‹ La grande ville (volume 2)Chapitre 78 sur 135 · PLUIE D'ORAGE · texte numérisé non relu

PLUIE D'ORAGE

Comprenez-vous que son parapluie est devenu le mouchoir qu'il peut jeter à ces odalisques surprises par l'averse ; il n'a que l'embarras du choix. En ce moment, un homme qui offre à une dame la moitié de son parapluie est toujours bien reçu, lors même qu'il serait affreux de figure, mal bâti, borgne et boiteux.

Et vous comprenez encore tout le parti que l'on peut tirer de la circonstance : il est permis d'être fort aimable, fort galant sous uu parapluie... A Paris, les averses ont donné naissance à bien des aventures.

Mais, en général, ce ne sont pas les jeunes gens qui ont la pensée d'emporter un parapluie dans la prévoyance d'une averse ; les hommes mûrs, les séducteurs sur le retour se chargent de ce soin. Quand on a passé l'âge où l'on plaît par sa tournure, il n'est pas défendu de chercher à plaire par son parapluie.

Ce liquide noir et inflammable que vomissent les volcans est devenu notre terrain habituel. Le Parisien, qui jadis faisait le voyage de iSaples et gravissait le mont Vésuve pour voir bouillonner ce bitume, foule maintenant aux pieds cette matière qu'il ne regardait autrefois qu'avec crainte et respect, et, tout en se promenant sur les boulevarts, il peut encore voir bouilloner le bitume, non pas sur la bouche d'un cratère, mais dans une grande chaudière de fer placée sur une espèce de poêle, dans lequel des individus fort noirs entretiennent un grand feu, en ayant soin de remuer avec une pelle le liquide visqueux qui répand au loin une fumée épaisse et une odeur fort désagréable.

Les gamins, les badauds ne manquent jamais de s'arrêter autour de la chaudière, et vous entendez là de ces réflexions, de ces dialogues qui peignent tout de suite le caractère et l'humeur d'une nation.

— Qu'est-ce que c'est donc que ce vilain fricot, qui sent si mauvais et qui chauffe dans cette grande chaudière?... dit une espèce de provincial à une vieille portière.

— Ça, mon cher monsieur, c'est des pavés qu'on fait cuire pour daller notre pauvre boulevart qui s'en serait ben passé!... Demandez-moi un peu si la promenade n'était pas plus gentille quand on marchait sur la terre comme dans un jardin. Quand il avait un peu plu!... on enfonçait dans la crotte, c'est vrai... mais au moins on avait l'agrément de marcher sur la terre.

— Comment, on va paver avec cette bouillie noire qui fume... pas possible...?

— Je vous assure, mon cher monsieur, que l'on va étaler ça sur

le boulevàrt , comme des confitures sur du pain... cl on marchera ensuite dessus, ni plus ni moins que si c'était du parquet bien frotté.

— Mais on se brûlera les pieds...

— Ah! mon cher ami, je ne vous ai pas dit que ça serait toujours chaud comme à présent. Ça se refroidit en séchant. Mais c'est si uni que l'on croirait marcher sur une glace... c'est horriblement glissant... en hiver parle verglas ce ne sera pas tenable... et c'est dangereux de glisser. .. surtout pour les femmes!... vous comprenez!... Les hommes encore ont des pantalons... mais nous autres. . . c'est bien vétilleux!...

— Ohé! ohé! La friture!... s'écrie un gamin en accourant pr< s de la chaudure. Tiens! qaê que c'est que ça... ça se mange-t-il?. . . .l ai envie de laisser tomber mon pain là dedans et de le lécher ensuite, pour voir si c'est bon...

— Ah! polisson! ne vous en avisez pas! s'écrie la vieille femme ; vous vous mettriez le feu dans le corps.

— C'est dommage! ça ressemble à du raisiné.

— Quelle invention baroque! s'écrie un grand monsieur à bézicles; ça ne vaudra rien, cela ne durera pas... cela fondra au soleil.

— Moi, j'avais une idée bien meilleure, dit un autre, c'était du plomb!

— Comment votre idée était du plomb... Je n'y suis pas!

— Vous ne comprenez pas? plomber tout le boulevàrt...

— C'eût été trop coûteux !

— Mais non, des feuilles de plomb fines... Comme ce qui enveloppe le chocolat... c'eût était très joli et très brillant.

— Moi, dit un petit homme, j'aurais préféré le zinc... Il fallait zinguer toute la voie publique... 11 n'y a rien au dessus du zinc ; dans quelques années je vous parie que toutes les maisons seronl bâties en zinc : c'est bien plus léger que le moellon.

- Et pourquoi, dit une autre personne; n'aurait-on pas plutôt

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étamé les boulevarts comme on étame les casseroles... moi je suis pour l'étain!

— C'est juste! répond en riant un jeune homme, et puis les boulevarts n'auraient pas pris le vert de gris.

Un vieillard qui tient une canne, dont il frappe le sol, dit à son tour, en s'arrètant presque à chaque mot :

« Oh! si l'on m'avait consulté... moi!... j'aurais trouvé bien « mieux que tout cela!... d'abord... c'était bien facile... j'y avais « pensé j'aurais trouvé tout autre chose. . . »

Comme le vieux bonhomme ne peut pas parvenir à dire ce qu'il aurait trouvé, la foule s'écoule et'le laisse parler tout seul en gesticulant avec sa canne.

Et malgré tout ce que l'on a pu dire, le bitume s'est établi sur les boulevarts, qui, grâce à lui, sont devenus propres et unis comme des trottoirs; et on ne glisse pas plus souvent sur ce terrain que l'on ne glissait sur tout autre , mais c'est le sort de toutes les améliorations d'avoir d'abord des détracteurs.

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