elle comprit qu'elle était belle, et la beauté, en Grèce surtout, était une fortune.
Un accident manqua flétrir cette beauté. Elle avait neuf ans à peine lorsqu'une tumeur se déclare au menton et s'étend bientôt à une partie de la joue : pauvre et ne pouvant payer les soins d'un médecin, Mitto reste alors sans secours : le mal fait des progrès; Mitto voit sa beauté menacée. Sa beauté, c'était sa seule espérance, son seul avenir. Pourquoi vivre si elle n'est plus belle? Mitto se décide à se laisser mourir de faim.
Pendant deux jours et une nuit la courageuse enfant essaie d'accomplir le projet qu'elle a résolu, lorsque tout à coup, au moment où étendue sur son lit, ses yeux se ferment de lassitude et de besoin, Vénus, sous la protection de laquelle tout enfant elle s'est mise, descend à son chevet et lui montre au pied de son autel des roses desséchées dont elle lui enseigne la propriété. Mitto se lève, court au temple de la déesse, ramasse les roses flétries qu'elle trouve au pied de sa statue, les applique sur son menton et sur sa joue ; trois jours après la tumeur avait disparu, et Mitto était restée la plus belle des jeunes filles de la Phocide.
Ce fut cette même Mitto qui, protégée par Vénus sans doute, devint la favorite de Cyrus ; après la mort de Cyrus, la maîtresse d'Artaxerce, et après la mort d'Artaxerce, prêtresse du soleil à Ecbatane.
Jj)l)U0Sopl)es.
LEONTIUM. — ■ SAPHO. ■ — ■ ASPAS1E.
On ne sait presque rien de Leontium, si ce n'est qu'elle fut la maîtresse d'Épicure. Une lettre de cette courtisane indique qu'Épicure était déjà vieux lorsqu'il devint amoureux d'elle, et que sa jalousie était insupportable à la belle philosophe.
Tout le monde connaît Sapho la Lesbienne, mmsetdd Saplto,
COURTISAN KS
connue dit Horace. Les anciens appelaient la tièvre d'aiBcrtlr lièvre saphique. C'est de cette fièvre que le jeune Antiochus était atteint lorsqu'il fut guéri par Érasistrate.
Sapho a composé neuf livres de poésies lyriques ; puis encore des élégies, des iambes, des épithalames et des monodies.
Deux pièces seulement sont parvenues jusqu'à nous, l'une conservée par Longin, l'autre par Denys d'Halicarnasse. Ce sont deux odes : Boileau a traduit l'une d'elle. Tout le monde sait par cœur cette traduction qui, même en passant par la plume de l'auteur de l'art poétique, a conservé une partie de sa fureur amoureuse.
Cette ode est adressée à une femme.
Sapho était la dixième muse de l'antiquité, et on lui rendit des honneurs royaux et presque divins. Exilée de Mitiléne pour avoir pris parti avec le poète Alcée contre le tyran Pittacus, les Mitiléniens gravèrent son image sur leur monnaie.
Après son départ de la Sicile où elle était restée pendant son bannissement, les Siciliens lui élevèrent une statue.
Malgré ses instincts tout masculins, Sapho avait épousé un riche habitant de l'île d'Andros. L'histoire a conservé son nom : il s'appelait Cercala. Ce dut être un mari bien heureux.
L'histoire aussi a conservé le nom de ses maîtresses les plus aimées : c'étaient A ndromède, M égare, Cyrne, Mnaïs, Pyrrhine, Gongile, Anagore, Cydno, Eumia, Athis, Anactorie et Thélésille.
Malheureusement, comme le dirent les poètes, l'amour outragé devait se venger un jour ou l'autre.
L'amour poussa Phaon vers Lesbos.
Phaon était un beau pêcheur. Un jour qu'il s'apprêtait à passer de l'une à l'autre de ces charmantes îles de l'archipel qui s'élèvent au dessus des flots de la mer Ionienne comme des corbeilles de roses, une jeune fille voilée vint lui demander le passage. Phaon la fait asseoir, guide la barque, et aborde heureusement au but qu'il s'était promis. Alors la jeune fille se dévoile, Phaon ébloui tombe à genoux. La belle passagère était Vénus elle-même.
Alors, comme toute peine mérite salaire, Vénus donna à Phaon un vase rempli d'une essence divine. Cette essence avait la propriété de faire aimer celui qui s'en était servi une fois seulement.
Le beau Phaon se frotta d'essence, et pour faire l'essai de son pouvoir descendit à Lesbos.
conmsAM.s. 383
Vénus était la déesse la plus puissante de l'antiquité. Les Lesbiennes aimèrent Phaom
Et parmi les Lesbiennes, Sapho l'aima plus que tout autre. On sait la mort de la pauvre muse, mort qui rachète sa vie. Sapho est la Madeleine grecque.
Maintenant deux mots sur Àspasie, et nous aurons accompli le cercle des grandes courtisanes antiques.
Aspasie naquit à Milet, patrie des fables et des courtisanes.
Son père la voyant si belle, l'histoire ne dit pas à quelle secte philosophique le père d'Àspasie appartenait, son père la voyant si belle, comprit que les dieux n'avaient pas formé une telle merveille pour le bonheur d'un homme, mais pour les plaisirs de l'humanité.
Aspasie reçut en conséquence une éducation en harmonie avec la mission qu'elle devait accomplir.
Athènes, à cette époque, était le foyer de l'intelligence universelle. C'était l'époque de la gloire militaire et artistique d'Athènes. Aspasie vint à Athènes, et y ouvrit une école qui rendit bientôt déserte celle du vieux Socrate.
C'était une école d'amour ; les plus belles filles de la Grèce y recevaient des leçons sur l'art d'aimer et de se faire aimer.
Périclès et Alcibiade devinrent les auditeurs les plus assidus de ces cours merveilleux.
Périclès était le chef de la république; Périclès était amoureux d'Aspasie.
Vers ce temps, deux jeunes Mégariens enlevèrent de force deux courtisanes attachées à la belle Milésienne. Aspasie exigea que Périclès réclamât de Mégare les deux courtisanes enlevées, et comme Mégare ne voulut pas les rendre, Athènes fit la guerre à Mégare.
Périclès était devenu fou d'Aspasie; il ne pouvait plus quitter sa maîtresse, il fallut faire la guerre à Samos. Aspasie et ses courtisanes s'embarquèrent avec Périclès, et allèrent faire avec lui le siège de Samos.
Un seul désir restait à Aspasie, c'était d'épouser Périclès; mais Périclès était marié. Périclès répudia sa femme, et épousa Aspasie.
Tout ceci faisait beaucoup rire la Grèce. Les sages attaquaient Périclès, les comédiens raillaient Périclès, les journaux du temps disaient pis que pendre de Périclès. .Mais tout en attaquant sa cou-
COURTISANES
duite privée, ils perdaient de vue sa conduite publique. Tout doucement Périclès s'emparait de la république, comme Aspasie s'était emparée de Périclès.
Periclès mourut.
Aspasie qui avait su devenir la femme de Périclès, ne sut pas être sa veuve. Elle épousa un gros marchand de bestiaux, un Lisiclès, je crois, espèce de Turcaret qui s'était enrichi dans les guerres de Mégare et de Samos, en fournissant les vivres de l'expédition.
Et cependant telle était le crédit d' Aspasie, qu'elle éleva son nouvel époux jusqu'à une des plus hautes magistratures de la république.
Enfin, pour ajouter un dernier rayon à la gloire de la maîtresse d'Alcibiade, de la veuve de Périclès et de l'épouse de Lisiclès, Cyrus le jeune, voulant donner à sa maîtresse Mitto un nom qui rappelât toutes les perfections, changea son nom de Mitto en celui d' Aspasie.
Voilà ce qu'étaient les courtisanes chez les Grecs. Mêlées à la religion, à l'art, à la politique, elles font parler les dieux, elles inspirent Phidias et Praxitèle, elles conseillent Périclès.
D'où vient que cette influence se perd chez les Romains ?
Un court parallèle entre les deux peuples donnera l'explication de cette différence dans la position sociale des courtisanes à Athènes et à Rome. Bien entendu que nous nommons ces deux villes, l'une comme le centre de la civilisation grecque, l'autre comme le centre de la civilisation italienne.
Les Grecs, ces types les plus beaux de la plus belle race, c'està-dire de la race caucasique, aimaient le beau par dessus toute chose, doués qu'ils étaient par la nature, d'une organisation line, élégante, supérieure, essentiellement apte à percevoir toutes les nuances de la beauté.
Aussi les Grecs avaient-ils en quelque sorte établi la beauté sur des règles mathématiques.
Voyez leur Jupiter Olympien, leur Junon, leur Vénus, c'étaient des types arrêtés, convenus, calculés entre les statuaires et les peintres. Vous reconnaissez leurs dieux à la première vue, impossible de confondre Apoilon avec Bacchus, ou Castor avec Mercure.
coi n i isam :s.
C'est qu'ils avaient en quelque sorte établi une échelle de beaulé qui montait de la (erre au ciel, et redescendait du ciel à la (erre.
Ainsi Télèphe était le type de l'enfant; Ganyniède, le type de l'adolescent ; Paris, le type de l'homme ; Castor et Pollux, les types du demi-dieu; Mercure, le type du dieu inférieur; Apollon, le type du dieu supérieur; Jupiter, le type du grand dieu.
Puis après être monté au ciel par les hommes et les dieux, cette échelle redescendait vers la terre par les déesses et les femmes.
Vénus était l'anneau qui scellait une des extrémités de cette chaîne au ciel. Hélène était l'anneau qui scellait l'autre extrémité de cette chaîne à la terre.
L'intervalle était rempli par Iris la messagère; par Nérée, la reine des flots bleus; par Calypso, la nymphe des forêts.
Il ne faut donc pas s'étonner de la toute puissance de la beauté chez un pareil peuple.
Mais les Romains étaient bien loin de ressembler aux Grecs; ils leur avaient pris, il est vrai, leur littérature, leurs lois, leur civilisation, mais ils n'avaient pu prendre le génie grec enchaîné avec Prométhée au sommet du mont Otlirys. Les Romains, peuple de laboureurs, peuple grossier, sans imagination, n'ont jamais eu un véritable amour de l'art. Lu beau matin le caprice du beau leur prit, il est vrai, mais alors comme ils commençaient à être riches, ils trouvèrent qu'il était bien plus simple d'envoyer chercher le beau à Athènes, à Corinthe et à Delphes, et de l'acheter tout fait, que de l'inventer eux-mêmes.
11 en fut de même des courtisanes. Quand les Romains, pour se mettre à la mode grecque, voulurent eux aussi avoir des courtisanes, ils en firent acheter. Aussi les Romains, maîtres en débauche, étaient-ils fort ignorants en voluptés.
Cherchons quelque grande courtisane romaine à opposer aux dix courtisanes grecques dont nous avons esquissé l'histoire; nous n'en trouverons pas.
Cynthie, Délie, Lesbie, Corinne, étaient des courtisanes, il est vrai; mais que savons-nous d'elles : leurs noms, consacrés par les plaintes de Properce, de Tibulle, de Catulle et d'Ovide. A quels grands événements se sont-elles mêlées, on l'ignore. ]1 y avait aussi une Lycisca; mais que sait-on d'elle, que Messaline prenait son nom et sa perruque blonde pour courir les lupanars et les corps-de-garde.
Non, la vraie courtisane chez les Romains, c'est la fille des em-
pereurs, c'est la mère des empereurs, c'est la femme des empereurs.
La vraie courtisane, c'est Livie, qui, couchée au pied de la statue de Priape, se faisait heurter elle et son amant par les porteurs de la litière d'Auguste. La vraie courtisane, c'est Messaline, qui rapportait jusque sur l'oreiller de Claude l'odeur des lieux infâmes qu'elle venait de hanter. La vraie courtisane, c'est Agrippine, qui, prévoyant sa mort parricide , fit, au dire de Suétone, de si étranges et si publiques tentatives pour devenir la maîtresse de son fils.
couiï'i isainks. 387
Puis aux meurtres de Galigula, aux folies de INérou, aux débauches d'Elagabale succédèrent bientôt les ascétiques commencements d'une ère nouvelle. Le Christ, armé du fouet, avait chassé les vendeurs du temple ; les apôtres, armés de sa parole, chassaient la débauche de la société.
Pendant plusieurs siècles la courtisanes'est réfugiée en Orient, où on la perd presque de vue, à Carthage, à Alexandrie, à Byzance ; puis, chose bizarre, elle reparaît au moyen-âge; où cela? à la cour des papes. Voyez l'histoire d'Olympia.
Est-ce une courtisane que cette blonde Lucrèce qui, maîtresse de ses deux frères, complice de la mort de son troisième mari, s'en va toute sanglante présider la cour de Ferrare, et dislribuer les couronnes de la poésie et les sourires de l'amour à l'Arioste et a Bembo.
Au reste, regardez du côté de l'orient, c'est de là que la courti-
<:<>i n rrsAM.s.
sane va revenir avec les arts et la science. Chassés de Constant inople par Mahomet 11, Florence se proclama l'Athènes moderne : Laurent de Médicis est le Platon de cette nouvelle académie; les peintures grecques reparaissent le long des murailles, dont elles chassent les peintures chrétiennes. Bianca Capello fuit nuitamment de Venise avec son amant Bonaventuri, et monte sur le trône de Toscane avec le fils de Cosme-le-Grand.
A la suite des idées grecques, la courtisane est rentrée dans la société chrétienne.
François [er, le roi très chrétien, passe sa vie, tiraillé entre madame d'Etampes et Diane de Poitiers, après quoi il meurt d'une maladie que l'avocat Féronyva chercher dans un lupanar de la rue du Pélican, léguant à Henri 11, avec le trône de France, Diane de Poitiers, son ancienne maîtresse.
Puis, pour qu'aucun vice de l'ancienne Grèce ne soit étranger à la société moderne qui se corrompt, vient Henri 111, entouré de ses favoris, et la race des Valois s'éteint dans des amours antiphysiques et dans des embrassements monstrueux.
C'est alors qu'apparaît Henri IV entre madame de Verneuil et Gabrielle d'Estrées, comme François Ier, entre Diane de Poitiers et madame d'Etampes.
C'est qu'une nouvelle société se forme, sur laquelle la femme va prendre une énorme influence; à la langue de Rabelais, langue inintelligible à force de science, succède la langue de Montaigne, dont Corneille et Molière feront la plus belle, tandis que Racine en fera la plus douce langue du monde. Les femmes rentrent donc par tous les points dans la société dont on les a exilées. La duchesse de Chevreuse et madame de Longueville mènent la Fronde; Marion de Lorme conspire avec Cinq-Mars contre le cardinal de Bichelieu, ou plutôt encore sert d'espion au cardinal de Richelieu contre Cinq-Mars ; mademoiselle Paulet et mademoiselle de Scudéri fondent l'hôtel de Rambouillet; madame de Sévigné écrit des lettres qui resteront des modèles.
Deux grandes figures de courtisanes nous apparaissent, l'une s'appuyant sur le xvir siècle, l'autre penchée sur le xvme. Ces deux ligures sont celles de Marion de Lorme et de Ninon de l'Enclos.
Que vous dirai-je de Marion de Lorme, dont la vie est si bril-
< Ol II I ISAfN KS. 389
lante el dont la naissance et dont la mort sont si obscures : estelle née en Franche-Comté, comme disent les uns, vers la fin de l'année 1606 ? est-elle née à Châlons en Champagne, comme disent les autres, vers la fin de l'année 1612 ou (615? est-elle morte en 1650, à l'âge de trente-cinq ans ; est-elle morte en 1741, c'est-àdire à cent trente-quatre ans? a-t-elle vu, célibataire, passer son convoi ; a-t-elle répété ces vers que l'on fit sur elle, lorsque le bruit de sa mort se répandit ?
La pauvre Marion de Lorme De si rare et plaisante forme, A laissé sa vie au tombeau, Son corps si plaisant et si beau.
Ou bien n'est-elle descendue dans ce tombeau, resté près de cent ans vide et béant pour l'attendre, qu'après avoir successivement épousé un lord, un chef de bandit et un procureur.
Cela, c'est ce que je ne sais point, c'est ce que les contemporains n'ont pas su, c'est ce que personne ne sait encore; mais ce que personne n'ignore, c'est qu'elle fut tour à tour la maîtresse de Cinq-Mars, de Richelieu, de Bassompierre, de Desbarreaux, de d'Emery, du chevalier de Grammont, du duc de Brissac et de Saint-Evremont.
Laïs n'avait pas fait mieux dans l'antiquité; passons à Aspasie.
Ninon de l'Enclos, moins la guerre de Mégare, est l'Aspasie moderne: philosophe comme Aspasie, elle fut élevée par un père philosophe; seulement le père et la tille appartenaient à deux sectes différentes; le père était épicurien, la tille était sceptique. Il y avait un étrange débat dans la famille: la mère, bonne et pieuse femme, voulait faire de Ninon une religieuse; le père, homme de plaisir, voulait en faire une courtisane. Ninon eut donc à peu près son libre arbitre ; son tempérament l'emporta vers le plaisir à quinze ans. Ninon ouvrit à Paris une école à peu près pareille a celle, qu'au même âge, ouvrit Aspasie à Athènes. Le jeune Sévigné fut son Alcibiade, le grand Coudé fut son Périclès, La Rochefoucault fut son Socrate; puis vous savez les noms de ses autres amants: Célignv, Villarceaux, d'Albret, d'Estrées, d'Effiat, Gcrsey, Clérembaul, Remnie, Gourville et le confiant La Châtre qui dormait tranquille sur son billet; puis, de ses amants, passons à ses amis: La Bruyère
COURTISANES
lut chez elle ses Caractères ; Molière, sou Tartuffe ; Voltaire, ses premières poésies. Quand Christine, la reine philosophe, vint à Paris, elle voulut voir cette courtisane, que les plus grandes dames et les plus grands seigneurs de l'époque appelaient leur chère Ninon, et la reine Christine, en quittant Paris, déclara qu'elle n'avait rien vu de plus charmant qu'elle; et cependant, à la fin de sa vie, cette Ninon si heureuse, si brillante, si vantée; cette Ninon qui, à quatrevingts ans, avait voulu avoir le dernier mot de l'amour avec le frais et galant abbé de Chàteauneuf, à la tin de sa vie, cette Ninon disait : — Qui m'eût proposé une pareille existence, et je me serais pendue !
Mais Ninon s'aperçut trop tard du vide de cette existence en apparence si remplie; elle ne se pendit pas et fit bien, car elle mourut de vieillesse à quatre-vingt-douze ans.
A la courtisane politique, Marion de Lornie; à la courtisane couronnée, madame de Montespan, à la courtisane philosophe, Ninon de l'Enclos, succédèrent les Camargo, les Sophie Arnoult.
C'était déjà de la décadence; il y avait peut-être plus d'esprit, il y avait de moins de hautes manières, l'aristocratie succédait à la grande seigneurie : le règne des tilles d'opéra commençait.
A part son nom, il reste peu de souvenirs de la Camargo ; elle fut un instant à la mode, voilà tout ce qu'on en sait; quant à Sophie Arnoult, elle a laissé la réputation d'une des femmes d'esprit de ce siècle, où l'esprit courait les rues. Tout le monde connaît ses adorables réparties; malheureusement celles qui sont moins connues ne peuvent pas s'écrire.
Puis vint la révolution, époque pendant laquelle on s'occupa peu de plaisirs et d'amour; non pas que nos septembriseurs et nos ' guillotineurs fussent ennemis des femmes : Danton les aimait fort, et Marat, tout hideux qu'il était, ne les méprisait point ; mais ces messieurs étaient de tristes amants. Comme ils avaient, en général, la prétention d'être incorruptibles, ils payaient assez mal les plaisirs qu'on leur laissait prendre plutôt par crainte que par sympathie. Mademoiselle C...... de la Comédie Française, avait le malheur de se trouver dans ce cas ; elle avait cédé à un terroriste fameux, qui avait oublié de reconnaître ses bontés autrement que par le don de sa propre personne, ce qui paraissait assez médiocre à l'actrice, que ses relations antérieures avec l'aristocratie déchue
COURTISANES. CjJ) 1
avaient habituée à de meilleures façons. Cependant, un jour que l'échafaud avait donné, sans doute, comme elle s'aperçut que le visage de son amant était un peu moins sombre que d'habitude, elle profita de cet éclairci facial pour risquer une demande : Citoyen, dit-elle, c'est demain le jour de ma fête, que me donneras-tu pomma fête?
— Je te donnerai la vie, répondit le généreux tribun.
Mais après les Saint-Just, les Robespierre et les Marat, vinrent les Tallien, les Barras, les Sièyes ; après la terreur, le Directoire ; 93 avait voulu imiter Home, 98 voulut imiter Athènes: la courtisane reparut.
11 faut même le dire, le Directoire fut 1 âge d'or de la courtisane ; l'empire, tout brillant qu'il était, ne fut que son âge d'argent. Ou-
COURTISA NKS
vrez les yeux et les oreilles, nous allons raconter des choses fabuleuses.
.Nous avons tous entendu raconter par nos pères, n'est-ce pas, tandis que nos nu res rougissaient, ces grandes orgies du Directoire ; c'était une époque qui ne ressemblait à aucune autre, si ce n'est peut-être à celle de la régence : on était si heureux d'avoir échappé aux tueries du 10 août, aux massacres des 2 et 3 septembre, à la guillotine de 93 et de 94, que chacun semblait atteint de folie; on était pressé de vivre et surtout on éprouvait le besoin de se sentir vivre; l'argent si long-temps enfoui, converti en papier ou exilé, reparaissait à la surface du sol, comme si toute cette riche terre de France n'était qu'une mine d'or; les maisons de jeu, les restaurants, les coulisses des théâtres regorgeaient de gourmands, de joueurs et de libertins : pareils à ces matelots qui mettent pied à terre à Brest, à l'Orient ou au Havre, après des traversées de cinq ou six mois, et qui mangent en trois jours leur paie d'une année , il y avait des généraux qui venaient, pendant un congé d'une semaine, manger à Paris leur butin de tout une campagne, et qui profitaient, surtout, de ce besoin de plaisir et de cette recrudescence d'or: c'étaient les courtisanes.
Laissons parler notre ami Nestor Koqueplan, le célèbre archiviste
COURÏÏSANÉS.
de l'Opéra, à qui nous avons demandé des renseignements sur chacun des trois sujets que nous venons de traiter, et qui a bien voulu nous communiquer la note suivante, fruit de ses longues et savantes investigations dans les coulisses du théâtre de la rue Le Pelletier. — Or, en ce temps-là, je le répète, c'est Nestor Roqueplan qui
parle, florissait la célèbre Glot ; c'était une danseuse grande,
belle, au visage grave et voluptueux, à la taille aussi souple qu'une branche de saule ; on disait alors que mademoiselle George
était une belle statue, et Clot une belle créature; ses cheveux
blonds et purs comme l'or, couronnaient un front mat au dessous duquel s'enchâssaient deux yeux de saphir. Sa tête se balançait comme une aigrette sur un cou long, élégant et fier. Les amateurs du temps parlent encore les larmes aux yeux , mais de ces larmes qui attestent le regret d'une belle sensation perdue, d'un certain
mouvement de hanche indescriptible qui donnait à tout le corps de Glot... un frémissement d'ineffable volupté. Quand elle levait les bras et se penchait pour commencer une pirouette , quand cette élévation des bras laissait voir librement tout le dessin du corsage, et que l'inclinaison du corps faisait saillir la hanche de cette déli-
C0URTJ8AKKS
cieuse femme, il pa raît que c'était un tableau à se brûler la cervelle. On ne dit pourtant pas que personne lui ait fait le sacrifice de sa vie, mais on cite plusieurs individus qui lui offrirent de plus utiles holocaustes et qui gaspillèrent des millions pour avoir le droit de l'aimer. Le plus brillant , le plus noble de ses adorateurs fut le prince Pignatelli , comte d'Egmont, Espagnol, porteur d'un grand nom, possesseur d'une immense fortune et doué des plus beaux instincts d'élégance. Ce fut lui qui fit venir de Londres la première berline à ressorts anglais. Cette voiture basse, commode et remarquable par sa coupe, fit, dans le temps, une grande impression: ce fut lui encore qui , au grand bal donné par les maréchaux , se présenta dans trois toilettes différentes dont la richesse défraya les conversations de toute une semaine. Dans le cours de ses galantes prodigalités , le prince Pignatelli devait remonter la belle et dépensière Clot — 11 lui créa un état de maison éblouissant ; lui fit un revenu annuel de 1,200,000 fr. ; lui donna les plus riches équipages pour Longchamps , dans un temps où Longchamps était quelque chose.
Mais Clot... avait le cœur si bon, l'àme si charitable, il lui arrivait si souvent, par paresse, par générosité , de donner à son cordonnier 1 ,000 fr. d'une paire de souliers pour n'avoir pas à changer un billet ; elle était si compatissante aux misères de la populace théâtrale, des comparses, des figurantes, des choristes, que les magnificences du prince Pignatelli ne suffisaient pas à tant de besoins honorables. L'amiral espagnol 31azaredo vint aider Clot... dans ses charités, et augmenta de 4 ou 500,000 fr. son modeste revenu. A ces nouvelles largesses de Mazaredo s'ajoutèrent bientôt les petites galanteries de M. Pu.... qui venait s'asseoir, seulement à côté d'elle, trois heures pendant son dîner. Cette espèce de commensalité inactive ne se payait pas moins de 100,000 francs par an. Total 16 ou 1,700,000 fr. Pauvres danseuses de 1836, lisez cette insolente addition et dites avec douleur : La danse est perdue.
On cite de Clot... des particularités de luxe vraiment surprenantes. Elle habitait, rue de Ménars, un appartement qu'avait occupé mademoiselle Bourgoin de la Comédie Erançaise. A cette époque Paris était grec ; on décorait les maisons comme le palais d'Agamemnon. Les tentures à la grecque de l'appartement de Clot... étaient en drap de Sedan, à 70 fr. l'aune. Son lit bas et nécessaire-
COUKTISANES.
meilt aussi de l'orme grecque avait coûté 9,000 fr. ; le couvre-pieds n'était autre chose qu'un cachemire noir de 15,000 fi?. L'estrade de ce lit était recouverte d'un autre cachemire d'une valeur énorme; enfin le tapis perse de la chambre ne coûtait pas moins de 6,000 fr. Les bronzes, les statues volés à l'Italie, se heurtaient dans ce gynécée et composaient les menus accessoires d'un mobilier inestimable. Hélas! la pauvre Clot... n'en était pas moins crucifiée, au milieu de son luxe sardanapalien , par une étrange préoccupation. La nature qui s'était épuisée à réunir tant de perfections, avait laissé, dit-on, une tache dans ce bel ensemble. Clot... eût été une demi-déesse si elle avait posé immobile sur un piédestal d'agate ou de malaquite; mais il fallait danser, et la malheureuse bayadère ne
pouvait se dissimuler que l'ébranlement causé par cet exercice diabolique portait un trouble notable dans l'économie de ses émanations corporelles. Henri IV, dans sa rudesse béarnaise, se serait servi, comme il le fit jadis, de l'expression propre pour qualifier cet inconvénient ; plus polis, les gens de l'Opéra se disaient tout bas que Clol... laissait après elle la trace d'un parfum mal corrigé par le musc dont elle faisait abus.
COURTISANES
Que dire après cela des courtisanes antiques ou des courtisanes de nos jours ? Qu'était Laïs , que Démosthènes refusait de posséder pour 5,000 fr. , ou madame ***** qui disait à un amant d'une nuit qui lui avait donné 1,000 écuset qui demandait à revenir le lendemain : — Fous êtes donc bien riche, près de la prodigue Clotilde à qui deux millions de rentes ne suffisaient pas pour ses capricieuses fantaisies et qui trouvait encore moyen, avec ce revenu royal, défaire 500,000 fr. de dettes.
Alex. Dumas.
LE JOCKEY-CLUB
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Chaque peuple à son tour a brillé sur la terre,
dit un vers proverbe. Les diverses races de chevaux ont subi à peu près les mêmes vicissitudes : chacune d'elles tour à tour a joui d'une haute réputation, et s'est vue rechercher de préférence par les riches amateurs. Il faut toutefois excepter le cheval arabe qui semble pour ainsi dire avoir emprunté au soleil d'orient une partie de son ardeur et de son immuable éclat, et chez lequel on retrouve encore aujourd'hui, après cinq mille ans, l'admirable type si poétiquement décrit par Job : « Il écume, il frémit, il dévore la terre ; la trom- « pette sonne, il dit : allons ! »
Mais, comme nous l'avons déjà dit, les autres races ont successivement occupé et perdu le premier rang dans le monde hippique. Ainsi, au moyen-âge, les chevaux napolitains passaient pour être la fleur des coursiers d'Europe ; puis la chevalerie avec ses lourdes armures mit en honneur les massifs destriers de la Flandre et du Hainaut; puis ce fut la production chevaline de France qui l'emporta dans l'estime générale, témoin ce passage de Huzard père : « Au « temps de Henri IV, nous avions dans-le Berri des races de che- « vaux supérieures à toutes celles qui existaient à cette époque en « Angleterre. » Bientôt les chevaux d'Espagne, si pleins de feu, de grâce et de souplesse, se prêtant merveilleusement aux courbettes, aux pesades , aux croupades, aux caprioles , et autres airs de ma-
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nége destinés à faire briller la coquetterie équestre dans les carrousels et les courses de bagues qui avaient remplacé les joutes sérieuses des anciens tournois ; les chevaux d'Espagne, disons-nous, devinrent la monture favorite des beaux à pourpoints tailladés et en bottes à entonnoir de dentelles.
Enfin, vers le milieu du dernier siècle, le par-sang anglais qui, pendant longues années, avec l'habileté diplomatique et la ténacité formant le type distinctif du caractère national, avait préparé scn triomphe et fait sa réclame, prit un pied sur la scène hippique, et il en eût bientôt pris quatre. Le cheval anglais est pour le moins d'une nature aussi envahissante que la politique du même terroir.
Voyez la part qu'il s'est faite en France : à lui les écuries aristocratiques de la jeunesse dorée; à lui la nourriture recherchée et le soin délicat; à lui la promenade de santé sur des allées unies et sablées ; à lui la palme brillante de l'arène olympique, sur laquelle, pour peu qu'il y ait quelque distance à franchir, il se rend commodément dans une bonne voiture fermée.
Par compensation, le cheval anglais laisse aux chevaux français le droit de traîner les diligences, les berlines de poste, les lourdes charrettes, de porter toute espèce de fardeau, de trotter dans les chemins montueux ou effondrés, au vent, à la neige et à la pluie. Les avantages de l'alliance anglaise sont à peu près les mêmes pour les chevaux que pour les nations.
Il y a près de trois siècles que les Anglais, non contents d'ambitionner la royauté des mers et le sceptre des comptoirs, voulurent encore dominer à cheval. Pour faire arriver leurs races chevalines au plus haut point de perfection , aucun effort, aucun sacrifice ne leur coûta. L'histoire a conservé un édit de Henri VIII, ordonnant de tuer toutes les juments de l'Angleterre qui ne seraient pas reconnues propres à une production distinguée.
La persévérance britannique a fini par triompher. En matière chevaline, comme dans toutes celles qui intéressent l'amour-propre et la puissance nationale, l'aristocratie anglaise a prodigué sa richesse et son influence pour aider à atteindre le but proposé. Les lords se sont fait un point d'honneur de monter des haras, de se distinguer par la beauté de leurs attelages et le luxe de leurs écuries. L'exemple de l'aristocratie et l'impulsion du gouvernement aidant, le goût et la passion hippiques n'ont pas tardé à pénétrer dans
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toutes les classes. Des courses étaient déjà établies dès 1440, et des clubs avaient été partout organisés sous le nom de Hacing clubs (Clubs de courses), Hunting clubs (Clubs de chasses). L'origine du Jockey-Club, le plus célèbre de toutes ces sociétés chevalines, remonte à 1770; à ce propos nous ferons observer, qu'en prenant la qualification de jockey, les nobles membres de ce club éminemment aristocratique n'ont point dérogé, comme on pourrait le croire. Le mot jockey , dans son acception primitive, s'appliquait à l'homme s'occupant du commerce chevalin ; depuis, on l'a appliqué à celui qui monte les chevaux dans les courses. Mais même encore aujourd'hui, de l'autre côté du détroit, le mot jockey n'emporte aucune idée de domesticité. C'est par erreur qu'en France on en a fait le synonyme de groom.
Le Jockey-Club anglais a été fondé spécialement en vue de patronner les courses de New-Market. Il n'a pas cessé de s'intituler Jockey-Club New-Market. Sur ce terrain le Jockey-Club règne en maître, il est roi de l'Hippodrome, empereur du Poteau, protecteur de la Confédération des coureurs, médiateur des paris, etc., etc. Au sein de ses états olympiques, il dicte des lois souveraines à son peuple de jockeys, de grooms, de maquignons et de palefreniers . Dans une espèce de charte des courses en soixante et onze articles, qu'il a octroyée, à la date du Ie1' novembre 1831, sous le titre de Rides and orders of the Jockey-Club (Règlements et ordonnances du Jockey-Club), on retrouve diverses formules semblables à celles qu'emploient le pouvoir royal. Ainsi, il est dit que l'obéissance aux dispositions de ladite charte « sera rendue obligatoire par les moyens « qui sont en la puissance du Jockey-Club (enforeed by the means « in his porver); » et cela : « dans toute l'étendue des domaines sou- « mis à sa domination {on ciny part of the ground in the occupait tion of the Jockey-Club). » Le protocole final est calqué sur celui des lois ordinaires : « les présentes ordonnances seront exécutoires « tant qu'il n'y aura pas été ultérieurement dérogé par des dispo- « sitions contraires. » On voit que les membres de cette hippocratie parlent et agissent comme des monarques absolus. A New- Market leur cravache domine le sceptre de la reine Victoria.
Le Jockey-Club anglais ne se compose aujourd'hui (voirie Bacing cedendar de 18,42) que de quatre-vingt-treize membres appartenant presque tous à la plus haute et à la plus illustre aristocratie des trois
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royaumes. On y compte huit lords-ducs : les ducs de Bedford, de Dorcet, de Crafton , deBeaufort, de Montrose, de Portland , de Hichmondetde Rutland. Parmi les noms rappelant des illustrations historiques nous avons encore remarqué ceux de lord Bentinck, des marquis d'Exeter, d'Herford et de Westminster, des comtes d'Albermale, de Chesterfield et d'Eglington (le même qui a conquis une célébrité à la don Quichotte par ses tentatives de résurrection des coutumes chevaleresques). Enfin le Jockey-Club de Londres possède deux hommes d'état, le marquis de Normamby, membre de la dernière administration whig, et lord Stanley qui fait aujourd'hui partie du ministère Peel en qualité de secrétaire au département des Colonies. Cela ne doit point étonner: en Angleterre on fait très bien son chemin politique à cheval .
Le goût équestre est de tous les rangs, de toutes les positions; de graves professeurs des universités, des membres de la haute magistrature se piquent d'être de fringants cavaliers ; les avocats arrivent au palais la cravache à la main ; les lords et les membres des Communes se rendent, en caracolant, sur leurs sièges parlementaires ; à l'heure de l'ouverture des séances les parquets de Westminster retentissent du bruit des bottes éperonnées.
L'anglomanie qui s'introduisit en France dans la dernière période du xvme siècle, s'appliqua d'abord uniquement aux institutions politiques de la Grande-Bretagne. Bientôt elle s'étendit aux modes
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des bords de là Tamisa. On vit paraître dans les salons aristocratiques les cheveux sans pondre, les fracs, les bottes à revers et antres atours du jockey. Lne fois lancés sur cette pente, nos anglomanes ne pouvaient manquer d'arriver à l'écurie.
Ils se bornèrent, dans le principe, à imiter leurs modèles d'outre- Manche par le coté de la passion des attelages. Le duc d'Orléans (Philippe-Égalité) fut le premier qui, en 1784, se montra, dans les rues de Paris, remplissant lui-même l'office de cocher, et cette innovation causa un grand scandale h l'œil-de-bœuf de Versailles. Cependant l'exemple fut suivi par les jeunes seigneurs de la cour, et on put appliquer alors au beau monde ces vers de Britmnnieus :
pour vertu singulière
Il excelle à conduire un char dans la carrière.
L'anglomanie, un moment étouffée sous l'Empire, reparut sous la Restauration, mais toujours circonscrite dans le cercle du goût automédonien. Les jeunes gens à la mode adoptèrent les carriekles; les bogheys, les whiskys, les tandem anglais, et à l'instar des fashionables de Hvde-Park, ils se faisaient gloire de se montrer d'habiles
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voiture dont la dangereuse spécialité était suffisamment indiquée par son nom même, on l'appelait une mort subite ou une tuette.
C'est à daler de 1830 que l'engouement britannique arriva au dernier degré d'exaltation dans notre société fashionable. L'Angleterre devint pour nos fanatiques anglophiles ce qu'est la Mecque pour les croyants musulmans; leurs regards furent constamment tournés de ce côté. Le suprême bon ton consista à adopter, sans examen, tous les goûts, les usages et, jusqu'aux idiotismes britanniques. Certains jeunes Français trouvèrent très glorieux de se réduire au rôle inerte et passif de ces plaques métalliques du daguerréotype qui reçoivent docilement les empreintes d'un modèle étranger.
En tête des importations d'outre-Manche devait nécessairement figurer celle du sport, le sport qui suffit à occuper la vie toute entière des gentlemen d'outre- Manche , le sport qui est pour eux une source intarissable de jouissances , de bras et de jambes cassés. Et qu'on ne s'étonne pas si nous disons que le sport est capable d'absorber une existence d'homme. Sport est un de ces mots complexes et collectifs qui renferment dans leurs flancs, en apparence exigus, une énorme quantité de significations diverses, à peu près comme le chapeau ou le mouchoir d'où un habile prestidigitateur fait sortir une pluie de fleurs, de duvets, d'omelettes, de canaris, etc. , etc.
Ainsi sport signifie tout à la fois courses de chevaux, — courses au clocher, — courses d'hommes, — chasse à tir ou à courre, — tir aux pigeons, — attelages de chevaux, — combats de chiens, de coqs, de rats, de boxeurs, -tours de force nautiques, — paris de toute espèce, et généralement tout ce qui peut fournir l'occasion de déployer de l'adresse, de l'intrépidité et surtout du faste. Le véritable sport, en effet, est presque aussi cher qu'un gouvernement à bon marché
L'établissement d'un Jockey-Club français à l'instar du Jockey- Club anglais était une conséquence naturelle de l'invasion des goûts du sport. C'est en 1833 que fut fondée cette société hippique aujourd'hui si célèbre, et qui mérite, à plus d'un titre, défigurer dans notre galerie des nouveaux tableaux de Paris. Les fondateurs du Jockey-Club français furent MM. Fasquél, major Frazer, chevalier Machiàdo, de Cambis, Hieussec el lord Henri Seymour. Nous disons Jockey- Club, bien que ce ne soit pas le véritable nom de la
LE JOCKEY-CLUB
société; elle s' intitule : Société d'encouragement pour l'amélioration des rares de chevaux en France, par la raison, disent ses détracteurs, qu'elle n'améliore rien du tout.
Mais comme la qualification britannique de Jockey-Club est généralement usitée, nous continuerons de nous en servir. De même qu'Athènes et Sparte, de même que l'empire romain, de même que toutes les puissances et toutes les grandeurs de ce monde, notre Jockey-Club a eu d'humbles commencements. C'est dans la mansarde d'une maisonnette située à l'un des coins du parc de Tivoli, chez un Anglais nommé Bryon, que lut placé le berceau de cette nouvelle dynastie de Césars hippiques.
Bientôt l'héritier présomptif du trône, le feu duc d'Orléans, accepta la présidence honoraire de l'association et la jeunesse dorée s'empressa de se faire affilier. Le siège social tut transporté au premier étage de la maison du boulevart des Italiens, qui est située a l'angle de la rue du Helder. Dès lors, le Jockey-Club commença à occuper les échos du monde élégant ; on l'appela aussi le club des lions.
Trois ans ne s'étaient pas écoulés que déjà la maison de la rue du Helder n'était plus assez vaste, assez splendide pour contenir cette royauté fashionable. Le Jockey-Club vint trôner à l'angle du boulevart Montmartre et de la rue Grange-Batelière, dans la maison où, par parenthèse, loge également le célèbre comique Arnal.
L'illustration et l'influence du Jockey-Club n'ont cessé d'aller en grandissant; il forme réellement un corps privilégié de fait sinon de droit. On ne se doutait sans doute pas qu'un jour le cheval constituerait une nouvelle aristocratie.
Le Jockey-Club tient tout à la fois à la cour, à la banque, à la chambre des députés, à la presse, à tous les boudoirs de la capitale, à la diplomatie, aux bureaux de tous les ministères; il jouit en outre, dans les coulisses de l'Opéra, de droits superbes assez analogues aux anciens droits du seigneur.
Le Jockey-Club est si bien un pouvoir dans l'état , qu'il a un journal à lui, lequel prend le titre de Bulletin Of/iciel. Or, cette épithète, on le sait, ne s'applique qu'à ce qui émane d'un gouvernement.
Nous avons dit que le Jockey-Club anglais n'a admis dans son
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sein ([lie quatre-vingt-treize membres; le Jockey-Club français est plus élastique et plus accessible : il se compose aujourd'hui d'environ trois cents jeunes gens de vingt-cinq à soixante-huit ans.
La première condition pour ceux qui aspirent à être reçus dans l'illustre société, est d'être présenté par trois membres. En entrant on paie 500 fr. pour la première année; la cotisation ordinaire n'est que de 300 fr. par an. Les admissions se décident par la voie du scrutin ; mais, en ce cas, on ne consulte pas la majorité absolue des suffrages. Lors du dépouillement, une boule noire sur six suffit pour motiver le rejet d'un candidat.
Le système des incompatibilités , que l'opposition a vainement tenté d'introduire à la chambre des députés, existe au Jockey-Club. Quiconque est négociant, artiste ou littérateur, se trouve par le fait seul frappé d'exclusion. 11 y a pourtant une exception à l'ostracisme commercial en faveur de ceux qui font des affaires à la Bourse, pourvu toutefois qu'ils ne s'en occupent pas à titre spécial et qu'ils ne soient pas chargés d'une patente. Ainsi, les agents de change sont refusés ; mais on admet parfois des courtiers marrons. En général, sauf les cas absolus d'exclusion dont nous venons de parler, on peut dire que le Jockey-Club se règle plutôt sur les considérations personnelles que sur les positions sociales dans le choix de ses membres. Cela est si vrai que, sur deux personnes occupant absolument le même rang dans le monde, l'une sera accueillie, tandis que l'autre se verra repoussée. De hauts et graves fonctionnaires ont ambitionné le titre de membre de cette société ; nous citerons entre autres le premier magistrat de la cité parisienne dont l'admission, pour le dire en passant, a été vivement et longuement discutée. M. de Kambuteau a pu croire un instant qu'il était plus difficile d'entrer au Jockey-Club que d'être nommé préfet de la Seine et pair de France.
Le Jockey-Club se distingue par un luxe de bon goût: on y reçoit tous les journaux; il y a des tables de jeux et plusieurs billards. On s'y livre à de joyeuses et piquantes causeries sur tous les sujets à l'ordre du jour. Un article formel du règlement défend de parler politique; mais on pense bien que cet article est considéré comme non avenu. Outre que ces sortes de discussions se glissent aujourd'hui partout, une réunion hippique ne saurait y rester étrangère.
LU JOCkl.Y-CMUJ.
Le cheval, en effet , touche par plus de points qu'on ne le pense généralement à la politique. Et d'abord, Napoléon n'a-t-il pas dit : « Pour gouverner, il faut des bottes et des éperons. » ( Voir le Mémorial de Sainte- Hélène.)
Depuis l'établissement du gouvernement constitutionnel, le cheval a acquis une certaine importance élective et parlementaire. Qui ne sait que l'envoi d'un régiment de cavalerie dans une localité influe souvent sur les oracles de l'urne au scrutin. De même, aux époques d'élections, nombre de députés ne trouvent rien de mieux, pour se recommander aux suffrages de leurs concitoyens, que de faire envoyer des étalons et des juments poulinières aux haras du département. Les censitaires, dit-on, se laissent assez volontiers convaincre par ces arguments à quatre jambes et par ces raisons à tous crins.
11 est notoire d'ailleurs que le Jockey-Club intervient puissamment dans la politique, du moins en ce qui concerne la partie des nominations aux emplois publics. Une apostille de ce corps hippique est souvent plus influente que celle de la pairie ou de la chambre des députés. La diplomatie est particulièrement de son ressort, depuis surtout qu'il a gagné ses éperons diplomatiques dans l'ambassade de Perse presque exclusivement choisie parmi ses membres. S'il commençait sa carrière à cette époque, M. de Talleyrand tacherait très probablement de se faire recevoir au jockey-Club.
La puissance du Jockey-Club n'est pas circonscrite dans les régions de la politique ; elle s'étend encore sur le domaine de la nature. Par exemple, comme nous le disions au commencement de cet article, le cheval arabe avait passé jusqu'à ce jour pour le chef-d'œuvre de l'espèce. C'est de lui que sont issues toutes les belles races qui ont brillé dans d'autres contrées. Beaucoup de voyageurs modernes, et notamment MM. de Chateaubriand et de Lamartine, prétendent avoir vu ces coursiers du désert et retrouvé en eux le feu, la vigueur, l'agilité merveilleuse et la brillante perfection de formes qui leur ont valu, dès les temps les plus reculés, une réputation d'incontestable supériorité. Eh bien ! d'un trait de plume, le Jockey-Club vient de supprimer le cheval arabe. Dans un manifeste, publié en décembre dernier par son journal officiel, il est dit que la race arabe « est une race idéale et introuvable. »
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Peut-être, pendant qu'il est en train, le Jockey-Club se décidera-l-il à supprimer également l'Arabie.
Le Jockey-Club, fondé spécialement pour l'amélioration des chevaux en France, ne reconnaît, n'estime et n'emploie que des chevaux anglais. Au reste, il se montre franchement anglomane sur beaucoup d'autres points, et même sur celui du langage. La langue du Jockey -Club ressemble beaucoup à l'ancienne langue anglonormande, composée moitié de français et moitié d'anglais. En général , tout ce qui tient à la fashion et au sport est désigné par les noms anglais. Un jeune spottsman serait presque déshonoré si, voulant parler des certificats qui attestent la libation d'un cheval, il s'avisait de dire généalogie au lieu de pedigree. Autre exemple : je suppose que vous arriviez au club d'un air désolé, et que vous racontiez qu'il vous est né un poulain ayant les jambes trop longues, tout le monde vous rit au nez. Vous croyez que c'est pour insulter à votre malheur, pas du tout; c'est parce que vous avez omis de dire que votre poulain est legged.
Sur le terrain du turf (hippodrome), on dira : J'ai envie de parier pour tel cheval, il a des quarters magnifiques (une belle croupe), ou bien: J'ai mauvaise opinion de tel autre, je crois qu'il a des curbes (tares du jarret.)
Si à propos d'une affaire de courses, un membre propose telle ou telle mesure, on lui fermera la bouche par cette formule sacramentelle : « Ce ne serait pas racing-like (genre de courses anglaises).
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Parfois, Lorsqu'il ne se sert }>as tout simplement du mot anglais, le Jockey-Club cherche à anglaiser la langue française ; ainsi, de l'expression disquali/ied employée pour désigner un cheval frappé d'indignité et exclu de l'hippodrome pour un motif quelconque, il a fait le mot disqualifié dont il se sert fréquemment dans ses règlements de courses.
On anglaise encore la langue française au moyen d'une prononciation britannique ; par exemple, la consonnance ou n'existant pas dans la prononciation anglaise, nos sportsmen pur-sang ne disent point courses , mais curses.
Les curses donc sont la grande affaire du Jockey-Club; de même que son illustre modèle d'Angleterre, il règne en autocrate au Champ de Mars et sur la pelouse de Chantilly.
Son opulence lui permet de fournir plusieurs des prix à disputer; le steward (juge de courses) est toujours choisi parmi ses membres.
Va Club jouit en outre dans ces solennités olympiques, du privilège d'occuper une charrette d'honneur.
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C'est en effet sur un véhicule de ce genre, placé en face du poteau servant à marquer le but de ln course, que s'installe l'élite des sommités du sport ; c'est là que réagissent vivement toutes les péripéties de la lutte hippique ; c'est là que s'établissent des paris nombreux et animés. Les planches de la charrette sont transformées en succursale de la Bourse, où la fortune est attachée aux jambes aléatoires d'un cheval.
Aux courses anglaises, les paris ne sont pas circonscrits dans le cercle de la fashion ; tous les assistants prennent plus ou moins de part à ce genre d'agio. Pour le Derby Stakes (grand prix d'Epson)) il y a souvent près de quarante mille livres sterling (un million ) d'engagé. Aussi s'est-on efforcé en Angleterre d'assurer par toutes sortes de garanties l'acquittement des paris ; on en a fait un point d'honneur, et il est admis que les dettes de turf sont encore plus sacrées que celles de tout autre jeu. Les noms des gentlemen convaincus de banqueroute olympique, sont, après un délai de trois mois, affichés dans tous les lieux de réunion du sport et cloués ainsi à une espèce de pilori. Leur déshonneur rejaillit même sur leurs chevaux, qui sont déclarés indignes de figurer dans aucun hippodrome.
A chaque course, le steward nomme un trésorier et un greffier spéciaux, chargés de recevoir en consignation l'argent des parieurs et d'enregistrer les paris. En France on est moins formaliste et moins rigoureux sur ce chapitre. .Nos sportsmen ont un portefeuille de courses qu'ils appellent boock (toujours de l'anglicisme), et sur lequel ils inscrivent leurs paris. Cette inscription suffît pour constituer un engagement fait double entre les parties. Les sommes engagées sont loin d'ailleurs d'être aussi exorbitantes qu'en Angleterre : elles ne s'élèvent qu'à quelques Louis ; c'est la seule monnaie qui ait cours en pareille solennité dans le beau monde chwal. Un sportsman qui s'aviserait de dire : « Je parie 600 fr. » au lieu de « je parie vinq-cinq louis, » ferait scandale. La toute-puissance du Jockey-Club a obstinément refusé jusqu'à ce jour de s'incliner devant la loi qui rend obligatoire l'emploi de la monnaie décimale.
On prétend même que pour certains jeunes sportsmen plus fastueux que bien rentes, ces louis ne sont qu'une monnaie conventionnelle signifiant tout simplement une vulgaire pièce de vingt sous ou même un simple cigare.
On sait (pie les chevaux de courses reçoivent tous un nom pa-
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tronimique ; les profanes ne se doutent pas que le choix de ces noms de quadrupède est considéré dans les régions du sport, connue à peu près aussi important que le titre d'un ouvrage littéraire ou dramatique. C'est également une affaire de mode ; il y a cinq ou six ans, le bon genre était dedonneraux pouliches de courses des noms d'actrices célèbres (usage qui, par parenthèse, scandalisait quelque peu les vieux soutiens de l'antique galanterie française). On lisait sur les programmes du Champ de Mars les nomsde Déjazet, de Taglioni, de Fanny Elsder, de Jenny V crtprc, etc. Aujourd'hui nos sport smen s'en tiennent presque exclusivement aux baptistaires anglais, et ils donnent de préférence des noms de chevaux célèbres en Angleterre, tels que P lover, Bevellcr, etc. Ils ont également adopté une autre mode britannique, qui consiste à ne pas nommer du tout et à se servir de désignations telles que celles-ci : Bai-colt by Pléhipoi lisez: « Poulain bai, fils de Plénipotentiaire. » — Black Fil/y, lisez: « jument noire (1). Lors de l'apparition des Mémoires, de. madame Lafarge, le sport a ri de la singulière idée qu'avait eue 1 héroïne du Glandier, d'aller chercher un nom à terminaison polonaise pour donner un genre arabe à sa jument favorite, qu'elle appelait Arahska.
Pour compléter nos révélations sur les graves futilités de la fashion hippique, nous dirons qu'il est très anglais de donner à un poulain de course un nom qui rappelle par analogie celui de son père ou de sa mère. Exemple : Un fils de Boy al Oaek (Chêne royal) s'appelle Oaek Stick (Branche de chêne); un autre descendant a reçu le nom de The chip of Ihe old Block ( fragment du vieux Tronc); — Décoction avait pour mère Salsepareille ; — Paradoxe a eu pour fils Hérésie et Sophisme ; — Lottery (Loterie) s'est vu père, en Angleterre, de Chance (Hazard), et en France de Quinc, de Quaterne, d' Extrait et de Tombola; — Spectre a engendré Méphistophélès, Revenant, et il était lui-même fils de Fantôme; — Contrebandier a donné le jour à Cabelou; enfin, Péché mortel est fils de Contrition. (Un théologien ferait sans doute observer qu'il devrait en être tout le contraire.)
Citons encore une des sérieuses préoccupations qui prennent naissance sur le terrain des courses. On prétend qu'il s'est formé dans le sein du jockey-club trois partis en façon de Guelfes et de Gibelins, au sujet de la manière de donner le signal du départ aux
(1) En français l'anonyme se désigne de la façon suivante.- N — pch, bbi\, ce qui signitie N***, pouliche bai-brune; N— p. b , c'est -à-diiv 1S**\ poulain bai, etc. 4. 52
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coureurs. Voici ce qui divise profondément ces trois partis : le premier veut qu'on dise, partez en français; le second, que l'on dise pariez en anglais (go on); enfin le troisième, que Ton ne dise rien du tout, ainsi que cela se pratique actuellement en Angleterre, où les jockeys sont chargés de s'entendre entre eux pour partir ensemble.
Faire courir, c'est-à-dire acheter ou élever des chevaux de course est le nec plus ultra du genre sportsman. Mais c'est une gloire excessivement dispendieuse; l'entretien d'un haras particulier absorbe des sommes exorbitantes, et les pur-sang sont cotés à des prix fabuleux. Ajoutez à cela les soins tout spéciaux, le nombreux personnel domestique (exclusivement composé d'Anglais), la nourriture recherchée qu'exigent ces sortes de chevaux; enfin, les frais d'entraînement (1) qui durent souvent pendant deux ans, à six francs par jour. Ce dernier chapitre seul constitue donc une dépense annuelle de 2,190 fr. On voit que l'instruction d'un poulain de course coûte beaucoup plus cher que l'éducation d'un fils.
Le tapis sablé de l'hippodrome n'est pas moins ruineux que le tapis vert des maisons de jeu, et déjà il a vu disparaître un grand nombre d'opulents patrimoines.
Sur trois cents membres du Jockey-Club on n'en compte que neuf qui font courir. Ce sont MM. Kasquel, Achille Fould, Antony Hotschild, de lieauveau, Lupin, Fr. Sabatier , Pontalba, Perregaux, et lord Henri Seymour. Beaucoup d'autres lauréats du Champ de Mars et de Chantilly, tels que MM. Eugène Aumont, Marion, Lemaître-Duparc, etc., n'appartiennent pas à l'illustre club. A ce propos nous ferons observer que dans cette société qu'on pourrait croire, d'après son titre, exclusivement composée d'hommes hippiques se trouvent beaucoup de membres tout-à-fait étrangers aux exercices pratiques du cheval. Les sportsmen négatifs dont nous parlons peuvent se ranger en deux classes : 1° ceux qui, sans jamais mettre le pied à l'étrier, se montrent assidûment aux courses, et glissent de temps en temps dans la conversation le nom d'un pur-sang célèbre; 2° ceux qui cultivent le cheval comme on a dit qu'un nouvel académicien cultivait la littérature, c'est-à-dire d'une façon très discrète. Ces amateurs mystérieux et platoniques possèdent de fringants chevaux de selle et de brillants attelages,
(t) Entraîner un cheval, c'est le pousser graduellement jusqu'à ce qu'il parvienne à son dernier degré de vitesse, tout en l'enveloppant de couvertures de laine afin de le dépouiller de toute graisse superflue, et de le réduire à sa plus simple expression musculaire
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mais il est impossible de s'en douter, si ce n'est lorsque leur appartement est à louer, et qu'on peut visiter leurs écuries, ou bien encore en apercevant leur chiffre ou leurs armoiries sur les couvertures de superbes coursiers que des grooms promènent à sept heures du matin. Quant aux maîtres de ces trésors hippiques, ils ne sortent jamais qu'en remise ou en cabriolet de place.
Il est juste cependant de reconnaître que le Jockey-Club compte parmi ses membres une grande partie des illustrations actuelles du sport français, qui sont MM. de Normandie, de Vaublanc, Edgar Ney, prince de la Moskowa, Allouard, lord Seymour, de Curnieu, de Miramont, Perregaux, de Croï, Sabatier, Ernest Leroy, de Tournon, Lecoulteux, Charles Laffitte, de Lavalette, etc.
Le Jockey-Club a tenté d'introduire en Erance tous les usages des genttemen-riders (1) d'outre-Manche ; mais les mœurs et le caractère national moins prompts à se transformer sous l'influence de l'anglomanie, ont refusé d'accepler la plupart de ces importations britanniques. Ainsi, quoi qu'on en ait fait, les courses n'excitent encore dans les masses qu'un intérêt très médiocre et très borné. On serait même tenté de croire, d'après ce qui s'est passé l'année dernière aux courses d'automne de Chantilly, que cet intérêt, bien loin de s'accroître, va au contraire en s'affaiblissant. Ainsi encore les Stccplc-C luises (courses au clocher) ont vainement essayé de se naturaliser de ce côté-ci du détroit. Le public français n'a pu com prendre le but, l'utilité et le charme de cet exercice de casse-cou, de ces chutes fangeuses ou sanglantes de chevaux et de cavaliers. Après une douzaine de représentations, qui toutes ont fait fiasco, le théâtre de la Croix-de-Borny a été définitivement abandonné.
On sait que le peuple anglais est généralement possédé de la monomanie des paris. Cette passion s'exerce surtout dans le cercle du monde hippique. En dehors de l'agio énorme et continuel auquel donnent lieu les courses publiques, des paris particuliers s'établissent journellement sur des tours de force de vitesse chevaline ou d'habileté équestre. Par exemple, un cheval anglais nommé Tom- Tliomb a fait, attelé, quarante lieues anglaises en neuf heures et demie ; un M. Osbaldeston a gagné des paris considérables en faisant quatre-vingts lieues en neuf heures et quart sur un certain nombre de chevaux disposés en relais. Dans ce genre de paris, comme partout,
(l) Expression britannique à peu près synonyme de sportsmen, cl qui signilie gentilshommes cavaliers.
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le caractère britannique se livre souvent à sou goûl pour les excentricités. Nous nous bornerons à citer, comme échantillon, le jeune marquis de Waterford, qui dernièrement a parié de sauter à cheval une barrière de quatre pieds et demi dans sa chambre à coucher.
Nossportsmeu ont voulu, eux aussi, se lancer dans les paris excentriques. On a parlé d une partie de billard jouée à cheval dans une des salles du Jockey-Club ; mais il y a vingt-cinq ans qu'un écuyer français avait surpassé en ce genre les Anglais eux-mêmes. En 1817, M. Testu de Brizzi paria d'exécuter sur son cheval une ascension en ballon. L'aréostat fut lancé du plateau de Meudon; la monture et le cavalier sortirent sains et saufs de cette périlleuse entreprise.
Le sport français devait également se faire une loi d'emprunter à son modèle d'Angleterre un de ses plaisirs favoris, nous voulons parler des grandes chasses à courre. Grâce à son opulence, l'aristocratie anglaise peut se livrer à ce divertissement avec tout le luxe et le faste qu'il comporte essentiellement. On compte en Angleterre plus de deux cents magnifiques équipages de chasse. Ajoutons que les Nemrods britanniques se font un point d'honneur de ne reculer devant aucun obstacle, de franchir tous les murs, les haies et les fossés qui peuvent se présenter; un bras démis, une côte enfoncée, ne sont pas même une excuse suffisante pour quitter la partie.
De (die façon le chasseur est souvent pins exposé que le gibier.
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Les sportsmen français n'ont pas cru devoir, et avec raison, adopter ce système d'inutile bravade, grâce auquel on ne saurait entrer en chasse sans avoir fait préalablement son testament. Mais sur d'autres points beaucoup plus essentiels, l'imitation anglaise n'a pu être complète. Plusieurs de nos jeunes lions ayant la prétention de courir les chasses, sont obligés, en raison de leurs minces fortunes, de former des espèces de sociétés en participation et en commandite, pour se procurer deux ou trois couples de chiens d'espèce douteuse, un piqueur apocryphe, voire un cerf de louage, de recourir en un mot à ces expédients économiques dont la mesquinerie ressort encore davantage lorsqu'ils s'appliquent à des choses de luxe.
11 existe cependant aujourd'hui en France quelques équipages de (•liasse au grand complet et un certain nombre d'habiles et hardis chasseurs. Nous citerons entre autres les princes de Chalais et de Wagram, MM. Shickler, de l'Aigle, de Perthuis, de Mac-Mahon, de Nanteuil, de Laneosme-Brêves , de Coislin, de Plaisance, de Greffeuilh, etc.
Au Jockey-Club et dans le monde du sport, la considération sociale se mesure assez souvent au nombre de chevaux que l'on possède, au luxe et à la réputation des écuries. Aussi nos gentlemen-riders attachent-ils la plus grande importance à n'avoir chez eux que des coursiers d'une noblesse authentique et comptant pour le moins
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sept ou huit quartiers. A cet effet, ils consultent religieusement le stud-book et les pedigrees (le nobiliaire et la généalogie particulière des pur-sang). On compte aujourd'hui beaucoup de d'Hozier chevalins.
Maintenant quelques écuries fashionables , et notamment celles de MM. Hope et Shickler, sont construites avec un luxe asiatique, avec des pavés de marbre, des fontaines jaillissantes, etc. C'est une des parties de la maison qui absorbe le plus l'attention du maître, d'autant mieux que ces écuries aristocratiques ne renferment, comme nous l'avons déjà dit, que des chevaux de race anglaise. Or, ces chevaux exigent les soins les plus attentifs et les plus délicats. Ecoutons, sur ce sujet, M. Huzard père :
« Les chevaux de course, ou de la première classe, sont, eu Angleterre, un grand objet de luxe et de dépense. Plusieurs familles très riches ont été ruinées par les paris multipliés et extravagants auxquels ces chevaux donnent lieu dans les courses et par les dépenses excessives que leur entretien occasionne. On croira difficilement, par exemple, qu'on a porté l'excès des soins jusqu'à faire sabler ou grever des pâturages entiers, pour que l'herbe, forcée de se faire un passage à travers le sable et lés pierres, fût plus fine, et plus approchant de celle du pays d'où ces chevaux sont originaires ; que le foin qu'on leur donne est trié de manière à n'y laisser que l'herbe la plus délicate, dans la crainte que le foin ordinaire ne leur altère la poitrine ; que le grain est également choisi, et que le meilleur, quel qu'en soit le prix, n'est pas trop bon pour eux ; que chacun de ces chevaux a, pour le servir, trois ou quatre palefreniers (grooms, jockeys), dont le inoindre coûte S à 6 guinées à 130 fr.) par mois, et qui n'ont d'autres occupations que de les bouchonner, les frotter, les promener, les inédicamenter, etc.; qu'on fait tiédir ou chauffer leur boisson l'hiver; qu'on choisit également celle qui doit leur être donnée; et qu'enfin on leur prodigue des soins minutieux et ridicules, inconnus même aux Arabes. »
Ce que nous avons dit jusqu'à ce moment des nombreux soucis et des graves préoccupations du sport, suffirait pour prouver que la vie d'un gentleman-rider n'est pas, ainsi qu'on le suppose assez généralement, une existence toute de loisirs. Que serait-ce si nous parlions des émotions profondes, des discussions aigres et même des animosités auxquelles donnent lieu dans le monde hippique de simples dissidences d'opinions en matière de système d'équitation ou de race chevaline ? Malheur surtout au sportsman conciliant qui, dans de semblables questions, veut faire de l'ecclactisme ! il s'expose à subir (moralement) un supplice analogue à celui d'Hippolyte déchiré par les chevaux.
On prétend que M. le duc de V a été refusé au Jockey-Club
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uniquement parce qu'il était connu, en lait d'opinions hippiques, pour préférer les trotteurs.
Notre sujet nous conduit naturellement à dire un mot sur la situation chevaline de la France à l'époque actuelle. Cette question est d'une haute importance ; car elle intéresse notre indépendance nationale et notre puissance militaire. A ceux qui pourraient douter encore de cette vérité, il nous suffirait de citer ces paroles de Napoléon : Si, après les batailles de Lutzen et de Bautzen , j'avais eu de la cavalerie, j'aurais reconquis l'Europe.
Nous jouissons en ce moment d'une foule d'institutions officielles et quasi-officielles, ayant, dit-on, pour but d'accroître et d'améliorer la production indigène. Nous avons une administration des haras fondée en î 005 par Colbert, supprimée en 1790, rétablie en 1800, et qui, depuis son rétablissement, a dépensé une somme de quatrevingt millions. On a adopté en principe que le pur-sang anglais est le meilleur producteur. Depuis vingt-cinq ans, le gouvernement a multiplié chez nous les courses à l'anglaise, et prodigué l'argent pour les prix olympiques et les primes d'encouragement. Nous avons en outre une foule de comices hippiques et agricoles, puis enfin le Jockey-Club qui se dit, lui aussi, fondé dans un but d'amélioration. Nous ne discuteronss pas théoriquement la question de savoir si ces moyens étaient les meilleurs pour arriver au but proposé ; nous nous bornerons à les juger par les résultats qu'ils ont produits. ( )r, ces résultats les voici :
Depuis vingt-cinq ans , non seulement l'espèce chevaline en France ne s'est pas améliorée, mais encore plusieurs de nos anciennes races, jadis fort estimées, entre autres celles du Limousin et de l'Auvergne se sont ou abâtardies ou ont complètement disparu. Notre production indigène est de plus en plus pauvre; on ne compte actuellement en France qu'environ 2,500,000 chevaux, c'est-à-dire a peu près sept chevaux pour cent vingt-cinq habitants ; tandis qu'en Autriche , par exemple , la proportion est de neuf chevaux par cinquante habitants. Pour les remontes de notre cavalerie force nous est de nous adresser à l'étranger, dont nous sommes ainsi dépendants et tributaires. De 1823 a 18 io une somme de 87,000,000 a été dépensée hors du territoire en exportations de ce genre. Nos régiments, ceux de troupes légères surtout, sont déplorablement montés. Le maréchal Gouvion-Saint-
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Cvr a écrit : « La cavalerie doit être considérée comme les yeux et les jambes d'une armée; » d'après cela, il faudrait conclure que nous avons actuellement une armée borgne et boiteuse.
Encore une fois ces tristes résultats ont eu lieu depuis qu'on s'est mis de tous côtés à protéger officiellement et officieusement la production indigène. A cette heure, l'empire ottoman meurt d'un excès de protection; fasse le ciel que les chevaux français n'éprouvent pas le même sort .
Albert Cler.