‹ La grande ville (volume 2)Chapitre 45 sur 135 · LUS MENDIANTS I · texte numérisé non relu

LUS MENDIANTS I

achetez sans hésiter... et vous avez encore le droit de donner vos sous et de ne pas prendre Là marchandise.

Jadis on pouvait , avec raison, se défier de ces mendiants éclopés qui encombraient les places, les boulevarts , les promenades.

Combien de fois na-t-on pas vu le boiteux d'un quartier n'être que manchot dans un autre.

Celui-ci faisait l'aveugle dans le Marais, il avait un chien , un bâton, une sébille, rien ne manquait; il jouait parfaitement son rôle.

Quelque temps après, en passant dans le faubourg Saint-Germain, vous étiez accosté par un sourd qui venait droit à vous, en vous faisant comprendre par signe qu'il avait perdu l'ouïe. Vous reconnaissiez votre aveugle du Marais, et vous lui disiez :

— Vous n'êtes donc plus aveugle maintenant; qui est-ce qui vous a opéré? c'est une belle cure.

Le sourd vous répondait sur-le-champ :

— Vous vous trompez, monsieur, je n'ai jamais été aveugle.

Ne vous est-il pas encore arrivé souvent de vous arrêter sur le bouievart ou dans la rue, pour causer avec une jolie dame que vous n'aviez pas vue depuis long-temps, et dont la rencontre vous faisait grand plaisir.

Alors, quand on est. tout à une conversation que l'on voudrait prolonger, un petit garçon qui a les pieds nus, la poitrine à l'air, qui porte un pantalon et une veste en lambeaux, accourt à vous et glisse sa main entre vous et la personne avec laquelle vous causez, en murmurant sur un ton bien pleurard :

— Mon bon monsieur, nous sommes huit enfants, notre père n'a pas d'ouvrage, nous n'avons pas de pain chez nous; un petit sou, s'il vous plaît, mon bon monsieur, pour avoir du pain.

Vous tachiez de renvoyer le petit mendiant en lui répondant brusquement :

— Je n ai pas de monnaie! Puis vous repreniez la conversation

! 7f) LES MENDIANTS.

avec, votre dame; niais le petit drôle qui mendie ne se rebute pas facilement, et vous entendiez toujours à vos oreilles :

— Un petit sou, s'il vous plaît, mon bon monsieur, pour avoir du pain.

Vous vous impatientiez d'être obsédé de la sorte, vous repoussiez le mendiant en lui disant :

— Mais veux-tu t'en aller, et nous laisser tranquilles.

Le petit garçon quittait votre droite pour passer à votre gauche, où il continuait son refrain ; vous étiez obligé de lui donner pour vous débarrasser de lui, et avec vos sous il allait jouer aux billes ou au bouchon.

Combien de fois aussi n'aviez-vous pas été assailli d'une façon brutal par des hommes pris de vin qui vous disaient :

— Je n'ai rien mis depuis trois jours dans mon pauvre corps. Et lorsque vous vous éloigniez avec dégoût de ces mendiants qui

vous rappelaient le second chapitre de G il Blas, vous les entendiez dire derrière vous :

— Va donc, canaille!... ça vous a un habit tout neuf... ça porte des gants, et ça ne peut pas secourir le pauvre monde!... méchant cuistre!... ça n'a peut-être pas deux liards à son service... Je te vas les prêter, moi, si tu veux...

Et autres gentillesses dans le même genre. La grande ville doit se trouver hère qu'on l'ait débarrassée de cette lèpre.

Et l'on fera tout autant de bien maintenant qu'il n'y a plus de mendiants; car, parmi les nécessiteux, les plus à plaindre ne sont presque jamais ceux qui demandent.

LES lSOlKitiS ET LES SOURICIÈRES.

A Paris, c'est ainsi que Ton désigne, non seulement un endroit malpropre, mal tenu, mais encore un lieu fréquenté par des gens sans aveu, des filous, des loupeurs, des gouapeurs, des voleurs, et toute cette écume de la capitale qui est continuellement en fermentation.

Un bouge a quelquefois la prétention d'être un café, mais il n'en a nullement l'apparence. En passant devant une maison sale et noire, vous apercevez comme une espèce de boutique mal éclairée ; à travers de petits carreaux crasseux, enfumés, cassés et rajustés avec du papier, vous n'entrevoyez aucune espèce de marchandise, et vous vous demandez ce qu'on peut vendre là dedans.

Mais si vous vous arrêtez un moment , vous verrez bientôt entrer et sortir les habitués de ce lieu. Ce sont des hommes mal vêtus et souvent à peine vêtus ; la plupart ont la figure pâle, le teint plombé, les yeux caves et le regard sinistre; quand ils rient, ce n'est pas i. 23

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