‹ La grande ville (volume 2)Chapitre 27 sur 135 · NOTRE-DAME DE LORETTE · texte numérisé non relu

NOTRE-DAME DE LORETTE

ment apparaît, sortant de la ligne ordinaire, soit par son architecture, soit par sa dimension, soit par la manière dont il est décoré, il faut bien que Ton parle.

Mais n'est-il pas naturel d'embellir, d'orner, de faire un séjour délicieux de la maison du Seigneur? Et qui donc sera bien logé, si ce n'est celui qui distribue ici-bas les chaumières et les châteaux! les cabanes et les palais?

Paris a maintenant dans son enceinte près tle onze cents rues. Nous n'avons pas l'intention de vous faire l'histoire de toutes ces rues-là; cela nous mènerait trop loin. D'ailleurs, dans cette immense quantité de rues, il en est beaucoup qui n'ont rien de curieux, de remarquable, et qui, par conséquent, ne méritent pas qu'on s'y arrête.

Mais la rue Saint-Denis est digne de fixer notre attention.

C'est une des plus anciennes, des plus longues, des plus riches et des plus populeuses de la grande ville.

Cette rue commence place du Chàtelet et finit aux boule varts. La Porte Saint-Denis est le point de démarcation entre la rue et le faubourg. On prétend qu'elle a pris son nom de la petite ville de Saint-Denis, à laquelle elle conduit . La partie voisine de la rivière s'appelait, au treizième siècle, la Grand Hue des Saints-Innocents. Plus tard on avait nommé toute la rue la Grand' Rue de Paris; puis ensuite on la nomma la Grande Chaussée de M. Sainti. 15

Denis. Aujourd'hui, son nom est infiniment moins prolongé. Si nous avions conservé à nos rues toutes les dénominations qu'elles portaient autrefois, les étrangers et même les Parisiens ne s'y reconnaîtraient pas.

« C'étoit, nous dit Saini-Foix , par la porte et la rue Saint-Denis t que les rois et les reines faisoient leurs entrées dans Paris. Alors

la rue Saint-Denis étoit tapissée avec des étoffes de soie et des « draps camelotés. Des jets d'eau de senteur parfumoient l'air. Le « vin, le lait et l'hypocras coûtaient de différentes fontaines. 11 y « avoit de distance en distance des théâtres et acteurs pantomimes, « mêlés avec des chœurs de musique, représentant des histoires < de l'ancien et du nouveau Testament. »

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S'il faut eiï croire F.roissmd, à l'entrée dlsabeau de Bavière, il y avait à la porte aux Peintres (qui était située vis-à-vis de la rue du Petit-Lion) : « Un ciel nud et très richement estoilé, et dans « ce ciel, petits enfants de chœur chantoient moult doucement en « forme d'anges. Lorsque la reine passa en sa litière découverte, « sous la porte de ce paradis, deux anges descendirent d'en haut , « tenant en leurs mains une riche couronne d'or garnie de pierres « précieuses, et la mirent sur le chef de la reine, en chantant des « vers à sa louange. »

On autre chroniqueur, Jean Juvénat des Ursins, raconte le fait

suivant, à l'occasion de cette entrée à Paris à'haèeaa de Bavière : « Charles VI voulut la voir, et dit à Savoisi, son favori : Savoisi , « je te prie (jiic tu montes sur mon bon clieval et je monterai der- « rièrti toi ; et nous nous habillerons de façon qaon ne nous eonnoissr

« point , et irons voir rentrée de ma femme. Ils attirent donc par ta « ville en divers lieux et s'avancèrent pour venir au Cliâtelet à l'heure « que La reine passoit, ou il y av oit moult dépeuple et grand9 presse, « et foison de sergens à grosses boulâtes, lesquels, pour empêcher la « presse , frappoient de côté et d'autre de leurs boulâtes bien et fort, <> et le roi et Savoisi tâchoient toujours d'approcher; et les sergens, qui « ne cognoissoient point le roi ni Savoisi, frappèrent de leurs boulaies « dessus , et en eut le roi plusieurs horions sur les épaules ; et le soir, « en présence des dames et demoiselles, fut la chose récitée , et ou « commença d'en bien forcer, et te roi même se forçait des horions « qu'il avait reçus. »

A l'entrée de Louis XI, en 1461, on imagina, rue Saint-Denis, un spectacle très agréable : « Devant la fontaine du Ponceau « i'toient plusieurs belles filles en sirènes, toutes nues, lesquelles, en « faisant voir leur beau sein, chantoient de petits motets et berge- * rettes. »

Enfin , à l'entrée de la reine Anne de Bretagne , on poussa l'attention jusqu'à placer de distance en distance, « De petites troupes « de dix ou douze personnes, avec des pots-de-chambre pour tes « dames et demoiselles du cortège qui se trouveraient pressées (te h quelques besoins. »

11 faut avouer que nous sommes bien en arrière de nos pères; nous ne poussons pas les petites attentions et la prévoyance aussi loin.

Revenons à la rue Saint-Denis de notre époque : si l'on n'y voit plus de petites troupes de dix à douze personnes avec ce que nous vous disions tout à l'heure, et de jolies filles déguisées en sirènes et faisant voir leur'beau sein , en revanche on y voit force boutiques, force magasins très bien fournis et parfaitement achalandés. La rue Saint-Denis est la plus marchande de Paris ; on y trouve de tout, mais elle est surtout renommée pour les rubans, les plumes, la passementerie. Dans celte rue, les boutiques sont moins élé-

gantes , moins dorées que dans maint autre quartier de la capitale ; il en est plusieurs encore qui , depuis un demi-siècle , n'ont rien changé à leur intérieur et à leur devanture. Ces maisons-là sont les meilleures, les plus solides de Paris. Bonne renommée vaut mieux if ne ceinture dorée, dit un vieux proverbe, et dans la rue Saint-Denis vous aurez souvent occasion d'en reconnaître la justesse. Un simple billet souscrit par un marchand de la rue Saint-Denis vaut mieux qu'une lettre de change acceptée par certains banquiers de la capitale , quoique ceux-ci aient hôtel, voitures, laquais et loge aux Bouffes... toutes choses que l'on ne se donne pas encore dans la rue Saint- Denis.

Considérée sous le point de vue moral, cette rue a encore un aspect tout particulier : en voyant l'activité qui semble naturelle à ses habitants , ce grand nombre de gens qui vont et viennent , ces voitures, ces charrettes, ces camions qui se croisent, se suivent, se succèdent presque sans interruption depuis le matin jusqu'à la chute du jour, le commerce continuel qui se fait dans ces boutiques, il semble qu'une personne qui demeure rue Saint-Denis ne saurait être paresseuse. Le bruit qu'on y entend sans cesse doit y servir de réveil -matin. Enfin on ne se promène pas dans la nu- Saint- Denis, mais on y passe pour aller à ses affaires, ou parce qu'on y a besoin.

Sur le soir, lorsque vient l'heure où les ouvrières externes quittent leur magasin de fleurs , de rubans ou de passementerie, on voit rôder dans la rue Saint-Denis des jeunes gens dont la toilette est assez négligée, quelques hommes entre deux âges, et même quelques particuliers sur le retour.

Les jeunes gens ont des cigares à la bouche , il en est qui se permettent la pipe ; les hommes entre deux âges ont souvent un lorgnon à la main et un bouquet caché sous leur habit ; les vieux ont les poches bourrées de bonbons et de gâteaux. Les moyens de séduction varient toujours suivant l'âge du séducteur.

I 1 «S LA RUE SAIINT-DCMS.

Tous ces messieurs guettent les grisettes qui von! sortir de leur magasin.

Les jeunes gens se promènent en fumant, en regardant dans les boutiques, en disant entre eux des plaisanteries, en riant souvent au nez des boutiquiers.

Les hommes entre deux âges sont plus discrets : ils passent vivement, lancent furtivement un regard dans le magasin où travaille

leur dulcinée, puis vont s'arrêter, se postera cent pas au moins de la boutique, afin de ne point éveiller de soupçons, et de ne pas compromettre la jeune personne dont ils cultivent la connaissance.

Les vieux n'ont pas une règle de conduite bien arrêtée : quand on uVst plus jeune , on ne sait plus trop ce qu'on doit faire pour bien coii-

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