‹ La grande ville (volume 2)Chapitre 49 sur 135 · UES BOUGES ET LES SOURICIÈRES · texte numérisé non relu

UES BOUGES ET LES SOURICIÈRES

allée reporter son ouvrage; on est entré chez nous... on a lait un paquet de nos effets... les hardes de ma mère... toutes ses économies, on a tout pris!... nous n'avons plus rien... Pour avoir du pain, ma mère s'est décidée à vendre une petite brocante qu'elle avait au doigt... Je viens de la porter au marchand qui m'a donné dessus ces deux roues de derrière, et ma mère attend après pour manger... et si je les joue... et que je perde...

— Y aie donc pas peur!... gonze ! nous avons du jonc nous autres, et on t'en donnera, si tu es sur le sable!

L'adolescent se laisse aller; il joue et perd les deux pièces de cinq francs qu'il devait porter à sa mère; puis le hideux Coquardet lui joue sa blouse contre son bourgeron ; le grand Léflanqué lui gagne sa casquette neuve et lui donne a la place sa forme de chapeau privée de bords. Enfin, pendant qu'il est en train de jouer son bon pantalon de drap gris contre celui en toile à torchons, de nouveaux individus entrent dans le bouge et s'approchent de la table où sont les joueurs. L'un d'eux frappe sur l'épaule de Léflanqué, en s'écriant :

— Eh ben, l'affaire a marché hier... tu as bouline avec Coquardet dans la rue Fontaine au Roi... Je t'ai vu décarer par la lanterne, il était temps... vous auriez été paumes marron!

Pour toute réponse , les deux hommes auxquels ces paroles s'adressent partent d'un ricanement prolongé et versent à boire à l'adolescent. Cependant celui-ci, qui n'est encore qu'à moitié gris, semble frappé de ce qu'il vient d'entendre; il regarde l'individu qui vient de parler et s'écrie :

— Comment... rue Fontaine au Roi... hier... qu'est-ce qu'ils ont donc fait ?

— Ils ont été grinchir donc!...

— Et chez qui?

— Chez qui... eh mais... est-ce que tu ne sais pas .. chez ta mère... c'est eux qui ont rincé sa cambriole... Comme je le voyais

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boire avec eux, je pensais que tu le savais... ei que tu avais ta fade !

Le jeune homme reste tout saisi; une pâleur mortelle couvre son visage, il regarde ses deux joueurs d'un air égaré; ceux-ci se mettent alors h pousser de gros hurlements de joie , puis ils emplissent Ip verre de leur victime, et le lui présentent en disant :

— Eh ben, oui, c'est nous qui avons fait le coup!... gnia pas de quoi fargiier... allons, ne fais pas le suivre... lampe ça... nous nous moquons de la rousse. . . nous sommes une gance. . . tu en seras. . . tu ne retourneras pas dans ta cassinc, tu peux pioncer ici!

L'adolescent est quelques instants indécis, mais on l'entoure, on l'excite, on crie, on rit, on chante, on débite une foule de plaisanteries infâmes, et le malheureux finit par choquer son verre contre ceux des deux misérables qui ont volé sa mère...

Cette anecdote doit suffire pour donner une idée de ce qui se passe dans les bouges de Paris, ab uno disce omnes.

Il y avait autrefois dans la grande ville un endroit appelé la Souricière ; il était placé au centre des halles. C'était le plus fameux bouge de Paris. Rendez-vous ordinaire des voleurs, des voleuses, des mouchards, des filles de mauvaises vie, des repris de justice et de tout ce qu'il y avait de plus ignoble dans Paris, la Souricière avait une réputation telle, que des étrangers et des hommes de distinction de la capitale ne craignaient pas de s'aventurer quelquefois dans ce bouge , dont ils étaient curieux de voir le hideux tableau.

Une maison de jeu, située rue Saint-Honoré , près du café de la Régence, connue sous le nom d'Hôtel d'Angleterre , rivalisait de réputation avec la Souricière. Cependant l'Hôtel d'Angleterre était l'aristocratie du vice. 11 y avait une roulette, un creps et un biribi. A ce dernier jeu , les pontes qui avaient perdu à la roulette toutes leurs grosses pièces, avaient la facilité de jouer leurs derniers sous.

L'Hôtel d'Angleterre ainsi que la Souricière était ouvert toute

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la mût, et beaucoup de gens à Paris n'avaient point d'autre doniieile, La suppression des maisons de jeu a fait fermer l'Hôtel d'Angleterre, et depuis quelques années l'ancienne Souricière n'existe plus.

Mais un autre établissement de ce genre s'est élevé dans le même quartier. C'est aux Charniers des Innocents que se trouve la nouvelle Souricière; ce bouge marche sur les traces de son aîné. Dans ee lieu, ouvert toute la nuit, vous trouvez des hommes effrayants de saleté, et beaucoup de vieilles femmes ivres, car les femmes sont admises dans tous ces repaires. Les chiffonniers ont le droit d'y

garder leur cabriolet (c'est ainsi qu'ils appellent leur mannequin ) , et pourvu que vous y fassiez pour deux sous de consommation , vous pouvez y passer toute la nuit.

Les bouges sont extrêmement communs dans la Cité ; il en est où l'on se livre à toutes sortes de spéculations ; beaucoup de jeunes fdles, de marchandes des quatre saisons sont conduites dans ces cavernes par d'autres hideuses créatures de leur sexe, qui tirent un honteux profit de leur jeunesse, et quelquefois de leur ligure. Les rues de la Grande- Friperie, Saint-Eloy, Jean de l'Epine, sont

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aussi innommées pour leurs bouges; là, une méchante armoire est devenue une chambre, et cetle chambre esl habitée par une femme.

Dans une autre Souricière, située près de la barrière Mont-Parnasse, il y a (non pas un salon, non pas même une salle), mais un caveau que le maître de ce repaire offre avec orgueil comme étant assez vaste pour que deux cents chiffonniers puissent s'y promener à l'aise avec leur cabriolet sur le dos. Quel raoutl lorsque la réunion est complète.

Mais un des bouges les plus curieux est dans la rue aux Fers.

C'est un fameux débit de consolation. 11 est situé au fond d'une

cour; il n'y a là ni boutique, ni salle, mais une espèce de couloir

dans lequel se tiennent les habitués.

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