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LES TABLES D'HOTE

Dans une grande ville La table d'hôte est une fiction , c'est tout simplement une autre espèce de restaurant à tant par tête , où par exemple vous n'avez pas le droit, pour votre argent, de demander les mets que vous aimez : il faut vous contenter de ceux que l'on vous sert , lors même qu'ils sont fort peu variés , et rarement de votre goût. Mais enfin, puisqu'on est convenu d'appeler tables d'hôte ces maisons où l'on ne dîne pas à la carte, et où tout le monde se place à la même table, faisons connaissance avec celles de Paris.

Il y en a beaucoup, à différents prix et tenues sur différents tons. Vous en trouvez depuis un franc par tête jusqu'à dix francs, il est rare d'en voir s'établir à un prix au dessous ou au dessus. La plus grande quantité de tables d'hôte est dans les prix modérés de trois à cinq francs. Dans l'une le café est à part, dans l'autre il sera compris, mais le plus ordinairement le café et la liqueur se paient à part.

La table d'hôte dans une grande ville est le rendez-vous des étrani. 50

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gers qui aiment à dîner avec les mêmes personnes, afin de faire vite des connaissances; des célibataires qui n'ont ni famille, ni ménage, quelquefois même ni amis , et qui en se retrouvant souvent avec les mêmes visages, finissent parse persuader qu'ils tiennent à quelqu'un; des industriels de contrebande , c'est-à-dire de ces gens qui n'ont aucune profession, aucune industrie, et qui cherchent partout des dupes pour vivre à leurs dépens. Dans une table d'hôte, ils tâcheront toujours de se placer près des étrangers ; ils seront pour eux pleins d'égards, de prévenances, de petits soins, tout en ne négligeant pas de lancer de temps à autre quelques mots sur leur fortune, leur crédit et leurs belles connaissances. 11 y a toujours des gens qui se laissent prendre à ces piéges-là.

Si les floueurs sont très communs aux tables d'hôte , les blagueurs n'y sont point rares non plus. Ces derniers y vont dans le but de s'amuser, de faire poser les uns, de mystifier les autres, et avec le désir de se moquer de tout le monde.

Vous trouverez encore là des jeunes gens novices dans le monde, auxquels on a dit que dans une table d'hôte on prenait l'habitude de la société et des bonnes manières , en faisant connaissance avec des personnes qui ne demandent qu'à vous former.

Puis, de ces mauvais sujets qui n'ont plus le sou, et qui, après avoir vécu en princes pendant quelques mois, vont dîner à une table d'hôte modeste dans laquelle on leur fait crédit sur leur bonne mine, et où ils font habituellement un pouf.

Quelquefois des hommes de lettres vont là pour observer; quelques gens de finance s'y rendent par curiosité ; des négociants y vont dans l'espérance de dîner bourgeoisement et à bon compte, des gourmands afin de savoir si l'on y est bien traité, et une foule d'autres personnes par désœuvrement, ou pour savoir ce que c'est.

JViais dans les tables d'hôte où l'on reçoit des femmês (et c'est maintenant le plus grand nombre), cette partie de la société est la plus curieuse , et mérité surtout l'attention de l'observateur.

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Pour qu'une femme, à Paris, aille diner à une table d'hôte, il faut qu'elle n'ait point de ménage, de famille autour d'elle; il faut qu'elle ait dépouillé toute la timidité de son sexe et qu'elle ne craigne pas de se trouver chaque jour à table près d'un homme qui peut lui être inconnu, car dans une table d'hôte, si c'était toujours les mêmes habitués, on finirait par n'être qu'avec des gens de connaissance. Mais à Paris il n'en est point ainsi. Un habitué, ou même une personne qui aura été une fois par hasard à une table d'hôte et qui s'y sera trouvée bien, s'y rendra une autre fois avec un ami, deux amis, trois amis même. Chacun peut en faire autant; la personne qui tient la table est toujours contente quand on lui amène de nouveaux visages ; elle dit :

« Quand il y a pour neuf, il y a pour dix... et ainsi de suite... » Raisonnement fort triste pour les habitués qui ont bon appétit. Revenons à ces dames qui fréquentent les tables d'hôte. Il est rare qu'elles soient jeunes et jolies. Pourquoi? parce que celles qui

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ont ces deux avantages trouvent assez de dîners dans les cabinets particuliers, sans avoir besoin de venir à une table d'hôte. Ainsi donc, si ces dames que vous voyez sont jeunes, elles ne sont pas jolies; si elles sont jolies, elles ne sont plus jeunes. Cependant il y a des exceptions : par exemple, on rencontre souvent de fort belles femmes dans les tables d'hôte où l'on joue gros jeu.

Les dames qui vont dîner là ont beaucoup voyagé, beaucoup couru le monde ; elles parlent quelques mots de cinq à six langues qu'elles jettent à tous moments dans la conversation. Ces dames-là ont eu bien des aventures!... c'est très romanesque! c'est à ne pas le croire ; si vous les écoutez, vous n'aurez pas le temps de dîner.

En voilà d'autres dont la tournure est équivoque et les manières tant soit peu décolletées; mais elles font passer cela en se donnant un air étranger et un accent... de quel pays est leur accent? vous seriez bien embarrassé pour le deviner et ces dames pour vous le dire. N'importe, ces dames sont des comtesses étrangères, c'est convenu ; il faut donc leur pardonner de parler le français comme des cuisinières et de montrer si souvent une complète ignorance de nos usages.

Voilà ensuite de vieilles femmes qui veulent faire les jeunes : elles sont fardées, elles sont peintes, elles sont teintes, elles sentent le musc, l'ambre, les essences; elles ont une mise qui n'est plus de leur âge et les rend encore plus ridicules ; enfin elles regardent les hommes dans le blanc des yeux , en poussant de gros soupirs , et comme on n'y répond guère, ce sont elles qui les premières se décident à faire la déclaration de leur amour au malheureux mortel qui les a charmées.

Joignez à cela quelques figurantes de nos grands théâtres, des marquises ruinées, quelques lorettes dépaysées , des femmes entretenues qui ne le sont plus, des filles séduites qui voudraient l'être, et vous aurez une idée des dames qui se montrent dans une infinité de tables d'hôte.

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11 existe cependant à Paris quelques établissements de ce genre où la société est bien composée; pour y être admis il faut réellement être présenté par quelqu'un de connu, et qui fait connaître la personne qu'il amène. Les dames y sont rares; le plus souvent elles ne sont point admises.

Mais le dîner n'est pas toujours ce qui amène du monde à une table d'hôte; le dîner est le prétexte, le jeu est le vrai motif: le jeu, cette passion que vous retrouvez chez tous les peuples, dans toutes les classes, qui se déguise sous mille formes, et rentre par une fenêtre quand on vient de la chasser par une porte. A Paris, depuis que l'on a supprimé la loterie et fait fermer les maisons de jeu, bien des gens ont cherché des moyens pour attirer chez eux ces joueurs qui ne savent plus que devenir et que faire de leur argent, désolés de ce qu'on leur ait ôté la facilité de se ruiner en une journée ou en une nuit. Beaucoup de maisons de jeu clandestines se sont formées malgré les défenses de la police ; mais en dépit de toutes les précautions que prennent ceux qui tiennent ces jeux occultes, il est bien rare que l'on ne parvienne pas à les découvrir. Ceux qui vont dans ces endroits prohibés s'exposent donc à des scènes fort désagréables, qui quelquefois peuvent les conduire en police correctionnelle. 11 y a des joueurs qui affrontent tout; il en est d'autres que la passion n'entraîne pas jusqu'à braver les lois : pour ceux-là, il fallait des réunions, des sociétés qui n'eussent point l'apparence des maisons de jeu. Les tables d'hôte offraient cet avantage. Ce n'est point un endroit public, puisqu'il faut être présenté, Après le dîner on est tout naturellement réunis, et une petite partie se forme sans que cela puisse tirer à conséquence. D'ailleurs on ne joue point de jeux de hasard.

La bouillote, l'écarté, l'impériale sont les jeux usités dans les tables d'hôte. Quelquefois on s'y permet aussi le vingt-et-un, le macao, et cela ressemble beaucoup aux jeux de hasard. Mais la personne qui tient l'établissement vous dira: On joue si petit jeu.

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