‹ La grande ville (volume 2)Chapitre 60 sur 135 · U S MARCHANDS 1>K CHEVEUX · texte numérisé non relu

U S MARCHANDS 1>K CHEVEUX

vous avez à vous plaindre de la fidélité de votre maitresse, le coiffeur s'écriera encore :

— Eh! monsieur!... comment voulez-vous que les femmes soieul fidèles... Elles ne portent plus de poudre... et elles ont leurs cheveux lisses... Comme cela les coiffures peuvent soutenir des assauts!... sans que cela paraisse.

Les coiffeurs de Paris se croient donc des hommes indispensables; la plupart des petites maîtresses sont du même avis. Les dames tiennent à être bien coiffées et à ce que leurs maris le soient également.

Ils ont, à Paris, une prépondérance, une étendue et un faste qui semblent vouloir écraser toutes les autres industries.

Autrefois on trouvait des boutiques qui tenaient de la nouveauté; ensuite sont venus les magasins; mais aujourd'hui, à Paris/ ces magasins sont devenus des bazars immenses; quand vous entrez là* dedans, c'est presqu'une ville que vous avez à parcourir.

Au rez-de-chaussée des salles spacieuses, décorées avec luxe, avec élégance; des comptoirs dans le goût de la renaissance, des glaces partout; un parquet mis en couleur, ciré, frotté, et des tapis étendus sur les chemins que vous devez parcourir. Vous croyez vous tromper; vous vous imaginez être dans une galerie de Versailles, et vous n'oseriez plus entrer dans ce palais pour y acheter un gilet de flanelle ou de quoi vous faire une camisole, si vous n'aperceviez un monde de commis, d'employés, allant, venant, i. 31

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pliant, dépliant, mesurant, empiiant des étoffes, des châles, des écharpes, des robes, des foulards, des fichus, des cravates! et une foule de gens de toutes les classes, regardant, admirant, et achelant de tout cela.

Si vous vous décidez à entrer dans une de ces grandes maisons qui dédaignent les montres et tout ce qui se voit du dehors, qui laissent le charlatanisme des étalages aux établissements du second ordre (dans les magasins de la Ville de Paris par exemple), un monsieur en habit noir, aux manières distinguées et polies, vient sur-le-champ à vous et s'informe de ce que vous désirez.

— Une robe de mousseline.

Aussitôt ce beau monsieur s'incline, vous fait signe de le suivre et marche devant vous. Il vous fait traverser une foule de salles : il y a le quartier de la laine, celui de la soie, celui des étoffes de fantaisie, celui des mérinos, celui des châles français, celui des cachemires, etc., etc. Quand je vous disais que c'était une ville à parcourir. Enfin vous arrivez à la mousseline.

Votre conducteur s'incline encore et s'éloigne ; vous vous trouvez alors vis-à-vis de jeunes gens fort élégants, qui ont de très bonnes manières , qui s'expriment avec recherche et qui vous rappellent les habitués des Bouffes et du foyer de l'Opéra.

Ces messieurs vous font voir les marchandises que vous désirez, en y metiant une grâce, une complaisance qui vous charment, et trouvant souvent moyen , tout en vantant la finesse d'un tissu , la beauté d'une étoffe, de glisser un mot flatteur pour la personne qui vient acheter.

Vous êtes éblouie par la splendeur, la richesse des magasins; captivée par ce qu'on vous montre, charmée de la politesse, de la galanterie des commis, vous vous laissez séduire, étourdir. Vous aviez l'intention de ne dépenser que deux cents francs, et vous achetez pour mille francs. Vous vous écriez :

Mon Dieu ! mais je n'aurai pas assez d'argent sur moi!

< hi vous répond bien vite :

— Cela ne fait rien, madame!... Que ceci ne vous arrête pas... Choisissez tout ce qui vous sera agréable... Emportez-le, ou on le portera chez vous; ce sera comme vous le désirerez?

Comment résister à un langage si poli, à tant de confiance, d'urbanité : vous achetez encore, et vous donnez votre adresse; on portera toutes vos empiètes à votre domicile... Vous partez enfin; les commis vous font les honneurs de leur quartier; ils vous offrent de vous faire reconduire jusqu'à la porte, mais vous refusez; vous êtes persuadée que vous trouverez votre chemin. Quelquefois cependant vous vous égarez dans la soierie, vous vous perdez dans les cachemires, vous ne vous retrouvez plus dans les batistes; mais il y a toujours là des commis officieux, galants qui vous offrent la main et qui vous ramènent jusqu'à la porte d'entrée du magasin.

ïl faut dire cependant que ces grandes maisons de nouveautés tenues sur un ton royal ne reçoivent en général que les gens riches, les petites maîtresses, les actrices sur le pinacle ou du moins celles qui font beaucoup de dépenses, puis l'aristocratie du commerce, qui ne veut porter que ce qui vient de là , qui ne trouve beau que ce qui a été acheté là.

Les magasins de nouveautés à étalage sont plus gais, moins cérémonieux, et quoiqu'ils aient aussi presque tous, outre leur rez-de-chaussée , de vastes salles à l'entresol ou au premier, la grisette , la petite bourgeoisie et souvent même la femme de la campagne ne craignent pas de s'y aventurer; on y rencontre un peu de toutes les classes de la société, et l'on peut y observer des scènes variées et piquantes.

A la porte, devant les étalages, voyez déjà cette foule arrêtée! des femmes , presque toujours des femmes, de jolies, de laides, de jeunes, de vieilles, pour qui la toilette est un si grand bonheur! Hemarquez comme toutes ces figures s'épanouissent en admirant ces

châles déployés avec art, ces robes en pièces artistement croisées les unes sur les autres, et écoutez un moment : — Cette robe bleue est jolie]...

— J'aimerais mieux la rouge au-dessus... le rouge me va si bien.

— Ob! dis donc, Adélaïde, si j'avais un h'chu comme ça pour le jour de ta noce avec François... comme je serais cossue!...

— Ah! quel amour de châle!...

— Oui, le dessin en est charmant !

— C'est un cachemire français... il y a bien long-temps que j'ai (in vie d'en avoir un...

Cette dame soupire. 1! y a beaucoup de dames qui soupirent de-

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vaut les magasins de nouveautés, et Dieu sait alors quelles idées leur passent par la tète. Ces étalages sont si séduisants, si tentateurs!... la vertu est bien exposée quand elle s'arrête pour contempler tout cela. 11 y a des maris si économes, si ladres, si avares même!... Et puis on rencontre ensuite dans le monde des monstres d'hommes qui, en vous faisant la cour, se permettent de vous offrir tout ce que vous admiriez là en soupirant ; ce qui est d'autant plus perfide qu'ils savent bien que vous en avez envie et que votre mari ne vous le donnera pas.

Entrons dans le magasin : voilà une vieille dame riche qui vient acheter une robe de toile à vingt-neuf sous, et qui, de peur d'être trompée, a amené avec elle sa couturière, sa sœur et sa nièce. Elle se fera montrer trente robes avant de se décider pour une; il n'y a rien de plus difficile pour leur toilette que les femmes qui ne sont plus jeunes et qui n'ont jamais été jolies.

Voilà une petite femme gentille avec un jeune homme ; ce sont de nouveaux mariés ; ils ne veulent rien acheter l'un sans l'autre. Le mari veut un gilet, la femme a besoin d'une robe. On montre des gilets au mari, qui dit à sa femme :

— Dis-moi quel est celui qui te plaît le plus dans tout cela.

— Mais, mon ami, choisis, puisque c'est pour toi.

— Oh ! c'est égal, je veux qu'il soit à ton goût... d'ailleurs j'aime toujours ce qui te plaît.

— Et toi, mon ami, regarde dans toutes ces robes, laquelle me conseilles-tu de prendre?

— Moi.., je ne m'y connais pas.

— Si, si, je veux que tu choisisses... je prendrai celle qui te semblera plus jolie.

Après de longs débats, le mari choisit la robe de sa femme ; la femme choisit le gilet de son mari. Résumé : la femme aurait désiré une robe verte, son mari la lui a choisie grise ; le mari aurait voulu un gilet à raies, sa femme lui en a pris un à bouquets. Ils se

pincent les lèvres pour avoir l'air content, et ils sont dès vexés en emportant leurs empiètes.

Voilà une grande femme qui parle très haut , qui s'agite beaucoup, ce doit être une couturière; elle s'adresse à chaque commis, elle tient à la main un petit morceau d'étoffe qu'elle veut rassortir (ces dames ne disent jamais assortir) ; elle se fait montrer vingt pièces d'étoffes différentes ; elle s'écrie :

— C'est cela... ah!... non... non... ce n'est pas cela... ceci est plus foncé.

Après avoir pendant trois quarts d'heure mis à l'épreuve la patience des commis, quand cette clame croit avoir trouvé ce qu'il lui faut, elle s'en fait mesurer.-., vingt centimètres!

Voilà deux grisettes qui veulent du mérinos pour se faire des spencers, et qui ne peuvent pas parvenir à se décider pour la couleur. Le commis épuise son vocabulaire commercial pour placer l'étoffe dont il lui reste le plus.

— Prenez ceci, mademoiselle, vous en serez bien satisfaite, ces! très avantageux, vous viendrez m'en remercier. C'est une couleur que l'on porte toujours.

Plus loin une jeune ouvrière examine un châle bien simple, bien modeste, dont elle veut faire cadeau à sa mère; pour cela elle a mis de côté depuis un an sur son travail de chaque jour; elle n'a pu amasser une grosse somme, mais enfin sa mère aura pour le jour de sa fête un châle dont elle a grand besoin.

Un gros monsieur entre dans le magasin avec une dame d une tournure fort décente, pendue à son bras. À la mine peu aimable de ce monsieur , à la manière dont il fronce les sourcils en entrant dans la boutique, vous devez voir sur-le-champ que c'est un mari qui vient faire des empiètes pour sa femme.

Voyez : ils s'approchent d'un comptoir; le mari quitte le bras de sa femme et se jette sur une chaise, en disant :

— Allons, choisis ce qu'il te faut... puisque tu as toujours besoin de quelque chose... Ah ! Dieu! quelle ruine que les femmes... les garçons sont bien heureux!... ils n'ont pas toutes vos toilettes à payer!...

— Ah! oui, je te conseille de te plaindre! avec ça que je dépense beaucoup pour ma toilette...

— Mais bien assez, il me semble...

— Voilà une robe que je porte depuis trois ans.

— Eh! bien... quand il y en aurait dix, du moment qu'elle a encore l'air d'être neuve, est-ce qu'il faut la jeter... Voyons, finissons-en.

La dame se fait montrer des étoffes. Quand elle voit quelque

chose de joli, elle le montre à son mari, qui demande le prix, puis fait la grimace en murmurant :

— C'est trop cher... Je t'ai -dit ce que je voulais dépenser... je n'irai pas au delà.

— Mais, mon ami, songez donc que c'est une robe pour m' habiller qu'il me faut... et pour quelque chose de plus, quand on peut avoir une étoffe qui vous fait plus d'honneur !.. .

— Ma chère amie... je n'entends pas tout cela! il faut de l'économie, choisissez une robe à meilleur marché.

L'épouse fait tout ce qu'elle peut pour fléchir son mari ; ce monsieur se renferme dans les mots d'ordre et d'économie.

Mais en ce moment une dame jolie, élégante, à la tournure dégagée et un peu évaporée, entre dans le magasin; elle demande à voir les étoffes les plus nouvelles, les plus à la mode, puis, tout en examinant ce qu'on lui apporte, elle a lancé un regard au gros monsieur , et celui-ci y a répondu : il y a des intelligences entre ces deux personnages, et pendant que l'épouse du monsieur va regarder une étoffe de fantaisie étalée près de la porte , la dame se rapproche du mari et lui dit tout bas :

— J'ai besoin aussi de mouchoirs... et de batiste d'Ecosse. . . cl de satin pour pelisse et de crêpe pour robe... et, de foulards...

Et le gros monsieur lui répond également tout bas :

— Prends ce que tu voudras... tout ce que tu voudras... ne te gène pas... tu enverras recevoir la facture à mon bureau.

Puis ce monsieur a repris sa mine refrognée en retournant voir ce que sa femme achète, tandis qu'un peu plus loin sa maîtresse se fait couper les étoffes les plus rares, se passe toutes ses fantaisies, et dit en riant à l'oreille du commis :

— C'est ce gros monsieur là bas qui paiera.

Le commis regarde de côté le monsieur qu'on lui désigne, et répond à demi voix :

— Mais il me semble que ce n'était pas cette personne-là qui payait vos factures il y a trois semaines... quand vous êtes venue ici acheter des robes de bal et des étoffes pour un travestissement?

— 11 y a trois semaines... Ah! c'est possible. .. Est-ce que vous croyez, mon cher ami, que je me suis condamnée aux travaux forcés à perpétuité avec ce gros balourd!... Ah! par exemple, ce serait un peu trop fastidieux, il y a trois semaines que j'ai quelques bontés pour lui; mais lui être fidèle! oh! bien!... il y aurait de quoi attraper la jaunisse.

Et la femme entretenue, enchantée d'avoir satisfait ses fantaisies, s'éloigne en faisant des yeux très tendres... aux commis du magasin : le gros monsieur s'en va fort content parce qu'il a obligé sa i. :\-2

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femme à prendre un mètre de moins pour chacune de ses robes, en lui disant qu'elle les porte toujours trop amples. Quelle que soit la satisfaction de tous ces gens-là, elle n'approchera pas du bonheur de la jeune ouvrière, qui vient avec le fruit de ses économies (racheter un modeste châle pour sa mère.

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