‹ La grande ville (volume 2)Chapitre 46 sur 135 · LES BOUGES ET LES SOURICIÈRES · texte numérisé non relu

LES BOUGES ET LES SOURICIÈRES

de In gaîté que leur visage exprime, c'est de l'effronterie, de la déhanche, c'est le vice enfin dans toute sa laideur.

Ce qui est fort triste surtout, c'est de voir des jeunes gens, des adolescents même parmi tout ce monde-là; vous trouvez dans un bouge des enfants de quatorze à quinze ans qui , déjà entraînés par le mauvais exemple, ont abandonné le travail, l'atelier, la maison paternelle pour se livrer à cette vie de paresse, de fainéantise, de jeu et de désordre qui les conduit nécessairement au vol et au bagne.

L'intérieur de ces cafés-bouges est effrayant : le gaz n'y est point connu, et l'huile y étant très ménagée, il n'y règne qu'une lumière douteuse, et qui est encore assombrie par une épaisse fumée, car tous les habitués du lieu ont la pipe, ou plutôt le brûle-gueule à la bouche. A travers cette atmosphère épaisse, chaude, humide, à laquelle se mêlent les vapeurs du vin, de l'eau-de-vie, de l'ail, de l'ognon, et la transpiration de ces messieurs, qui ne se débarbouillent que lorsqu'ils tombent dans le ruisseau, vous apercevez cependant des tables et un billard.

Une foule d'hommes remplit ce lieu : il y en a qui sont assis près des tables, buvant du vin ou des liqueurs... (le café est inconnu dans ces cafés-là, ou du moins c'est un extra); l'un, à demi ivre, chante un couplet obscène; l'autre est déjà endormi sur la table, son voisin a roulé dessous, et on ne juge pas nécessaire de le ramasser. En voilà qui jouent aux cartes... quelles cartes! on ne distingue plus les couleurs ; ces messieurs, en se trichant entre eux, s'exercent à escroquer les pigeons qui leur tomberont sous la main.

C'est autour du billard que vous apercevez le plus de monde ; les joueurs vont faire la poule , mais auparavant les paris sont ouverts ; on va tirer les numéros... alors ces hommes fouillent à leur poche, et ce qui vous étonnera, c'est de voir bientôt le tapis couvert d'argent, quelquefois même des pièces d'or y sont jetées et mises au jeu.

De l'argent dans la poche de cet homme dont la blouse est dé-

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durée en plusieurs endroits, dont le pantalon mal rapiécé n'est plus qu'un hideux assemblage de loques; de l'or chez cet autre dont les joues caves et la figure amaigrie sembleraient annoncer la misère et le besoin, et qui a pour chaussure des bottes à travers lesquelles ses pieds nus se montrent en plusieurs endroits.

Que penser de ces disparates? ces messieurs sont faits pour ôter toute confiance dans l'aspect de la misère et du malheur.

Pour comprendre ce qui se dit dans un bouge, il est indispensable de savoir l'argot, c'est la langue familière des habitués.

Dans la rue de Bondy, derrière le corps-de-garde du Châteaud'Eau , existe un endroit connu sous le nom de Rendez-vous des Quatre Billards, et cependant il en a sept. Sept billards presque toujours occupés jour et nuit! jugez quelle quantité d'habitués, et combien dans Paris il y a de ces hommes que vous prendriez pour des mendiants, et qui passent leur vie à jouer, à boire, à se livrer à la paresse, lorsqu'ils ne font pas pis.

Suivez ce jeune homme qui compte à peine seize ans; il est grand.

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