‹ La grande ville (volume 2)Chapitre 74 sur 135 · LES CHAMPS-ELYSÉES · texte numérisé non relu

LES CHAMPS-ELYSÉES

de gobelets; les Champs-Élysées fourmillent de saltimbanques, de banquistes, ce (jui n'empêche point que Ton en trouve encore assez dans les rues de Paris.

Voilà un paillasse qui marche sur la tète, voilà une femme qui porte sur sa poitrine un tabouret sur lequel un homme est assis, cl l'homme tient encore un petit garçon dans ses bras, et le petit garçon tient un lapin par les oreilles; c'est surprenant, (-'est merveilleux, c'est étourdissant. Par ici c'est un homme qui avale des épées ; par là c'en est un autre qui joue avec une barre de fer rouge comme s'il tenait dans ses mains un bouquet de violette, et tout cela est accompagné de musique, et quelle musique!. . . One grosse caisse, une petite caisse, des cymbales, des clarinettes, des cors de chasse, des triangles, des pavillons chinois! Si votre tympan en réchappe, c'est qu'il est à l'épreuve, et vous pouvez assister sans danger à l'exercice du polygone de Vincennes.

Mais peut-être n'aimez-vous pas cette musique, peut-être n'éprouvez-vous pas un grand plaisir à voir une femme porter des poids de 200 livres sur son estomac. Vous recherchez des tableaux plus doux; avancez alors. De tous côtés des enfants jouent, courent, se cachent, se jettent des balles ou s'exercent au volant; tandis que leur bonne, assise un peu plus loin contre un arbre, écoute, les yeux baissés, la conversation d'un jeune soldat qui doit nécessairement être son pays. La bonne d'enfant aime beaucoup l'uniforme; le troupier est fort dangereux pour son cœur, et la promenade des Champs-Elysées est bien commode pour le sentiment.

Cela vous ennuie peut-être de recevoir dans vos jambes les balles de ces moutards et les petits chevaux de bois que l'on pousse dans votre chemin; mais un peu plus loin vous allez voir jouer de grands enfants, de vieux enfants même : car les amateurs de boule ne sont pas tous de la première jeunesse.

Le jeu de boule est très cultivé dans les Champs-Elysées: c'est là que s exercent les grands joueurs; on y fait de belles parties,

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et beaucoup de flâneurs , de rentiers, d'invalides vonl passer leur journée aux Champs-Elysées pour voir jouer aux houles.

On s'exerce aussi au ballon. Prenez garde à vous, promeneurs imprudents qui ne remarquez pas ce gros ballon en peau blanche qui traverse les airs avec la rapidité d'une bombe; le joueur qui

voit un beau coup à l'aire accourt tout en sueur de votre côté

rangez-vous... il en est temps Vous ne vous êtes pas rangé...

Tant pis pour vous, le jeune homme en manche de chemise s'est jeté contre vous, et vous a rudement repoussé de côté, afin de recevoir et de renvoyer le ballon qui venait droit sur votre tête ; comme vous ne vous attendiez pas à ce choc violent , vous avez perdu l'équilibre, et vous roulez sur le gazon... Fout le monde rit de votre chute, et je vous conseille d'en faire autant, car le joueur était dans soir droit, et vos plaintes seraient mal reçues.

Quelques amateurs choisissent aussi les carrés des Champs- Elysées pour faire des parties de paume. La raquette serrée ren

2!)i LES CHAMPS-ELYSÉES.

voie iu balle avec force; elle siffle dans l'air, vous la perdez presque de vue... Mais prenez encore garde, si vous dirigez vos pas du côté des joueurs de paume, il peut vous arriver là une aventure du même genre qu'au jeu de ballon ; seulement, ici, on ne vous jettera pas par terre, mais c'est un coup de raquette que vous pourrez recevoir dans le nez : c'est beaucoup plus dangereux.

Promenez-vous encore, vous allez voir des jeux de bagues, des balançoires russes, des théâtres de marionnettes, des quilles, des écoliers qui jouent aux barres — prenez toujours garde à vous : l'écolier qui se voit sur le point de faire barre ne respecte rien; il se jettera sans y faire attention sur le promeneur qui se trouvera sur son chemin, et alors vous pourriez bien rouler encore sur le

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gazoïi, sans que l'on vous ait même crié gare! Mais ce sont des jeunes gens ((ni s'amusent, et vous auriez très mauvaise grâce à vous fâcher, Vous allez peut-être trouver que cette promenade des Champs-Elysées que je vous dépeins comme si attrayante, offre à chaque instant des dangers que vous ne voulez pas courir. Rassnrez-vous, il y a bien assez de place dans ces vastes allées, dans ces carrés de verdure pour que vous puissiez vous promener à voire aise sans craindre les ballons, les coups de raquette et les joueurs de barres.

Si vous aimez la solitude, dirigez -vous du côté de l'allée des Veuves : c'est par là, dit-on, que se donnent les rendez-vous amoureux ; vous y trouverez encore un traiteur, et de plus un bal où

2!Hi LÈS CHÂitfl»S-KLYSÉKS,

vous pourrez faire sauter votre I »el le, si elle n'est point effarouchée par celle danse badine appelée vulgairement le Cancan.

Enfin, quand VOUS serez las de la promenade, <juand vous aurez assez joui du coup d'œil de tous ces jeux, assez admiré ces charii! mies maisons Inities vers l'approche de la barrière, viUa délicieuses, habitées en partie par de riches banquiers, des étrangers et des marchands de chevaux, redescendez les Champs-Elysées du côté de la ville, vous trouverez des chaises où viennent se reposer les promeneurs, et où ils peuvent sans fatigue passer à leur tour en revue les personnes qui se promènent, et jouir du coup d'œil des équipages et des cavaliers qui se rendent au bois.

Cette entrée de Paris par la barrière de l'Etoile est magnifique! une route superbe, parfaitement entretenue, des équipages brillants, variés, dans lesquels se montrent des femmes gracieuses et parées, des cavaliers mis avec goût et caracolant sur de tiers coursiers, des maisons bâties avec élégance et coquetterie, des promeneurs flânant avec délices de chaque côté de la route; enfin les Champs-Elysées avec toute leur magie, la place de la Concorde avec son obélisque, ses pilastres, ses fontaines, ses lanternes dorées. Quel coup d'œil, et quelle idée doit concevoir de Paris celui qui, venant pour la première fois dans la grande ville, y entre par cette barrière !

A coup sur ses pensées ne seraient pas les mêmes, si, au lieu d'arriver à Paris par les Champs-Elysées, il y entrait par la barrière de la Chopinette, ou par la barrière des liats.

On l'appelle souvent Canal Saint-Martin : il n'a pas plus de droit maintenant au nom de Saint-Martin qu'à celui des autres quartiers qu'il traverse. Le canal part du bassin de la Villette ; il passe entre l'hôpital Saint-Louis et le boulevart; il traverse le faubourg du Temple, les rues de Ménilmontant, du Chemin- Vert, et se termine à la place de la Bastille, non compris l'écluse de garde de la Gare.

Le canal est fort bien entretenu, il est revêtu de maçonnerie, il a un double chemin de hallage ; enfin on a planté sur ses bords une rangée de peupliers qui ont l'air de vouloir bien venir, parce qu'ils sont près de l'eau et que le gaz ne les poursuit pas encore.

Le côté du midi s'appelle quai Valmy, le côté nord est le quai de Jemmapes ; ils n'ont pas d'autres noms sur toute la longueur du canal.

Os quais achèvent de se paver. Le long du canal on bâtit des i. 38

maisons. Ce quartier sera peut-être dans quelques années aussi peuplé, aussi commerçant, aussi gai que les quais qui sont sur les bords de la Seine, mais ce temps n'est pas encore venu, et lorsque vous ;J!!p/. plus loin que la rue de Ménilmontant en marchant du côté de la Bastille, ou si vous dépassez la rue Grange-aux-Belles en remontant du côté de la Villette , vous vous trouvez encore sur un quai triste, fort peu habité; vous ne croiriez pas être dans Paris, cela n'en a ni l'aspect, ni le mouvement, ni le bruit.

Mais comme il y a des promeneurs qui recherchent la solitude, nous leur conseillons les bords du canal. Les amoureux s'y donnent fréquemment rendez -vous. L'endroit est en effet favorable pour les tendres entretiens : on peut y causer tranquillement sans être à chaque instant dérangé par les voitures. Le voisinage des bateaux à charbon et des bateaux de blanchisseuses n'est pas bien incommode, et l'on voit venir de loin les importuns et les jaloux.

C'est en été, quand le jour est sur son déclin, que vous voyez passer le long du canal de ces couples heureux d'être sur une promenade peu fréquentée. C'est un jeune commerçant ou employé, qui tient sous son bras une jolie grisette , et qui de temps à autre ne se gêne pas pour passer ce bras autour de la taille de sa maitresse et la lui serrer fort tendrement; la grisette fait un petit mouvement comme si elle voulait se dégager , en murmurant , d'une voix qui n'a rien de sévère :

— Eh bien! qu'est-ce que vous faites donc?... est-ce qu'on se tient ainsi en se promenant?... êtes-vous fou?

— Quel mal faisons-nous? répond le jeune homme; et d'ailleurs il ne passe personne... on est par ici comme à la campagne.

Vu peu plus loin c'est encore un couple amoureux , mais ce sont des ouvriers. L'homme a une blouse qui n'est pas d'une entière blancheur; sa casquette est posée sur l'oreille, ce qui annonce le tapageur; ses mains sont noires et calleuses, ce qui ne l'empêche pas d'être très enflammé. Sa belle est vêtue d'une petite jupe brune

très courte, elle a une camisole à taille, en indienne, un fichu sur la tête et des souliers dont le quartier est réduit depuis long-temps à l'état de pantoufle.

Son amant ne se contente pas de lui presser la taille; de temps à autre il la prend dans ses bras et veut l'embrasser; la jeune fille s'écrie alors d'une voix enrouée :

— As-tu bientôt fini tes bêtises!... je ne veux pas qu'on m'embrasse dans la rue!

— Est-ce que c'est la rue... le canal? Allons, voyons, ne fais pas ta tête, ce ne sera pas la première fois que je t'embrasserai.

— Mais comme ça... en plein air...

— Eh ben... les oiseaux s'embrassent bien en plein air, et on ne les en empêche pas ! . . .

— Mais devant ce bateau de charbon ! . . .

— Eh! il ne passe personne...

— Si tu ne finis pas, je te flanque une gitîe!... je te bats... je te griffe !

— Oh! ça m'est égal... je me risque.

Le baiser est pris, et l'ouvrier n'est pas battu.

Quelquefois on aperçoit aussi sur les bords du canal une femme fort bien mise et d'une tournure élégante, s'appuyant sur le bras d'un petit-maître à gants jaunes et à lorgnon. A coup sûr ce couplelà n'habite pas dans le quartier, et pour se trouver si loin de ses pénates il faut qu'il ait de fortes raisons pour rechercher la solitude. Sans doute on veut se dérober aux regards d'un jaloux, d'un tyran, d'un homme qui ne sait pas vivre, et pour cela on s'est donné rendezvous sur les bords du canal. Là on se croit loin de Paris, là on regarde les marchands , les habitants comme des sauvages qui n'ont jamais voyagé vers la Chaussée-d'Antin , et qui par conséquent ne reconnaîtront pas ceux qui l'habitent; on pourra donc s'y promener sans crainte.

Aussi ce couple amoureux ne se géne-t-il pas pour se regarder tendrement , pour se tenir les mains en poussant de brûlants soupirs ; le monsieur prend la taille de la belle dame, sans qu'elle en paraisse offensée comme la grisette; le monsieur lui dérobe des baisers, sans qu'elle se défende comme la maîtresse de l'ouvrier. C'est que ce monsieur et cette dame se croient là en pays étranger, et s'inquiètent fort peu de l'opinion des indigènes.

Mais n'allez pas croire que les bords du canal ne soient vers le soir fréquentés que par des amoureux!. .. vous n'oseriez plus y passer avec votre femme on votre fille. Rassurez-vous, honnêtes et pudiques citadins!... rassurez- vous, les bords du canal sont aussi la promenade favorite de ceux qui demeurent dans les maisons nouvellement construites dans ce quartier, et il n'est pas probable que tous les habitants soient amoureux; cela serait trop beau, et les logements s'y loueraient trop cher.

Voyez plutôt ce monsieur et cette dame qui se dirigent le long des

peupliers. Le monsieur a passé la cinquantaine, il est devenu obèse : son ventre ne veut plus rester captif dans son pantalon, ce quia forcé ce monsieur à renoncer à l'emploi des bretelles , et à préférer la boucle qui se lâche à volonté; il la lâche tellement, que sa chemise se montre et forme une espèce de ceinture bouffante qui sépare le pantalon du gilet, mais du moins ce monsieur est à son aise, et c'est tout ce qu'il désire. Son pantalon à pieds est entré dans des pantoufles vertes ; il a une robe de chambre de bazin , une cravate nouée en Colin et un grand chapeau de paille sur la tète. Ce monsieur pourrait presque passer pour un colon, mais il n'a pas du tout l'air d'un amoureux.

La dame qui est pendue à son bras est presque aussi volumineuse que lui. Elle est vêtue d'un grand peignoir qui ne marque aucune taille, ce qui d'ailleurs serait difficile sur cette masse de chair; elle a trois mentons qui redescendent par étages, elle soufle en marchant, et n'a sur sa tête qu'un petit chapeau de paille appelé bibi, et dont la passe très courte ne couvre pas la moitié de son front.

Certes ce n'est pas là un couple qui cherche la solitude. Ce sont de bons époux, d'anciens marchands retirés du commerce qui demeurent sur les bords du canal, et descendent le soir, après une journée brûlante, pour se promener à la fraîche, dans le simple costume qu'ils portent chez eux ; ce qu'ils n'oseraient pas faire, sous peine d'être montrés au doigt , s'ils habitaient tout autre quartier de Paris.

Un peu plus loin voilà un père de famille avec ses deux enfants et un chien que l'on va faire baigner ; c'est encore un des immenses agréments que l'on se procure sur les bords du canal : on y fait baigner son chien , et pour peu que ces animaux aient du penchant pour la natation, ils doivent être bien heureux dans ce quartier-là.

Les enfants courent devant leur père, le chien court après les enfants; le père double le pas pour rejoindre les coureurs; c'est un tableau de famille très animé.

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Enfin le monsieur s'arrête devant la berge, il enjambe par dessus la chaîne, les enfouis passent dessous et le chien saule par dessus. Le monsieur ramasse un morceau de bois et regarde son griffon ; celui-ci a le museau tendu, les oreilles dressées, l'œil fixé sur son maître. Le morceau est lancé dans le canal, et le chien se précipite dans l'eau. Les enfants suivent avec anxiété le fidèle quadrupède qui nage comme un poisson. Toutes les personnes qui passent alors sur les bords du canal s'arrêtent pour regarder nager le chien : le

moindre spectacle a de l'attrait pour le Parisien, qui semble saisir avec empressement toutes les occasions qui se présentent de flâner, et se montre de ce côté aussi enfant à cinquante ans qu'à douze.

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Mais le grillon es! parvenu au morceau de bois; il l'a saisi avec ses dents, et revient triomphant près de son maître, qui l'attend sur le bord. Le maître prend l'objet que lui rapporte son chien; vous croyez alors qu'il va aider la pauvre bête a sortir de l'eau. Pas du tout, il l'anime encore du regard, du geste, et rejette le morceau de bois au milieu de l'eau, où le chien va de nouveau le chercher pour le rapporter encore. Ce petit exercice se renouvelle souvent jusqu'à cinq ou six fois de suite ; on souffre pour ce pauvre chien, qui doit être bien las de nager, mais son maître fait le beau sur la berge et n'a pas l'air fatigué du tout.

Le canal a vingt mètres de largeur; cela ne pourrait pas se sauter comme un fossé; aussi a-t-on construit des ponts à des distances assez rapprochées. Ces ponts peuvent se tourner pour faire passage aux grands bateaux chargés qui ne pourraient point passer dessous; ils ont chacun un gardien. Le faubourg du Temple étant très populeux, très fréquenté, et les laitières de Belleville , de Komainville et de INoisy-le-See descendant chaque jour par ce faubourg pour apporter leur lait dans Paris, on a construit deux ponts à l'endroit où il a été coupé par le canal.

Mais quelquefois , et cela arrive ordinairement lorsque vous êtes pressé, les ponts sont tournés pour le passage d'un bateau quand vous arrivez pour traverser et gagner l'autre rive, il vous faut alors attendre que le grand bateau ait effectué son passage, et quand il est chargé, il n'avance que très lentement.

Alors les deux bords du canal se couvrent de monde, de piétons, de voitures, de gens à cheval, forcés d'attendre que le pont ait repris sa place. Lorsque cette circonstance se présente aux ponts du faubourg du Temple, en un instant une tile de voitures, de charrettes, de laitières avec ou sans àne, se prolonge jusqu'au boulevarl ; puis vous voyez les gamins, les ouvriers et quelquefois les gens qui devraient être raisonnables se précipiter sur le pont avant qu'il n'ait

opère sa jonction avec l'autre rive, afin d'être les premiers à passer, avant même que la chaîne ne soit ôtée.

Mais partout, en tout temps, en toute chose les hommes veulent se devancer entre eux, c'est à qui arrivera le premier et laissera les autres en arrière; le passage d'un pont du canal n'est qu'un faible aperçu de ce qui se fait dans toute la ville.

LECTURK 1)1 JOURNAL

Vous êtes retenu dans votre lit par une légère indisposition ; vo tre médecin vous a défendu de lire, parce que cela vous fatigue les yeux et la tête, et puis qu'en lisant il faut nécessairement sortir un peu son bras de dessous sa couverture, et que l'on peut prendre du froid.

Mais vous avez un petit garçon de neuf à dix ans qui lit très couramment Télémaque et Robinson ; il n'est pas à sa pension parce que c/est jeudi. Vous allez le faire lire près de vous, cela vous distraira et ne vous fatiguera pas.

Vous appelez votre petit garçon, et vous lui dites : - Tu vas me faire la lecture, mon ami. Ah!... j'espère que lu es content. . . Faire la lecture à son père pendant qu'il est indisposé, voilà un emploi dont tu dois être fier.

Votre petit garçon n'a pas du tout l'air content : il préférerait le bilboquet ou les quilles à l'emploi dont vous le gratifiez, i. 39

Cependant il se résigne, et il répond en faisant la moue : Qu'est-ce que vous voulez que je vous lise, mon papa ?

— Tiens, prends le journal qui est là-bas sur la table... Je ne serai pas fâché d'être un peu au courant des nouvelles. Lis-moi le journal, cela t'amusera aussi.

Votre petit bonhomme va prendre le journal, il le développe, va s'asseoir contre votre lit, et commence la lecture :

— Assurance sur la vie humaine. . . Bénéfices certains... Votre fils s'arrête, en s'écriant :

— Ah! mon papa... est-ce que c'est vrai cela... on assure la vie des gens?... Alors quand on est malade... on n'a pas peur de mourir... Fais-toi assurer, mon papa. .. comme ça, tu pourrais manger quand même le médecin le défendrait... Tu ne craindrais pas les indigestions... Ah! je voudrais bien être assuré, mon papa.

Vous avez beaucoup de peine à faire comprendre à votre lils que

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l'assurance sur la vie n'empêche personne de mourir. Vous le prie/ de vous lire autre chose ; il lit :

— Capsules préparées au cubèbe et au copahu ; odeur agréable n'occasionnant ni nausées, ni coliques, et guérissant promptement , sans rechute, les...

Vous arrêtez votre lecteur, en lui criant :

- Assez! assez ! Je n'ai pas besoin que tu me lises cela...

- Oh! mon papa, mais il paraît que c'est bien bon ces capsulesla... Ce n'est donc pas comme celles que l'on met sur un fusil pour servir d'amorce ?

— Non, non, c'est autre chose.

— Oh! mon papa, je voudrais bien en manger de ces capsulesla... Voudrez-vous m'en acheter pour me régaler?

- Veux-tu te taire, imbécile... Ce n'est pas tout cela qu'il faut lire... Vois donc plus loin...

Votre petit garçon fait encore la moue et se remet à lire :

— Topique contre le farcin, les glandes ; baume astringent contre

le piètin, crapaud, crevasses, javart. . .

Vous vous retournez avec humeur dans votre lit, en vous écriant: -En voilà assez!... Tu m'ennuies... Je ne veux pas en entendre

davantage. Tu me lis des choses dégoûtantes!

— Dame, mon papa, je vous lis le journal. Vous m'aviez dit que cela m'amuserait... mais cela ne m'amuse pas du tout.

— Ni moi non plus, va-t'en, j'aime mieux dormir.

Assistons maintenant à la lecture du journal chez une dame du faubourg Saint-Germain.

C'est une vieille marquise fort riche qui a fait élever un de ses neveux, dont elle prend soin, dans les principes les plus sévères : elle le destine à l'état ecclésiastique, et, lorsque par hasard il n'est pas au séminaire, il ne faut pas qu'on prononce devant son neveu un mot un peu gai : il ne faut pas que l'on s'entretienne d'histoires, d'aventures où il est question d'amour. Enfin, il faut éviter de parler

de la moindre chose qui pourrait attirer sa pensée sur des objets qui s'écarteraient de la plus sévère décence.

La vieille marquise est dans son salon, assise sur un divan ; elle souffre d'un rhumatisme qui l'empêche de se remuer.

Son neveu est à dix pas d'elle, assis sur le tout petit bord d'une chaise, tenant ses yeux baissés sur le parquet, et ne répondant à sa tante que par des monosyllabes. La vieille dame qui s'ennuie beaucoup , et que la conversation de son neveu ne distrait pas de ses souffrances, lui dit enfin :

- Prenez le journal qui est sur ma causeuse... Je n'ai pas pu lire aujourd'hui... Je ne puis pas me remuer... Faites-moi un peu la lecture. Mon journal est grave... il est dans les bons principes, et sa lecture ne saurait être dangereuse pour vous.

Le jeune homme s'incline, se lève, va prendre le journal, revient s'asseoir sur le bord de sa chaise, et lit d'une voix haute et intelligible.

— Des hémorroïdes : moyen de tes traiter, de tes. guérir t de tes prévenir même, sans employer de suppositoires. Les hommes en étant plus généralement affecté que les femmes, et le frottement de leur pantalon occasionnant sur cette partie...

— Finissez!... finissez bien vite! s'écrie la vieille marquise en sagitant sur son divan... G mon Dieu! qu'est-ce que c'est que cela?

— Je vais finir, ma tante; il n'y a plus que quelques lignes, reprend le jeune homme, et il poursuit :

— Occasionnant sur cette partie délicate de leur personne. . .

— Mais assez, monsieur; taisez-vous bien vite!... Est-il possible de me lire des choses pareilles !...

- Ma tante, c'est sur le journal... C'est vous qui m'avez dit de vous le lire.

— Je ne conçois pas cela! \ \ faut que ce soit une erreur commise par T imprimeur !.. . Passez, monsieur. ... Lisez-moi bien vite autre chose, que j'oublie ce vilain article.

Le jeune homme reprend à haute voix :

— Clyso-pompe d'un emploi aussi utile qu'agréable, qui tient entièrement dans une boîte et que l'on peut porter sur soi pour aller eh société. La manière de s'en servir est aussi simple que commode; vous vous mettez à cheval sur une chaise et vous introduisez le canon...

Les gémissements de la vieille dame interrompent encore le jeune homme ; il regarde sa tante, qui essaie de remuer les bras et de frapper du pied, en balbutiant :

- Mais voulez-vous bien vous taire, mon neveu! Comment osezvous lire ces affreux détails. . C'est odieux! c'est révoltant !

Ma tante, c'est le journal... Je n'invente rien, moi... je lis. .

Dans quel siècle vivons-nous ! Mettre de telles choses sur un journal que j'estimais... Je n'en reviens pas...

— Voulez-vous que je passe à autre chose, ma tante ?

— Je ne sais si je dois encore vous écouter...

Voici un autre article, ma tante, qui vous fera peut-être plaisir.

Et le jeune homme lit ;

— Traité de la syphilis. Depuis que le trop fameux Christophe Colomb nous a rapporté en Europe cette...

Ici la marquise pousse de véritables hurlements, et malgré son état de souffrance, elle retrouve assez de force pour se lever, aller à son neveu, lui arracher le journal des mains et le jeter au feu.

Voyons maintenant chez de bons bourgeois du Marais. Ils ont une petite fille de huit ans, fort gentille, fort espiègle, et qui, comme on dit vulgairement, apprend tout ce qu'elle veut. La petite fille a bien voulu apprendre à lire, afin de savoir de ces beaux contes, de ces belles histoires qui vous font peur le soir quand on mouche la chandelle. Mais l'enfant a déjà dévoré tous les livres qu'on lui a donnés, et elle demande toujours à lire, si bien que la maman, qui fort souvent n'a pas le temps de regarder le journal auquel son mari est abonné, a dit à sa petite fille :

— Tu me liras le journal tous les soirs, pendant que ton père ira à son café.

La petite a sauté de joie, parce qu'on lui a dit que le journal était rempli d'histoires, d'assassinats, de vols, d'incendies, enfin de choses 1res divertissantes et fort capables de lui faire encore peur le soir. Elle attend avec impatience le moment de remplir ses fonctions de lectrice.

Enfin, après le dîner, le papa sort suivant son habitude pour aller à son café ; la petite fille reste avec sa mère et sa grand' maman, bonne femme de soixante-dix-sept ans qui est un peu en enfance ; elle s'empresse de prendre le journal ; sa mère a pris sa tapisserie,

la grand' maman s'est fait donner son tricot auquel elle croit travailler, sans s'apercevoir que depuis cinq ans elle l'ail toujours le môme bas, et l'enfant entame la lecture du journal :

— Maison d'accouchements, tenue par une sage-femme qui a reçu des leçons des premiers accoucheurs de Paris. Les personnes de famille qui ont une faiblesse à cacher peuvent se présenter voilées et...

La maman interrompt la petite fille, en lui disant :

— Ma chère amie, c'est fort ennuyeux ce que tu nous lis là! Je n'y comprends rien... Passons... passons à autre chose...

La vieille grand' mère, qui croit qu'il s'agit d'une table d'hôte, dit en branlant la tète :

— Je sais ce que c'est!... On y va pour chiquante sous... On a trois plats et du dessert... J'y ai été souvent... Mais on y donnait toujours du haricot de mouton, et je n'aime pas cela...

La petite fille, qui est fort espiègle, regarde sa grand' mère d'un air malin, en disant :

— Est-ce que vous aviez une faiblesse à cacher, bonne maman ? - Vous êtes une petite sotte, ma fille, dit la maman ; vous parlez

de ce que vous ne comprenez pas!... Vous ne devez rien entendre à ce que vous venez de lire... Cela regarde les médecins... Une faiblesse veut dire un défaut de conformation dans les personnes.

---Oui, oui, reprend la vieille, j'en ai caché beaucoup de ces pauvres petits... moi; c'était les carlins que j'aimais; à présent on préfère les épagneuls, je ne sais pas pourquoi! Les carlins sont bien plus aimables... J'en portais toujours un sous mon châle quand je sortais.

La petite fille fait une mine fort drôle, comme si elle voulait dire à sa mère ; Je comprends très bien ce que j'ai lu. Puis elle reprend le journal et lit :

— Bandages , ceintures d'un nouveau genre pour les hernies cl descentes, par brevet d'invention : tes hommes qui vont souvent à cheval et qui ne portent pas de...

— Ah! qu'est-ce que tu nous lis encore là! s'écrie la maman qui a rougi pour sa fille. Les journaux deviennent donc des amphithéâtres d'hôpitaux à présent!... Je ne comprends pas alors qu'ils puissent trouver des lecteurs !. . .

— Maman, il est question de ceintures d'un nouveau genre, dit la petite fille. Mais, est-ce que les hommes portent des ceintures... Je croyais qu'il n'y avait que les femmes qui en mettaient par dessus leur robe. Qu'est-ce que c'est donc que ces ceintures-là? Où donc les mettent-ils, les hommes?... Veux-tu m'en acheter une pour mettre le dimanche quand nous irons promener sur les boulevarts?

— Eh! non, ma chère amie, ceci regarde les bossus ; c'est pour les redresser, et voilà tout.

— Oui, dit la grand' maman, j'en ai porté long-temps, moi; ça m'allait très bien... et des caleçons aussi.

— Mais vous n'étiez pas bossue, grand' maman ?

— Allons, ma fille, assez de réflexions... Lisez-nous autre chose... dit la maman, qui commence à se repentir d'avoir donné le journal à sa fille.

La petite reprend sa lecture :

— Dartres, maladies de peau, maladies cutanées et autres affections chroniques résultant de galanteries qui...

La maman n'en veut pas entendre davantage ; elle ôte le journal des mains de sa fille, et le déchire en morceaux en s'écriant :

— En voilà bien assez, mon enfant ; désormais je te jure que tu ne me liras plus le journal.

— Pourquoi donc, maman! s'écrie la petite fille. On annonçait des galanteries... cela doit être bien gentil... Ce sont sans doute des messieurs qui font des cadeaux aux dames... et vous ne voulez pas que je finisse?

— Je sais ce que c'est, dit la grand' mère en secouant la tête : j'en ai eu une douzaine au moins... C'était la mode alors... On les garnissait de fourrures du haut en bas.

Tout ceci est exact : nous n'avons fait qu'indiquer par quelques mots ce que l'on trouve maintenant tout au long sur les annonces qui remplissent une grande partie des journaux de Paris. On ne permettrait pas à une jeune personne de regarder sur les murs, si elle pouvait y lire des choses pareilles... et on les met sur les journaux qui vont dans les salons, dans les ateliers et dans l'intérieur des familles.

Et ces personnes qui lisent cela tous les jours sans en ressentir le moindre dégoût, se voilent le visage ou jettent les hauts cris lorsqu'un auteur emploie dans ses romans quelques uns de ces bons vieux mots comiques et vrais que Molière semai! à profusion i. 40

3 1 4 LECTURE m JOURNAL.

dans ses pièces. Elles crieront au scandale, en voyant afficher le second titre de Sganarelle.

Paris fourmille de cabinets de lecture où vous pouvez, moyennant quatre sous par séance, vous installer dès huit heures du matin et rester jusqu'à onze heures du soir. Mais dans cet espace de temps, il est encore impossible de lire tous les journaux qui paraissent dans la journée.

Dans les peines auxquelles on condamne les malfaiteurs on en a oublié une qui serait cependant bien dure : c'est la lecture des journaux à perpétuité.

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