LA RUE NAIMVM.MS. 1 I
iluire une intrigue, l es uns vont se cacher dans des allées, sous des portes eoehères; ils restent là des heures entières sans oser montrer le bout de leur nez, espérant toujours que l'objet de leur tendresse passera enfin devant eux. Après une faction bien longue, quand ils se décident à donner un coup d'œil dans le magasin , ils n'y voient plus leur belle, qui est partie depuis long-temps sans qu'ils s'en soient aperçus.
D'autres, plus hardis, vont se planter contre les carreaux de la boutique, et n'en bougent plus, à moins qu'un homme ne sorte du magasin et n'ait l'air de venir à eux; car alors la peur les galoppe. ils se figurent que l'on connaît leurs coupables desseins, et ils se mettent à fuir, se jetant dans les personnes qui se trouvent sur leur passage, et se laissant quelquefois choir sur le pavé, parce que, dans leur précipitation, ils n'ont pas vu le trottoir, ou une pierre, ou un chien qui est devant eux.
Quelques uns enfin, mais ceux-là sont les plus roués et les plus riches, entrent dans le magasin où travaille la jeune fille qu'ils courtisent. Ils n'ont pas l'air de la regarder, mais ils achètent différentes choses et paient toujours sans marchander. C'est une manière adroite de donner une opinion avantageuse de sa fortune, aussi estce celle qui réussit le plus souvent .
Mais ces demoiselles sortent de leur magasin. La jeune fleuriste n'attend pas que son amant vienne à elle, c'est elle qui le cherche des yeux et court à lui. Elle passe son bras sous celui d'un jeune homme qui lui envoie dans le nez une bouffée de son cigare. C'est une nouvelle manière de se souhaiter le bonsoir. La fleuriste y paraît fort sensible ; elle sourit tendrement au jeune homme qui la regarde à peine, et paraît beaucoup plus occupé de ce qu'il fume que de ce qu'il tient sous le bras.
— Est-ce qu'il y a long-temps que tu es là, mon petit Guguste? demande la jeune fille au fumeur. Celui-ci lui répond d'un air ennuyé :
120 LA IlUK SAINT-DENIS.
— Je crois bien!... plus d'un quart d'heure! Je commençais a m'embéter joliment!... Si mon cigare avait été fini , je filais!...
— Ah! méchant!... C'est aimable ce que vous dites là! Comment, vous auriez laissé votre petite Phonsine s'en revenir toute seule le soir, dans sa rue des Vinaigriers, qui devient très chimérique depuis quelque temps!
— Ma petite Phonsine sait que je suis dans la rue en face de sa boutique quand sonne neuf heures... c'est réglé... Je suis exact comme le canon du Palais-Royal... quand il fait du soleil. Mais je n'aime pas qu'on me fasse droguer des demi-heures au vis-à-vis du ruisseau... Quand les femmes se mettent sur le pied de nous faire attendre, c'est une habitude dont elles ne peuvent plus se défaire; je n'entends pas que tu prennes ce petit genre-là.
— Mais, mon Dieu, ce n'est pas ma faute, à moi... quand il y a quelque chose de pressé à terminer, on ne nous laisse pas partir aussitôt que l'heure sonne. Ce soir, nous avions une couronne de mariée à finir, pour une grosse demoiselle... qui a au moins trente ans... et tout en fleurs d'oranger... qui est si pressée de se conjoindre... avec un pâtissier... et un camélia dans le milieu... En voilà une boulette qu'il fait, celui-là!...
— Ta! ta! ta! ta!... Je n'entre pas dans tout cela... Pour des histoires, je sais bien que tu en auras toujours à me conter! Une autre l'ois je te donne cinq minutes de grâce; après quoi, si tu ne viens pas , je m'en vas.
La petite fleuriste se tait et boude; le jeune homme se tait et l'urne. Ils font ainsi la route jusqu'à la rue des Vinaigriers; mais arrivés devant la demeure de la grisette, les deux amants se raccommodent , parce qu'ils sont d'un âge où l'on n'est pas ensemble pour bouder.
Une jeune frangère vient de sortir de son magasin. Elle suit la rue en trottillant, les coudes serrés contre le corps, les yeux baissés,
l'air modeste et presque candide. Cependant toutes ces petites manières pudiques n'empêchent point qu'elle n'ait aperçu le monsieur entre deux âges qui l'attendait à quelques pas, et qui ne tarde pas à se trouver à côté d'elle.
Ce monsieur entame l'entretien d'un air presque timide :
— Bonsoir, mademoiselle Félicie...
— Ah! c'est vous, monsieur Jules!
Les hommes entre deux âges , qui souvent ont une position dans le monde, ne disent jamais leur nom aux grisettes auxquelles ils font la cour ; ils en prennent alors un autre à leur choix , ils sont libres de le choisir aussi harmonieux que possible.
Le monsieur qui répond au nom de Jules se rapproche de la jeune (rangère , et lui presse doucement le bras tout en répondant :
— Oui, j'étais... là depuis quelque temps... Je vous ai vue dans votre magasin... et je désirais tant vous parler... Oh ! je serais resté toute la nuit plutôt que de ne pas vous rejoindre.
— -Oh! mais... vous aviez tort — il ne faut pas m'attendre comme cela... si on savait qu'un monsieur m'attend pour me reconduire, on en dirait de belles dans le magasin... ces demoiselles sont si méchantes!...
— Personne ne le saura. . . et d'ailleurs, quel mal à ce que je marche à côté de vous?. . . la rue est à tout le monde. . .
— C'est vrai... et ce n'est pas que ces demoiselles du magasin se gênent beaucoup!. . . L'une a un soi-disant cousin qui est tous les matins au coin de la rue... où il attend qu'elle aille chercher son petit pain chez le boulanger. L'autre a un oncle qui lui veut du bien... qui lui donne des croix d'or, des boucles d'oreilles ! . . . Vous comprenez... Notre première ouvrière a des billets de spectacle tant qu'elle en veut .'...elle prétend que c'est sa marraine, qui est couturière d'une des premières actrices, qui les lui envoie. . . Mais on ne donne pas là-dedans... Ah! il fait glissant ce soir. . .
— Si vous vouliez accepter mon bras !...
iTJ, LÀ HUE SAINT-DENIS,
— Votre bras! oh! non... parce que si on nie rencontrait vous donnant le bras...
— 11 est tard... il fait nuit... est-ce que l'on fait attention à nous...
— Il est certain.... que ce serait bien un hasard si.... Ah ! connue le pavé est gras.,. Eh bien, seulement jusqu'au bout de la rue, et puis vous me quitterez.
— Je ferai tout ce que vous voudrez.
Le monsieur a pris tout doucement le bras de mademoiselle Félicie , qu'il a passé sous le sien , et la jeune tille le laisse faire , et elle finit par s'appuyer très tendrement sur son cavalier, qui lui parle de fort près , en la regardant dans les yeux , et ils n'ont pas marché ainsi pendant dix minutes qu'ils paraissent s'entendre fort bien et ne parlent plus de se quitter.
Mais qui sort si brusquement de cette boutique de modes, en poussant un long éclat de rire , répété par les demoiselles qui restent dans le magasin ? C'est une jeune tille qui n'est pas jolie de tigure, mais dont la taille est bien prise et la tournure aussi leste que fringante.
Elle a refermé avec force la porte de la boutique, et elle se met en marche , tout en fredonnant un refrain de vaudeville. Elle n'a pas fait dix pas qu'elle se cogne contre le vieux, qui la guettait, et qui a voulu courir au devant d'elle.
— Aie! que c'est bête de se jeter comme ça dans le monde!...
— Bonsoir, mademoiselle Aspasie... comment va cette...
— Ah ! c'est vous!... vous êtes encore gentil, vous avez manqué de me faire tomber !
- - C'estque je vous guettais, et vous ayant aperçue, j'ai couru, et. . .
— Ah! oui! et comme vous n'êtes plus un Zéphyre , vous avez failli me jeter par terre...
— Et cette santé, belle Aspasie?...
— Oh! je me porte très bien... j'engraisse tous les jours.
— Que vous êtes heureuse!... c'est que vous n'avez pas de chagrin... c'est que vous ne souffrez pas... comme moi.
- liens! vous souffrez... est-ce que vous avez des cors?
- Non, petite tigresse... c'est mon amour pour vous qui me mine ! qui me dessèche.
— Ah! vraiment!... l'amour vous dessèche... il n'y paraît pas à votre ventre...
— Vous croyez rire , je suis fondu de moitié depuis que je Soupire pour vous...
— Vous me devez une belle chandelle , alors... Ah! Dieu , c'est étonnant comme j'ai l'êstomac creux ce soir.
- Voulez-vous accepter cette brioche, que j'avais achetée pour vous l'offrir?
— Donnez... Est-elle tendre?... Hum... pas trop.
— Quand donc me permet trez-vous de vous conduire au spectacle?...
— Nous verrons cela plus tard. . . Tiens ! j'ai soif à présent !
— Voulez-vous entrer dans ce café, prendre... n'importe quoi?
— Ma foi, pourquoi pas? il n'y a pas de mal à entrer se rafraîchir dans un café.
La grisette entre donc au café avec le vieux monsieur; elle demande d'abord une limonade ; elle accepte ensuite du punch , et elle termine ordinairement par une bavaroise au chocolat . Elle assaisonne tout cela de biscuits et de macarons , ne prêtant aucun attention aux discours de son adorateur, qui continue de lui parler de ses feux. Quand elle ne se sent plus capable de rien prendre , elle se lève, quitte le café, se remet en route. Le vieux lui offre son bras, elle le refuse, sous prétexte qu'il la crotterait; mais si on passe devant un pâtissier, elle se fait acheter un pâté pour son déjeûner du lendemain. Enfin, arrivée à sa porte , elle la ferme sur le nez de son compagnon de route , en lui disant :
— Adieu, bonsoir... Si vous venez demain, ayez donc des marrons glacés dans votre poche... je les aime beaucoup.
Sauf quelques variantes que vous devinerez, voilà ce qui se passe presque tous les soirs, à l'heure où les grisettes sortent de leur magasin de la rue Saint -Denis.
Après le commerce, le plaisir; après le travail, l'amour.
C'est à peu près comme cela dans tous les quartiers marchands.