ASPASIE
Antonia,
Fanny,
Lucrèce,
Hosa,
Léocadie.
Les tilles à numéro ne sortent pas, ou sortent très peu ; elles se contentent de recevoir des visites.
Les chambres où elles reçoivent ces visites ont un aspect tout particulier, une physiologie tout individuelle, qui tient de l'hôtel garni et de la maison bourgeoise.
Le mobilier se compose en général de rideaux blancs, de canapés rouges, de tableaux représentant Napoléon , l'impératrice Joséphine, le prince Eugène et les Adieux de Poniatowski à sa famille : d'une
FILLES
pendule flanquées de deux vases de porcelaine sous des globes, d'un l'eu qui ne brûle jamais et d'une psyché, que les filles appellent généralement une apschiché.
Tout objet d'ameublement qui se peut mettre dans ta poche est généralement supprimé.
La vie de la fille en numéro est encore moins accidentée, comme on le comprend bien, que celle de la (ille en carte; l'une cherche, l'autre attend ; et si monotone qu'elle soit , c'est toujours une distraction que de faire le vague.
Puis celles-ci n'ont point la ressource quotidienne de l'amant de cœur, elles sont forcées de s'en tenir à l'amant hebdomadaire.
Aussi, n'ayant qu'un jour sur sept, mettent-elles toujours pour condition que ce jour sera le dimanche. Or le dimanche est le grand jour des commis et des étudiants; cela tombe à merveille.
Les dames en numéro ne paient pas leurs amants ; elles se font en général passer à leurs yeux pour des femmes entretenues par des Anglais, des banquiers et des agents de change. Comme elles sont en général assez élégamment mises, ceux qu'elles veulent tromper se laissent prendre à leur mensonge. Mensonge qu'ils ne peuvent pas démasquer, le prix d'entrée de rétablissement qu'habitent ces dames, étant, en général, fort au dessus de leurs moyens pécuniaires.
Aussi, le lundi matin, commis et étudiants rentrent-ils, d'un petit air fat, dans leurs magasins et dans leurs hôtels garnis, en parlant tout haut de leurs bonnes fortunes, avec de grandes dames, dont ils montrent les cheveux roulés dans un médaillon, et dont ils gravent discrètement, sur les vitres de leurs chambres, les simples initiales, de peur de compromettre leurs nobles conquêtes.
Ce sont là les baronnes, les comtesses et les marquises qui rendent la vie si malheureuse aux pauvres grisettes.
Aussi pour les tilles en numéro, tilles d'amour ou pensionnaires, le dimanche est-il le jour heureux, le jour désiré pendant six jours, le jour attendu toute la semaine, le jour dont le reflet se répand sur tous les autres jours.
Maintenant, à part l'exercice de leur métier, à quoi se passent les autres jours.
D'abord la tille est surtout paresseuse, elle se lève h1 plus tard qu'elle peut. Deux fois par semaine, la marcheuse la conduit au bain,
FILLES. 34 1
et l'accompagne, dé crainte qu'elle n'aille ailleurs. Puis elle rentre déjeuner dans sa chambre , passe de sa chambre dans la chambre commune, où se trouvent ses compagnes, et joue aux cartes ou au loto; au loto surtout, le loto est le jeu de prédilection de la fille a numéro. J'espère qu'on ne me fera pas l'humiliation de croire que j'ai risqué un calembourg.
Si des visites se présentent, on appelle ces demoiselles selon leur tour de rôle. 11 arrive aussi parfois que les visiteurs les font demander par leurs noms; ce sont les tours de faveur.
A quatre heures, on dîne en communauté : chacune a sa place habituelle, comme dans une table d'hôte ; la dame de la maison tient le milieu et veille à ce que tout se passe dans les convenances. Chez quelques dames de maisons, il y a une amende pour toute fille qui jure ou tient un propos licencieux.
Le dîner est copieux : il se compose de la soupe, du bœuf, d'un bon rôti et d'une salade gigantesque, servie dans un saladier monstre. Ce saladier est traditionnel, c'est le palladium de l'établissement ; on peut juger de la valeur que la superstition lupanarienne y met en voyant les attaches qui consolident ces nombreuses fêlures.
Les filles à numéro sont visitées une fois par semaine et à domicile. Le jour et l'heure de la visite sont toujours fixés d'avance, afin que le médecin ne les trouve pas absentes ou occupées. Si une tille est reconnue atteinte d'une maladie contagieuse, elle est signalée à la dame de maison qui, à l'instant même et sous peine d'amende considérable, est sommée de la retirer de la circulation. En conséquence, la fille signalée est, à l'instant même, consignée dans sa chambre, et le lendemain elle doit se présenter au dispensaire, où elle subit une seconde visite. Si cette seconde visite confirme le jugement porté sur elle à la première, elle est , immédiatement, conduite au dépôt, et de là transférée à l'hôpital.
Le lendemain, le commis ou l'étudiant reçoit une lettre qui lui apprend que sa baronne, sa comtesse ou sa marquise est partie poulies eaux.
Maintenant quelques mots sur la façon dont disparaissent, arrivées à un certain âge, ces trente ou trente-cinq mille filles publiques qui forment, la moyenne des prostituées de Paris.
Dans les différents tableaux , établis par le relevé des inscriptions
FILLES
laites au bureau des mœurs, on peut voir que la prostitution peul comprendre cinquante ans de la vie d'une femme.
Ainsi, par exemple, sur une moyenne de 3,500 filles qui se livrent à la débauche, il est démontré que 2 ont commencé à dix ans et que 1 a fini à soixante-deux ; mais de vingt-huit à trente ans le nombre diminue de moitié; mais passé trente-neuf ans toute fille' qui exerce n'est plus qu'une exception ; il résulte donc que sur 30 ou 35,000 prostituées qui, ainsi que nous l'avons dit, forment la moyenne annuelle, un dixième doit disparaître chaque année.
Où passe ce dixième, que devient cet amortissement, par quelle soupape sociale s'évaporent ces 3,000 créatures humaines.
Le plus grand nombre prend un état.
D'autres entrent comme domestiques dans différentes maisons, et souvent dans les établissements mêmes où elles ont exercé. D'autres retournent dans leur pays ; D'autres restent en prison ; D'autres entrent dans des dépôts ; Enfin d'autres meurent.
Veut-on savoir comment a disparu des contrôles de la pmsliiution un chiffre de 5,081 filles; en voici le tableau :
972 Ont pris divers états :
392 Se sont faites couturières , brodeuses, giletières, bretellières , gantières, frangières, dentellières, passeinentières, etc., etc. 108 ï^ont devenues dames de maison.
8t> Blanchisseuses.
83 Marchandes des rues.
48 Chiffonnières.
47 Modistes et fleuristes.
47 Ecaillères.
33 Marchandes à la toilette.
28 Cliapelières et cordonnières.
19 Polisseuses de métaux.
17 Cardeuses de matelas.
17 Actrices ou figurantes sur les théâtres de Paris et de la province 14 Brocheuses et relieuses.
13 Sages-femmes, dont plusieurs reçues à la maternité. Il Infirmières dans les hôpitaux. 8 Portières.
I Maîtresse de musique dans un grand pensionnat.
FILLES
4 7 Ont formé les établissements suivants :
53 Des boutiques de mercerie et de parfumerie. 37 Des boutiques de fruitières.
57 Des magasins de nouveautés.
55 Des cafés et des estaminets.
27 Des magasins de modes.
14 Des maisons garnies.
14 De petites boutiques de quincailleries. 12 Des restaurants.
5 Des pensions bourgeoises.
5 Des cabinets littéraires.
I Un débit de papier timbre.
I Un débit de tabac.
(il Sont entrées comme domestiques :
<;9 Chez des restaurateurs, limonadiers, marchands de vins, rogomistes, etc., etc.
49 Chez des tourneurs, des ébénistes, des menuisiers, des serruriers. 47 Chez des épiciers, fruitiers, boulangers. 33 Chez des employés et des rentiers.
28 Chez des gens riches, chez des femmes titrées, en qualité de bonnes
d'enfants ou de femmes de chambre.
19 Chez des magistrats, des avocats, des médecins et des artistes. 19 Chez des négociants et fabricants en boutique. lb' Chez d'anciens militaires retraités.
14 Chez des vieillards et des inlirmes, en qualité de garde-malades. 9 Chez de gros négociants, en qualité de demoiselles de boutique et
de comptoir.
5 Dans des pensionnats.
153 Dans des maisons restées sans désignation.
Enfin :
259 Ont été rayées par suite de leur renvoi dans leur pays, par les bons offices des dames de charité ou d'autres personnes. 1 ,206 Ont pris des passeports pour s'établir d'une manière définitive en différents pays.
519 Ont été placées dans des maisons de repentir et de retraite. 254 Ont été reprises par leurs parents qui en ont répondu. 185 Ont disparu par suite de condamnations judiciaires. 177 Par suite d'intirmités graves, les empêchant de continuer leur métier.
158 Ont été emmenées par la gendarmerie.
1 1 i 8e sont retirées en prouvant qu'elles avaient des rentes sur l'état
ou des moyens positifs d'existence.
101 Ont été réclamées par des gens riches qui vivaient avec elles maritalement.
II Ont été acheminées sur le dépôt de Saint-Denis.
28 Ont été reprises par leurs maris qui les avaient abandonnées 428 Sont mortes.
FILLES
Enfin, si l'on vent pousser l'investigation jusqu'au bout, et savoir comment sont mortes ces 428 malheureuses; on trouvera que
48 Ont succombé à domicile, à la suite de maladies. 108 Dans les infirmeries de la prison.
284 Dans les différents hôpitaux de Paris.
2 Ont été assassinées.
4 Se sont noyées.
2 Se sont pendues (I).
(I ) Parent Duchàtelei
Ca foret te
Quand le grand-duc Ferdinand rentra, en 1814, à Florence, d'où il était exilé depuis dix ans, et qu'il vit les changements que nous avions faits dans le chef-lieu de la préfecture de l'Àrno, il s'écria plein d'admiration pour nous :
« Mon Dieu, quel malheur que ces diables de Français ne soient pas restés dix ans de plus dans ma capitale ! »
En effet, en moins de dix ans, Florence avait subi une transformation complète. Il en est de même de Paris : un Parisien qui l'aurait quitté il y a vingt ans et qui y rentrerait aujourd'hui, ne reconnaîtrait plus sa ville natale.
Or, parmi tous ces quartiers qui se sont élevés à l'envi l'un de l'autre, il y a un quartier qui semble bâti par la baguette d'une fée.
C'est le quartier Notre-Dame de Lorette.
Il est vrai que la forme des bâtisses ajoute encore au fantastique de la chose. Comme pour répondre au défi de Victor Hugo, les architectes se sont mis à l'œuvre, et chacun a été trouver son entrepreneur, avec des plans de maisons italiennes, espagnoles, grecques; on eût dit qu'on avait tout à coup retrouvé et rouvert les cartons de Jean Goujon, de Raphaël et de Palladio. Les entrepreneurs, émerveillés de tous ces dessins qui ne pouvaient manquer de séduire la fashionable badauderie des Parisiens, se sont mis à l'œuvre, et les maisons sont sorties de terre à vue comme les décorations de l'Opéra qui les regardait étonné de se voir surpassé en vitesse. En effet, ce quartier improvisé se peupla avec cette miraculeuse rapidité qui restera toujours un problème, non pas de grands seigneurs, de riches capitalistes, ou de grands propriétaires comme a. H
LURETTES.
l avaient pensé les entrepreneurs; mais d'artistes, de gens de lettres, de peintres, de statuaires, de chanteurs, de comédiens, de danseurs, de danseuses, et surtout d'un? nouvelle race toute fraîche éclose au milieu de la population parisienne, et qui resta quelque temps sans nom.
Cette race appartenait entièrement au sexe féminin : elle se composait de charmants petits êtres propres, élégants, coquets, qu'on ne pouvait classer dans aucun des genres connus : ce n'était ni le genre fille, ni le genre grisette, ni le genre courtisane.
Ce n'était pas non plus le genre bourgeois.
C'était encore moins le genre femme honnête.
Bref, ces jolis petits êtres, sylphes lutins ou démons, bourdonnaient donc, depuis deux ou trois ans déjà, autour de cette mondaine église qu'on venait d'élever plutôt comme un boudoir à Notre-Seigneur, que comme un temple à Dieu, pareils à des papillons voltigeant autour d'une lumière, à des abeilles autour d'une ruche, à des colibris autour d'une cage, sans qu'aucun savant, sans qu'aucun académicien, sans qu'aucun philosophe, sans que Cuvier, sans que Humboldt, sans que Geoffroy Saint-Hilaire, fussent encore parvenus
L01USTTLS. 34 7
a les classer, ou a leur trouver un nom en harmonie avec leur tournure; un de ces noms qui vont à la chose qu'ils désignent, comme l'hermine va à la blanche genette de Bretagne, comme l'oiseau de paradis va au roi emplumé de l'air, comme la luciole va à la mouche volante, qui à chaque mouvement de son aile fait jaillir une étincelle au milieu des nuits embaumées de jNice, et des transparentes ténèbres de Naples et de Païenne.
Mais voilà qu'un de nos hommes d'esprit, un de nos hommes élégants, un de nos hommes de lettres, habitué à étudier sous toutes ses faces le sujet qui préoccupait alors la société, M. Nestor Roqueplan enfin, fit ce que n'avaient pu faire ni Geoffroy Saint-Ililaire, ni Humboldt, ni Cuvier, ni les philosophes, ni les académiciens, ni les savants, et dans le numéro des Nouvelles à la Main, du 20 janvier 1841, reconnut que c'était un genre absolument nouveau, une variété de l'espèce femme, un produit de la civilisation contemporaine n'ayant aucun précédent parmi les sociétés passées, et qui devait prendre sa place dans une des cases de la population parisienne sous le nom de LORETTES.
Le nom était joli, et o'est beaucoup en France qu'un joli nom : puis il avait le mérite de peindre parfaitement l'objet qu'il représentait, aussi fut-il adopté à l'instant même. Mais ce qui le répandit surtout, ce fut le ravage que celles qui le portaient firent bientôt dans la société. Rien ne popularise comme le mal : y a-t-il un homme, si ignorant qu'il soit, qui ne sache ce que c'est que la peste ou le choléra, que Tibère et que Néron?
En effet, art et finance, bourgeoisie parvenue et aristocratie ruinée, fils de banquiers, fils de famille, fils de prince, fils de roi, tout se jeta dans la Lorette. De tout côté on entendait un concert de plaintes et de récriminations, plaintes d'oncles, plaintes de pères, plaintes de mères; récriminations de fiancées à qui on avait enlevé leurs fiancés, de femmes à qui on avait enlevé leurs maris, de maîtresses à qui on avait enlevé leurs amants : enfin, la Lorette qui n'avait été jusque là qu'un objet de curiosité devint presque un objet de terreur.
Dès lors on examina la Lorette sous ses rapports sociaux, politiques et intellectuels : on voulut la connaître pour la combattre, l'étudier pour se défendre. On se livra à son endroit à des études physiologiques profondes, et voilà ce que l'on reconnut.
La Loretle a une origine fantastique : si on l'interroge sur ses
LOllETÏËS.
parents, c'est la tille de quelque colonel de l'Empire, de quelque capitaliste ruiné, de quelque émigré mort sans avoir touché son indemnité; elle porte des noms analogues à son origine, s'appelle Marie de Latour, et alors elle descend de la famille de Virginie; elle s'appelle Rose Duplessis, et alors elle est parente des Mornay; elle s'appelle Élisa de /1/emorency, et alors elle est alliée aux premiers barons chrétiens.
Puis si l'on ne se contente pas de cette généalogie quelque peu superficielle, et en général on s'en contente si la Lorette est jolie, et que par curiosité, par entêtement ou par amour de la science, on remonte de l'appartement à la chambre garnie, de la chambre garnie au cabinet meublé , on découvrira que la Lorette sort presque toujours de quelque loge de portier, et que son père, comme le savetier du Jules-César de Shakspeare, est chirurgien en vieille chaussure.
Quant à cela, qu'importe; Trilby, le charmant lutin de Nodier, avec sa petite voix si douce, son corps si transparent, ses ailes si
LOKETTES. 349
légères et si diaprées, Trilby lui-même n'est-il pas sorti de Pâtre d'un pauvre paysan écossais?
Cette origine poétisée, autant qu'il a été en nous de le faire, disons donc qu'à quelques exceptions près, c'est de la loge du portier que sortent nos Trilby s parisiens.
Comment de pareils êtres, me dira-t-on en voyant le père et la mère, ont-ils pu produire une si souple, une si gracieuse, une si séduisante créature?
Dame! la portière n'a pas toujours été vieille, ridée, impotente : elle a été vive, pimpante et jeune; alors elle montait lestement ses quatre étages, elle avait quinze francs par mois pour faire le ménage du locataire du troisième, dix francs pour celui du quatrième, cinq francs pour celui de la mansarde.
Au troisième était un jeune officier de la garde royale appartenant à quelque vieille famille de cette belle aristocratie qui s'en va; au quatrième, un jeune avocat appartenant à cette pauvre bourgeoisie qui commence; au cinquième, un jeune peintre qui n'appartenant cà rien du tout, qui n'ayant jamais dans les registres du passé pu parvenir à savoir comment il s'appelait, avait résolu dans les
LOKETTES.
archives de l'avenir de s'appeler Raphaël. La jeune, pimpante et vive portière entrait donc à toute 4ieure dans l'appartement, dans le salon, et même dans la chambre à coucher de ses clients; ses clients faisaient de beaux rêves, dans lesquels ils étendaient les bras vers quelque femme : elle les réveillait au milieu de ces rêves, et quand on n'est pas encore bien réveillé, j'en demande pardon à nos Èves de velours, de satin et de soie, une portière vive, pimpante et jeune, ressemble, à s'y tromper, à une femme. ,
De là à la Lorette, peut-être. Mais comme on le comprend bien, ce n'est qu'une supposition, une théorie, un système. Je ne voudrais pas avancer un fait si grave sans preuves, et j'avoue que j'en manque entièrement.
Bref, la Lorette est... Ne cherchons pas son origine, si son origine est destinée à rester plongée dans les ténèbres du doute ou dans les mystères de l'inconnu. Et tout en admirant la féconde prodigalité du Seigneur qui, lorsque nous avions déjà les fleurs, les papillons, les colibris, les sylphes, les lutins, les grisettes, les élèves du Conservatoire, les demoiselles des Variétés et les filles de l'Opéra , nous donne encore les Lorettes, disons dans notre reconnaissance :
La Lorette est, parce qu'elle est.
Maintenant, quelle est l'éducation qu'a reçue la Lorette?
Oh, quant à cela, nous sommes forcés de l'avouer, la Lorette n'a reçu aucune éducation.
Cependant ses parents lui ont fait apprendre à lire ; mais elle a appris à écrire elle-même, et cela se voit facilement.
Comment et pourquoi la Lorette a-t-elle appris à écrire ?
Par nécessité : il fallait écrire à sa couturière, à sa modiste, à son tapissier; il fallait surtout répondre à ses Arthurs.
C'est encore à M. Nestor Roqueplan que nous devons cette heureuse classification d'une nouvelle espèce destinée à faire le pendant de la Lorette.
Toute race animale a, dans ce monde, son masculin et son féminin.
L'amour étant une loi de la création , la reproduction une nécessité de la nature.
L'Arthur est donc l'amant de la Lorette.
Mais, me dira-t-on, qu'est-ce que l'Arthur?
Pour être juste, et pour rendre à César ce qui appartient à Cé?
sar, je devrais renvoyer mes leeteurs à ce même numéro du 20 janvier 1841, que j'ai déjà cité; mais comme ce serait un retard pour mes lecteurs, et que je suis trop adroit et trop dramatique surtout pour suspendre l'intérêt à cet endroit important du récit où je suis arrivé, - — je dirai moi-même ce que c'est que l'Arthur.
L'Arthur est de l'espèce bipède , ce que Diogène appelait un animal à deux pieds et sans plumes — Gênas liomo.
Seulement l'Arthur ne s'appelle Arthur que de dix-huit à trente ans. Jusqu'à dix-huit ans, il s'appelle de son nom de baptême Pierre, Paul, François, Philippe, Emmanuel , Justin , Adolphe, Horace ou Félicien.
Passé trente ans, il s'appelle de son nom de famille : M. Durand, iVl.Berton, M.Legrand, M.Lenoir, ML de Preuilly, M. Delaguerche, M. de Baron ou M. de Chemillé.
Mais pendant douze ans, il s'appelle invariablement Arthur.
liORKTTKS.
L'Arthur est multiple : il se présente sous toutes les formes; il est artiste ; il est homme de lettres ; il est spéculateur ; il est fils de famille; il a depuis 100,000 francs de dettes jusqu'à 25,000 francs de rentes.
Seulement il est fort rare qu'il passe de 100,000 francs de dettes à 25,000 francs de rentes, tandis qu'il est fort commun qu'il passe de 25,000 francs de rentes à 100,000 fr. de dettes et même plus.
L'Arthur n'est donc pas assez riche dans notre époque de misère constitutionnelle pour entretenir à lui seul une Lorette à la mode ; mais comme les malheureuses filles du boulevart se mettent à deux, à quatre et même à six pour entretenir un amant, les Arthurs se mettent à six , à huit, à dix et même à douze pour entretenir une Lorette. L'un fournit les gants, l'autre les chapeaux, celui-ci les étoffes, celui-ci les façons. Un Arthur meuble la salle à manger, un autre Arthur le salon, un autre le boudoir, un autre la chambre à coucher; le dernier venu parsème les* tables, les cheminées et les étagères de vieux Sèvres et chinoiseries de chez Gansberg , et la Lorette est ce qu'on appelle — chez elle.
Cette multiplication des Arthurs est une grande sécurité pour la Lorette. On ne se brouille pas d'un seul coup avec douze amants, comme on se brouille avec un seul : on se brouille avec un, avec deux ou avec trois même; — mais cela ne fait qu'une baisse dans la recette, voilà tout; — une gêne, — et non pas une ruine.
D'ailleurs la Lorette n'a pas assez d'amour dans le cœur pour un seul amant, — tandis que pour douze, elle en a tout ce qu'il en faut, — elle en a même de reste.
Or maintenant qu'on sait ce que c'est que l'Arthur, revenons au point où nous avons laissé la Lorette, c'est-à-dire à son talent calligraphique, plus ou moins développé.
La Lorette possède ou le Dictionnaire de l'Académie, ou le Dictionnaire de Boiste, ou le Dictionnaire de Napoléon Landais; elle cherche à peu près chaque mot qu'elle écrit, ce qui fait qu'elle met deux heures pour écrire une épître de quatre lignes, encore les dernières lettres de ses pluriels sont-elles presque toujours illisibles, et y a-til en général un pâté plus ou moins gros sur chacun de ses participes.
Quant aux noms de baptême, elle les prend dans l'almanach, attendu qu'ils ne se trouvent pas dans les dictionnaires. L'absence
dê ée! dernier guide expose souvent la Lorette à faire des fautes d'orthographe dans sou propre nom. Un de mes amis a reçu le lendemain d'une rencontre au bal de l'Opéra, une lettre émanée d'un domino qui l'avait intrigué la veille avec un esprit remarquable. — Cette lettre était signée Sophie ; — seulement il n'y avait pas dans le nom baptismal qui servait de seing à 1 epître, une seule des lettres qui auraient dû le composer.
En l'absence de l'almanach renseignateur, la jolie et spirituelle auteur de l'épître avait signé Çaufy.
Nous avons parlé de la Lorette élégante, de la Lorette dans le bonheur, de la Lorette chez elle enfin ; mais il y a Lorette et Lorette comme il a fagot et fagot.
Non seulement la Lorette n'est pas toujours fortunée; mais même la Lorette la plus fortunée a des hauts et des bas : • — examinons-la dans les variations de sa fortune.
La Lorette a ses marchands attitrés, ses fournisseurs spéciaux . ses ouvriers excentriques.
Ce sont eux qui lui confectionnent ses chapeaux à la lionne, si relevés par derrière, si inclinés par devant, qui laissent voir le chignon, et desquels s'échappe ce joli nœud de rubans qui flotte coquettement jusqu'au bas de son dos.
Ce sont eux qui lui fournissent ses crispins de velours ou de satin, qui tombent si carrément jusqu'aux genoux, et qui sont si coquettement garnis de franges.
Enfin ce sont eux qui lui livrent les manchons qui imitent si admirablement l'hermine, la martre elle renard bleu, qu'il faut l'œil d'une femme jalouse pour reconnaître la contrefaçon.
Mais il vient de ces moments terribles où le crédit s'épuise : — une baisse dans les Arthurs amène une suspension dans la confiance; il arrive alors parfois que la marchande de mode , la couturière et le fourreur refusent à la fois, les uns les chapeaux, les autres les crispins, les autres les manchons.
Alors il reste une ressource à la Lorette.
Cette ressource, c'est le coiffeur.
Le coiffeur est le banquier de la Lorette.
Le coiffeur fournit à la Lorette des chapeaux, des crispins et des manchons à crédit.
Il est vrai qu'il les lui fait payer le double de ce que les lui font a. 45
payer les fournisseurs ordinaires, qui les lui font payer déjà, le double de ce qu'ils valent.
Quant à l'argent dont elle a besoin pour les dépenses de poche, il le lui prête sur gages.
Hien de mieux coiffé que les Lorettes qui doivent 1,000 écus à leur coiffeur, si ce n'est les Lorettes qui lui doivent 4,000 francs.
On le comprend : l'honnête industriel travaille comme pour lui, et tient à rentrer le plus tôt possible dans ses fonds.
Il y a deux ou trois coiffeurs dans le quartier de Notre-Dame de Lorette : dans dix ans ils se retireront chacun avec 50,000 fr. de rentes.
Aussi, en général, les dames, qui se servent des mêmes artistes, savent-elles tous les petits secrets les unes des autres.
Un de mes amis, placé à une avant-scène de droite, avait remarqué de l'autre côté de la salle, c'est-à-dire à une avant-scène de gauche, une Lorette qui paraissait avoir d'admirables cheveux.
— Quelle est cette dame, demanda mon ami , en se baissant à l'oreille d'une autre Lorette, qui était dans la même loge que lui et qui l'honorait de ses bontés.
— Ce sont de fausses touffes, répondit celle-ci avec un laconisme tout lacédémonien.
ïl est évident que ces deux dames avaient le même coiffeur.
Mais l'existence de la Lorette n'est pas tout entière dans son manchon , dans son crispin et dans son chapeau : elle a des besoins plus matériels; elle a des nécessités moins poétiques.
11 faut qu'elle mange.
Dieu qui donne la pâture aux petits des oiseaux, ne donne rien du tout à la Lorette.
Or, nous le répétons, il faut que la Lorette mange, c'est un besoin de son organisation. La Lorette en général mange même beaucoup; — la Lorette, disons plus, est essentiellement gourmande.
Quand la Lorette est dans le bonheur, il n'y a rien d'assez bon, d'assez tin, d'assez cher pour elle ; d'ailleurs, en général, ce sont les Arthurs qui vérifient l'addition.
Mais quand la Lorette est à la baisse, elle a les vertus de ses revers, cest-à-dire que la Lorette se restreint à un point qui ne lui laisse pour comparaison de sobriété que l'estimable animal qu'un de nos grands poètes a surnommé le navire du désert.
LOREîf tes. 355
D'abord la Lorette se restreint à la table d'hâte. Jl y a, rue de Breda, chez mademoiselle Estelle, une table d'hôte consacrée exclusivement aux Lorettes.
On paie 3 francs.
On y prend un petit verre au choix, avant le dîner; et l'on y joue au loto après.
Quand la Lorette ne peut plus même payer la table d'hôte, la Lorette se restreint au pâté de viande.
11 y a, dans la rue Laffitte, un pâtissier qui fait sa fortune en vendant des pâtés de vingt sous aux Lorettes qui n'ont pas trouvé à dîner.
Enfin, quand la Lorette n'a pas même vingt sous pour acheter son pâté, ce qui arrive quelquefois, elle envoie la femme de chambre chercher, comme pour elle, quatre œufs chez sa fruitière.
11 est rare que cette ressource lui manque, et cependant elle lui manque quelquefois.
Alors la Lorette en vient aux expédients ni plus ni moins qu'un étudiant à qui son père a coupé les vivres.
Voici ce qui est arrivé dernièrement à un restaurateur de la rue de Breda :
Deux Lorettes, descendues de la maison dorée à la table d'hôte, de la table d'hôte au petit pâté à vingt sous de la rue Laffitte, et du petit pâté à vingt sous de la rue Laffitte aux quatre œufs de la fruitière, éprouvaient le besoin d'un dîner plus succulent.
Elles se présentent chez le restaurateur, et font une carte montant à 22 francs.
— Vous savez, dit le restaurateur, que je ne livre qu'au comptant.
— C'est bien, dirent les Lorettes, faites monter cela rue Navarin, n. 12, et l'on paiera au garçon.
Les deux Lorettes sortent majestueusement, et le restaurateur fait descendre la carte au chef.
Une demi-heure après, le garçon se présente, dépose les plats sur la table et demande son dû.
— Et l'omelette au rhum? dit une des Lorettes.
— Ah oui! et l'omelette au rhum? dit l'autre. % — Comment l'omelette au rhum? dit le garçon.
— Sans doute, l'omelette au rhum. Savez-vous lire?
— Non.
LOKLTTKS.
— Lh bien, voyez; il y a là omelette au rhum pour deux,
— Ah! dit te garçon, le chef l'aura oubliée.
— Allez la chercher alors; il y aura vingt sous pour la peine.
Le garçon, pour aller plus vite, laisse le dîner, descend les escaliers quatre à quatre, et rentre tout essoufflé chez son maître.
— Et l'omelette au rhum? dit-il.
— Et les 22 francs? répond le maître.
Elles vont me les donner, quand je leur reporterai l'omelette au rhum.
— Misérable! s'écrie le restaurateur.
VA il s'élance lui-même à la recherche de son dîner. Mais comme l'île Julia, de volcanique mémoire, le dîner avait déjà disparu.
Le restaurateur chassa le garçon et assigna les Lorettes chez le juge de paix.
Sur dix causes qui se présentent devant le magistat irréprochable chargé, comme l'indique son nom, de maintenir la paix dans le quartier Breda , il y en a toujours huit où les Lorettes sont déféré deresses.
Mais il faut le dire, à la louange de M. Lerat de Magnitot, tout en
LOKKTTKS.
tenant d'une main terme, et surtout égale, la balance de la justice, il assure les droits des créanciers, sans trop grever l'existence des débitrices. En général, la Lorette est condamnée à rembourser cinq francs par mois, ce qui , comme on le voit, lui donne de grandes facilités, mais cependant, vu le nombre des remboursements, ne laisse pas que de grever sa pauvre petite existence.
Ce fut sans doute à ce chiffre que furent condamnées les deux jolies gourmandes dont nous avons raconté l'histoire.
Le nom de la Lorette est déjà répandu en province, quoique l'individu y soit encore inconnu : espérons que, grâce aux bateaux a vapeur, aux chemins de fer, à la civilisation toujours grandissante, la province jouira bientôt,, des mêmes avantages que la capitale.
Or, un provincial, arrivé de la veille et qui avait fort entendu parler dans son endroit de ce petit animal nommé Lorette, demanda pour premier service à l'un de ses amis de le mettre en rapport avec l'espèce.
La chose était d'autant plus facile, que l'ami était un Arthur.
L'Arthur lui répondit que la chose était parfaitement faisable, et qu'il le conduirait le lendemain à la table d'hôte de la rue de Breda.
Mais le nouveau venu était si pressé qu'il insista pour jouir de ce bonheur le jour même.
Malheureusement l'Arthur dînait en ville ce jour-là, dîner de grands parents, dîner auquel il lui était parfaitement impossible de ne pas assister.
Mais comme il était un des habitués les plus assidus de la table d'hôte de la rue de Breda, il remplaça la présentation verbale par une recommandation écrite : il donna à son ami une lettre pour mademoiselle Estelle, priant mademoiselle Estelle de regarder son recommandé comme un autre lui-même.
Mademoiselle Estelle plaça l'ami de son ami près .de la plus jolie habituée de son établissement.
L'ami regarda fort sa voisine pendant la première partie du dîner, s'occupa beaucoup d'elle pendant la seconde, enfin, pendant la troisième, passa à la galanterie la plus extrême, racontant comment, a son avis, rétablissement de mademoiselle Estelle était une des plus charmantes choses qu'il eut vue depuis son arrivée, quoiqu'il eût vu le Musée, le cabinet d'Histoire naturelle et le Palais des singes.
LORKTTES.
Cependant au milieu de toutes ces merveilles du passé sacrifiées aux merveilles du présent, la jolie voisine du provincial remarqua que la chose qui l'avait le plus impressionné étaient les espiègleries et les gentillesses de la gent simiane.
— Monsieur aime donc les singes? demanda la Lorette.
— Je les adore, répondit le provincial ; c'est le seul animal auquel la civilisation laisse un peu d'inattendu.
— Oh! comme cela tombe, s'écria la Lorette ; j'ai justement a cette heure mis, mon singe en loterie, et puisque monsieur paraît attacher quelque prix à La possession d'un animal de cette race...
— Eh! celui-là surtout, mademoiselle, aurait un double prix pour moi, puisqu'il vous aurait appartenu.
— En ce cas, monsieur, j'espère que vous voudrez bien me prendre quelques billets.
— Certainement, répondit le provincial, avec le plus grand plaisir ; veuillez me dire à quel prix sont ces billets, et
— Oh ! monsieur, si vous connaissiez l'animal dont il est question, vous verriez que c'est pour rien. C'est un singe de l'espèce de ceux que M. de Buffon appelle Bonnet-Chinois, c'est-à-dire de l'espèce la plus intelligente ; puis, outre ses dons naturels, il a des qualités acquises : il monte la garde comme un chasseur de la banlieue, fait des armes comme un élève de Grisier, bat du triangle, balaie la maison, reconnaît le plus amoureux de la société, et joue aux dominos.
— Vraiment, s'écria le provincial.
— L'année passée j'en ai refusé 500 francs à l'homme aux caniches.
— Et qui vous force donc à vous défaire d'un animal si intéressant?
— Ah voilà, il brise toutes mes chinoiseries ; vous comprenez : cet animal, on ne peut pas lui faire comprendre le prix de ces choses-là ; mais pour quelqu'un qui n'a pas de magots chez soi, c'est un trésor.
— Eh bien, mademoiselle, dit le provincial, je serais enchanté de devenir possesseur de ce trésor, et, je vous le répète, si vous voulez me dire à quel prix sont vos billets...
— Oh ! monsieur, pour rien, à vingt francs ; il m'en reste encore cinq, et je puis vous les offrir.
— Me sera-t-il permis, répondit le provincial en baissant la voix, d'aller m'infonner si j'ai gagné?
LOBETTES.
— Comment donc, monsieur, je serais heureuse de vous rerevoir.
— A quelle heure ?
— Mais toujours, surtout de midi à cinq heures ; je suis fort sédentaire.
— Et vous demeurez, mademoiselle?...
— Hue Bourdaloue, n° 7, au quatrième au dessus de l'entresol.
— S'il n'était pas trop indiscret de vous demander votre nom ?
— Caroline ; vous demanderez mademoiselle Caroline, cela suffira .
— Mademoiselle, voici vos cinq louis.
— Monsieur, voici vos cinq numéros.
Muni de l'adresse de la Lorette et de la permission de se présenter chez elle, notre provincial ne jugea pas à propos de pousser le premier jour la chose plus loin, et rentra à son hôtel fort satisfait de sa journée.
Le lendemain il courut chez son ami.
— Mon cher Victor, lui dit-il (pour son ami, Victor avait continué de s'appeler Victor), mon cher ami, lui dit-il, je te remercie bien réellement ; tu m'as procuré hier un dîner fort agréable, sans compter la chance que je te dois de devenir propriétaire d'un animal que j'ai toujours désiré de posséder.
— Et de quel animal ?
— D'un singe.
— - Comment ! d'un singe ?
— Oui; tu sais que j'ai un faible pour les singes.
— Et tu en as acheté un ?
— Non pas tout-à-fait; je n'ai pas encore le bonheur de l'avoir en ma possession, mais il y en avait un magnifique en loterie et j'ai pris cinq billets.
— A combien?
— A un louis le billet, à mademoiselle Caroline.
— Caroline, qui demeure?
— Rue Bourdaloue, n° 7.
— Tiens, je ne lui connaissais pas de singe.
— Et un singe un peu soigné.
— Es-tu sûr que ce n'est pas son amant qu'elle a mis en loterie?
— Allons donc!
— Au fait, c'est possible, murmura Victor.
LOREÎTES.
— Sans compter qu'elle m'a donné son adresse, et qu elle m'a permis d'aller m'informer, en personne, si j'avais gagné.
— Eh bien va, mon ami, va; elle est gentille, et si tu ne gagnes pas le singe, eh bien, mon ami, elle a mille moyens de te dédommager. C'est une fort bonne fille.
— J'irai, mon ami, j'irai.
Et notre provincial rentra chez lui enchanté.
À quatre heures il se présenta chez mademoiselle Caroline.
Mademoiselle Caroline était chez elle.
— Ah, mon Dieu! lui dit-elle, vous venez pour voir votre singe. Je dis votre singe, parce que les numéros que vous avez pris sont excellents, et qu'il ne peut manquer d'être à vous. Mais vous jouez de malheur : il est allé jouer avec un singe de ses amis qui demeure rue de Breda, et pour lequel il a une extrême affection. Je vous conseille, quand vous l'aurez, de l'y envoyer de temps en temps, pour qu'il s'en déshabitue petit à petit; c'est un animal fort attaché, et qui, si on le privait de ses habitudes, pourrait tomber dans la mélancolie.
Le visiteur fut enchanté d'apprendre que son futur singe, outre les dons de l'esprit et les merveilles de l'éducation qu'il lui connaissait déjà, avait encore les qualités du cœur; mais il assura mademoiselle Caroline que ce n'était pas pour le singe mais bien pour elle qu'il était venu.
Mademoiselle Caroline reçut ce compliment comme il méritait d'être reçu : elle fut charmante; mais quand sonna la demie :
— Pardon, monsieur, dit-elle, mais je dois dîner aujourd'hui avec le duc de C***, et il faut, avec votre permission, que je fasse quelque toilette.
Notre provincial avait la bouche ouverte pour dire à mademoiselle Caroline qu'elle pouvait faire sa toilette devant lui, et que cela ne le gênerait aucunement, mais il craignit de paraître trop à son aise pendant une première visite; il se leva donc, prit son chapeau, et demanda la permission de revenir.
— Comment donc, s'écria mademoiselle Caroline, quand vous voudrez.
— Alors demain, mademoiselle.
— Demain, monsieur.
LOKETTES.
Mademoiselle Caroline fit une charmante petite révérence, et le visiteur se retira.
Le même jour il dînait avec son ami.
— Eh bien? lui demanda celui-ci, en l'apercevant. ~ Quoi?
— As-tu été faire une visite à Caroline.
— Oui.
— Et as-tu vu ton singe?
— Non : il était allé jouer avec un singe de ses amis, qui demeure rue de Breda.
Victor sourit imperceptiblement, et la conversation en resta là.
Le lendemain, notre provincial se présenta de nouveau chez mademoiselle Caroline, qui le reçut avec le même air charmant.
La conversation roula sur les spectacles, sur les Champs-Elysées et sur Franconi.
— A propos, dit le visiteur, et votre singe?
— Ah! vous pouvez dire notre singe.
— Eh bien, oui; notre singe s'est-il amusé hier?
— Si fort amusé, qu'il est tout souffrant aujourd'hui, et que la bonne vient de le conduire chez son médecin. Vous ne l'avez pas rencontré sur l'escalier?
— Non.
— Oh, c'est étonnant!...
— Mais l'indisposition n'a rien de sérieux?
— Je l'espère.
La conversation passa à un autre sujet. Quatre heures et demie sonnèrent.
— Pardon, monsieur, dit mademoiselle Caroline, mais je dîne aujourd'hui avec M. le comte de B**% et il faut que je m'habille.
Le provincial lâcha le mot qu'il n'avait pas osé dire la veille. Mais mademoiselle Caroline prit un de ces airs de grande dame qu'elle savait si bien prendre, pinça ses lèvres de son sourire le plus dédaigneux, et fit une révérence si miraculeusement aristocratique, que le visiteur ne répondit que par un profond salut, et se retira.
Le lendemain il se présenta de nouveau ; mademoiselle Caroline n'était pas visible.
Il revint le lendemain sans être plus heureux.
Le surlendemain, idem.
— Mon cher ami, dit-il au portier en descendant, je ne puis pas voir mademoiselle Caroline, c'est très bien ; elle est maîtresse d'ouvrir ou de fermer sa porte, je n'en disconviens pas; mais je voudrais savoir si la loterie est tirée.
— Vous savez bien, monsieur, qu'il n'y a. plus de loterie, dit le portier en haussant ses lunettes sur son front, et en regardant le questionneur en homme qui se prémunit d'avance contre une mystification.
— Comment, il n'y a plus de loterie?
— Non, que même je nourrissais un ambe, et ma pauvre défunte un terne, et que ce gueux de gouvernement a fermé la loterie comme nos numéros allaient sortir.
— Mon ami, je ne parle pas de la loterie royale, je parle de la loterie de mademoiselle Caroline.
— Mademoiselle Caroline a une loterie? demanda le portier.
— Et sans doute qu'elle a une loterie.
— Quelle loterie?
. — Une loterie où l'on gagne son singe. — -Mademoiselle Caroline a un singe?
— Pardieu, un singe charmant, un singe qui monte la garde, qui fait des armes, qui bat du triangle, qui reconnaît le plus amoureux de la société et qui joue aux dominos.
— Monsieur se trompe certainement : je ne connais pas de singe à mademoiselle Caroline , à moins que monsieur ne veuille parler d'un petit peintre qui vient la voir quelquefois, et qui a une grande barbe.
— Mais. non, mon ami, je vous parle d'un singe, d'un bonnet chinois.
— Ah î qui est dans la musique de la garde nationale; c'est le locataire du second, alors.
■ — Je vous parle d'un singe, d'un animal que mademoiselle Caroline a mis en loterie, parce qu'il cassait toutes ses chinoiseries.
— Je ne connais aucun singe à mademoiselle Caroline.
— Elle en a cependant un, et la preuve, c'est que voilà les cinq billets de loterie que je lui ai pris, et que j'ai pardieu bien payés 100 fr.
Le portier prit les cinq billets, sur chacun desquels il y avait :
LORËTTËS. 363
Bon pour un singe âgé de quatre ans, répondant au nom de Jacques. 11 les tourna et les retourna, puis il les rendit au provincial.
— Eh bien? demanda celui-ci.
— ■ Eh bien ! monsieur; il est possible que mademoiselle Caroline ait un singe ; mais ce que je sais, c'est que, quant à moi, je n'ai pas l'honneur de le connaître.
Notre provincial se retira et courut chez son ami,
— Mon cher, lui dit-il, je crois que je suis volé.
— Comment cela, volé?
— A l'endroit de mon singe.
— Ma foi, mon cher, veux -tu que je te l'avoue; j'en ai peur.
— Ah! s'il en est ainsi, que mademoiselle Caroline y prenne garde !
— ■ Mon cher ami, si j'ai un conseij à te donner, c'est de ne pas faire de bruit,
— Laisse donc, laisse donc; on se moquerait un peu trop de moi, par exemple.
— On s'en moquera bien davantage, si tu cries. — • Et, si je veux crier, moi.
— Crie ; je ne t'en empêche pas ; mais rappelle-toi ce que je le dis : tu en seras le mauvais marchand.
— -Je sais ce que j'ai à faire.
— Fais, mon ami, fais.
Notre provincial se présenta, une dernière fois, rue Bouïdaloue, n. 7. Mademoiselle Caroline était toujours invisible.
Il eut l'idée de retourner dîner chez mademoiselle Estelle, où il fut fort bien reçu par la maîtresse de la maison; mais où il lui sembla que sa présence était accueillie par un malin sourire et par quelques coups d'œil significatifs qu'échangèrent entre elles les jolies convives.
Une jolie Lorette. se pencha à l'oreille de mademoiselle Estelle, et lui demanda quel était ce monsieur dont la société saluait la présence par une expression d'hilarité si prononcée.
— C'est le jeune homme au singe, répondit mademoiselle Estelle, en ménageant si mal l'intonation de sa voix, que le convive le plus intéressé à ne pas entendre cette réponse n'en perdit pas un moi.
Le provincial se leva furieux. 11 n'y avait pas de doute, il avait été joué.
Un Parisien, un homme du monde, un homme d'esprit, s'en serait tiré par un joli mot. Notre provincial n'était rien de tout cela : il résolut de faire une scène à mademoiselle Caroline.
Il alla s'embusquer au coin de l'église Notre-Dame de Lorette, et attendit que mademoiselle Caroline sortît seule.
11 attendit ainsi trois jours ; ce qui l'exaspéra âu plus haut degré ; de sorte que, lorsque mademoiselle Caroline sortit, le quatrième, ij était parfaitement hors de lui.
Ce qui fit qu'il ne mesura ni ses paroles ni ses gestes ; de sorte qu'il y eut à la fois injures et voies de fait.
— Mademoiselle Caroline assigna le coupable devant le tribunal compétent.
Le provincial fut condamné à trois mois de prison et à 500 fr. de dommages et intérêts.
Ce qui lit, avec les cinq louis de ses billets, 600 fr. de recette à mademoiselle Caroline.
Et tout cela pour un singe qu'elle n'avait jamais eu.
Revenons au fournisseur.
Si le fournisseur est dur, inexorable, avare, intraitable, juif, arabe envers la Lorette dans la peine, il devient, il est juste de le dire, pliant comme le roseau, souple comme l'osier, rampant comme le lézard envers la Lorette heureuse. A peine voit-il poindre à l'horizon de la rue Laffitte les crispins de velours, la pèlerine d'hermine, et le Bibi excentrique, dans leur fraîcheur primitive, qu'il devine qu'il s'est fait un changement dans la position de sa cliente. Aussitôt il reparaît sur le carré, la figure souriante, sonne aussi modestement qu'il sonnait fort , et en échange du châle de mérinos, qu'il a souvent .insolemment arraché de dessus ses épaules, il vient humblement lui offrir le cachemire de l'Inde. Alors la Lorette triomphe, elle pardonne, oublie et paie pour achever de rétablir son crédit.
Telle est la vie de la Lorette pendant neuf mois de l'année.
Puis il arrive un moment où, comme les chevreuils au mois de mai, la Lorette devient folle.
Ce changement se manifeste en général chez elle , au commencement du mois de décembre de chaque année. On devine qu'il est, pour la Lorette, question de l'approche du carnaval.
En effet, l'époque du carnaval, c'est le règne de la Lorette. Tous
les calculs de l'année tendent, pour la Lorette, à se procurer un carnaval insensé, fiévreux, vitriolique. — La Lorette regrette le carnaval passé pendant cinq mois, elle attend le carnaval à venir pendant cinq autres mois; puis, pendant deux mois, elle n'attend plus rien, ne regrette plus rien, elle ne s'occupe que du présent : il n'y a pas eu de passé, il n'y aura pas d'avenir.
Détailler la vie de la Lorette pendant ces deux mois de cataclysme universel, serait chose parfaitement impossible : il n'y a plus de jour, il n'y a plus de nuit, la division ordinaire du temps a cessé d'exister; le sommeil est retranché de l'existence : on boit, on mange, on danse, voilà tout. On court du bal de l'Opéra au bal de l'Opéra-Comique, on bondit du bal de l'Opéra-Comique au bal des Variétés, on saute du bal des Variétés au bal Saint-Georges; on descend du cabriolet à gros numéro pour monter dans le cabriolet de régie, on passe du cabriolet de régie au cabriolet milord, on s'élance du cabriolet milord dans le wurch, du wurch dans la calèche, de la calèche dans le tandems, du tandems dans le tilbury,
LORETT ES.
du tilbury dans le briska. Toute locomotive est bonne, seulement plus elle est rapide, plus elle est appréciée; on voudrait appliquer la vapeur à la chaise sur laquelle de temps en temps on s'assied ; on regrette le tapis magique des Mille et une Nuits, le manteau voyageur du Diable boiteux, le cheval infernal de Faust et le balai fantastique des sorcières de Macbeth; on avalerait de l'air inflammable si l'on était sur de partir comme un ballon. H n'y a, dans ce mouvement universel, que le fiacre patriarchal, qui ait conservé le droit d'aller encore de temps en temps à l'heure et au pas.
Pourquoi la Lorette, qui ne respecte rien, a-t-elle respecté cette allure? C'est un des mystères gynésiaques de cette époque de folie.
Un mathématicien, que le mouvement perpétuel avait frappé comme nous, a calculé, en procédant du connu à l'inconnu, que la moyenne des danses et galops que pouvait danser une Lorette pendant ces deux mois de carnaval, devait se monter à 1222; ce qui, sur 1440 heures dont se composent ces deux mois, présente, en supposant que chaque galop ou contredanse dure une demiheure, un total de 611 heures employées, comme le dit Gavarni , à désobliger le gouvernement.
Maintenant, comment un petit corps si souple, si coquet, si fragile en apparence, peut-il supporter une fatigue de 611 heures sur 1440, sans compter les fatigues qui précèdent les bals et surtout celles qui les suivent?
Voilà ce qu'aucun mathématicien ne peut résoudre.
Le bal de la Mi-Carême passé, la Lorette se calme et rentre peu à peu dans le cercle de sa vie ordinaire.
La Lorette s'occupe peu de politique : en général elle ne connaît du gouvernement que les sergents de ville qui veillent aux portes de l'Opéra. Et la Lorette est si gentille, si gracieuse, si peu offensive, que le sergent de ville prend sur lui de lui passer bien des petits mouvements, bien des gestes coquets, bien des paroles décolletées qui ne sont point dans l'ordonnance.
Seulement la Lorette a un thermomètre qui Lui indique le mouvement gouvernemental. Ce thermomètre, c'est la maison de M. Thiers, située place Fontaine Saint-Georges : quand M. Thiers est au ministère, la maison est déserte, les fenêtres éteintes, et un gros chien jaune gronde et aboie de l'autre côté de la grille. La Lorette connaît parfaitement ce chien qu'elle caresse à travers les
LORETTES. 'Mil
barreaux, de son côté le chien connaît parfaitement les Lorettes.
Mais quand la maison se repeuple, quand les fenêtres s'enflamment, quand le chien jaune disparaît, la Lorette secoue la tête et dit :
Allons, allons, il paraît que notre voisin aura encore fait quelque farce à Louis-Félippe, et que Louis-Félippe l'a renvoyé.
Là se borne l'oraison funèbre de M. Thiers.
Maintenant que nous avons saisi la Lorette à sa naissance, que nous l'avons suivie dans son éducation, examinée dans ses mœurs, comprise dans ses peines, dans ses plaisirs et dans ses opinions, nous voudrions pouvoir clore cet article en disant ce que devient la Lorette dans sa vieillesse; mais c'est là un de ces secrets qu'un avenir assez éloigné nous révélera seul. La Lorette compte dix ans d'existence et trois ans de baptême. La Lorette est née d'hier. La Lorette est de l'âge des roses, de l'âge des papillons, de l'âge des hirondelles. La Lorette est jeune, vive, pimpante. La Lorette a encore la moitié de son printemps, tout son été et tout son automne à parcourir, à vivre, à épuiser, avant d'arriver à son hiver. Ne songeons donc pas pour elle à un hiver auquel elle ne songe pas elle-même. N'assombrissons pas son bel horizon doré, et remettons son sort aux mains du Temps, ce rude et inflexible créancier, qui viendra au jour lui réclamer sa dette, et contre lequel M. Lerat de Magnitot ne pourra plus lui accorder de délais.
En attendant elle use de sa -divise :
« Facile à prendre, impossible à garder. »
COURTISANES
Tout au contraire de la loretie, qui date d'hier, la , courtisane remonte à la plus haute antiquité.
L'Inde, cette aïeule des nations, avait ses courtisanes qui, loin comme les nôtres d'être dévouées à l'ignominie, sont presque toujours désignées, dans les anciens auteurs, sous le nom de servantes des dieux. Ces courtisanes étaient presque toutes des danseuses, qui, au contraire des autres femmes indoues, qui vivaient dans la plus profonde ignorance, apprenaient à lire, à écrire, à chanter et à jouer de plusieurs instruments ; aussi étaient-elles de toutes les fêtes civiles et religieuses , ce qui les mettait en grand honneur parmi le peuple et fort à la mode parmi les seigneurs. On retrouve encore aujourd'hui quelque chose de ces courtisanes chez les bayadères.
L'Égypte, cette fille mystérieuse de l'Inde, eut aussi ses courtisanes; mais nous avons peu de détails sur elles. Une pyramide a cependant consacré le souvenir de la plus fameuse de ses prostituées; mais la montagne de granit qui recouvre ses ossements ne nous a rien raconté de positif sur la vie de celle qui l'éleva. Est-ce la fille du roi Chéops? est-ce la femme du Pharaon Amasis? J'aime mieux, pour mon compte, que ce soit la femme du Pharaon; la fable est plus gracieuse.
Un jour, Rhodope, la plus belle courtisane de Thèbes, se baignait dans le Nil, sur les rives duquel elle avait déposé ses vêtements. a. 47
COURTISANES
Un aigle passe, s'abat sur sa pantoufle, l'enlève dans ses serres, et , en passant au dessus de Memphis, la laisse tomber aux pieds du Pharaon Amasis, qui rendait la justice au peuple assemblé. Le Pharaon adorait les petits pieds, et la pantoufle était si mignonne, qu'il remit à huitaine la cause commencée, et fit, à l'instant même, publier partout son royaume que la propriétaire de la miraculeuse pantoufle eût à se faire connaître. Le bruit de cette publication parvint jusqu'à Rhodope, qui, ayant reconnu sa pantoufle au signalement que le crieur en avait donné, partit pour Memphis, et se présenta devant le Pharaon un pied chaussé et l'autre nu. Si la pantoufle seule avait tourné la tête d'Amasis, ce fut bien autre chose quand il vit le pied; mais soit caprice, soit calcul, Rhodope, qui avait si souvent fait le bonheur des sujets, refusa de faire celui du souverain, si ce souverain ne la prenait point pour femme. Amasis, qui était amoureux, en passa par tout ce que voulut Rhodope, et la courtisane, devenue reine, consacra la fortune qu'elle avait acquise en exerçant son premier métier à élever une pyramide. Cette pyramide, dont chaque pierre est le prix d'une caresse, a sept cents pieds de largeur sur trois cent cinquante de haut.
Qui se serait douté que le conte de Cendrillon remontait à l'histoire du Pharaon Amasis.
Passons de l'Égypte à la Grèce, et de ïhèbes et Memphis à Athènes et Corinthe : là les documents ne nous manqueront point.
La Grèce était et devait être le pays des courtisanes. Sa religion, qui n'était que la matière poétisée, était une religion toute de volupté : le plaisir était non seulement un besoin de l'organisation des grecs, c'était encore un des mobiles de leurs grandes actions, un des éléments de leurs meilleures lois.
Ce fut Solon qui, pour combattre un crime par un vice, établit à Athènes les courtisanes.
Il y avait à Abidos un temple à Vénus facile; Cottina, prêtresse de l'Amour, avait une statue à Sparte.
Un grand nombre de comédies antiques portaient pour titre des noms de courtisanes ; il y avait la Corianno de Phérécrate, l'Antée de Philenéus, la Thaletta de Dioclès, la Clepsydre d'Eubule, la Nérée de Timoclès et la Thaïs de Méandre.
Themistocle, Timothée, Demade, Aristophon et Bion étaient des tils de courtisanes.
COURTISANTS. 371
Péi iclès répudia su femme Légitime pour épouser Aspasie, la belle courtisane de Mégare.
Alcibiade, à son retour d'Olympie, exj)osa un tableau ou il était représenté assis sur les genoux de la courtisane Néméa.
Mais, sous ce rapport, la ville par excellence c'était Coriulhe ; Corinthe qui, craignant que les courtisanes ne lui manquassent, faisait acheter des jeunes lilles dans toutes les îles de l'archipel et jusqu'en Sicile, pour les prostituer lorsqu'elles auraient atteint l'âge de quatorze ans; Corinthe qui se vantait que Vénus, sortant de la mer, avait adressé son premier salut à sa citadelle.
Mais aussi les courtisanes étaient reconnaissantes de si grands honneurs : celles de Corinthe demandèrent à Vénus Le salut de leur patrie; celles d'Athènes suivirent Périclès au siège de Samos.
Les Grecs divisaient leurs courtisanes en quatre classes; nous irons de la plus basse a La plus élevée.
La première classe était celle des autétrides, ou joueuses de flûte. Celles-là, c'étaient les bayadères de l'Inde, les aimées d'Égypte, les gitanes de Russie : on les appelait à la fin des repas; on les invitait aux fêtes. La courtisane Lamie, à laquelle Athènes et Thèbes élevèrent chacune un temple sous le nom de Vénus Lamia, avait été d'abord une joueuse de flûte.
COUKTISANKS.
La deuxième classe était celle des familières : c'étaient les femmes auxquelles un homme s'attachait pour un temps plus ou moins long. Elles correspondaient à nos femmes entretenues. C'étaient des femmes entretenues, qu'Herpillis, cette maîtresse d'Aristote dont il eut un fils nommé Nicomaque; que cette Gnatène, qui avait placé dans son vestibule le code de ses lois en trois cent vingt vers ; (jue cette Abrotone, qui fut la mère de Thémistocle, et que cette blanche Mnesarète, à qui sa pâleur fit donner le nom de Phryné.
La troisième classe était celle des favorites, c'est-à-dire des maîtresses de rois, de princes, de généraux ou d'hommes célèbres. Milto, Thaïs, Demo et Damasandre étaient les duchesses d'Étampes, les Diane de Poitiers, les Montespan et les Dubarry du temps.
La quatrième classe était celle des philosophes, telles étaient Sapho, Aspasie, Leontium : nous n'avons d'équivalent à opposer à ces trois femmes célèbres, que Ninon de l'Enclos.
Il y avait encore les dictèriades, ainsi appelées de dicterion, mot synonyme de lupanar; seulement celles-là, ce n'étaient point, à proprement parler, des courtisanes, mais des tîiles publiques.
Disons quelques mots de ces dernières, peut-être est-il curieux, à mille cinq cents ans de distance, d'établir un parallèle entre la fille publique de Paris et la fille publique d'Athènes ; puis nous reviendrons aux autres, qui font spécialement le sujet de ce chapitre.
La plus grande partie des dictèriades étaient esclaves; elles appartenaient à des maîtres ou à des maîtresses, qui trafiquaient de leur beauté, et auxquels, en échange de la nourriture et du logement que ceux-ci leur donnaient, elles rendaient la rétribution qu'elles avaient reçue : le seul espoir de ces malheureuses était que, par caprice, quelque homme riche les affranchît et les élevât au rang de familières ; il en fut ainsi de Phila, que l'orateur Hypéripe acheta quatre talents, et à laquelle il confia le soin de sa maison d'Eleusis.
Les dictèriades étaient soumises à des lois de police , à peu près pareilles à celles qui régissent nos tilles à carte et nos filles à numéros; elles devaient être vêtues d'une gaze assez claire pour que leurs robes ne cachassent point leurs formes ; elles devaient porter leurs noms écrits sur leur front, ou tout ou moins au dessus de leurs portes; enfin, un voile devait pendre devant leur seuil,
COURTISANTS. 3?3
chargé d'attributs qui indiquaient la profession exercée par celles qui soulevaient le voile.
A partir de sept heures du soir, elles se promenaient dans les avenues du Céramique; car il y avait deux Céramiques à Athènes, l'un destiné à la mémoire des guerriers, l'autre au commerce des courtisanes, et sous les arcades du Long-Portique qui donnait sur le Pyrée.
Dans le jour, plus heureuses que nos prostituées, les dictériades pouvaient demeurer à leurs fenêtres; elles tenaient alors une branche de myrte qu'elles agitaient entre leurs doigts, ou dont elles se caressaient les lèvres, action qui avait le double avantage de maintenir leurs lèvres roses et de montrer l'émail de leurs dents.
Quant aux lois sanitaires, elles n'existaient pas, les Grecs ayant le bonheur de ne point connaître l'Amérique.
Maintenant voulez-vous jeter avec moi un coup d'œil sur ces grandes et belles courtisanes qui ont eu tant d'influence sur l'art, sur la politique et sur la civilisation des Grecs, la reine de toutes les civilisations?
Suivons la progression que nous avons indiquée, et prenons dans chacune des quatre catégories susdites, ce qu'elles produisirent de plus célèbre.