‹ La grande ville (volume 2)Chapitre 94 sur 135 · LES TABLES D'HÔTE · texte numérisé non relu

LES TABLES D'HÔTE

que c'est seulement pour s'amuser; et il faudrait avoir l'humeur bien tracassière pour voir un danger dans ce qui n'est qu'un léger passe-temps.

0 vous qui vous laissez entraîner à faire une partie dans les tables d'hôte, ne vous fiez pas à ces douces paroles. On commence une partie en jouant dix sous ; quelques minutes après on joue un napoléon, et celui qui a perdu la légère somme qu'il voulait bien risquer est le premier à vouloir augmenter les enjeux.

Les tables d'hôte où l'on ne joue pas doivent inspirer plus de confiance; peut-être le dîner n'y est-il pas aussi fin, aussi délicat que dans les autres, c'est possible, c'est probable même, parce que dans celles où le jeu vient ensuite, on fait plus de frais pour attirer du monde, quelquefois même on perd sur le dîner que l'on donne, car on est bien certain de se rattraper après. Dans les premières, vous devez avoir plus de confiance dans la société qui vous entoure ; vous y trouverez encore des blagueurs, des gourmands, de vieilles femmes coquettes, mais vous verrez beaucoup moins de chevaliers d'industrie, de floueurs, de ces dames qui avec le plus agaçant sourire ont un bonheur inconcevable pour retourner le roi à l'écarté.

11 y a des pourvoyeurs et des pourvoyeuses de tables d'hôte ; ces gens-là dînent gratis ; il y en a même qui ont une remise sur chaque convive qu'ils procurent. Dans les tables d'hôte où l'on joue gros jeu, ce sont ordinairement les femmes galantes qui trouvent moyen de faire venir du monde ; elles donnent leur rendez-vous à l'endroit où elles dînent, et ne manquent pas de dire à la personne dont elles ont fait la conquête :

— Si vous avez quelques amis à nous amener, ne vous gênez pas, au contraire cela fera grand plaisir. D'ailleurs, ils trouveront une société choisie et des femmes charmantes qui ne sont pas bégueules.

En effet , les dames qui vont dans ces endroits-là n'ont pas l'habitude de faire les bégueules avec les hommes qui jouent gros jeu.

Un jeune homme qui ne connaît point Paris, rencontre au spec-

LES TABLES d'hÔTE, 399

taele une dame fort élégante, qui se donne des manières presque distinguées. Le jeune homme s'y laisse prendre; d'ailleurs quand on est amoureux, on se laisse abuser facilement. 11 demande un rendezvous ; on l'engage à venir le lendemain dans une maison charmante, où se réunit la meilleure société de Paris, pour dîner, moyennant cinq francs par téte.

Le jeune homme accepte avec empressement. Le lendemain il est exact, et arrive à l'endroit qu'on lui a indiqué. 11 demande madame de Flicflac... ou un nom dans ce genre-là; ces dames ne se gênent pas pour se donner du de. La beauté de la veille vient au devant de ce monsieur, qu'elle présente à la société.

Le jeune homme se trouve au milieu d'une quinzaine de personnes qui presque toutes se donnent des titres, des grades, de la noblesse : l'un est soi-disant comte, l'autre baron, celui-ci est un ancien chevalier, celui-là un ci-devant général; il y a fort peu de roturiers, et encore ceux qui le sont parlent à chaque instant de leurs maisons, de leurs rentes, de leurs millions. Les dames sont élégantes , quoique leurs parures soient un peu fanées ; elles regardent le jeune homme d'un façon très provoquante, et celui-ci est enchanté de se trouver dans une si belle société.

On se met à table; le jeune homme est à côté de sa conquête : il peut lui presser, lui pincer le genou, elle ne s'en formalise pas, au contraire ; de l'autre côté il a pour voisin un monsieur qui se dit ancien marin, qui ne parle que de duels qu'il a eus, de gens qu'il a tués, qui parie mettre à quarante pas une balle dans le trou d'une aiguille , et avec une épée vous blesser à l'endroit que vous choisirez ; qui fait ensuite une foule de petites choses agréables en société ; par exemple, à peine est-on au second service, qu'il parie une bouteille de Champagne boire un verre plein jusqu'au bord, qu'il place au milieu de son assiette , et cela sans toucher le verre et sans répandre une goutte de vin.

Madame de Flicflac pousse le genou du jeune homme, en lui disant (oui bas :

400 LES TAULES D'hÔTE.

— Pariez je suis sûre qu'il né pourra pas faire ce qu'il dit.

Le jeune homme parie. Le monsieur exécute parfaitement ce qu'il

a parié de faire ; la bouteille de Champagne est gagnée. Un moment après le même monsieur s'écrie :

— Voilà qui est bien plus fort. Je vais placer deux verres de Champagne pleins l'un sur l'autre, et je viderai celui de dessous, sans rien répandre de celui de dessus.

Madame de Flicflac pousse encore son voisin, en lui disant :

— Pariez donc; cette fois il est impossible qu'il fasse cela.

Le jeune homme parie : le monsieur réussit encore parfaitement dans ce second tour. La bouteille de Champagne est encore gagnée, et ce monsieur si adroit propose un troisième tour. Bref au dessert le jeune homme a perdu cinq bouteilles de Champagne en sus de son écot , ce qui met son dîner à trente-cinq francs au lieu de cinq; mais la société est d'une gaîté charmante, on le trouve extrêmement aimable , il a vu faire des tours d'adresse surprenants , et madame de Flicflac se laisse pincer tout ce qu'il veut.

Après le dîner on passe au salon, et quelques personnes commencent une petite partie de bouillotte. On propose au jeune homme de faire une cave ; il préférerait causer avec madame de Flicflac , mais celle-ci lui dit :

— Jouez donc, je me placerai près de vous. J'ai dans l'idée que je vous porterai bonheur. Nous serons de moitié.

Le jeune homme n'ose pas refuser. 11 se met au jeu, et madame de Flicflac se place près de lui de manière à bien voir ses cartes, chose à laquelle elle paraît tenir beaucoup, toujours dans l'intention de lui porter bonheur.

Mais le soi-disant marin, qui tout en jouant regarde très souvent madame de Flicflac, gagne à la bouillotte avec la même facilité qu'il a exécuté à table des tours d'adresse. Le jeune homme, que la perte commence à échauffer, met au jeu tout l'argent, tout l'or qu'il a sur lui : il perd encore. Et madame de Flicflac, qui voulait

LES TABLES DHÔTE. 401

être de moitié dans son jeu, disparaît sous le prétexte d'aller chercher sa bourse, et ne juge pas convenable de revenir.

Le jeune homme, qui a perdu fout ce qu'il avait, quitte le jeu d'assez mauvaise humeur et en maudissant la veine constante du marin; celui-ci roule aussitôt des yeux furibonds, et lui dit que s'il a l'intention de l'insulter, il est fout prêt à descendre avec lui pour le tuer au coin de la rue.

Le jeune homme remercie; il ne juge pas nécessaire de se donner encore ce plaisir-là. Il s'éloigne en trouvant que la connaissance de madame de Flicflac lui a coûté un peu cher.

Gependani ce ne sont pas toujours les jeunes i^ens qui sont x. .51

102 LES TABLES d'hÔTE,

floues dans les tables d'hôte : voiei une aneedote historique. La scène se passe dans un de ces établissements situés au centre de Paris, et où l'on dîne pour trois francs, sans le café.

Parmi les habitués de cette table d'hôte sont deux dames qui ont le mauvais côté de la cinquantaine, quoiqu'elles ne se donnent pas plus de trente-six ans. Elles ont eu bien des aventures, bien des malheurs; cependant il leur est resté une aisance honnête , et si elles fréquentent les tables d'hôte, c'est parce qu'elles aiment la société, et que leur cœur sensible espère y rencontrer un cœur auquel il pourra s'attacher.

Ces deux âmes si tendres ont remarqué un jeune homme qui vient assez souvent à la réunion ; le jeune homme est joli garçon : il a l'air un peu mauvais sujet, et n'en paraît que plus séduisant ; il n'a jamais le sou, mais son cœur n'en doit être que plus vulnérable. Chacune de ces dames se met en frais pour lui plaire : l'une lui apporte des pistaches au chocolat , l'autre des pralines grillées ; celle-ci lui donne une jolie bourse en filet, celle-là un lorgnon élégant; et tout cela est accompagné de regards brûlants, de gros soupirs, de serrements de main, quelquefois même de coups de pieds sous la table. Le jeune homme, qui a l'humeur très bouffonne, se laisse regarder, serrer les mains, presser les pieds , et accepte les petits présents de ces dames ; mais bien loin de répondre à leur flamme, il fait en secret la cour à une jeune étrangère assez gentille qui vient aussi quelquefois à la table d'hôte.

Les deux beautés surannées ne se sont pas aperçues du penchant que leur vainqueur éprouve pour la jeune étrangère, mais elles se sont fort bien aperçues qu'elles étaient rivales et couraient toutes deux le même lièvre, ou, si vous aimez mieux, le même amour. Déjà des mots piquants ont été échangés : c'est à qui de ces dames supplantera l'autre ; et pour captiver le séduisant mauvais sujet, elles redoublent près de lui de petits soins, de petits cadeaux, de galanteries. Mais le jeune homme reçoit tout cela avec la même

LES TABLES DUHÔTE. 4()3

amabilité; il se moque également de ses deux conquêtes, qui le trouvent de plus en plus adorable, parce que si l'amour est aveugle quand il est jeune, il doit avoir perdu les cinq sens quand il est vieux.

L'homme adoré avait manifesté une fois le plaisir qu'il aurait a se promener en calèche au bois de Boulogne, puis à se rendre aux Bouffes dans une loge à lui.

Quelques jours après, les deux vieilles arrivent au dîner de la table d'hôte, et l une aborde le jeune homme en lui disant :

— Voici une loge des Bouffes pour ce soir.

Et l'autre dame s'empresse de lui dire :

— A sept heures, une calèche sera en bas pour aller au bois de Boulogne.

Celui auquel on offre cela reçoit fort bien ces deux parties de plaisir ; il accepte le coupon de loge qu'il met dans sa poche, en disant :

La calèche sera aussi la bien venue.

404 LES TABLES Bf'nÔTË.

Mais cela ne fait pas le compte des deux rivales. Elles se lancent des regards foudroyants; elles voudraient se manger les yeux, et pendant tout le temps du dîner, elles cherchent un moyen d'en finir, parce qu'elles "sentent bien que cet état de rivalité ne peut pas durer et qu'il faut y mettre un terme.

Pendant qu'on prend le café, les deux vieilles, poursuivies par la même pensée, passent dans le salon de jeu. Là, se trouvant en tête à tête, elles éclatent.

— Madame !. . . il faut pourtant que cela finisse !.. .

— Oui, madame! c'est ce que je me suis dit pendant tout le courant du dîner.

— Vous faites la cour a M. 0... d'une manière bien visible!

— 11 me semble, madame, que vous ne vous cachez pas non plus pour l'assommer de vos galanteries . . .

— C'est bien plutôt vous qui l'assommez!... Vous lui faites chaque jour un cadeau !. . .

— Vous avez toujours les poches pleines pour lui ; vous le bourrez de bonbons comme un perroquet !...

— Et vous de pâtisseries comme un caniche! Encore aujourd'hui vous lui apportez une loge des Bouffes!...

— Et vous qui espérez le promener en calèche !...

— Vous devez bien voir qu'il est charmant avec moi.

— Quand il me parle, ne voyez-vous pas comme il est aimable! - Et avec moi donc!... il est d'une gaîté! il ne peut pas me regarder sans rire.

— Il me dit des choses fort galantes; dernièrement il m'a comparée à la Matrone d'Ephe sel

— Moi, il m'a positivement assuré que j'avais la chute de reins de la Vénus pudique.

— Et comment a-t-il pu vous dire cela, madame?... Est-ce que votre... chute lui est connue?... Pauvre garçon! je crois qu'il aimerait mieux voir celle du Niagara!...

les tables d'hôte. 405

— Ah! madame! ménagez vos expressions, je vous en prie... vous diles des choses d'une inconvenance!...

- Pas si inconvenantes que vos manières et vos mines lorsque vous êtes près de M. G...

— Qu'est-ce que vous entendez par mes mines, madame?

— C'est assez ridicule, pour qu'on le remarque, vous lui faites continuellement des yeux blancs!...

- Vous voudriez pouvoir lui en faire de blancs, vous!... mais cela vous serait difficile! les vôtres sont toujours rouges comme eeux d'un lapin!

— Tout cela n'empêche pas, madame, que je ne sois aimée de M. 0...

— Vous?... par exemple!. . . C'est moi qu'il aime, madame.

— Oh ! non ! c'est moi qu'il préfère.

— Vous devriez renoncer à sa conquête, madame.

— C'est bien plutôt vous qui devriez renoncer à lui.

Ici, les deux rivales s'arrêtent un moment ; elles ont besoin de reprendre haleine, de réfléchir. Toutes les deux se craignent, toutes les deux comprennent qu'elles se nuisent. Tout à coup l'une d'elles paraît frappée d'une inspiration subite, et allant vers l'autre d'un air moins féroce, lui dit :

— Tenez!... l'amour nous a subjuguées toutes deux... et nous avons chacune autant d'avantages pour réussir... Je ne pense pas que l'une de nous veuille faire un sacrifice à sa rivale?...

— Oh ! ce ne serait pas moi, d'abord.

- Ni moi. Mais au lieu de nous quereller, ce qui ne sert à rien ([Li a nous bouffir les yeux, je vais vous proposer un moyen d'en finir.

- Quel est-il?

— Jouons 31. 0.... à l'écarté; celle qui perdra la partie renoncera à son amour et ne cherchera plus à nuire à sa rivale... Cela vous va-t-il?

iO() LES TABLES D HÔTE.

— Ma foi, oui, j'accepte!.. . Jouons notre jeune homme, cela vaut mieux que de nous disputer; c'est plus digne de nous. Mais pas de tricherie!

— Oh ! jamais je ne triche quand il s'agit d'amour.

— Allons, voilà une table et des cartes, terminons tout de suite ; car si je suis favorisée du sort, j'emmène mon gain aux Bouffes,

— Et moi au bois de Boulogne. Tenez, ma chère, convenons que celle qui gagnera jouira du spectacle et de la voiture.

— Je le veux bien ; c'est notre va-tout !

Ces dames se placent à une table d'écarté : elles sont profondément émues et elles tremblent en donnant les cartes, car jamais elles n'ont joué si gros jeu.

— Le roi ! dit l'une.

Kl l'autre s'écrie :

LES TABLES I*'hÔTE. 10/

— Ah ! Dieu! que vous me faites mal. — J'ai le point.

— Ah ! mon cœur se brise.

— J'en demande !

— Jamais ! Je renais à l'espérance.

— Du pique...

— Fi donc. Je coupe... atout et la vole!

— 0 cher ami!... A vous à faire... me faudrait-il te perdre!

— Trois à trois.

— Il a de si beaux yeux ! . . .

— Je joue. . . Et des dents. . .

— Je n'ai pas de ça.

— Et des cheveux !

— Je n'ai rien de tout ça.

— 11 est bâti en Apollon !

— Je suis volée.

— J'ai gagné! A moi M. O.... la calèche et le spectacle.

La vieille que la chance a favorisée (initie vivement la table, où sa rivale reste accablée, anéantie ; elle se précipite dans le salon voisin, où elle a laissé le jeune homme qu'elle vient de gagner à l'écarté; elle le cherche des yeux ; il n'y est plus. Elle présume qu'il est en bas et l'attend dans la calèche; elle descend à la hâte. La calèche n'est point à la porte ; elle s'informe au concierge.

— Est-ce qu'une calèche n'est pas venue à sept heures?

— Si, madame.

— Est-ce que M. O.... n'est pas descendu ? -—Si, madame, M. O... est descendu en effet...

— Eh bien, pourquoi ne m'a-t-il pas attendue?... Mais il a dû vous dire où je devais le rejoindre.

— Permettez, madame, d'abord M. 0... n'est pas descendu seul...

— il n'était pas seul?... Quoi, il avait emmené de ses amis?... comme c'est imprudent...

408 LES TABLES d'hÔTE,

— Mais, non, madame, ce n'était pas des hommes... !! n'avait avec lui ({lie la jeune dame étrangère...

— Qu'est-ce que vous dites! concierge?...

— Je dis ce que j'ai vu, madame : ils sont montés tous deux dans la calèche, et M. 0 a dit : « Vous ferez bien des remerciements à ces dames de notre part. ]\ous allons nous promenei au bois de Boulogne, et nous profiterons ensuite de la loge des Bouffes. »

La vieille reste pétrifiée, et lorsqu'elle se décide à remonter trouver sa rivale, elle lui dit d'une voix lamentable :

— Ma chère amie, voilà la première fois peut-être que cela arrive à deux personnes qui jouent ensemble î Nous avons perdu toutes deux.

Page 1