‹ La grande ville (volume 2)Chapitre 53 sur 135 · I,ES CHEMINS DE FER · texte numérisé non relu

I,ES CHEMINS DE FER

Ici c'est un marchand de bas, qui n'avait jamais quitté sa boutique.

Il est venu au chemin de fer, parce que ses voisins se sont moqués de lui , de ce qu'il n'avait pas encore voyagé par la vapeur Mais, quoiqu'il soit dans l'embarcadère, il n'est pas encore bien sûr qu'il se décidera à partir. Examinez-le, il va et vient devant le bureau

où l'on prend ses places il regarde les prix... il réfléchit... il

s'avance... mais plusieurs personnes le devancent au bureau; il les laisse passer à sa place. . . . il n'est pas du tout pressé, lui. . . Cependant le signal se fait entendre, il faut se hâter... Il fouille à sa poche en s'approchant du bureau, mais tout à coup il remet son argent à sa poche et s'en va, en murmurant entre ses dents :

« J'aime mieux n'y aller que la semaine prochaine. »

Là c'est un papa qui, pour la première fois, se régale, lui et ses deux petits garçons, du chemin de fer.

Les deux petits garçons sont enchantés : ils rient , ils sautent de joie, en criant : « Ah! quel bonheur, nous allons être en chemin de fer. » Le papa veut tâcher de rire aussi ; mais il a peur, et sa voix tremblote, tout en disant à ses deux fils :

— Oui , mes enfants, oui, nous allons bien nous amuser... Oui... mais il ne faudra pas avoir peur surtout!... Ah! diable!... il faudra être sage... ne pas vous effrayer dans les souterrains... ce serait très bête.

— Oh ! oui , papa ! — Oui, papa.

— A la bonne heure!... c'est que sans cela... j'aimerais mieux ne pas vous y faire aller... et m'en retourner de suite. Voyons, ne montez pas, si vous avez peur; allons-nous-en.

Mais le papa a beau insister, les petits garçons s'obstinent à ne pas avoir peur.

Plus loin c'est un brave rentier du faubourg Saint-Antoine, qui s'est fait accompagner jusqu'à l'embarcadère par sa femme , sa fille et son chien. Là il leur fait ses adieux, comme s'il s'en allait en Kussie ou en Chine. 11 ne peut se lasser de caresser son chien,

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d'embrasser sa tille, de presser sa femme dans ses bras... jamais il n'a été aussi tendre.

Enfin son épouse s'éloigne > mais elle revient précipitamment, en lui disant : As-tu tout ce qu'il te faut? deux mouchoirs... un petit pain... ta petite bouteille de cognac. — Tu aurais dû prendre ta quittance des impositions... Et de l'argent, en as-tu assez?

— Oui, chère amie.

— Allons, au revoir.

Nous avons ensuite les maris jaloux, qui ont sous leur bras une jeune et jolie femme : ils veulent aller à Versailles. Madame penche pour la rive droite; mais monsieur prendra la rive gauche... parce qu'il n'y a pas de souterrain.

C'est à Paris que le daguerréotype a pris naissance ; c'est dans cette ville qu'il a fait ses premiers essais, et si maintenant son succès est devenu européen, l'admirable invention de Daguerre ne cesse pas pour cela d'être cultivée à Paris ; au contraire, elle semble y avoir acquis droit de bourgeoisie.

Mais les Parisiens ne sont pas les seuls à se faire daguerréotyper : les étrangers qui sont venus visiter Paris ne veulent pas en partir sans avoir essayé de cette invention , les uns parce qu'ils pensent que dans cette ville tout se fait mieux qu'ailleurs, les autres parce qu'ils sont bien aises de pouvoir dire plus tard :

— J'ai fait faire mon portrait au daguerréotype, à Paris.

Il y a beaucoup de gens dans la grande ville qui se chargent de faire votre portrait par ce nouveau procédé. Un cadre placé à la porte de la maison vous indique le daguerréotypeur. . . car il n'y a pas i. 25

( î)4 LE DAGUERRÉOTYPE.

moyen ici de dire le peintre... Le peintre, c'est le jour qui trappe sur votre visage.

Au coin du boulevart Montmartre et de la rue Richelieu, dans la nouvelle maison bâtie sur l'emplacement de Frascati, un tableau vous annonce qu'il y a là un daguerréotype; il indique en même temps les prix. Pour dix francs vous pouvez avoir votre portrait grand comme une miniature, et fait par le soleil... quand il y en a, et même quand il n'y en a pas. Dix francs ! ce n'est pas la peine de s'en priver, et véritablement le soleil n'est pas cher.

Vous montez au second étage, vous entrez dans un appartement qui a l'air d'un magasin privé de marchandise ; mais ne vous arrêtez pas à tout cela ; ce n'est pas ici une boutique où il est nécessaire d'étaler une foule d'objets pour vous séduire: tout ce qu'il faut ici , c'est une espèce de petite chambre en toile que l'on établit devant une fenêtre, et dans laquelle on place la personne qui vient poser.

Cette petite chambre de toile n'est pas toujours vacante; on est souvent à la queue pour se faire daguerréotyper, et il faut attendre son tour.

Alors on a la liberté de se promener de long en large, de s'asseoir, et même de causer avec les personnes qui tiennent cet établissement; on choisit la grandeur de la plaque que l'on désire; si l'on veut un portrait an dessus de dix francs, on choisit le cadre que l'on y adapte sur-le-champ. Enfin on apprend quelles nombreuses préparations sont nécessaires avant d'arriver à se faire peindre par le soleil ; on comprend alors qu'il y a encore du mérite dans l'exercice de ce procédé, et qu'il faut surtout une grande attention pour que votre portrait vienne bien; car l'oubli d'une seule préparation ferait manquer toute l'opération.

Ce qu'il y a aussi de curieux là, ce sont souvent les personnes qui viennent pour avoir leur portrait.

D'abord voilà un homme de la banlieue qui se présente avec sa

femme sous le brus; ils veulent avoir leur portrait pour envoyer à une vieille parente, et ils s'informent du prix. On leur répond que le meilleur marché est dix francs.

L'homme, qui a l'air d'un marchand de bestiaux , regarde sa femme, espèce de paysanne en gros déshabillé de bure; celle-ci hausse les épaules en disant :

— Dix francs pour chaque figure!... c'est plus que nous ne valons... faut nous faire ça à moins...

— Nous en ferons faire deux, faut nous diminuer quçuflue chose... voulez- vous six francs pour nous deux?

Pour toute réponse le daguerréotypeur les engage à regarder le tableau qui est à sa porte, et va s'occuper d'autres personnes.

Les habitants de la banlieue se consultent : — C'est trop cher, dit la femme... dix francs... ça ferait vingt francs pour nous deux. . .

j'aime mieux qu'on ne m'attrappe pas... et encore c'est qu'il n'y a pas de couleur à ses portraits, c'est tout noir... j'aime mieux de la peinture, moi!...

— Oui, mais puisque ça se fait tout seul! répond le mari, il ne peut pas y avoir de couleur comme avec un peintre.

— Tiens, e'te bétise... est-ce que nos figures sont noires comme ça à nous... Quand nous nous regardons dans une glace, est-ce que nous n'y voyons pas la couleur de nos cheveux... de not' nez, de nos yeux, de nos habits... Eh ben!... un miroir c'est pas un peintre pourtant... Ah! bah! not' homme, tout ça c'est des finasseries... Allons nous-en... — Allons d'abord regarder son tableau en bas, nous verrons ce qu'il chante.

Le couple rustique s'éloigne. Un monsieur mis avec une certaine prétention, ayant de grands anneaux à ses oreilles, ce qui à Paris annonce ordinairement un blanchisseur ou un homme qui a nécessairement mal aux yeux, se présente avec deux dames, une jolie et une laide... Les deux dames veulent se faire tirer au daguerréotype, et ce monsieur s'est chargé de les accompagner.

— On a fait souvent mon portrait, dit la dame laide, mais on n'a jamais su le faire ressemblant. Tous les peintres disent que je suis horriblement difficile à attraper... je suis curieuse de voir si je serai bien par ce nouveau procédé.

— Mais il n'y a pas de doute, dit l'autre dame , puisque c'est une reproduction exacte de la nature. IN 'est-il pas vrai, M. Mouillé?

M. Mouillé (c'est le particulier qui a des anneaux après les oreilles) secoue la tête d'un air important en répondant :

— Oui... c'est la reproduction... c'est-à-dire, permettez!... vous comprenez bien... oui, c'est la reproduction.

— C'est une chose bien extraordinaire! reprend la dame laide: dire que votre portrait se fait tout seul... par la force de la lumière... sur une plaque... N'est-ce pas, M. Mouillé, que ( 'est la force de la lumière?

— Madame, permettez... e'est le jour... et l' optique... réduits par la chimie... Tout cela combiné... c'est une fort belle chose!... Oui, c'est la force de la lumière.

— Vous êtes-vous fait tirer, M. Mouillé?

— Non, madame... je n'aime pas les portraits noirs... je préfère la couleur... Comme je suis assez frais, je pense que je perdrais beaucoup au daguerréotype.

— Ah ça, mais c'est bien long, dit la jolie dame en s'adressan! à l'un des chefs de l'établissement qui est occupé à frotter une plaque. — Monsieur, est-ce que par ce procédé un portrait n'est pas fait sur-le-champ?

— Madame., on ne pose guère que cinquante secondes, cela est vrai ; mais il faut ensuite qu'il s'éconle quelque temps avant qu'on puisse vous livrer la plaque, lors même qu'elle est bien venue... ce qui n'arrive pas toujours, c'est même rare quand on vient bien la première fois.

— Pourquoi donc cela, monsieur? — Madame, il y a cinquante raisons pour que l'opération manque... si l'on a trop employé d une chose... pas assez d'une autre... si...

— Oh! monsieur, je ne demande pas à savoir tout cela, mais enfin quand le portrait est manqué, que faites-vous?

— Nous le recommençons, madame; nous recommençons jusqu'à ce qu'il soit bien venu. Oh! nous ne voudrions pas livrer quelque chose de défectueux.

Un jeune homme qui attendait depuis une heure que son tour arrivât, se lève en disant :

— Du moment que cela peut ne pas réussir plusieurs fois de suite, et qu'il va cinquante et quelques raisons pour que l'opération manque, j'en ai assez, je m'en vais.

— Voilà bien les Parisiens! dit le daguerréotypeur : quand on ne fait pas avec eux le charlatan, ils n'ont pas confiance en vous. Ce jeune homme va s'adresser ailleurs, où ou lui dira que l'opération

I UtS M , DAGUKR«ÉOTYI>E.

lia manque pmàis, ej on lui livrera ensuite un portrait mal venu... Mais la chambre est libre... Venez, madame.

L'homme de la campagne et sa femme, qui venaient de reparaître dans la salle, arrêtent alors le maître de l'établissement en lui disant :

— Monsieur, voulez-vous faire nos deux ligures pour huit francs. . . ça y est-il?...

— On ne marchande pas ici, répond le daguerréotypeur , c'est un prix fait.

— C'est donc comme des petits pâtés vos portraits...

On ne répond plus au couple campagnard , et la jeune dame passe la première dans le cabinet de toile. On la fait asseoir, on lui fait poser sa tête contre un point d'appui qui se fixe à volonté derrière elle. On prépare l'optique, on lui montre un petit point en évidence, et on lui dit : Regardez là, nous allons commencer...

— Vous ne bougerez pas, madame.

— Non, monsieur.

— Très bien, nous commençons.

La jolie dame ne bouge pas, ne sourcille pas, elle a tant envie de se voir exactement reproduite, et cependant une minute parait longue et les yeux se fatiguent quand il faut fixer contre le jour. Enfin le monsieur a fermé la lunette en s' écriant :

— C'est fini, madame.

— Oh! voyons, monsieur.

— Cela ne se peut pas encore, madame ; veuillez rejoindre votre société; j'irai bientôt vous dire si nous avons réussi.

La jeune dame va retrouver sa compagnie. Il y a de nouvelles personnes qui attendent.

— Eh bien, dit M. Mouillé, vous avez posé... cela ne fait pas de mal?

— Ah! ah! quel mal voulez-vous que cela fasse!

— Non, je veux dire.., ça ne cause aucune ('motion7

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Cela fatigue la vue un moment", voilà tout. Oh! je voudrais bien savoir si cela est bien venu.

Quelques minutes s'écoulent, puis le daguerréoty peu r vient dire a la jolie dame :

— Nous avons parfaitement réussi, madame, votre portrait est fort bien venu.

— Oh! quel plaisir!... où est-il, monsieur?...

— Encore quelques minutes , madame , je ne puis pas encore vous le livrer; un peu de patience.

Après un bon quart d'heure d'attente, le portrait est apporté'. La jolie dame est très ressemblante, et pourtant elle soupire en se regardant , et murmure :

— Comme c'est triste!... 11 y a quelque chose dans ces portraits qui fait deviner sur-le-champ que ce n'est pas une main de ce monde1 qui a fait cela... il semble que pour nous punir de surprendre ses secrets, la nature nous tue en nous les révélant.

— À mon tour, dit la dame laide ; voyons si la nature me fera plus vivace.

Au moment où cette dame va entrer dans la chambre de toile, le couple de la banlieue se montre encore à la porte d'entrée de la salle , et la femme se met à crier :

— Monsieur le marchand de figures, nous mettrons vingt-quatre sous de plus... ça va-t-il?

Pour toute réponse le daguerréotypeur entre dans la chambre' de toile.

La dame laide essaie une infinité de poses, elle ne sait à laquelle s'arrêter; à chaque instant le monsieur lui dit :

— Y êtes-vous , madame ?

— Oh! monsieur... attendez... pas encore... Comme cela suis- je bien?...

— Vous serez toujours bien, madame, si vous ne bougez pas.

— Vous êtes bien honnête, monsieur; mais permettez... encore

200 LE DAGUKRRÉOTYPK.

faut-il prendre une pose gracieuse... agréable.. . Tenez, comme ceci . . Ah! non, j'aime mieux ainsi... non, j'étais mieux avant... où l'aulil regarder, monsieur?

— A ce petit point , madame ?

— Fort bien... je puis lui sourire:

— Vous en avez le droit, madame. .Mais alors il faudra conserver le même sourire pendant cinquante secondes!

— Oh! monsieur, j'en ai conservé quelquefois des soirées entières. Je souris si facilement... au spectacle je ne fais pas autre chose.

— Alors, madame, quand vous voudrez...

— J'y suis, monsieur. — iNous commençons.

L'opération se fait: le monsieur, qui regarde constamment sa montre, ne voit pas que cette dame essaie à chaque instant un autre sourire, afin de donner à sa ligure une expression plus gracieuse.

La séance est terminée, la dame va rejoindre sa compagnie en disant :

J'ai dans l'idée que je serai bien saisie. Au bout de quelques minutes le daguerréotypeur vient, et dit :

- Manqué, madame; tout à fait manqué... Veuillez venir, nous allons recommencer.

— 01)! c'est bien étonnant... Comment, je ne suis pas bien venue. Il faut que le jour ait des caprices.

Cette dame va se placer de nouveau dans la petite tente. Ce sont encore les mêmes incertitudes pour adopter une pose et un sourire : tantôt cette dame veut avoir l'air mutin, tantôt tendre, tantôt mélancolique, et lorsqu'entin elle parait décidée à quelque chose et que l'opération est en train, le monsieur qui l'exécute s'aperçoit, en jetant les yeux sur la dame, qu'elle se fait un autre visage. Il s'écrie :

— Vous remuez, madame! Vous changez d'expression, cela manquera encore...

— Vous croyez, monsieur ? Je vous assure je n'ai presque pas sourcillé... un petit mouvement gracieux dans la tête que j'ai voulu ajouter.

— On n'ajoute rien ici, madame, et je crains bien que nous n'ayons encore fait de mauvaise besogne.

La dame va retrouver son monde. On attend avec impatience l'arrêt que le daguerréotypeur doit prononcer. L'industriel revient, et dit encore :

- Manqué, madame, j'en étais sur; vous remuez, vous pincez votre bouche, vous la rouvrez... vous faites voir vos dents; il est impossible d'obtenir son portrait par ce procédé, si l'on ne conserve pas une immobilité complète. Tenez, voyez plutôt vous-même.

La dame regarde une plaque où plusieurs figures se contrarient et ne permettent pas d'en retrouver aucune. Elle s'écrie :

11 avait cependant un peu de mon sourire... un peu de mon menton... un peu de mon nez...

— Oui, dit M, Mouillé, par exemple tout cela est double

triple... Jl y a des gens qui ont trois mentons... mais je n'en ai jamais vu avec trois nez.

— Allons , monsieur, puisque vous croyez que c'est ma faute, recommençons ; cette fois je vous promets que je serai une statue.

La dame retourne poser pour la troisième fois. Et comme elle veut cependant obtenir son image, elle se décide à rester tranquille et à ne pas remuer pendant que le travail se fait.

La séance terminée, on brûle d'impatience de savoir si cette fois on a été plus heureux. Enfin le daguerréotypeur revient, et s'écrie d'un air satisfait :

— Réussi parfaitement, madame. Oh! cette fois on voit bien que vous n'avez pas remué, votre portrait est fort bien venu.

— Oh! vous m'enchantez, monsieur, voyons-le...

— Dans quelques instants, madame, veuillez bien attendre un pe u...

Le temps semble extrêmement long à une dame qui désire voir son image par le daguerréotype, surtout lorsqu'on lui annonce qu'il est très bien venu.

Enfin la plaque si désirée est apportée, tout le monde se presse pour la regarder. M. Mouillé, qui la voit le premier, s'écrie :

— Oh! c'est d'une exactitude extraordinaire!

La jolie dame en dit autant; l'original veut se voir aussi. La dame n'a pas plus tôt jeté les yeux sur son portrait, qu elle pousse un cri d'horreur en disant :

— Ah! monsieur, qu'est-ce que vous me présentez là.... 11 est manqué, monsieur!... Oh! par exemple, c'est cette fois qu'il est totalement manqué.

— Mais non, madame, je vous certifie qu'il est fort bien venu.

— ,1e ne sais pas si c'est bien venu, monsieur, mais je sais (pie vous nie montrez là une horreur. . . et que vous ne me ferez pas croire que c'est là mon portrait ; il est manqué, il faut me recommencer.

— C'ési ihùtilë , car on ne vous fera jamais mieux que cela.

— Vous êtes un malhonnêtë, monsieur, et je ne prendrai pas ce portrait -là;

foi cette daiiie, qui est naturellement laide, qui se voit plus laide encore par l'expression triste du daguerréotype, veut absolument que son portrait soit manqué, et s'en va sans vouloir le prendre.

Après elle, vient un monsieur qui a un tic, qui tourne continuellement le coin de sa bouche, et malgré cela voudrait être daguerréotype; puis un autre qui cligne de l'œil; puis une vieille dame qui branle continuellement la téte. Et tous ces gens-là ne veulent

204 le i> A ( ; 1 1 : rréo t y i» i ; .

pas comprendre qu'ils ne pourront jamais avoir leur image par ce procédé.

Et remarquez la plupart des personnes qui emportent leur portrait qu'on vient défaire ainsi; elles n'ont pas l'air satisfait; pourquoi?... c'est que le daguerréotype ne flatte pas, et qu'on a bien de la peine à se contenter de la vérité.

LKS MOUES.

À quoi bon parler de la mode dans une ville où cette déesse est si inconstante; la mode d'hier est passée aujourd'hui, celle d'aujourd'hui n'existera plus demain.

A Paris, les personnes qui suivent exactement les modes sont extrêmement occupées ; elles n'ont pas un moment de la journée à perdre : toilette du lever, toilette du matin, toilette de la journée, toilette du soir, toilette de concert ou de bal... Et ce n'est pas tout encore!... il faut avoir un appartement à la mode, des meubles à la mode, une livrée à la mode, un équipage, des chevaux, des harnais à la mode!... Et la mode change à chaque instant... c'est un métier de galères.

Ces personnes pour qui la mode est tout sont excessivement malheureuses, quand il leur manque quelque chose de ce qui vient d'être adopté par elle. Ce nœud de cravate n'est plus bon genre; on ne boutonne plus son habit aussi haut ; ce chapeau n'a pas la forme

20H Les modks.

nouvelle ; cette couleur est de mauvais goût ; cette canne est arriérée. Si vous avez eu le malheur de sortir sans savoir tout cela, vous êtes un homme perdu dans l'esprit de vos connaissances... Sauvez-vous, cachez-voUs bien vite avant que l'on vous voie ! vous seriez déshonoré.

Mais heureusement pour les Parisiens, ils ne sont pas tous esclaves de la mode. Les hommes de talent s'en occupent fort peu, car ils ont autre chose à penser; quelques philosophes austères ou cyniques affectent pour elle un mépris qui va trop loin quelquefois. Est modm in rébus.

Voici ce qui arriva dernièrement à Paris à une dame pour qui la mode était tout. Cette dame avait quarante ans; elle n'était pas jolie, mais elle portait souvent des choses qui l'enlaidissaient encore.

— C'est la mode! tel était son refrain favori; elle ne sortait pas de là, et ajoutait : On ne peut jamais être mal quand on est à la mode.

— Mais, lui disait-on, si la mode est ridicule?

— Elle ne peut pas l'être.

— Si elle vous va mal ?

— Ça m'est égal.

— Si elle vous obligeait à montrer votre gorge... que vous n'avez pas?

— Je la montrerais.

— A vous retrousser jusqu'au genou?

— Je me retrousserais.

— A faire voir votre!... jarretière?

— Je ferais voir tout cela... du moment que ce serait la mode, je le ferais voir.

Le mari de cette dame, qui ne partageait nullement l'opinion de sa femme, eut un jour l'idée de composer un petit dessin qu'il substitua dans le Journal des Modes à la gravure qui s'y trouvait. Sur le dessin du mari, une dame était coiffée en cheveux avec une énorme

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