‹ La grande ville (volume 2)Chapitre 73 sur 135 · LK CANON 1)1 PALAIS-ROYAL · texte numérisé non relu

LK CANON 1)1 PALAIS-ROYAL

Ce méridien est clans le jardin, an bout du grand carré de verdure près de la nouvelle galerie d'Orléans. Un verre placé sur la lumière d'un petit canon posé sur une borne royale y met le feu à midi... quand il y a du soleil.

Lorsque le temps est beau, le jardin du Palais-Royal est toujours très fréquenté. On vient y lire les journaux, qu'on trouve à louer dans deux pavillons établis pour cela à chaque extrémité du jardin.

11 y a des chaises à votre disposition. Vous pouvez lire en vous promenant, lire debout ou vous asseoir, seulement il vous faudra payer votre chaise.

Quand vient l'heure de midi et que le soleil donne, vous voyez les amateurs arriver et se ranger près du méridien.

C'est un particulier qui n'a pas de montre et qui n'est pas fâché de savoir l'heure qu'il est.

C'esl un monsieur, qui a une montre cl qui est bien aise de s as-

270 LE CANON 1)1 f » A L A I S - R 0 Y A L .

surer si flic va bien, et de la mettre sur le méridien du Palais Royal, afin de pouvoir dire avec fierté : Je vais comme le soleil.

C'est un provincial qui n'a jamais vu de canon partir par la chaleur du soleil, et qui s'est bien promis de ne pas manquer ce spectacle lorsqu'il viendrait à Paris. Cependant il a fait cette course trois jours de suite et s'est rendu inutilement dans le jardin du Palais- Koval; le temps n'a pas permis au méridien de partir. Notre provincial a écrit à son épouse que le soleil avait raté; et celle-ci a répondu à son mari : Si c'est là tout ce que tu vois de beau à Paris, je ne te conseille pas d'y séjourner long-temps; mon cadran solaire va mieux que ton méridien.

Mais enfin le temps s'est mis au beau, et Le provincial accourt de nouveau dans le jardin du Palais-Royal, se flattant cette fois de pouvoir écrire autre chose à sa femme.

Puis voilà des gamins auxquels cela est bien égal de savoir l'heure qu'il est, mais pour qui c'est toujours un grand plaisir d'entendre partir un coup de canon, parce que cela fait du bruit.

Et puis ce sont des flâneurs, des gens qui n'ont rien à faire, qui se trouvent là par hasard, ou par habitude, et qui restent jusqu'à ce que le canon parte, parce que c'est toujours cela de vu et un moment de passé.

Enfin ce sont les bonnes avec les entants. Les petits garçons veulent absolument entendre le canon, parce que leur papa leur a dit que cela les rendrait capables d'aller à la guerre. Les petites tilles au contraire ne veulent pas rester près du méridien; elles crient , elles pleurent, elles tirent leur bonne par sa jupe pour qu'elle s'éloigne du canon ; mais si la bonne voit parmi les spectateurs et flâneurs un individu qui lui lance des œillades , elle ne manquera pas de rester et donnera une tape à la petite tille, en lui disant :

— Nous allons rester, parce qu'il ne faut pas que les enfants soient poltrons... et quand vous aurez entendu partir le canon, vous n'aurez plus peur des voleurs ni du vent.

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VA pendant que la bonne l'ait ce beau raisonnement, des industriels en montres, en foulards, en tabatières, qui cherchent toujours l'occasion de mettre à profit leur adresse, ne manquent pas de se joindre aux personnes rassemblées devant le méridien.

Tout le monde est dans l'attente... Tout d'un coup, et lorsqu'on commence à perdre l'espérance, la détonation se fait entendre.

Alors vous voyez le gamin sauter de joie, le monsieur qui tient sa montre sourire avec satisfaction, en s'écriant : Je vais juste comme le canon!... J'ai le soleil dans ma poche.

Une dame qui passait dans le jardin, et ne songeait nullement au

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méridien, jette un cri d'effroi et manque de se trouver mal. Elle dit en balbutiant :

— Ah mon Dieu! qu'est-ce que c'est que cela?

Un vieux rentier qui, en entendant le coup, vient de tirer sa montre de son gousset, fait la grimace en s'apercevant qu'elle marque midi moins dix minutes et s'écrie :

— Comme le soleil avance!

Enfin la bonne, qui a voulu rester avec la petite fille, ne s'est pas aperçue qu'au moment où le canon est parti, son mouchoir partait aussi de la poche de son tablier, et qu'un monsieur s'éloignait avec. VA\e emmène l'enfant en lui disant :

— Ilein!... il est joliment parti! j'espère qu'à présent tu n'auras plus peur des voleurs!

LUS BLAGUËUftS.

On est prié de ne point confondre avec les [loueurs : quoique les deux mots soient nés en France à peu près à la même époque, il v a une grande distinction à faire entre les personnages.

Les (loueurs sont à peu de chose près des escrocs, tandis que l'on peut être blagueur et fort honnête homme du reste.

La manie de blaguer s'est répandue à Paris d'une façon déplorable : maintenant la plupart des jeunes gens s'imaginent que blaguer c'est avoir de l'esprit ; que quelqu'un qui blague avec facilité sur le sujet le plus sérieux, qui a le talent de faire ce que l'on appelle poser pendant des heures entières, est un personnage supérieur, qui doit être fort recherché dans la société.

Les gens qui n'ont ni gaîté, ni finesse, ni esprit naturel, ni bon sens se font blagueurs. En tournant en ridicule tout ce que disent et ce que font les autres, ils croient empêcher que l'on ait plus d'esprit, plus de talent, plus de mérite qu'eux.

Les blagueurs ne sont pas gais, et ils troublent la gai té des autres ; ils n'ont pas d'esprit, et ils veulent se moquer de ceux qui en ont; ils ne savent rien inventer, mais ils critiquent, c'est-à-dire ils blaguent tout à tort et à travers ; ils veulent tourner en dérision les choses les plus saintes, les rtïections les plus douces : ils blaguent le compliment d'un enfant pour la fête de son père, les souhaits de fin d'années, les époques, les souvenirs ; ils blaguent en voyant passer un cortège ; ils blaguent à une cérémonie de baptême, de mariage ou d'enterrement. Ils s'écrient : Comment, cette dame pleure parce que son mari a claque!,.. Pourquoi donc ne va-t-elle pas au Malabar ?

Les blagueurs ont remplacé les mystificateurs, mais au moins ceux-ci étaient connus ; ils se faisaient presque une profession de l'habitude qu'ils avaient prises. On se disait dans une soirée, dans une réunion :

— Monsieur un tel est attendu : il doit mystifier quelqu'un, c'est convenu, c'est arrangé, ce sera bien amusant.

Maintenant il y a des blagueurs partout, dans les salons du faubourg Saint-Germain, de la Chaussée d'Antin et de la rue Saint- Denis ; au bal d'un banquier et à celui d'un petit marchand; aux spectacles, aux concerts, aux cafés, aux promenades les blagueurs pullulent. Il y en a dans les faubourgs, dans les ateliers, dans les mansardes; le gamin blague le bourgeois, l'ouvrier blague son maître, l'employé blague son chef; on blague dans toutes les classes de la société, ce qui prouve déjà que ce n'est pas une chose difficile, et que cela ne demande pas un grand fonds d'esprit, d'étude, ni de jugement.

Vous rencontrez un monsieur de votre connaissance, il vous arrête ; après les premiers compliments d'usage, il s'écrie d'un ton larmoyant :

— A propos, vous savez ce qui est arrivé à ce pauvre X.. . En vérité, j eu ai le cœur navré... Quand on m'a dit fcelà hier, cela m'a

LES BKAGUKUUS. 275

l'ail un chagrin... C'est un si bon garçon!... Mais c'est toujours a ceux-là que cela arrive4...

— Mais non, je ne sais rien! dites-vous avec impatience. Contezmoi donc cela?

— Hier, il était sorti en cabriolet avec sa femme et son tils: dans le bois de Boulogne son cheval s'est emporté, il a tait deux ou trois culbutes avec le cabriolet. X... a été jeté à cinquante pas, sa femme a été retrouvée sur un arbre, et son fils dans un buisson... Le petit garçon est borgne, sa femme est boiteuse...

— Eh! mon Dieu! et X... est-il blessé?

— Parbleu! le malheureux a été relevé sans nez... ïl n'a plus de nez; ce qui le gênera extrêmement pour se moucher. C'est d'autant plus désagréable qu'il est souvent enrhumé du cerveau.

Cette dernière phrase commence à vous faire présumer que Ton

27(i m:s blagueurs.

vient de vous conter une blague. Vous regardez votre monsieur, qui s'éloigne en partant d'un éclat de rire, enchanté de vous avoir fait poser.

Trouvez-vous cela bien spirituel?

Voulez-vous avoir une idée de la manière de dialoguer de ces messieurs, entrez clans un café, écoulez un monsieur qui vient d'aborder un blagueur impitoyable :

— Veux-tu faire une partie de billard?

Mon... et toi? — As-tu déjeuné7

— Pourquoi faire?

— As-tu vu la pièce nouvelle?

— Quelquefois.

— Qu'est-ce que tu penses du mariage de mademoiselle de B....

— Est-ce qu'on, se marie encore?

— La rente est toujours en hausse... Me conseilles-tu d'acheter?

— Je l'aime autant à la sauce qu'à l'huile.

— Sais-tu que ce pauvre G s'est tué parce que ses affaires

allaient mal !... Le malheureux s'est pendu !

— Au cou de sa maîtresse ?

— Et non, avec une corde.

— Sans balancier ?

11 n'y a pas de raison pour que cela finisse; le blagueur vous repondra ainsi pendant une heure ; ordinairement c'est vous qui en avez bientôt assez et qui abandonnez la conversation.

Dans un salon, le blagueur commence par attendre qu'une conversation intéressante soit bien établie. Lorsqu'il s'aperçoit que l'on écoute avec attention une personne qui raconte comment un mari a découvert que sa femme le trompait, il s'avance au milieu du cercle, et s'écrie en interrompant le narrateur:

— Monsieur ne vous dit pas tout!... C'est que l'amant de la dame était ci-devant grand visir de la Porte; qu'il était venu incognito à Paris pour renouveler son sérail, et que l'on a trouvé dans la cave

de son hôtel dix-neuf jolies femmes qu'il avait mises au Irais pour les emmener ensuite en Turquie.

Tout le monde se regarde ; les uns rient, les autres se demandent ce que cela vent dire : on ne sait pins même si l'on doit croire ce que racontait l'autre personne, qui s'éloigne en haussant les épaules, et le blagueur est enchanté parce qu'il a fait de l'effet.

Les blagueurs de bonne compagnie ont ordinsirement une mise très soignée, ou très négligée. Au bal d'un modeste bourgeois, qui aura fait beaucoup de frais pour bien traiter son monde et qui a eu soin de faire mettre sur ses lettres d'invitation : On dansera, afin que l'on vienne en costume de bal, le blagueur arrive tard avec un vieil habit, un vieux pantalon, des bottes mal cirées, des cheveux mal peignés, et répandant au loin une odeur de pipe qui vous annonce que ce monsieur sort de l'estaminet.

Vous croyez que, honteux de son négligé, au milieu d'une société parée, il va se tenir à l'écart sans souffler mot ; détrompez-vous î 11 se promène, il se pavane dans les salons, souriant d'un air moqueur en regardant une vieille dame, riant au nez d'un papa qui danse, puis s'écriant :

— liens! on danse comme ça ici!... Pus que ça de chic!... Merci, j'aime mieux autre chose... Ah! cette toque!... Ah! cette figure!... C'est le musée des antiques ici... Ah! cet orchestre! deux pianos et un galoubet... c'est donc joli ça?... Voulez-vous des bougies, on en a mis partout!... même sur l'étagère de madame... Soignée l'étagère : je donnerais bien neuf sous de tout ce qui est dessus. . . Voyons ce punch. . . Ah ! pouah ! . . . il sent l'ognon. . . 'l iens ! du punch à l'ognon, c'est une innovation... Je ne connaissais pas encore ça. S'il n'y a pas de souper, je m'en vais tout de suite... Je demande qu'on me rende mon argent... je m'amuse trop...

On devrait en effet prier ce monsieur de s'en aller bien vite ; ce serait un service à rendre à la société. Mais à Paris on a la bonté d'être poli, même avec les gens qui ne le sont pas : c'est une duperie.

2 78 LES lïLAGUKUKSi

Ce monsieur qui blague toiit, se jette cependant sur les gâteaux el sur les glaces. Au souper il trouve tout détestable, mais il itiange comme quatre.

A chaque mets qu'on lui présente il fait la grimace, en disant :

— Qaèquc c'est que ça!... un plat de famille... Je me méfie de ces plats-là... C'est au moins du cheval mariné!... Qu'est-ce qui peut me passer du soi-disant madère?... Dire que l'on ose appeler cela du madère!... C'est du jus de pruneaux tout au plus... Des biscuits de Savoie!... bon genre... les portières n'en veulent plus! On a mis des verres k Champagne sur la table... quelle fatuité. . . C'est de l'eau de Seltz... Je préfère la limonade gazeuse... INous al-

Ions sans doute avoir aussi des liqueurs de famille... Après la forlune du pot et un concert d'amateurs, c'est ce que je redoute le pins au monde.

Faites donc des frais, donnez-vous bien de la peine pour recevoir du monde... voilà comme ces messieurs vous remercient.

Le blagueur vous surprend au moment où vous vous attendez le moins à être le but de ses plaisanteries, il vous aperçoit vous promenant sur le boulevart ; il vient se planter devant vous, vous fait un petit salut de tète sans desserrer les dents, mais vous regarde très fixement et comme si vous aviez quelque chose de singulier dans votre personne.

Ennuyé de vous voir examiner si long-temps, vous lui dites :

- Eh bien! qu'est-ce que vous avez donc à me regarder ainsi ; >t-ce que j'ai quelque chose d'extraordinaire aujourd'hui?

2<S0 U;s BLAGUEURS-

Le blagueur est quelque temps sans vous répondre; enfui il vous prend la main, vous la serre avec force, en murmuranl :

— Mon ami, ça me fait bien de la peine — le n'aurais jamais cru cela de vous.

Puis il s éloigne, et vous laisse ayant la bonté de vous creuser la tète pour chercher à deviner ce qu'il a voulu vous dire, quand vous n'êtes pas habitué aux blagues de ce monsieur.

Au spectacle, le blagueur est insupportable pour le bon public qui est venu dans le désir d'écouter la pièce et de se laisser aller à ses émotions. Lorsqu'il voit une dame attendrie par une scène dans laquelle un personnage exprime sa misère et la position de sa famille qui n'a pas de pain, il s'écrie :

— Ça ne l'empêchera pas de souper en rentrant et de se donner encore une indigestion de homards... Cet acteur est très sujet aux indigestions... C'est peut-être pour cela qu'on lui fait 1 jouer les affamés.

Si une actrice, remplissant le rôle d'une jeune tille séduite, fait venir des larmes dans vos yeux, en disant à son père que l'on a abusé de son innocence. Le blagueur est là, à vos oreilles, qui ne manque pas de vous dire :

— Elle est jolie son innocence!... Tous ces jeunes gens qui sont dans l'avant-scène de droite ont été ses amants!... Elle en ruine un par mois... Elle va bien...

Dans le peuple, le blagueur est censé un bel esprit, jusqu'à ce qu'il ait reçu quelques volées de coups de bâton ou de coups de poing par un poseur peu endurant ; cela arrive quelquefois.

Un bon bourgeois qui n'est jamais sorti de son quartier (il y en a comme cela à Paris) se trouve obligé d'aller à une autre extrémité de la ville : après avoir marché long-temps il a peur de s'égarer, et il s'adresse à un gamin assis sur une borne et jouant des castagnettes avec deux morceaux d'assiette cassée.

— Mon ami, la rue des Brodeurs ?

— Hein?

LES BLAOUEtiRS. 2<S I

La rue des Brodeurs.

— De quoi?..*

— La riie des Brodeurs..

Ali! pardon, exeuse... (l'est que je m'apprends ia cache-ton^

</uit... La savez-vous danser?

— Je vous prie de m'indiquer la rue...

Ah! c'est juste ; c'est que si vous ne la saviez pas, je pourrais

vous l'apprendre; je donne des leçons à six liards le cachet... c'est pas cher.

- Si vous ne voulez pas me répondre, il est inutile que... — Si fait... si fait... La septième a gauche, la huitième à droite, puis toujours à gauche et à droite... vous tinirez par y être.

Le bourgeois s'éloigne, ne sachant pas s'il doit croire a ce ren-

seignement, et le petit blagueur lui tire la langue en se tapant le derrière de la tête avec la paume de sa main.

11 y a des blagueurs parmi les anciens troupiers : ceux-là aiment à faire aller les pckins. Quand on les met sur le chapitre de leurs campagnes, c'est alors qu'ils se donnent carrière. Leur salon est ordinairement aux Champs-Elysées, la Petite-Provence des Tuileries, ou un banc de pierre des boulevarts. Approchez, et vous pourrez entendre de fort bonnes blagues débitées par des militaires aux badauds, qui écoutent la bouche béante et le cou tendu.

Un troupier est en train de raconter une bataille; quand il voit son auditoire prendre un vif intérêt à son récit , il s'écrie :

— A la première bordée de canon que nous lâchèrent les ennemis, j'eus la tête emportée par un boulet?

— La tête emportée... et vous voilà encore! dirent les auditeurs avec surprise.

— Parce qu'à la seconde bordée de canon mon corps fut jeté à cent pas, et justement où était ma tête, laquelle se trouva replacée si justement sur mes épaules, que j'en fus quitte pour porter mes cols moins hauts.

Les badauds gobent cela, et le troupier s'éloigne en promettant de raconter d'autres faits aussi merveilleux à la réunion suivante, et il se caresse la moustache en ce moquant de ceux qu'il a fait poser.

Les romains de Paris n'ont rien de commun avec les habitants de la ville aux sept collines. Ce ne sont point des Bridas, des Horace, des Néron ; ils n'ont pas le cœur teroce : ce sont des hommes qui ne veulent des succès et des victoires que dans l'intérêt de vos plaisirs. Leur champ de bataille, c'est le parterre d'un théâtre; leurs héros, ce sont les acteurs et les actrices ; leurs dieux sont les auteurs, la scène est l'autel, et leurs mains consomment les sacrifices. En un mot , les romains sont ces mêmes hommes que l'on nommait vulgairement autrefois des claqueurs, parce qu'ils se chargent d'applaudir les pièces, de les soutenir autant que possible, et quelquefois d'enlever un succès... à la force du poignet.

Beaucoup de gens crient après les romains ! Certes ceux qui demandent leur abolition ne sont pas auteurs dramatiques, sans quoi ils sauraient que c'est surtout au théâtre qu' tm peu d'aide fait grand bien. VA ne croyez pas que les auteurs en renom, que ceux qui ont

journellement les plus grands succès sur la scène, dédaignent l'emploi des romains; bien au contraire, ils les choient, ils les prient, ils se recommandent à eux comme de simples débutants dans la carrière. 11 leur en faut des phalanges nombreuses! ils n'en ont jamais assez.

C'est (jue l'auteur dramatique sait que la pièce la mieux faite, la mieux écrite, peut paraître froide et ennuyeuse devant un public impassible, qui craint de se compromettre en applaudissant.

On vous dira : S'il n'y avait point de romains, le vrai public et vos amis applaudiraient.

C'est absolument comme si l'on vous disait : Votre pièce réussira, si elle ne tombe point.

Vos amis!... Comme on profane ce mot! L'amitié est une chose si rare!... Est-ce qu'un ami véritable ira voir votre pièce pour chercher à la critiquer?. . . Est-ce qu'il sera enchanté de trouver l'occasion de dire un bon mot aux dépens d'une de vos situations?... Est-ce qu'il voudra montrer plus d'esprit que vous en refaisant votre intrigue à sa manière, et disant : C'eût été bien mieux ainsi?... Est-ce qu'il bâillera ou aura l'air de s'endormir pendant une scène un peu longue de votre pièce?... Est-ce qu'il lui échappera un. sourire moqueur s'il entend un coup de sifflet ?

Voilà cependant ce que font au spectacle la plupart de ceux a qui vous avez donné des billets, parce que vous les croyez vos amis, tandis que vous deviez les regarder comme de simples connaissances.

Quant au public, il se compose en grande partie de gens qui attendent l'opinion des autres pour en avoir une : ce sont toujours les moutons de Panurge. ils entendent applaudir, ils disent : C'est charmant ! S'ils entendaient siffler, ils diraient : H est certain que c'est bien mauvais.

Revenons aux romains : cet état a quelque chose de comique, ({in s'augmente encore par la singulière prétention de la plupart de ceux qui l'exercent .

I ls HUMAINS. JS )

i n chef dp romains, c'est-à-dire celui qui a l'entreprise des succes d'un théâtre, est un homme prépondérant, un homme avec lequel on est bien aise d'être en bonne relation; ajoutons à cela que ce peut être encore un fort brave et fort honnête homme. Paris en compte plusieurs qui, dans les moments difficiles où se trouvent quelquefois les auteurs dramatiques, ont été pour eux des banquiers et non des usuriers ; et ce ne sont jamais ces banquiers-îà qui on! tait faillite.

lin chef de romains a des lieutenants, on, si vous l'aimez mieux, des hommes chargés de commander aux différents groupes places dans le parterre; car le chef principal ne peut pas être partout, et ensuite, lorsqu'une pièce est bien établie, il abandonne le service à ses lieutenants, et ne se donne pins la peine de venir.

I n jour de. première représentation, il faut voir avec quel art le chef distribue les romains dans le parterre. 11 en place une masse énorme au centre. La partie de cette masse qui touche au public payant s'appelle la lisière; c'est celle qui doit être toujours la mieux composée, vu son contact avec le public.

îl y a ensuite d'autres groupes placés çà et là, et dirigés par les lieutenants. Puis on envoie quelques romains en solitaire, c'est-àdire qu'on permet à ceux-là de se placer seuls au milieu des payants. La place de solitaire est très enviée, parce qu'elle vous donne toutà-fait l'air d'une personne qui a pris son billet au bureau et qui applaudit par conviction ; mais pour avoir droit à cette faveur, une mise très soignée est de rigueur.

Avant qu'on ne commence la pièce, le chef dit à ses romains :

— Vous ferez madame B (faire ici veut dire applaudir ou

soigner). Vous ferez mademoiselle D ; vous laisserez en plan

monsieur X (cela signifie vous ne l'applaudirez pas); vous irez

doucement au premier acte, vous rigolerez un peu au second, mais vous rirez aux éclats au troisième et vous enlèverez le dénouement. L'auteur est un client, sa dernière pièce a été un peu polissonnée (sifflée) ! 11 s'agit de lui donner une revanche pour celle-ci ! J\Te lavez (vendez) aucune contremarque qu'après le second acte, et encore que ce ne soit qu'à des pratiques.

II y a des romains amateurs, c'est-à-dire des personnes qui, ne voulant pas payer le prix entier d'un billet de parterre et ayant très envie de voir le spectacle, sont admises dans les cohortes moyennant une demi-tasse, ou un petit verre dont ils paient le prix a quelque lieutenant qui ne consomme pas. Le service des amateurs est ordinairement un peu mou , mais cela fait nombre, et quelquefois le chef est bien heureux d'en trouver, parce que ses romains, ennuyés de voir cinquante, soixante fois de suite la même pièce, désertent souvent leurs drapeaux.

Ecoutez quelques romains causant entre eux après la première

représentation d'une pièce qui, malgré tous leurs efforts, a été cons i (I é ra b 1 em en t polisson née .

— Le premier acte allait. Mais pourquoi fait-on reparaître la duègne au second?... Toutes les duègnes devraient mourir au premier acte.

— Qu'est-ce que tu penses? Bertrand, tu ne dis rien?

— Je pense que lorsqu'on a du linge blanc et un chapeau neuf, on pourrait bien être placé à la lisière. Pas du tout, on me flanque dans le centre à côté de deux novices qui applaudissaient à tort et à travers, même quand un figurant apportait une lettre... J'avais beau leur dire :• Fichttre! taisez-vous donc! Attendez le commandement î ils allaient toujours... Pas moyen de travailler avec ces gens-là.

— Et moi donc, qui avais fait une toilette soignée... eau de Cologne sur mon mouchoir, comptant être en solitaire, et on me met dans le groupe à gauche... Faites donc des frais de costume !

Pendant que les romains causent entre eux, leur chef est moulé sur le théâtre ; il aperçoit l'auteur causant avec le directeur : ni l'un ni l'autre n'ont l'air content : il s'avance avec courtoisie.

— Cela n'a pas été bien du tout, dit le directeur.

— On nous a un peu égayés, dit l'auteur... Il me semble que vous n'avez guère applaudi?

- (iuère applaudi! reprend le chef des romains avec assurance. Ali! monsieur... mais demandez plutôt à tout le monde!... On n'entendait que moi !

Le directeur ne peut s'empêcher de rire de la réponse. L'auteur se pince les lèvres, et le romain reprend :

— Au reste, soyez tranquille ! ce n'est pas là une pièce tombée!. . . Vous venez la seconde comme ça ira... et je ferai tous les acteurs! même ceux qui ne me donnent pas de billets,

LES CHAttPS-ÉLYSÉKS.

C'est une charmante promenade, qui commence à la place de la Concorde, et s'étend presque jusqu'à la barrière de l'Etoile. Cependant on ne devrait appeler Champs-Elysées que le côté qui longe le faubourg du Boule : la partie qui s'étend le long de la Seine est le Cours-la- Heine ; mais il est maintenant d'usage de confondre ces deux côtés sous la même dénomination.

En 1670 les Champs-Elysées étaient encore couverts de maisons. C'est seulement à cette époque que l'on commença à planter des arbres; cette, nouvelle promenade reçut le nom de Grand-Cours , pour ne point le confondre alors avec le Coars-la-Reine.

Depuis ce temps les plantations furent souvent renouvelées. Aujourd'hui les arbres des Champs-Elysées, sont grands, forts, touffus, et leur ombrage garantit de l'ardeur du soleil les nombreux promeneurs qui se donnent rendez-vous sous leur feuillage.

Les Champs-Elysées sont la seule promenade champêtre que les i. ' :$7

2!)0 li s champs-élyMes*

Parisiens aient conservée clans leur ville, où tous les arbres disparaissent pour faire place aux pierres et aux moellons. La longueur des Champs-Elysées est d'environ 400 toises; vous voyez qu'il y a de la place pour se promener; aussi les habitants de la grande ville viennent-ils souvent aux Champs-Elysées se délasser, se reposer du tracas des affaires. Cette promenade est aujourd'hui pour les Parisiens ce qu'était le Pré aux Clercs pour leurs aïeux.

I,(; Pré aux Clercs embrassait l'espace où se trouvent aujourd'hui les rues Jacob, de Verneuil, de l'Université, des Saints-Pères, des Petits-Augustins, etc. C'était une vaste prairie, coupée en deux par le canal appelé la Petite-Seine, qui commençait à la rivière et allait ensuite remplir les fossés de l'abbaye Saint-Cermain-des-Prés. C'est pourquoi il y avait le grand et le petit Pré aux Clercs. Les écoliers de l'Université allaient s'y divertir les jours de fêle, comme aujourd'hui les étudiants vont s'amuser aux Champs-Elysées ; le Pré aux Clercs servait aussi de lieu de rendez-vous pour les duels ; nos Champs-Elysées sont plus pacifiques : on ne se bat guère sous leurs arbres, et les raffinés d'honneur de notre temps se donnent la peine d'aller jusqu'au bois de Boulogne quand ils ont une querelle à vider.

Il est difficile de se faire une idée de tout ce que l'on trouve maintenant réuni aux Champs-Elysées en jeux, en divertissements, en récréations, en plaisirs de toute espèce. D'abord les restaura leurs n'y manquent point : le restaurateur est indispensable dans tous les points de réunion, il est l'àme d'une fête, c'est presque toujours chez lui qu'elle se termine.

Les traiteurs des Champs-Elysées ont des petits jardins, des petits cabinets entourés de verdure; tout cela leur donne un aspect semi-champêtre qui fait que l'on se plaît chez eux, où l'on se croit à la campagne, quoiqu'on paie tout aussi cher que dans l'intérieur de la ville, et souvent davantage. H y a ensuite des cafés ; ils ne sont pas brillants et dorés comme dans les rues de Paris, mais on

LES CHAMP$-ÉIjYSÉ£S. 201

peut s'y reposer, y causer, et à la ligueur ou peut s'y rafraîchir.

Une charmante salle de spectacle d'équitatiôn vient de s'élever dans les Champs-Elysées; elle mérite que nous lui consacrions un article particulier; en attendant, nous devons dire que la présence du Cirque attire constamment la foule dans cette partie des Champs- Elysées pendant toute la belle saison.

Promenons-nous un moment sous ces arbres : ici c'est un homme qui montre la lanterne magique : pour un sou il vous fait voir la pièce curieuse. Les bonnes, les enfants, les gamins, les tourlouroux

se pressent pour voir cette pièce-là ; on les enferme sous un rideau de toile bleue, où ils sont très serrés les uns contre les autres, ce qui ne les empêche pas d'avoir beaucoup d'agrément, à en juger par les exclamations de joie, les cris de surprise et une foule d'autres cris qui sortent de dessous le rideau. Heureux ceux qui, pour un sou, éprouvent tant de plaisir! C'est une bien belle chose que la pièce curieuse ! . . . Nos théâtres nous montrent rarement cette pièce-là .

Après la lanterne magique vous apercevez un bateleur, ou joueur

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