‹ La grande ville (volume 2)Chapitre 55 sur 135 · LES MODES · texte numérisé non relu

LES MODES

Le mari eut t'ait de vouloir s'y opposer, la femme persista. Elle se posa une carotte dans les cheveux et se rendit ainsi le soir à l'Opéra.

Elle y lit un effet extraordinaire, mais qui n'était pas celui qu'elle espérait. Chacun lui rit au nez, chacun se moqua d'elle, et si ouvertement, qu'il ne lui fut pas possible de s'y méprendre.

La pauvre dame rentra chez elle fort triste, fort déconcertée , en disant :

— C'est bien singulier, je m'étais coiffée à la dernière mode, et on a eu l'air de me trouver ridicule.

— Ma chère amie, dit le mari... toutes les modes ne te vont pas, je t'ai dit cela cent fois; il faut s'arranger à l'air de sa ligure... la carotte ne sied pas du tout aux blondes.

Depuis ce temps, cette dame ne suivit pas les modes aussi exactement.

Quand un petit garçon a été bien sage , qu'il a bien appris ses leçons, il dit à ses parents :

— Maman, j'ai été bien gentil... on me mènera voir les ours. Alors la tendre mère répond en caressant le menton de son fils :

— C'est juste, mon ami, tu as bien fait tes devoirs... tu as récité sans te tromper la fable des Animaux malades de la peste... tu mérites d'aller voir les ours; ton père t'y conduira.

Le papa croise ses jambes , secoue la tête , prend un air grave , se caresse les tibias, et répond, en pesant ses paroles :

— Est-ce que vraiment Guguste sait parfaitement sa fable des Animaux malades de la peste?...

— Oui, mon papa, je ne me suis trompé qu'une seule fois; tiens, veux-tu que je te la récite, mon petit papa... de mémoire?

— Je le veux bien, Guguste; mais fais attention;.; si lu fais plus

de trois fautes, lu ne verras pas les ours!

Cela dit, le papa se renverse d'un air grave dans son fauteuil à la Voltaire, où il se figure qu'il doit avoir un faux air du grand poète ; le petit gamin commence par fourrer un de ses doigts dans son nez, peut-être pour y chercher sa fable, et il récite enfin d'une voix aiguë.

— Un mal qui répand la terreur !.. . la terreur... dans sa fureur... sa fureur... la terreur... la terreur!

Le papa commence à froncer le sourcil en voyant que son fils ne sort pas de sa terreur ; mais le petit garçon reprend d'un air décidé :

— Tiens, mon papa, je ne sais pas absolument ma fable par cœur, mot à mot : mon cousin dit que ce sont les perroquets qui apprennent comme cela, et je ne veux pas étudier pour ressembler à un perroquet ; mais, si tu veux, je vais te faire l'histoire de ma fable?...

— C'est le résumé que tu veux dire, sans doute?

— Oui, enfin je vais te l'expliquer, pour te prouver que je l'ai bien comprise.

Eh bien, soit, j'y consens encore. Voyons, Guguste, votre analyse des Animaux malades de la peste ?

— Mon papa, il y a la peste dans un pays... c'est une vilaine maladie... on a mal au ventre, on est jaune, et on se tortille, n'estce pas?

— Je ne puis pas aftirmer que l'on se tortille... je demanderai cela au docteur; mais va toujours.

— Les animaux ne se soucient pas d'avoir la peste... comme nous autres nous n'aimons pas à avoir du bobo?

— Très*bien; poursuis.

— Il y a les plus forts animaux qui disent : Il faut que quelqu'un se sacrifie pour la peste... c'est comme quand tu dis à maman : Qui est-ce qui va à la ( ave aujourd'hui?

— Parfait! continue.

— Enfin les pins malins disent qu'ils n'ont pas fait de sottises pour

se sacrifier... Mais lane se mêle à la conversation; alors on le prend, et c'est lui qui l'est; comme toi, quand tu viens jouer au colinmaillard... les autres se sauvent, mais on te pince tout de suite, et c'est toi qui l'es!

— Bravo! très bien analysé... tu iras voir les ours.

Le papa embrasse son fils; le petit garçon met du pain dans sa poche pour en donner aux bêtes, parce que c'est défendu, et on part pour le Jardin des Plantes, qui est aussi le jardin des animaux.

Ce jardin, qui fut formé en 1635, est un des plus beaux qui existe en Europe; il est situé sur la rive gauche de la Seine, en lace du pont d'Austerlitz. 11 offre à l'amateur et au savant un ma-

gnitique jardin botanique, avec des serres chaudes et des serres tempérées ; une ménagerie où sont rassemblés vivants des animaux que l'on ne rencontre point dans nos climats; enfin le Muséum d'histoire naturelle est au bout du jardin, du côté de la rue; il se compose de plusieurs galeries où l'on trouve une nombreuse collection des trois règnes de la nature.

Ce jardin, agréablement dessiné, a d'un côté l'aspect d'un paysage de la Suisse, avec ses chalets, ses chèvres, ses petites hutes et ses belles prairies ; plus loin le labyrinthe est très recherché par les promeneurs qui ont l'intention de s'égarer : nous croyons cependant devoir les prévenir que leur espérance serait vaine, et que le labyrinthe du Jardin des Plantes est une promenade fort innocente qui conduit simplement au Belvédère , d'où la vue embrasse une assez vaste étendue de Paris, et même de ses environs.

Enfin, ce jardin vient encore de s'enrichir d'une immense maison grillée, habitée par des singes. Ce petit peuple, dont les jeux, les sauts et les grimaces font les délices des badauds, des flâneurs, des bonnes et des enfants, est parfaitement logé dans le Jardin des Plantes; son immense cage renferme un jet d'eau, des balançoires, des cordes, et enfin de petites cahutes dans lesquelles les singes se réfugient en cas de froid et lorsque leurs gardiens veulent mettre un terme à leurs divertissements.

Le Muséum d'histoire naturelle n'est ouvert au public que deux fois par semaine, mais les animaux sont visibles tous les jours. Dès que vous entrez dans le jardin par le côté de la Seine, une odeur qui n'est pas suave vous indique le côté où sont renfermés les animaux. Les lions et les tigres ne sentent pas le jasmin et le patchouli. Cette partie du jardin est ordinairement le rendez-vous des étrangers, des habitants de la campagne, des bonnes, des tourlouroux, tous gens qui ne peuvent point se lasser d'admirer la gentillesse d'un tigre et les petites manières d'une lionne; mais prenez garde, bonnes gens, pendant que vous contemplez l'espèce quadrupède,

le j A ri>iîn ih:s plaktks. 2 1 A

il v a près de vous des bipèdes liés adroits qui glissent leurs mains dans vos poches, sans que vous en ayez le moindre soupçon... el tout à l'heure, quand vous en aurez fini avec les animaux, vous resterez stupéfaits en ne trouvant plus votre bourse, votre montre, votre mouchoir ou votre tabatière.

Là, aussi, vous entendrez toujours un bavard, un beau parleur, le loustic de la foule, personnage assez mal mis ordinairement, qui, voulant captiver l'attention des curieux, et se donner l'air d'un savant ou d'un homme qui a beaucoup voyagé, s'écriera , en poussant tout le monde pour s'approcher des animaux :

— Oh!... un lion!... je connais ça... j'en ai vu bien d'autres! on croit que c'est méchant les lions,, et on en a peur !.. mais ce n'est pas méchant du tout!.. Moi, en Afrique j'en avais dompté deux que je voulais atteler à une voiture, mais le commissaire de police de l'endroit s'y est opposé, craignant les accidents.

Tout le inonde se retourne, on prèle l'oreille et les badauds ouvrent de grands yeux pour voir ee monsieur qui voulait avoir des lions à sa voiture. Le particulier, enchanté de l'effet qu'il produit , reprend d'une voix plus* forte :

— Ah! voilà un tigre... pauvre tigre! il a l'air malade... Quand on sait s'y prendre, on joue avec cet animal-là comme avec un chat : si Ton veut m' ouvrir sa cage, je vais y entrer sur-le-champ et il se couchera à mes pieds.

— Voilà le gardien! dit un jobard qui croit que ce monsieur veut vraiment entrer dans la cage. Mais le bavard s'éclipse aussitôt, et cet homme intrépide n'osera pas rentrer dans sa chambre s'il y aperçoit une souris.

Suivons M. Guguste et son père. Us se dirigent du côté des boucs, des mérinos et des paons.

Le petit garçon donne du pain aux mérinos qui lui lèchent les mains, et aux béliers qui lui donnent des coups de tète. 11 demande à son père pourquoi les boucs sentent si mauvais, et le papa, après avoir long-temps réfléchi, lui répond :

— Cela tient à leur histoire naturelle.

Le petit garçon voudrait donner à manger aux buffles et même aux éléphants. Le papa admire l'amour de son enfant pour les bètes, et il l'embrasse en lui disant :

— - Tu seras un bon fils.

Puis le père et l'enfant se dirigent vers les ours. Ces animaux habitent des fossés très vastes; autrefois un simple garde-fou empêchait les curieux de tomber dans la fosse avec les ours; mais comme il y a des gens qui ne se contentent point de regarder et qui se penchent; comme des bonnes mêmes avaient quelquefois l'imprudence de poser un enfant sur le garde-fou, afin qu'il put avec plus de facilité contempler les gentillesses de Martin ou de son compagnon, des accidents terribles sont arrivés. Les ours ont montre qu'ils n'étaient nullement apprivoisés et se sont fort mal comportés.

LE JAKIïLX DES PLANTES. 2 I ô

Aujourd'hui, au dessus du garde-fou, on a placé un grillage très haut et qui doit empêcher de tomber chez les ours.

La présence des singes a fait un grand lort aux ours : la grande maison grillée attire maintenant la foule. Hommes, femmes, entants, vieillards viennent admirer les gambades, les malices, les sauts extraordinaires, les contorsions bizarres de ces animaux pour lesquels la girafe même est abandonnée.

Vous trouverez toujours beaucoup de promeneurs dans celle partie du jardin et dans l'allée des bêtes à cornes ; mais si vous aimez la solitude, si vous désirez pouvoir causer en liberté, ne vous dirigez pas vers le vieux cèdre du Liban qui es! sur le chemin du Labyrinthe; tout le monde va par là, et le Belvédère es! toujours plein. Tournez

2l(i LIS JARDIN DES PLANTES.

vers l'autre partie du jardin, du côté où les paons font entendre leur cri strident et désagréable. Alors, tout en admirant des plantes rares, des arbustes curieux, vous pourrez vous promener long-temps seuls... c'est le côté des douces conversations , des tendres rendezvous; c'est par-là que se retrouvent la grisette de la rue Pascal et l'étudiant de la place Maubert- Vous les reconnaîtrez à leur tournure, à leur toilette : le jeune homme a quelquefois un petit habit bien sec, bien juste, auquel manquent plusieurs boutons, et que cependant il s'obstine à fermer jusqu'au menton pour ne point laisser voir les mystères de sa chemise.

La grisette est beaucoup moins coquette là que dans la Cité : sa robe est montante, son petit tichu bien croisé, son tablier fort simple, et son bonnet n'a pas l'air par trop effarouché.

Tout cela n'empêche pas ce jeune couple de se parler bien amoureusement tandis que le paon continue son cri aigu.

Un peu plus loin voilà une dame fort élégante qui s'appuie sur le bras d'un petit-maître à gants jaunes. Ce couple-là n'est pas du quartier, cela se reconnaît sur-le-champ ; mais on vient quelquefois de très loin au Jardin des Plantes... c'est un lieu de rendez-vous où l'on se flatte de ne pas être rencontré en n'allant pas du côté des animaux.

LES DAMES AU MARCHÉ

Les dames de Paris vont au marché, et cela fait leur éloge, car cela prouve qu'elles s'occupent de leur ménage et des détails intérieurs de leur maison. Des femmes de riches capitalistes, de commerçants, de banquiers, de rentiers, de marchands, d'artistes ne craignent point de se rendre elles-mêmes le matin au marché le plus voisin de leur demeure pour y faire leurs provisions. Quelques unes y vont seules, un grand panier sous le bras ; lorsque après le marché fait, le panier leur semble trop lourd, elles prennent un commissionnaire pour le lui faire porter,

D'autres emmènent leur bonne, qui naturellement porte le panier. Mais alors elles s'exposent dans le marché à recevoir les sottises des marchandes auxquelles elles n'achètent point , et qui ne manquent pas de crier à la bonne qui trotte à côté de sa maîtresse :

— Ah! voyez donc c'te grande serine qu'on mène à l'école!

— Tu ne peux donc pas venir au marché toute seule, grosse bête?

2iH US liAMKS AU MARCHÉ.

— Ali! on a peur quelle ne lasse danser l'anse du panier. — Ah ! comment peux-tu rester dans une baraque où la maîtresse vient avec toi au marché? etc.

Et une foule d'autres gentillesses du même genre. Mais les dames qui vont au marché sont tellement habituées à entendre ces propos, qu'elles n'y prêtent plus aucune attention. Quant à la bonne, elle jette à la marchande un regard en dessous qui signifie :

« Allez!... tapez ferme!... dites toujours! ça fait qu'on me laissera venir seule une autre fois. »

Les dames qui vont souvent au marché ont leurs marchandes d'habitude, de prédilection; ce qui n'empêche pas toutes les autres de crier lorsqu'elles passent :

lès dames au marché. 219

— Venez donc me voir, mon eœar !... — Achetez-moi donc, mon bijou. — Eh ben! est-ce que nous passons fîère comme ça aujourd'hui? — Venez donc que je vous arrange. — Étrennez-moi , mon chou, vous me porterez bonheur. — Ah! la méchante qui s'en va sans me rien acheter! — Eh ben, on ne me dit donc rien à moi, mignonne?

Au marché il est rare que les dames ne rencontrent point de leurs connaissances. On s'aborde, on se dit bonjour, et l'on cause, tout en cherchant, ou marchandant ce dont on a besoin.

Eh! c'est madame Benjamin!. . . — Bonjour, madame Legras, comment vous portez-vous? — line faut pas vous demander cela à vous, madame, vous êtes fraîche comme une rose! — Oh! ne me regardez pas, je vous en prie... Je suis à faire peur... une vieille robe que je mets le# matins. . . voilà deux ans que je l'ai. . . — Je vous assure qu'elle est encore très bien. D'ailleurs, pour venir faire ses provisions du matin, est-ce que l'on voudrait s'habiller? — Votre robe est charmante cependant!... — Oui... elle est assez gentille... mais si vous saviez ce qu'elle m'a coûté... trente-cinq sous, madame — et c'est bon teint. — Ah! mon Dieu, mais c'est pour rien... vous me donnerez l'adresse, n'est-ce pas? — Mon Dieu, chez Aubertot , rue Poissonnière, tout près du boulevart . . Voyons votre saumon , est-il frais?

— Comme vous et moi, ma petite mère... Mettez votre nez dessus, vous m'en direz des nouvelles...

— Vous achetez du poisson? dit madame Benjamin à l'autre dame. — 11 est horriblement cher aujourd'hui... et la volaille! on ne peut pas y aborder!

— Mais savez-vous que c'est terrible! tout devient hors de prix. . . Aussi je dis tous les jours à mon mari : Mon ami, tu augmenteras la somme des frais du ménage, sans quoi. je ne vais plus au marché.

— Mais les maris sont extraordinaires! Ils ne veulent pas en tondre cela ; ils vous répondent tranquillement : « Arrange-toi! je ne

220 LES DAMES AU MARCHÉ

mange pas plus qu'à l'ordinaire, je n'ai pas besoin de dépenser plus. »

— C'est bien cela, et si on ne leur donnait pas un bon dîner, ils feraient la mine et grogneraient tout le long du repas !

— Eh bien! ce saumon... voyons... combien cette tranche?...

— Six francs... parce que c'est vous, mon p'tit chat!...

— Six francs !.. . Par exemple!... j'en serais bien fâchée...

— Mais voyez donc ce que vous marchandez!... c'est un morceau de roi... et puis le saumon a fait faux bond... il est rare comme les hommes fidèles... C'est pas comme le maquereau! a|i! on en trouve à foison de celui-là.

— Voulez-vous trois francs de votre tranche?. . .

— Fi donc!... pour qui me prenez-vous?... j'aimerais mieux ne jamais vendre de ma vie... prenez-le de cent sous.. est mon dernier mot.

— Non pas... Je m'en vais avec vous, madame Benjamin.

— -Mais attendez donc!.. . mauvaise!... voyons! donnez-moi quatre francs, et que ça finisse.

— Je vous ai dit mon prix, je ne mettrai rien de plus.

— Oh! est-elle méchante! Allons, voyons, prenez-le; tenez, c'est ben parce que c'est vous, çt que je tiens à ce que vous en mangiez !

La dame met le morceau de saumon dans son panier, et s'éloigne avec madame Benjamin , en lui disant :

— Si l'on ne savait pas marchander! serait-on volée! — C'est pour cela que je viens aussi moi-même ; il n'y a pas moyen de s'en rapporter à ses domestiques... Qu'est-ce que cela leur fait de payer plus cher! ., ce n'est pas leur bourse, et il y en a si peu qui prennent les intérêts de leur maître. — Ah! ne m'en parlez pas!... c'est une bien vilaine engeance! Avez-vous toujours la vôtre? — Oui, mais je ne la garderai pas, elle ne sait rien faire!... Elle laisse brûleries rôtis, elle ne sait pas coudre, et elle passe sa journée à se repasser «les bonnets. La mienne esl fidèle... e'csl une qualité!... mais

U S DAMES AU MARCHÉ, 221

maussade! répondeuse... C'est au point que souvent je lais les choses moi-même pour ne pas les lui demander.

— Ah! Dieu, je ne garderais pas long-temps une bonne comme celle-là.

— Bonjour, mesdames, dit en passant une grande dame longue et maigre, dont la figure rappelle celle d'un chien de porcelaine ;

Vous avez fait vos achats; moi je vais voir si le marché esl beau... D'abord nous sommes très difficiles, mon mari et moi; nous nous nourrissons très bien, nous ne mangeons que ce qu'il y a de meilleur.

— Mais c'est assez le goût de tout le monde, dit madame Benjamin en souriant avec malice à madame Legras.

La nouvelle venue ouvre le panier de celle-ci , et s'écrie ;

— Vous avez du poisson... Ah! quelle petite tranche... il n'y aiirrait pas deux bouchées pour mon mari... Vous avez des pigeons... Oh! qu'ils sont maigres, il m'en faut de plus beaux que ça... voyons que je goûte voire beurre... Heim ! . . . ce n'es! pas ce qu'il y a de

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meilleur... Mou mari est si difficile pour le beurre... nous nous nourrissons très bien à la maison...

— Mais, madame, est-ce que vous croyez que nous ne mangeons que du mauvais chez nous?...

— Mon Dieu, ma chère amie... je n'ai jamais eu l'intention de dire cela... Mais vous savez qu'il y a des personnes plus ou moins difficiles. Adieu, mesdames, je vais faire mon marché, car j'ai peur que toutes les belles pièces ne soient vendues.

— Fait-elle son embarras! dit madame Legras, quand la grande femme est éloignée. Est-ce que cela ne vous fait pas pitié, madame?. . C'est étonnant comme ils se nourrissent bien, elle et son mari : je suis allée chez eux un jour, je les ai trouvés qui dînaient avec un hareng saur et un méchant pilon de dinde... Elle va faire tout le marché, et finira par acheter une betterave! On connaît ça.

Une petite dame qui n'est plus ni jeune ni jolie, et qui, pour venir au marché,, porte une robe à volants et des fleurs sur son chapeau , aborde alors les deux amies en s' écriant :

— Eh! c'est madame Benjamin et madame Legras!... Bonjour, mesdames, vous venez de faire vos provisions?. . . C'est comme moi ! . . . nous traitons aujourd'hui, j'ai beaucoup de monde à dîner... M. Bichonneau est terrible pour inviter toujours ses amis à venir manger son bien!... et au bout du compte, c'est qu'on ne vous en a pas plus d'obligation!... Enfin, que voulez-vous?... quand je crierai!... c'esl sa manie... Neuf personnes à traiter aujourd'hui... et puis nous trois avec mon Phonphonse, ça fera douze... C'est très heureux encore qu'il n'en ait pas invité dix, nous aurions été treize! Je ne me serais pas mise à table!. . . et clans ces neuf personnes nous avons ce gros peintre flamand qui mange comme quatre, et M. Lecarlin, qui -boit que c'en est effrayant!... Mais qu'est-ce que je vais donc donner k tout ça , mon Dieu!. . ,

— Le poisson est-il cher?

— Mors de prix!...

LI S DAVIKS Al MAttCHK. 213

- Il n'en auront pas alors... au lieu d une matelot te, je leur donnerai une gibelotte... Et le gibier?

— Quatre francs un perdreau fort petit!

— Quatre francs!... et il m'en faudrait au moins deux pour tout ce monde-là... En fait de gibier, ils auront une poule aux petits oignons... Et les légumes... les petits pois?

— Ils sont encore augmentés.

— Je vais prendre des pommes de terre alors... et au lieu de fraises je leur donnerai deux assiettées de pommes cuites... S'ils ne sont pas contents, ça m'est bien égal... Adieu, mesdames, je vais faire mes emplettes... Vous verra-t-on ce soir?

— Nous tacherons.

.Madame Bichonneau s'est éloignée, et les deux autres dames continuent de faire leur marché, tout en se disant d'un ton moqueur :

— 11 sera joli le dîner de M. Bichonneau !

— J'aimerais mieux ne jamais recevoir du monde que de le traiter ainsi.

— Oh! je suis entièrement de cet avis-là : il faut faire les choses bien, ou ne point s'en mêler.

— Mais madame Bichonneau est une vieille coquette qui dépense tout pour sa toilette, et qui met son mari au régime des pommes de terre tout le long de l'année.

— Pauvre cher homme! il est d'une bonne pâte celui-là. Moi, si j'avais le malheur de donner deux jours de suite le même plat à mon mari, il ne me dirait rien, mais il irait dîner en ville tout le restant de la semaine.

— Ah ! c'est que tous les hommes ne sont pas des Bichonneau... Ah! ah! ah! et c'est bien heureux, car, suivant moi, il n'y a rien de si ennuyeux qu'un homme bête...

— Je suis entièrement de votre sentiment. J'aimerais mieux, je crois, avoir un mari méchant que d'être l'épouse d'un jobart !... Je vais entrer chez ma beurrière.

LES DAMES AU MARCHE

chez mon boucher. — Adieu , madame Legras.

— Et moi

— Au revoir, madame Benjamin. Si vous entendez parler d'une bonne... un bon sujet... pas jolie surtout, envoyez-la-moi.

— Je m'en occuperai.

LE DIMANCHE A l>AMS

Vous ne vous douteriez jamais que Le dimanche est un jour de repos, si vous parcouriez Paris ce jour-là. Cette ville est toujours vivante, bruyante, gaie, populaire; tout le long de la semaine ses rues sont animées par le passage continuel des piétons, des voitures, des charrettes, des équipages; par les cris des cochers, des marchands ambulants, par le bruit des orgues, des vielles, des chanteurs eu plein air; mais le dimanche... c'est bien pis vraiment.

Pour peu que le temps soit beau, qu'il y ait un rayon de soleil , les promenades sont couvertes de monde; dans les rues, sur les boulevarts, aux Tuileries, au Palais-Royal, aux Champs-Élysées, partout une foule de promeneurs. Si vous êtes pressé, vous êtes obligé de prendre des chemins détournés, des rues étroites et mal entretenues où l'on ne peut pas se promener, sans quoi vous n'arriveriez jamais.

22(> m: dimanche a paris.

Kl souvent en regardant d une fenêtre tout ce inonde qui passe e( se renouvelle sans cesse sous vos yeux, vous vous demandez où (ont cela peut tenir, se loger, se caser.

Pourtant le dimanche n'est pas le jour choisi par le beau monde pour aller à la promenade : ce jour-là, au contraire, les gens qui composent ce qu'on appelle la haute société restent chez eux et se donneraient bien garde de se commettre dans les rues de Paris avec les marchands, les boutiquiers, les employés, les artisans, les ouvriers et le peuple, enfin, qui mangerait du pain sec toute la semaine plutôt que de renoncer à s'amuser le dimanche.

Ainsi les petites maîtresses, les dames du grand monde, les lions, les dandys ne sortent pas le dimanche ; il est convenu que c'est de mauvais ton ; en hiver ils restent au coin de leur feu, en été ils habitent ordinairement la campagne, et on ne les rencontre point dans Paris.

Si, par hasard, quelques membres du jokey-club, quelque habitué du balcon de l'Opéra est forcé pour ses affaires, ses rendezvous, de sortir et de se montrer le dimanche dans les rues de Paris, i\ aura bien soin alors de mettre son plus vieil habit, qu'il recommandera à son domestique de ne pas brosser; û aura des bottes non vernies, un méchant pantalon taché, il ne se peignera pas les cheveux, et il mettra sur sa tête un chapeau sale et déformé. C'est dans cette tenue de Robert-Macaire qu'il parcourra Paris le dimanche ; ayant l'air de narguer les bonnes gens qui se sont faits superbes ce jour-là, il se fait laid, lui, parce que c'est encore bon genre de se montrer aussi sale que possible le dimanche.

Mais qu'importe à toutes ces classes qui vont s'amuser, se promener, se récréer le dimanche, que ce monsieur se fasse sale et veuille s'ennuyer ce jour-là !.. . Laissons chacun suivre son goût, ses penchants, et faisons ce qui nous plaît, sans nous inquiéter de ce que font les autres. Celle maxime, qui est la bonne, esl assez celle que l'on suit à Paris.

1,1. DIMWCMI. A PARIS. 227

Et le dimanche rend encore heureux une grande portion des habitants de la grande ville.

L'employé d'abord, ce respectable commis de bureau, qui n'a que ce jour-là par semaine pour être libre de faire sa volonté depuis le matin jusqu'au soir... et encore lorsqu'il est marié il n'est pas bien certain qu'il soit son maître, même le dimanche. Mais il n'est point obligé d'aller à son bureau, il peut se lever tard, se dorloter dans son lit, il peut se permettre de flâner, de garder ses

pantoufles et sa robe de chambre une partie de la journée; il peut prendre l'air à sa fenêtre, arroser ses pots de fleurs et lorgner ses voisines; enfin il peut se dire :

— Que vais-je faire aujourd'hui pour m'amuser? De quel côté porterai-je mes pas?

Et souvent il passe sa journée à chercher ce qu'il fera; la journée s'écoule, et il n'a rien fait que des projets, des châteaux en Espagne; mais dans cette douce rêverie il a été heureux, et dans toutes les positions de la vie, c'est le point principal...

228 LE DiMANCBÊ A l>ARJS.

Rousseau n'a-t-il pas (iil : Il faut être heureux!., c'est le premier besoin de l'homme !

Enfin, si le commis de bureau est parvenu a savoir comment il veut employer son dimanche, voyez-le s'habiller avec soin, avec coquetterie même, passer plusieurs minutes devant sa glace pour arranger le nœud de sa cravate, se tourner vers sa femme et lui dire :

— Suis- je bien comme cela?

Sa femme, que cette coquetterie hebdomadaire semble inquiéter, lui répond brusquement :

— Vous êtes toujours assez bien!

L'employé, qui n'est pas très persuadé de cela, va de nouveau se mirer. Lorsque sa toilette est terminée, il se pose devant son épouse en lui disant :

— Es-tu prête?

Mais madame est rarement prête en même temps que monsieur ; quelquefois elle n'est pas disposée à sortir, elle regarde le temps et dit : « J'ai dans l'idée qu'il va pleuvoir. »

Le commis, qui est bien décidé à ne point passer son dimanche chez lui , va prendre son parapluie et le met sous son bras en s'écriant :

— Maintenant qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il tonne!... cela m'est égal, avec cela je brave tout!... Une fois, deux fois, tu ne veux pas sortir ?

— Non, nous dînons chez mon oncle aujourd'hui, c'est encore loin ; je ne veux pas me fatiguer d'avance.

— Comme tu voudras, moi, je vais me promener.

Et notre homme sort fièrement, son parapluie à la main, en se disant : Si j'écoutais ma femme, je passerais tous mes dimanches à lui découper du feston ou cà tâcher d'apprendre à chanter à son serin; merci!... j'en ai assez. On n'a qu'un jour sur sept pour s'amuser, je ne veux pas le consacrer au serin de mon épouse.

Kl notre commis se lance dans la rue, il marche en se dandinant, en regardant les dames d'un air très badin, en frédonnanl un refrain de vaudeville, et quelquefois en se disant encore :

— Nous dînons chez mon oncle!.. . ce n'est déjà pas si récréatif ! Tous les dimanches dîner chez mon oncle qui a la goutte, avec la vieille cousine qui est sourde, et puis faire leur boston depuis sept heures jusqu'à dix... J'en ai une indigestion de boston!... j'aime bien mieux le matin de mon dimanche que le soir.

Et notre homme qui a marché en pensant à tout cela, se trouve au bout d'une demi-heure, devinez où?... devant la porte de son bureau, dont il a pris le chemin sans s'en apercevoir, tant est grande la force de l'habitude.

230 lk nmwcin. v ivvius.

Alors il s'arrête, reconnaît où il est, se mel à pire en se disant : — Par exemple, en voilà une bêtise!... venir à mon bureau le dimanche!... ce que c'est que d'être préoccupé.

Le commis s'éloigne bien vite de cet endroit où il est obligé d'aller tous les jours. U ne sait pas bien au juste où il veut aller, mais il sait très bien que ce n'est pas là. 11 parcourt Paris comme un étranger, il va quelquefois de la barrière de l'Etoile à celle de Bercy; enfin, après avoir fait au moins quatre lieues dans sa journée, il rentre chez lui harassé de fatigue, et dit à sa femme :

— Je m'en suis donné!... je puis dire que j'ai fait du chemin... les jambes me rentrent dans le corps... mais au moins je me suis promené... J'ai été aux quatre coins de Paris.

— Quelle folie de se fatiguer ainsi, dit madame.

— Qu'est-ce que cela te fait, si c'est mon plaisir à moi... Je n'ai que le dimanche pour me promener... je veux l'employer. — Allons chez mon oncle. — C'est juste... ce n'est pas le plus amusant.

Le lendemain, l'employé a souvent mal aux reins ou une courbature, mais cela ne l'empêche pas d'être très content de l'emploi de son dimanche.

Les gens de commerce, qui veulent bien le dimanche se décider à fermer leur boutique, ce qu'ils ne font quelquefois que sur les deux heures de l'après-midi, affectionnent ordinairement la promenade des Tuileries.

Madame a un cachemire français, des boucles d'oreilles en diamants, des plumes sur son chapeau; si elle osait, elle y mettrait encore des tleurs, des rubans, des dentelles, un voile et des marabouts. Sa robe est d'une étoffe fort chère , que l'on n'a pas épargnée.

Monsieur a un habit neuf, un pantalon neuf, un chapeau neuf; il n'y a que sa ligure qui ne soit pas neuve, mais elle est radieuse, et lorsqu'il porte les yeux sur sa moitié, il a toujours l'air de lui dire :

— Tu peux te flatter que nous ne rencontrerons pas une femme mieux que toi.

Le petit garçon a un matelot neuf dans lequel il est horriblement gêné, mais le tailleur a dit qu'il allait très bien, et on a de préférence écouté le tailleur ; c'est pour cela que le petit garçon fait la moue en marchant avec beaucoup de peine, et comme s'il s'était publié dans son pantalon.

La famille se rend aux Tuileries, en marchant posément , en se carrant, en ayant l'air de dire à tous ceux qui passent :

— Faites donc attention à notre toilette.

Arrivée dans le grand jardin où le dimanche il y a foule, les uns allant pour se faire voir, les autres pour regarder, la famille après

s'être promenée long-temps, an grand dé plaisir du petit garçOiî, «pii est considérablement gêné dans ses entournures, se décide entin à s'asseoir sur des chaises dans la grande allée.

Elle reste assise quelquefois pendant plus de deux heures, cl dans cet espace de temps le mari et la femme échangent tout au plus cinq ou six paroles. Quant au petit garçon, on lui a acheté un pain d'épice, mais on lui a défendu de le manger.

L'heure du dîner approchant , cette famille quitte les chaises et se remet majestueusement en marche, bien satisfaite d'avoir passé près de trois heures aux Tuileries à regarder passer le monde, en gobant la poussière sous des ombrages qui ne sont pas frais du (ont.

LE DIMANCHE A PAR (If, 233

Chez l'artisan on s'amuse d'une autre manière : pour se délasser de ses travaux journaliers, un ébéniste, un doreur, un tourneur, enfin un homme qui travaille toute la semaine depuis sept heures du matin jusqu'à huit du soir, aura quelquefois l'idée de mettre chez lui du papier frais, ou de repeindre son plafond, ou de mettre son carreau en couleur.

Tous les ouvriers n'emploient pas leur temps de même. Il en est beaucoup à Paris qui travaillent encore une partie de la journée du dimanche, mais auxquels, pour tout l'or du monde, vous ne feriez pas faire une demi-heure de travail le lundi. Le lendemain du dimanche est devenu un jour de fête, de repos pour tous les ouvriers (|e Paris. Cependant, tout en faisant le lundi, il en est bien peu qui ne fassent point aussi le dimanche.

("est dans les cabarets, dans les guinguettes qui avoisinenl les barrières que l'ouvrier va passer son dimanche, lorsqu'il n'a pas eu la fantaisie de prendre l'air de la campagne et d'aller manger un lapin à Bellevjlle, ou un morceau de veau à Vaugirard.

I /ouvrier qui fait bon ménage et qui n'a point de mauvaises connaissances, emmène avec lui sa femme et ses enfants... quand il en a ; mais les ouvriers ont presque toujours des enfants. Toute cette famille s'eudimanche autant que ses moyens le lui permettent ; sou- ' vent un petit fichu en madras et un tablier neuf sont tout ce que la femme a pu ajoutera son costume de la semaine; le mari a du linge blanc, et ce jour-là il met une cravate ; ses enfants ont des bas el des souliers, ce qui ne leur arrive pas tous les jours. Mais tous ces gens-là sont heureux, la joie est peinte sur leur visage; le mari chante, la femme se tortille en sautillant , les enfants courent devant et derrière. Ils vont s'amuser, ils vont faire leur dimanche, ils vont dîner à la guinguette.

Quelquefois, animée par le vin à douze, par la danse de la guinguette, par les tableaux joyeux qui l'environnent, la famille de l'ouvrier dépense dans sa journée du dimanche ce qui aurait pu In i. 30

nourrir toute la semaine; alors, le plus grand chagrin du chef de la communauté est de ne pas avoir de quoi faire le lundi. Mais nul sacrifice ne lui coûtera pour fêter ce lendemain du dimanche. On met quelques effets en gage, et le lundi on retourne à la guinguette. Le reste de la semaine on fera comme on pourra. . . on mangera du pain sec; on n'en aura pas toujours à discrétion!. . . maison se sera amusé dimanche et lundi, c'est le principal.

Et la grisette dont nous ne parlions pas !... si elle pense à son amant durant toute la semaine, le dimanche elle le passe ordinairement avec lui. Un jeune homme qui à Paris délaisse sa maîtresse le dimanche risque beaucoup de ne plus la retrouver libre le lundi. Ce jour-là ces demoiselles veulent absolument s'amuser, et il y a tant d'occasions, tant de moyens!

Paris fourmille de bals, de spectacles, de traiteurs, de guinguettes, de promenades, et surtout de jeunes gens qui le dimanche sont à la recherche d'une bonne fortune.

Le plus grand plaisir que vous puissiez faire le dimanche à votre petite connaissance, c'est d'abord de la promener, car elle se sera faite belle, et c'est pour être vue; ensuite ce sera de la mener dîner chez un traiteur, puis enfin de terminer la journée en la menant au spectacle. C'est là ce qu'on appelle un dimanche complet.

Et pourtant ce jour-là les traiteurs ayant la foule, on y dîne mal, et on n'est pas bien servi ; les spectacles, étant sûrs d'une forte recette, ne donnent pas leurs meilleures pièces, et l'on a beaucoup de peine à être bien placé.

Mais on veut y aller, parce que... c'est dimanche. On veut s'amuser, parce (pie... c'est dimanche!... 11 y a une foule de choses que l'on croit devoir faire, parce que... c'est dimanche.

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