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la providence qui, argumentant du libre arbitre, permit à sa créature d'inventer le papier à la mécanique. Dès lors ce fut fête à Cythère, comme aurait dit notre aïeule en agitant ses coiffes d'un air contrit.
Aujourd'hui l'on est tout-à-fait civilisé. La jeune personne qui reçoit un billet doux est déjà séduite par l'enveloppe. A peine en a-t-elle rompu le cachet, que ses doigts frissonnants palpent un vélin douillet et satiné. Les sens surpris ont aussitôt je ne sais quel avant-goût du ciel. .. Le chiffre du lovelace, toujours surmonté d'une couronne de comte, brille en lettres d'or ou enlacé dans d'ingénieux emblèmes ; les tranches sont dorées, les marges relevées de gaufrures, la pâte du papier a été pétrie dans le benjoin, tout y exhale l'ivresse du luxe et du plaisir, la cire elle-même semble avoir été brûlée sur une cassolette de parfums, c'est un conflit de choses douces, embaumées, charmantes, et profondément corruptrices.
Bref, je parie que s'il y avait eu un Marion du temps de ma grand'mère, les belles se seraient occupées d'autre chose que d'amuser leur chat. Marion, voyez-vous, est l'homme qui a poussé le plus
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loin l'épieurisme du papier à lettre. 11 a inventé je ne sais combien de merveilles glacées, gaufrées, frappées, satinées, celles-ci peintes à la main, celles-là à reflets prismatiques, ces autres à bordures d'or. Marion est la coqueluche de toutes lesScvignés qui ont quelque prétention à l'élégance. Elles ont mis à la mode d'aller le matin chez lui faire leurs emplettes de bureau. Aussi a-t-il découvert tout exprès pour elles un papier de fée, qui s'appelle, à ce qu'on dit, le filigranocolor ! Une femme qui se respecte un peu préférerait demeurer vertueuse toute sa vie , plutôt que d'écrire à son amant sur un autre papier que le filigranocolor. Je suis tout-à-fait de son avis.
Et maintenant, avant de continuer, il nous sera permis de prendre une mesure préliminaire. Il peut se faire que dans notre auditoire se trouve une blonde et pudique fille de la Grande-Bretagne. Si cela est, nous requérons contre elle le huis-clos, et la sommons de nous rendre, en se retirant, la liberté de parole dont nous avons besoin. Elle aura, si cela lui plaît, la faculté d'écouter discrètement à la porte. Mais du moins les apparences seront sauvées, et il ne sera pas dit que, sous le ministère de M. Guizot, un Français se sera permis de blesser en quoi que ce soit les plus légères susceptibilités de l'Angleterre. Cela fait, et puisque nous ne sommes plus ici que des esprits forts (je m'adresse à mes autres lectrices) qui ne craignons pas précisément qu'on appelle les choses par leur nom, nous allons mettre notre phrase à l'aise et la décolleter un peu. La chemise...— ah! mon Dieu oui, c'est ainsi que cela commence, — la chemise donc forme aujourd'hui l'une des spécialités les plus en vogue à Paris.
11 n'y a pas dix ans encore que c'était une très grave circonstance pour une ménagère que de renouveler le linge intime de sa maison. Deux ou trois semaines avant l'événement, la maîtresse du logis prenait des airs pensifs. Quand c'était une jeune mère dont les fils étaient déjà grandets, ce qui n'est pas rare, lapauvre femme se trouvait naturellement en proie aux plus singuliers embarras. Elle se surprenait à jeter des regards furtifs sur l'encolure déjà fort avancée de messieurs ses marmots, non point de ces regards de mère, regards qui n'ont point de sexe , mais de vrais regards de femme , timides et rougissants. La fille, s'il y en avait une, toisait aussi d'un œil assez équivoque les épaules du papa, et tombait ensuite dans des méditations qui avaient quelquefois le défaut de tourner à
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la rêverie. Et tout cela, dans quel but? Eli! mon Dieu, dans ce but Infiniment simple d'apprécier au juste combien il fallait de mètres de toile pour confectionner les cinq ou six douzaines de chemises dont le chapid\3 figurait au budget. Ces dames prenaient leurs mesures. Et quand il fallait tailler, coudre les pièces et les assembler, c'était bien d'autres mines! Le papa qui n'y entendait pas malice s'approchait des travailleuses, tàtait, vérifiait, et quelquefois critiquait la coupe des endroits les plus scabreux.
Mais tu n'y songes pas, s'écriait-il, en s'adressant à sa femme qui avait beau lui faire des signes en lui montrant la jeune personne, non, vrai, tu n'y songes pas. Tu sais bien qu'il me faut cela beaucoup plus large d'ici. C'est toujours par là que tu m'as manqué mes chemises. Prends-y donc garde une fois; que diable! on n'est pas un Hercule, j'en conviens, mais enfin, l'on n'est pas non plus un mirmidon... Eh bien! c'est comme pour ces enfants, tu te figures bonnement qu'ils ne grandissent pas, qu'ils ne grossissent pas, mais vois donc, biche, c'est à n'y pas fourrer ma tête, à moi, et tu veux que ces enfants y mettent... Heureusement que les yeux de la dame devenaient tellement expressifs, que le bonhomme finissait par comprendre que la jeune fille n'avait pas absolument besoin de savoir ce que ses frères devaient mettre dans leurs chemises.
Aujourd'hui, ces scènes d'intérieur ont presque tout-à-fait disparu, et les choses, qu'on nous permette l'expression, se passent beaucoup plus britanniquement. Les hommes vont chez Durousseau prendre mesure pour leurs chemises, comme ils vont chez Staub prendre mesure pour leurs habits. Durousseau, lui, qui n'a pas autant de ménagements qu'une femme à garder envers lui-même, y met, il faut le dire , beaucoup plus de conscience et d'exactitude que nos jeunes matrones. 11 en résulte que nos chemises ne ressemblent plus à des sacs disgracieux, fort discrets, fort chastes, à la vérité, mais fort ridicules. Et puis qu'est-il arrivé? c'est que Durousseau, en créant, pour ainsi dire, sa spécialité, a mis à la portée de fout le monde ce luxe jadis si rare, et cependant si recherché du linge élégant et riche. Durousseau, ou autrement dit le chemisier des Princes, car il a charge à la cour, reçoit non seulement chez lui la nichée nouvelle de notre aristocratie, laquelle, comme on sait, emploie tout l'esprit de ses écus à restaurer jusque dans les dentelles et
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le point-arrière du jabot, les saines traditions du passé ; mais il est aussi et surtout une providence pour le commis à douze cents francs, invité au bal chez son chef de division, et qui n'a dans sa garde-robe que les chemises de famille, les sacs dont nous parlions tout à l'heure ; car pour dix ou quinze francs, pour moins encore, il pourra savourer le plaisir d'ajuster son gilet de piqué sur du linge aussi fin, aussi frais, aussi régence que celui de M. Anatole, ce fat de surnuméraire qui est fils d'un général, et qui vient au ministère avec des éperons. Et c'est bien quelque chose.
Du temps qu'il y avait encore des peintres d'attributs, ces honnêtes artistes avaient pour coutume invariable de représenter L'Humanité sous la forme d'un serpent qui se mordait la queue. Indépendamment de la simplicité philosophique de cette figure, nous lui trouvons pour surcroit de mérite celui d'être à deux lins, c'est-à-dire de peindre l'Humanité d'abord, et la Mode ensuite, car si jamais di-
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vinité se mordit la queue (dans le sens allégorique de l'expression), c'est bien certainement la Mode, pour qui il n'y a rien de nouveau sous le soleil, hormis ce qui est vieux. Sans remonter très haut, nous voyons que dès la fin du xvine siècle Paris comptait un grand nombre de marchands, dits brocanteurs , qui faisaient commerce de vendre la dépouille des époques antérieures, et qui édifiaient des fortunes considérables en profitant de ce goût déjà fort prononcé de la mode pour tout ce qui était passé de mode. Celui de ces marchands qu'on pourrait appeler le Monbro de son époque, car il s'était acquis une réputation européenne, qui n'avait pas de rivale dans ce genre, était un nommé Ledoux. Tout ce que Paris renfermait de jeunes seigneurs, de femmes de qualité, d'artistes et même de savants, accouraient en foule dans ses magasins. Le duc d'Or léans, père du roi actuel, était un des visiteurs les plus assidus de Ledoux, et lui fit des achats considérables dont quelques traces se voient encore au Palais-Royal.
En héritant de ce goût de nos pères pour la Curiosité, nous l'avons, nous ne dirons pas perfectionné, mais complété. Non seulement nous recherchons les meubles et les objets anciens, mais nous empruntons à ces reliques du passé, des modèles pour nos mobiliers modernes. Le seul marchand de curiosités qui ait aujourd'hui une vogue de haute volée, et qui soit réellement versé dans la science profonde de l'archéologie, Monbro, en un mot, entretient plus de cinquante ouvriers sans cesse occupés à remettre en honneur le siècle de la Renaissance, celui de Louis XIV et de Louis XV, par des imitations du passé. Quand on donne à ses travaux une semblable portée, ce n'est plus la mode que l'on encense, c'est l'art que l'on glorifie.
Monbro a un musée d'antiquités et d'anciennetés qui, à lui seul, illustrerait une grande ville. Les étrangers qui débarquent à Paris sont presque aussi curieux de ses galeries que de l'entrepôt de Versailles. Je ne sais même s'ils ne lui donnent pas la préférence. Ce qu'on peut affirmer, c'est que bon nombre des gros bonnets de la fashion connaissent , à une merveille près , tous les trésors de Monbro, et n'ont pas encore songé à aller voir les salies de Constanline, pour lesquelles l'administration du chemin de fer a tant fait de réclames. On va chez Monbro, comme au xvm° siècle on allait chez Ledoux, et une femme de quelque valeur tient pour indispen-
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sable de dire, au moins une fois la semaine : « Je viens de choisir des vases et de la rocaille chez Monbro. »
Qu'on ne croie pas pourtant que Monbro soit de ces favoris de la vogue qui ne daignent sourire qu'aux plus grands noms et aux plus grosses fortunes. Monbro est bien trop artiste pour ne pas aimer et protéger tous ceux que l'art fait vivre. L'amateur modeste, mais qui a plus de goût que de richesses, a chez lui ses grandes entrées, et trouve là toutes les facilités imaginables pour concilier ses désirs avec son budget.
Mais il nous faut songer à clore cette revue qui dépasserait toutes limites si nous la voulions complète. Bornons-nous donc à un dernier croquis.
Voyez- vous ce Monsieur qui descend d'une citadine à l'angle d'une rue déserte? Après les contestations d'usage avec le cocher, ce Monsieur s'achemine en longeant les murailles et en partageant
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sa sollicitude entre les soins qu'il prend pour dissimuler sa démarche et les précautions nécessaires à la propreté de sa chaussure. Enfin , vous le voyez entrer brusquement dans une maison de singulière apparence. Il glisse un nom presque à l'oreille du concierge, et monte au premier étage aussi rapidement que le lui permettent ses petites jambes et ses cinquante printemps. 11 sonne, on lui ouvre, et après quelques paroles échangées à voix basse, on le fait entrer dans un boudoir dont le luxe fatigué nage dans un jour douteux. Ce Monsieur, comme nous venons de le dire, touche k la cinquantaine, il porte des cheveux blonds artistement bouclés, un gilet blanc à semé de fleurs bleues, un vieil habit neuf et des pantalons un peu courts à dessous de pied.
Après un quart d'heure d'attente, que le Monsieur a employé à se regarder dans la glace et à passer la main dans ses cheveux avec une précaution suspecte, la porte du salon s'ouvre discrètement, et une femme paraît. Le Monsieur exécute aussitôt une foule de salutations toutes plus galantes les unes que les autres, à quoi la Dame répond en prenant place sur une causeuse. Le Monsieur, qui se décide à en finir avec ses politesses, imite la Dame dont il se rapproche par quelques mouvements préparatoires , afin de pouvoir parler avec tout le mystère désirable. Le Monsieur commence alors par une petite toux d'émotion...
La conversation qui s'engage n'est pas précisément du ressort d'une plume qui fait , comme la nôtre, profession de pruderie. Disons vite, cependant, pour ne pas laisser galoper trop loin l'imagition du lecteur, qu'entre le Monsieur et la Dame, il ne s'agit que du h on motif. La maison où nous sommes est le siège d'une entreprise de mariages... au plus juste prix, dont la Dame est directrice-gérante. On y fait pour Paris et la province, et même pour l'étranger. C'est une maison montée en ce qu'il y a de mieux, et où l'on trouve à toute heure un assortiment de sujets très bien confectionnés.
Les épouses qui sortent de l'établissement sont garanties bon teint pour un an, et même davantage, si l'on consent à y mettre le prix.
On en a de tout âge, depuis trente à cinquante ans; on en a de blondes, de brunes, de rousses et de jaunes ; on en a de passionnées, de sentimentales, de froides, de pétulantes, de douces, d'ingénues et de romanesques. Si même on désire une Muse, on peut la fournir à des conditions très raisonnables. Enfin il y a les articles de choix
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et les articles courants, les épouses de belle venue et les épouses de camelote; mais les unes et les autres sont comme les gants à vingt-neuf sous : on est tenu de les acheter sans les essayer.
Ces maisons de confiance, pour l'établissement des femmes un peu pressées par l'âge ou par les circonstances, marient dans tout Paris, comme nous avons eu l'honneur de vous le dire, et à tous les arrondissements de la capitale indistinctement. Les prix se modifient selon l'arrondissement. On fait à des conditions douces et faciles pour les quartiers pauvres et nécessiteux. On accepte des règlements à trois mois ou fin-courant pour les quartiers de négoce, et l'on s'en remet à la générosité de l'amateur dès qu'il s'agit de la rue Notre-Dame-de-Lorette ou de la rue Saint-Lazare.
INos lecteurs de la province prendront peut-être ce qui précède pour une plaisanterie d'un goût fort discutable. Nous leur abandonnons volontiers la question de goût, mais le fait est vrai, le fait existe, et la quatrième page des journaux, cette quatrième page toujours si chaste et si modeste, est à même d'en fournir la preuve. Feuilletez le Siècle et le Journal des Débats, et vous trouverez concurremment avec les annonces du docteur Charles Albert et de l'abbé Châtel, l'annonce des maisons de mariages. Ces trois dernières spécialités donnent assez la mesure de ce que Paris est en état d'offrir comme civilisation progressive et comme affranchissement des idées.
Marc Fourni er.
JjJiu <£ïiouarï> #urliac.
Une fête, ou ce qu'on appelle des réjouissances publiques à Paris. — M. et Mme Pinchonnelle. — La sirène des cafés. — Comment les dégraisseurs en plein vent tachent les habits. — Un marchand de rouenneries achalandé. — Comme quoi la petite Lili soulève des grenadiers à la pointe des orteils. — Aventures de Frise-Poulet, et sa condition présente. — La bataille de Navarin. — Trait de courage de M. Pinchonnelle à propos d'un plat de friture. — L'âne savant. — Mac Gregor, ou le dernier des Highlands. — Le crocodille. — Sourika et l'enfant à trois têtes. — Histoire d'une femme sauvage et de son fils.
On a défiguré le saltimbanque par toutes sortes de chansonnettes, de parades et d'articles de mœurs où l'on est sorti du naturel en voulant outrer le comique. Eh quoi! rendre les banquistes plus plaisants! comme s'ils ne l'étaient point assez. Gela n'a pu sortir de cerveaux dignes de t'apprécier, ô Bobèche!
Que diriez-vous d'un comédien qui chargerait d'un nez postiche les sganarelles de Molière, et d'un bel esprit qui sèmerait de traits le dialogue des marionnettes? Que direz-vous donc de ces gens qui ne se trouvent point satisfaits de la pure éloquence d'un marchand d'orviétan, qui voudraient ajouter aux promesses d'un montreur de bêtes, qui commentent l'annonce d'un acrobate gascon, qui exagèrent les bouffonneries d'un paillasse, qui osent retoucher les chefsd'œuvre de la Foire ? C'est une profanation, n'en parlons plus, et allons voir sur place les originaux merveilleux de ces mauvaises copies.
C'est un jour de fête : les tambours, les cymbales, les clarinettes, les grosses caisses résonnent partout ; les escamoteurs s'égosillent ; les charlatans, les funambules, les jocrisses, les alcides, les arracheurs de dents, les scapiglioni, les cornacs, les jongleurs, les
LES BATELEURS i
écuyers, les empiriques montés sur leurs tréteaux hurlent à pleine gorge.
Chacun vante sa drogue, chacun crie miracle, chacun souffle dans sa trompette, chacun frappe sur sa pancarte, chacun bat sa caisse, chacun appelle la foule, et la foule étourdie ne sait auquel courir.
Entrez, Messieurs; entrez, Mesdames! c'est l'instant, c'est le moment! on ne paie qu'après avoir vu, c'est le spectacle le plus étonnant, le plus intéressant, le plus...
Plus bas, les marchands de gaufres, de limonades, de macarons, de charcuteries, de mirlitons, les jeux d'adresse, les tirs au fusil, les palets, les galets, les loteries, les optiques, les devins, les appréciateurs du poids et de la force musculaire, font un tintamarre à couvrir le trombonne de l'Hercule du nord et les tambours de la femme à la longue barbe.
Ah ! que ce mot du philosophe est vrai : on ne rassemble jamais les hommes sans les agiter; ces gens-ci s'agitent passablement. En saine politique, je ne voudrais pas qu'on permît souvent ces réjouissances, et si l'on faisait le compte à la fin du jour des vols, des coups de poings, des contusions, des chapeaux perdus, des montres volées, des enfants pervertis, des femmes insultées, des vieillards meurtris, des familles sans pain, des hommes ivres, des filouteries de tout genre et des attentats de toute espèce, mon avis serait motivé de reste.
Mais qui vois-je? M. Pinchonnelle et sa femme, un digne couple de province, arrivé à Paris depuis un mois. La femme vendait des merceries à Moulins, le mari détaillait du tabac et des clous. Ils ont fermé boutique, et le mari sollicite une place à l'heure qu'il est. 11 n'a pas voulu manquer l'occasion de montrer la fête à sa femme ; mais avant de s'engager dans les Champs-Élysées, comme il fait chaud, comme ils ont soif, comme ils resteront long-temps debout :
— Veux-tu t'asseoir? dit M. Pinchonnelle, en montrant latente d'un café.
— A quoi bon dépenser de l'argent? dit madame Pinchonnelle.
— Ce n'est pas tous les jours fête. Garçon, de la bière!
Le garçon apporte une bouteille, et attend qu'en la lui paie, à cause de la grande affluence. Cette méfiance choque M. Pinchonnelle. — Huit sous la bouteille! dit-il en buvant.
— Comme c'est cher ! dit madame Pinchonnelle.
— Et deux sous pour le garçon!
— Ça fait dix sous.
— Si nous allons de ce train-là...
— Je te disais bien...
— .Tu me disais, tu me disais... En attendant, tu bois comme un trou.
— Mais ce n'est pas moi qui...
— Non, c'est moi...
M. Pinchonnelle avec un mouvement d'impatience s'accoude sur la table. Une enfant de huit ans en guenilles, les yeux plombés, raclant une mauvaise guitare, vient chanter devant lui d'une voix enrouée, les yeux errants çà et là :
Viens-t'en nia dou ou ce a a a mie Sur la vague endormie i i i e , Le zéphyre amoureux eux Va nous bercer tous deux.
La douce sympathie ie ie......
— Je n'ai pas de monnaie, dit M. Pinchonnelle.
— S'il fallait donner à tout le monde, dit madame Pinchonnelle, on n'y suffirait pas.
— Oh! M'sieu ! Madame! continue l'enfant :
Viens-t'en ma dou ou ce a a mie Sur la vague endormie ie ie , Le zéphyre a mour
— Veux-tu t'en aller?
L'enfant tourne sur M. Pinchonnelle ses yeux distraits, et continue :
eux eux eux
Va nous bercer tous deux eux.
La douce sympathie ie ie....
— IN'oubliez pas la p'tite chanteuse.
M. Pinchonnelle lui jette un sou et se lève.
— Tu vois, dit-il à sa femme, à quoi sert de s'asseoir.
— Mon ami, ce n'est pas moi qui —
M. Pinchonnelle, retenu violemment, chancelle et aperçoit le collet de son habit souillé d'une plaque de savon blanc.
— Comment est-il possible, s'écrie l'homme qui Ta accroché,
que Monsieur sorte avec cette grosse tache sur un habit neuf? Comment souffrir cette graisse que la chevelure entretient sur le collet? Comment n'avez-vous pas honte de cette malpropreté? Vous voyez, Messieurs, l'ordure qui s'est amassée sur un vêtement mettable du reste. Monsieur ne pouvait se présenter nulle part, Monsieur ne pouvait aller dans aucune société sans se faire mépriser, Monsieur était ce qu'on appelle dans une tenue dégoûtante! Tournez-vous, Monsieur, je vous en prie. Monsieur est fait comme un vrai torchon.
Voyez, Messieurs, il suffit d'étendre avec la brosse gros comme une noisette de mon savon... Ne bougez pas, Monsieur, soyez tranquille, l'expérience ne coûte rien : je travaille gratis
M. Pinchonnelle, prêt à se fâcher, se rassure sur cette phrase. La foule l'intimide, sa femme perd contenance. L'homme mouille,
frotte, brosse et l'eau découle sous la chemise de M. Pinchonnelle, qui pousse un ah! de saisissement.
— Voyez, Messieurs, reprend l'homme, l'effet de cette composition : il est facile de s'en servir soi-même; je travaille gratis pour faire apprécier mes tablettes... Faites-moi l'amitié d'en accepter une, je ne les vends que trois sous!
Il la met hardiment dans la main de M. Pinchonnelle, qui n'ose la refuser.
— Est-ce que la tache est enlevée? dit-il en s'en allant à sa femme.
— Faudra voir. Pour le moment le collet est trempé et la tache paraît agrandie. Faudra voir. Tu n'as plus ton épingle?
— Tiens, je n'ai plus mon épingle !
— Comment fais-tu pour tout perdre?
— Elle n'était qu'en chrysocale.
— Tu es gentil un souvenir que je t'avais donné.
— Tant pis, c'est bien fait, ça t'apprendra.
Un homme, le chapeau sur l'oreille, la joue enflammée, la voix éraillée, s'égosille à deux pas de là : - Trente-neuf, voyez, Messieurs, Mesdames, trente-neuf! voyez le restant de la vente, trenteneuf! mouchoirs Chollet, garantis bon teint, trente-neuf!
— Ce n'est pas cher, dit madame Pinchonnelle; je voulais depuis long-temps t'en acheter une douzaine, laisse-moi voir.
Le marchand est entouré de trois acheteurs avides, qui choisissent, examinent, paient et menacent de dégarnir la boutique.
— C'est une vraie occasion, dit l'un d'eux.
— Donnez-m'en encore six, dit l'autre.
— Servez-moi donc, dit un troisième.
— Que diable! dit M. Pinchonnelle alléché, chacun son tour. Je veux acheter aussi, moi.
— Je vous crois bien , reprend un des acheteurs , vous avez oublié d'être bête.
M. Pinchonnelle se hâte d'empaqueter douze mouchoirs et les paie.
— Voyons un peu, dit sa femme en s'en allant ; tiens, en voilà un de troué.
— Ah dame fait M. Pinchonnelle.
— Oh qu'ils sont clairs!.... mais c'est du coton.... un autre de troué.... tous troués..,, de vraies loques.
— Je vais lui parler moi, dit M. Pinchonnelle furieux; viens vite. Us retournent sur leurs pas.
— Dites donc, vous, rendez-moi mon argent; il ne s'agit pas d'attraper le monde. Voilà vos mouchoirs, on n'en veut pas.
— De quoi ? que veut Monsieur ? s'écrie le marchand, connais pas !
— Je veux, je veux qu'on me rende mon argent, vous m'avez vendu de la pacotille.
— Tiens, ce Monsieur, reprend l'homme furieux, faut-il pas y vendre des cachemires à trente-neuf sous! Vous n'avez pas bientôt lini de me faire d' l'esclandre devant les pratiques !
— Allons, hu! reprend un des acheteurs; tu vas pas nous laisser gagner notre vie, toi?
— Veux-tu te sauver! dit le second.
— l iens mon chapeau, dit le troisième, que j' lui tape sur le mu /le.
M. Pinchonnelle, intimidé, bat en retraite et murmure à certaine distance : Tas de canailles !
Sa femme fait mine de le retenir.
— Je parie qu'ils s'entendent, dit-il enfin.
— Tu crois? dit madame Pinchonnelle.
Elle se heurte à un amas de monde.
— Sont-ils badauds ces Parisiens! dit M. Pinchonnelle, en voilà t-il! qu'est-ce qu'ils regardent?
Un homme en veste rouge à paillettes se promène dans un cercle immense ; un tapis est étendu par terre au milieu de ce cercle, et dans un coin grouillent cinq ou six enfants couverts de guenilles bariolées.
— Du courage à la poche! dit l'homme en rassemblant sur le tapis les pièces de monnaie qui pleuvent dans le cercle, encore vingt-cinq sous, et la petite Lili va soulever deux grenadiers à la pointe des orteils, deux grenadiers, les premiers venus. Cette enfant n'est âgée que de quatre ans et demi. On n'attend plus, pour commencer ce spectacle curieux, que la bagatelle de vingt-cinq sous.
— Voilà qui est fort, dit M. Pinchonnelle, une enfant de cet âge; je ne crois pas la chose possible.
— Vingt-quatre! dit l'homme en ramassant d'autres sous qui tombent, vingt-trois!... On n'ai tend plus que la bagatelle de vingt-
MIS BATELEURS
trois sous.... la petite UU va commencer son exercice!,.. Voyez,
Messieurs, il y a déjà vingt-deux sous sur le lapis Ce n'est pas
de trop de quarante-cinq sous pour un exercice si intéressant. M. Pinchonnelle, piqué de curiosité, jette un sou.
— Vingt-deux! il ne faut plus que vingt-deux sous... Encouragez la petite famille.
Les encouragements se ralentissent, et la somme en reste quelques minutes à vingt-deux sous. Un inconnu se hasarde.
— Vingt et un! s'écrie l'homme.
— Et allons donc, fait M. Pinchonnelle, et il jette cette fois une pièce de deux sous.
— Dix-neuf! dit l'homme, encore dix-neuf sous, et la petite Lili va commencer —
Mais la petite Lili ne commence point, les sous sont définitivement arrêtés, le cercle se dégarnit.
— Messieurs, dit l'homme en faisant la mine, on n'encourage
pas les artistes je ne puis pourtant pas rester inutilement sur la
place Une fois, deux fois..., c'est bien vu, bien entendu....
adjugé!
Il reploie son tapis, et ajoute avec amertume en se tournant du côté de M. Pinchonnelle:
— Nous avons des personnes qui voudraient tout voir et ne rien payer.... C'est pas cher.... Cancres, va!
Il emballe le tapis, les chaises, le tambour, et disparaît.
— Tiens, cet animal, dit M. Pinchonnelle, moi qui ai payé et qui n'ai rien vu !
Il se retourne à de grands cris.
— Holà! ho! eh! ho! eh! l'ami! vous revenez de Dijon chercher de la moutarde! j'en suis vraiment charmé! Eh! ho! vous vous portez bien? pas mal; et vous? à la bonne heure!
C'est un homme seul devant une table à tréteaux, vêtu d'une veste rouge et coiffé d'une perruque à grands crins. On ne sait ce qu'il veut et ni à qui il parle.
— Holà! ho!... mon père avait bien raison quand il me disait
Veux-tu te cacher galopin?
L'homme change de ton en courant sur un enfant qui s'est approché.
— Je t'vas frotter, toi!... reviens-y vermine!
11 a perdu le fil du discours et chante sur l'air du Point du jour :
Le point du jour dans un navet Avec des pommes de terre Dans la castrole se disputaient (bis).
Avez-vous jamais vu la guerre Aux pommes de terre ?
Il prolonge le dernier vers par une roulade bouffonne.
Quelques personnes se sont approchées comme M. et madame Pinchônnélle , le cercle se forme et se grossit. L'homme entame le récit suivant :
— Pour lors, voilà que mon père me dit un jour : Frise-Poulet, mon ami, faut que tu ailles faire fortune à Paris. Il me fait mon
paquet dans un chausson ; le talon n'était pas plein , et ma mère
me donne six belles chemises toutes neuves, qui n'avaient ni col, ni pans, ni devant, ni derrière.... il fallait aller chez le marchand pour avoir les manches. Me v'ià parti, je marche tout droit devant moi, et je demande à une bonne femme ous qu'était Paris? 11 est derrière vous, qu'elle me répond; je l'avais traversé tout droit sans faire attention. Y 'là que j'avais faim. J'vois sur une enseigne : Ici L'on donne à boire et à manger. Bon! que je dis. Monsieur, dit la servante, quel potage faut-il vous servir? Nous avons potage au pain, potage au riz, potage au vermicelle, potage à la julienne.
— Apportez-les-moi tous les quatre.
Vlà qu'elle revient. — Monsieur, faut-il vous servir un bœuf?
— Un bœuf? que je dis, servez toujours, nous verrons bien. Elle apporte un bœuf qu'était grand comme la main, ils sont
comme ça dans ce pays-là. C'est égal, que je dis, ces gens sont bien honnêtes, ils font ce qu'ils peuvent. Quand j'ai bien mangé, je prends mon chapeau et j' m'en vas. Le garçon court après moi.
— Monsieur! monsieur! la bourgeoise veut vous parler.
C'est sûrement, je pense, qu'elle a oublié de m'offrir le petit verrë, c'est une dame bien aimable. J'arrive au comptoir.
— Monsieur, qu'elle dit, nous avons huit livres dix sous.
— Tant mieux, que je dis, Madame, gardez-les.
— Pas du tout, c'est huit livres dix sous que vous me devez pour votre dîner.
Gomment, que je dis, on me l'a donné, ici l'on donne à boire et à manger. Je me mets à courir, le garçon se met à courir; il crie au voleur sur moi, je crie au voleur sur lui ; la garde ne savait plus lequel arrêter...
Ici l'assemblée fait entendre un gros rire; M. Pinchonnelle rit comme l'assemblée, madame Pinchonnelle elle-même comprime sa belle humeur avec son mouchoir.
— En v'ià un qu'a une platine, dit un soldat.
— Je ne sais pas où il va prendre tout ce qu'il dit, ajoute un autre.
— 11 faut encore qne ces gaillards-là ne manquent pas d'esprit, reprend gravement M. Pinchonnelle, pour inventer ces histoires-là.
Il ne sait pas que cette histoire et d'autres semblables sont stéréotypées mot à mot dans la mémoire de tous les pitres ou paillasses chargés d'assembler et d'amuser la foule pour la préparer au débil de la bonne aventure ou autre curiosité.
Le pitre reprend son récit .
— Après ça j'entrai chez un pâtissier pour avoir un état ; il me dit : Viens chez moi, je t'enseignerai ce qu'il faut faire, et je te présenterai à ma femme ; n'oublie pas de la saluer.
a II
— Comment faut-il faire, que je dis, pour la saluer.
— Tu lui tireras le pied et tu lui donneras un grand coup de chapeau. Sa femme arrive. Je lui donne un grand coup de chapeau sur la figure, et je lui tire le pied; elle tombe le dos dans un chaudron d'eau bouillante; elle se met à crier. Madame, que j' dis, j'ai bien l'honneur de vous saluer ; le pâtissier, dit . — C n'est pas comme ça qu'il faut s'y prendre. Viens par ici, j'te vas montrer ce que lu auras à faire. Tu prendras douze douzaines de brioches, et tu iras dans les rues en criant : Ils sont tout chauds, tout bouillants, brisez-vous la gueule et cassez-vous les dénis.
— C n'esi que ça, que j'dis.
— C'nest que ça, qu'il m' dit, et tu m' rapporteras la monnaie, et tu donneras le treizième.
— Bon, que j'dis. Je mets la manne sur ma tête, et je vais dans les rues en criant de toutes mes forces : Ils sont tout chauds, tout bouillants, brisez-vous la gueule et cassez-vous les dents. Il y a un homme qui m'dit : Combien la douzaine?
— A un sou la pièce, c'est douze sous.
— Donnes -tu le treizième?
— Oui, que j'dis. Il prend une brioche et il s'en va. J'avais une faim d'enragé. Tiens, que j' me dis, puisque cet étranger a pris un treizième, j' puis bien en manger un autre. Il y avait une brioche qui avait l'air de m'agacer, j' l'avale. Je marche toujours, mais v'ià que c'tte brioche s'ennuyait toute seule dans mon ventre; j'en avale une autre pour lui tenir compagnie; v'ià-t-il pas qu'elles se battent; j'en envoie une troisième pour les séparer. Oh! jarni! elles se mettent deux contre une. J'en envoie une quatrième, bon, trois contre une! De fil en aiguille je mange toutes les brioches, ça faisait un beau tapage. J' retourne chez Y bourgeois, il regarde dans la manne. Bon, qui dit, tu as tout vendu. Il ouvre un tiroir à cases.
— Tu vas mettre là les pièces de vingt sous ; là, les pièces de dix; là, les sous; là, les pièces de six liards.
— J' mettrai rien du tout, que j'dis. J* lui conte la chose; il prend son rouleau, je me mets à courir autour de la table, il court après moi, mais il n'a jamais pu m'attrapper... il n'y avait que son rouleau qui m'attrapait de temps en temps...
A ces mots, entre brusquement dans le cercle un homme en redingote bien boutonnée, un chapeau graisseux sur le coin de l'o-
reille, qui donne (rois grands soufflets au pitre, autant de coups de pied, en s'écriant :
— Que fais-tu là, paresseux; il y a deux heures que j' te cherche, tu te permets d'abuser de la patience de ces messieurs et de ces dames... •
Le pitre lui fait force grimaces par derrière, et affecte un air soumis quand il se retourne.
— N oyons, imbécile, tu n'as pas fait à ces messieurs, je parie, l'annonce de ce que tu a-t-à leur communiquer.
Et s'adressant au cercle, tandis que le pitre imite sa voix et son geste. Le maître. — Messieurs et dames!...
Le pitre. — Mulets et ânes! ..
[je maître, avec un coup de pied. — Veux-tu te taire, imbécile?... Messieurs et dames, c'est pour avoir l'honneur de vous annoncer... Le pitre. — De vous enfoncer...
Le maître. — Que je suis de retour d'un voyage dans les principales capitales...
Le pitre. — Général et caporal. . .
Le maître. — Je suis connu sur la place...
Le pitre. — De Grève.
Le maître. — Je m'appelle Auguste, dit l'Américain. Le pitre. — Vilain arlequin.
Le maître. — Je suis élève du fameux Moreau. Le pitre. — Fameux moricaud.
Le maître. — Savant dans la chimie, la chiromancie, et l'art de prédire l'avenir.
Le pitre. — Sauvez-vous, il va venir...
Grand coup de pied du maître appliqué de côté.
Le pitre se retourne, et en demande raison à M. Pinchonnelle qu'il menace de grands coups de poing. Tout le cercle rit, et M. Pinchonnelle juge qu'il est de bon goût d'en faire autant.
Le maître. — Qu'as-tu donc? Viens ici, imbécile! Voyons, Frise- Poulet, mon ami, puisque tu veux te mêler de mon art, montrenous comment tu sais travailler. Fais tirer une carte à l'un de ces messieurs, et tu lui expliqueras son horoscope.
Le pitre. — Son télescope.
Le maître. — Sur le passé, le présent et l'avenir. Le pitre. — Bon.
II fait le tour du cercle, et présente le jeu de cartes à M. Pinchonnelle qui refuse. Le pitre insiste, et lui dit de sa voix naturelle qu'il n'en coûte lien, M. Pinchonnelle prend une carte.
Le pitre ajoute quelques lazzis qui le font rougir, et qui font beaucoup rire l'assemblée. Le pitre se retire à distance, et élevant la voix d'un ton burlesque.
— Monsieur, voire carte annonce que vous êtes venu au monde le jour de votre naissance, tout nu, sans chemise, les mains dans vos poches.
Grands éclats du cercle. M. Pinchonnelle se pique, sa femme se couvre le visage.
— Sous peu, il s'opérera en vous un changement de position, à moins que vous ne couchiez sur la place. Si l'on ne vous écrit pas, faut pas faire de réponse, ce serait de l'encre et du papier de perdu.
Le maître. — Imbécile, qu'est-ce que tu dis là? Est-ce ainsi que tu prétends contenter monsieur; il a bien affaire de savoir ces bêtises-là.
Tous les yeux sont fixés sur M. Pinchonnelle, et tout le monde rit à ses dépens. 11 rend la carte d'un air froid; et comme le maître commence l'annonce véritable, comme les spectateurs se dissipent, il se glisse dans la foule et s'en va plus loin avec sa femme.
La voix aiguë de polichinelle le fait retourner; le tambour couvre la voix de polichinelle, et la voix caverneuse d'un homme qui frappe à tour de bras sur une pancarte fait taire aussitôt le tambour.
— Messieurs et dames, c'est pour les dernières représentations du spectacle curieux que j'ai l'honneur de vous annoncer. Avant de quitter la capitale, nous offrons une dernière fois à la curiosité la fameuse bataille de Navarin représentée au naturel. Venez voir, messieurs et dames, ce travail véritablement curieux. Vous voyez la mer agitée, les vaisseaux des Turcs, les Français et les Russes ; le vaisseau amiral incendié par un brûlot; vous entendez l'artillerie et les bombes, les cris des blessés et le sifflement des cordages. Entrez, messieurs, suivez le monde! Mais, me direz-vous, combien prends-tu pour voir ce spectacle amusant? Messieurs et dames, nous avions mis le prix des places à dix sous par personne, mais vu les circonstances et pour contenter tout le monde, ce n'est plus dix sous, ni huit, ni six, ni quatre, c'est trois sous, messieurs et dames, la faible bagatelle de trois sous par personne! Entrez, entrez, messieurs, suivez le monde!
Le tambour, les trompettes, les clarinettes éclatent de concert avec des cris effroyables. M. et madame Pinchonnelle sont à l'instant saisis, soulevés et jetés à grands coups de poing dans la baraque par le paillasse de l'établissement qui s'est précipité sur la foule.
Là, une serinette enrhumée succède aux symphonies du dehors. Sept ou huit personnes sont assises sur des banquettes de paille pourrie autour de M. et de madame Pinchonnelle, poussées avec eux par le même procédé. Le fond de la baraque est occupé par une toile de serpillière qui se roule, et laisse voir une image d'optique grossièrement enluminée et représentant à peu près la vue du port de Marseille. M. Pinchonnelle imagine que c'est le rideau du théâtre; et comme la serinette lui arrache des grincements de dents, il s'impatiente de ce qu'on ne commence pas plus vite.
— Mais, dit madame Pinchonnelle, ne vois-tu pas remuer quelque chose sur ce tableau.
En effet, un des bâtiments de l'image est découpé, et se meut légèrement de gauche à droite.
— Ce sont de petites bêtises, dit gravement M. Pinchonnelle, qu'ils font pour amuser le monde en attendant.
A l'instant même la toile de serpillière retombe sur l'image, et la voix de l'homme se fait entendre.
— Place, messieurs et dames, place à la nouvelle société. — C'est fini? murmurent les voisins.
— Comment c'est fini? dit M. Pinchonnelle, on n'a pas commencé.
— Mande pardon, dit l'homme, c'est fini. Qu'est-ce que vous voulez donc voir pour vos trois sous? Allons, allons, videz les planches et passez au bureau.
M. Pinchonnelle veut se fâcher, sa femme le supplie ; il jette six sous avec ce mot piquant à la dame du bureau :
— Vous ne me reverrez pas souvent.
— C'est pas d' ça qu'on se plaindra, monsieur de deux liards, réplique la femme.
Madame Pinchonnelle, pour distraire son mari de sa mauvaise humeur, cherche un sujet de conversation en promenant ses yeux çà et là.
— Dieu, la bonne odeur de friture !
— Je te conseille d'en parler, tu me fais penser à mes faiblesses d'estomac. J'ai à peine déjeûné.
— Mon ami, nous étions pressés de partir... Je sens moi-même un besoin de prendre...
— Tiens, on me l'a pris... dit tout à coup M. Pinchonnelle la main posée à plat sur sa poche de derrière.
— Quoi donc?...
— Ou je l'ai perdu... Mais j'ai senti un petit mouvement...
— Qu' as-tu?...
— J'ai... que tu es bête, je ne l'ai plus.
— Quoi donc?
— Mon mouchoir.
— Tu l'as perdu ?
— Ou on nie l'a pris.
— Ça ne m'étonne pas... dans des faiseurs de tours comme ça „ . . ils vous crèveraient les yeux qu'on n'en verrait rien.
— Ou je l'ai laissé à la maison.
— Ça ne m'étonnerait pas encore...
— Sais-tu ce qui sentait si bon tout à l'heure... Voilà.
Ils s'arrêtent devant une cuisine en plein vent, décorée de guirlandes de cervelas. Le feu flambe, la poêle chante; les saucisses cuites, les tranches de lard, les morceaux de petit-salé fument sur une assiette.
— 0 Dieu! s'écrie madame Pinchonnelle avec une tendre pitié, quelle patience! le charbon, le soufflet, la graisse, le pain, la viande... tout enfin.
— 11 faut convenir, dit M. Pinchonnelle, avec un sourire de condescendance, que ces Parisiens sont industrieux pourtant. — C'est que ça vous a une mine... charmante.
— C'est vrai... ça sent bon.
— Si j'osais...
— Je te reconnais bien là... Ma foi ça ne me dégoûte pas... Oh, c'est proprement fait dans ce que ça est.
— Mais comment pourrait-on, devant le monde..
— Pardi! tu te fais envelopper ça... Personne ne se gêne à Paris.
— Demande-lui donc ?. . .
— Pardi! voilà-t-il pas...
M. Pinchonnelle s'avance résolument, choisit, marchande et emporte roulés dans du papier graisseux divers morceaux de charcuterie qu'il glisse péniblement dans ses poches avec plusieurs petits pains de seigle. Ils se retirent ensuite, lui et sa femme, gênés par la crainte d'être remarqués et par les précautions qu'exige la nature des comestibles qu'ils essaient de goûter.
— Dieu! que c'est salé! s'écrie madame Pinchonnelle.
— Tu es bien heureuse, reprend M. Pinchonnelle, une main embarrassée et s'efforçant de glisser l'autre dans sa poche ; je ne sais pas... encore... moi... si c'est salé...
Il se décide à tout enfermer.
— Sais-tu?... nous nous arrêterons quelque part... comme pour boire... et nous mangerons tranquillement.
— Ma foi! je n'y tiens pas...
M. Pinchonnelle, distrait par l'arrangement de ses poches, s'arrête machinalement près d'un groupe, au milieu duquel on voit un âne arrêté.
— Ah î voilà qu'est bien curieux... par exemple... badauds de Parisiens... de mon temps au moins on promenait à Moulins des ours... un chameau... tu te souviens?... ici, ils s'attroupent pour voir un âne.
Dans le même groupe un homme en veste militaire, les manches retroussées, un sac à la ceinture, une baguette à la main, s'écrie devant une table chargée de gobelets.
— Messieurs et dames, à l'instant même, à la place de cette muscade, je vais faire passer la tête de monsieur sous ce gobelet.
Tout le monde rit, M. Pinchonnelle se retourne, c'est lui qu'on regarde, c'est lui que l'escamoteur a désigné.
— Mais monsieur n'osera pas me prêter sa tête. Je suis persuadé qu'il ne voudrait pas la changer, cela serait dommage.
Tous les yeux demeurent fixés sur M. Pinchonnelle, et les éclats redoublent.
— Monsieur, en revanche, voudrait-il me confier sa montre ? M. Pinchonnelle, piqué, refuse.
— Monsieur, n'ayez point de crainte, on vous la rendra; histoire de rire et de plaisanter.
M. Pinchonnelle refuse avec fermeté. L'escamoteur continue avec aigreur :
— Vous êtes libre, monsieur; souvent on voit des gens se méfier des personnes qu'on devrait plutôt se méfier d'eusse... (plus haut). Messieurs, monsieur refusant de me prêter sa montre, l'expérience ne peut avoir lieu.
Un murmure de désapprobation circule dans le cercle. Madame Pinchonnelle veut entraîner son mari, mais M. Pinchonnelle, la tête montée, juge plus à propos de rester et de faire bonne contenance.
— En attendant, messieurs, reprend l'escamoteur, nous allons passer aux exercices de cet intéressant animal. C'est à tort, messieurs, que l'âne passe pour manquer totalement d'esprit, vous allez en avoir la preuve... Ici, Biquet... Cet animal, messieurs, est unique dans son genre : il obéit au commandement, fait des tours de cartes comme le meilleur physicien, joue aux dominos, connaît le présent, le passé et l'avenir, et devine à vue d'œil le caractère des
personnes... Biquet, mon ami!... attention!... quelle heure est-il? L'âne baisse la tête et frappe du pied.
— Une, bon! .. ce n'est pas tout.
L'animal frappe un second coup.
— Deux, bon!... et puis?...
L'âne lève le pied une troisième fois.
— Trois heures... il est trois heures en effet... C'est très bien, mon ami... Messieurs, regardez à vos montres... Biquet, mon ami, ce n'est pas tout, on m'a dit aussi que tu te connaissais en physionomie... Tu vas me faire l'amitié de chercher parmi ces messieurs etcesdames quel est le plus amoureux de la société... Allons, Biquet, mon ami, va!
L'animal fait lentement le tour du cercle, et flairant dans le voisinage du couple de province une forte odeur de seigle et de nourriture, s'arrête en baissant la tête devant madame Pinchonnelle ; l'assistance s'égaie fort de cet affront en manière de punition. Madame Pinchonnelle est couverte de confusion ; son mari, de plus en plus irrité, la retient.
— Ce n'est pas moi qui y ai dit, reprend l'escamoteur en flattant l'animal... Biquet, mon ami, c'est très bien... Actuellement, mon ami Biquet, tu vas nous chercher le mari le plus trompé de la société... Allez, Biquet, mon ami.
L'âne reprend le tour du cercle, et va tout droit fourrer son museau dans les plis de la redingote de M. Pinchonnelle. L'hilarité est à son comble. M. Pinchonnelle, exaspéré, renvoie l'âne d'un coup de poing; il se sent retenu par les basques : deux chiens qui les flairaient se mettent à aboyer; l'âne effrayé rue ; l'escamoteur accourt. M. Pinchonnelle s'élance sur lui, les chiens s'élancent sur M. Pinchonnelle, madame Pinchonnelle court sur les chiens; la foule rit aux éclats, l'âne se sauve au trot, les injures, les cris, les aboiements font un vacarme effroyable. Les spectateurs se jettent dans la mêlée, dégagent l'escamoteur qui court après son âne, et arrachent M. Pinchonnelle à ses chiens qui emportent aux dents ses deux poches et quelques loques du voisinage. Les huées poursuivent les deux époux qui se retirent tout échauffés.
— Il faut rentrer! s'écrie le mari en tâtant son vêtement.
— Bepose-toi, mon ami, prends quelque chose... Je suis aussi toute troublée.
Us se jettent sur deux chaises devant un café.
— Voilà, monsieur, voilà!
Le garçon apporte une bouteille de bière. Cinq musiciens, dont un cor, une clarinette, un basson et une contre-basse viennent aussitôt s'installer devant la table. Le cinquième, vêtu en écossais, chante ces mots avec un accent étranger, en s'accompagnant d'une guimbarde:
Ai mu les yux noirs si tu vu
Pour moi je n'ai — me que les blu,
Pour moi je n'ai — me que les blu,
Pour moi je n'ai (roulade prolongée) me que les blu.
— Garçon! s'écrie M. Pinchonnelle.
Il jette huit sous sur la table, emmène sa femme brusquement en murmurant d'un ton passionné : — Brigands !
— Te trouves-tu mieux, mon ami, dit sa femme.
— Rentrons,
— Mais puisque nous y sommes...
— Ça t'amuse, toi.
— Non ; mais s'en aller sans voir la fête...
— Tu Tas vue, la fête... c'est toujours comme ça.
— Bah! tu as besoin de t' égayer, puisque la dépense en est faite.
M. Pinchonnelle ne répond pas; il considère une immense pancarte qui représente, d'après l'inscription, l'affreux crocodiile du fleuve des Amazones, d'environ vingt-cinq pieds de longueur, tenant dans sa gueule un jeune enfant, dont on voit le sang ruisseler sous les dents tranchantes du monstre.
Madame Pinchonnelle pousse un cri d'effroi.
— Tu ne connais pas cette bête-là, toi... J'en ai lu la description dans... des voyages.
— Est-ce que ça détruit le monde comme ça.
— Ah ben! pire que ça... tout ce que ça trouve.
— Oh Dieu de Dieu! le pauvre innocent, regarde donc, Isidore.
Madame Pinchonnelle montre la pancarte voisine où l'on voit un jeune enfant peint d'un rouge-garance, dont le corps est surmonté de trois têtes.
— Vlà des horreurs, par exemple, dit M. Pinchonnelle, .. Ceux
EUS BATELEURS. i)\
qui ont le malheur de faire des choses comme ça... devraient bien mieux... les cacher... Tiens! voilà un sauvage... Non, c'est une femme... c'est bien ça... j'en ai vu la description dans... des voyages... Ça, par exemple, c'en est un vrai... car enfin on peut voir... si l'on veut.
— Moi, je voudrais voir le pauvre petit qui a tant de têtes.
Et boûm, boum, bam, bam, trick, trick, chinn, chinn, ran plan plan; les caisses, les fifres, les cors entrent en danse.
— Venez voir, messieurs et dames, la véritable femme sauvage venue du Missipipi...
— Vois-tu, je te le disais bien, dit M. Pinchonnelle à sa femme. — Venez voir, reprend l'orateur, le grand crocodile ou caïman du
fleuve des Amazones. Vous verrez également le phénomène sans pareil, résultat d'un légitime mariage, qui porte distinctement trois têtes....
— Pauvre petit! dit madame Pinchonnelle, c'est ce que je voudrais voir.
— Entrons, dit M. Pinchonnelle, il y a du choix.
On les pousse dans la baraque. On voit là dans un coin une espèce de cage grillée et couverte d'un mauvais tapis. La foule s'attroupe autour du cicérone qui se baisse avec précaution et lève un couvercle.
— Attention, messieurs, pas d'imprudence! l'animal est jeune, mais d'un caractère naturellement féroce ; il connaît la voix de son maître.
M. Pinchonnelle s'approche, et voit un baquet plein d'eau. — Où est-ce? dit madame Pinchonnelle.
Le cornac plonge un bâton dans l'eau, et l'on voit se mouvoir au fond une bête verdâtre.
— Je ne distingue pas, dit M. Pinchonnelle.
— Attendez, messieurs, il faut que tout le monde voie.
Le cornac met la main dans le baquet, et retire un petit animal moribond de la forme et de la mesure d'un gros lézard.
— N'ayez pas peur, madame, il connaît la voix de son maître. Vous pouvez passer la main sur son dos. Touchez, madame.
— Non, non, s'écrie madame Pinchonnelle.
— Allons, mon ami, au revoir, et souhaitez le bonjour à la compagnie. Cet animal ne peut supporter le grand air.
Le cornac rejette la bête dans le baquet. En ce moment de sourds grognements qui s'augmentent par degrés partent de la cage.
— Holà, holà, Sourika, on y va! s'écrie le cornac. Sourika demande son dîner.
11 lève le tapis, et Ton voit accroupie dans un coin de la loge une femme bideuse, échevelée, nue jusqu'à la gorge, et drapée d'une fourrure de poils de lapin; elle continue ses grognements et sautille de temps à autre sur les pieds et sur les mains. Le cornac lui jette un bareng fumé quelle dévore à belles dents.
Madame Pincbonnelle, qui a peur, l'examine curieusement, cachée derrière son mari.
— -Tu ne sais pas, mon ami, je trouve que la sauvagesse ressemble à madame Frédéric... tu sais, la garde-malade du cinquième.
— Quelle bêtise!
— Il y a comme une idée.
La femme sauvage se retire en grognant dans le coin de sa loge.
• — -Elle ne parle pas? dit M. Pincbonnelle au cornac.
• — -Comme vous voyez, monsieur, la langue de son pays.
Un homme d'un certain âge, mal vêtu, un bocal à la main, prend la parole à l'autre bout de la baraque.
— Voyez, messieurs, <le phénomène curieux. Je suis le père de l'enfant ; il a vécu quelques minutes, à ce qu'a dit le docteur. On peut se passer le bocal.
Le bocal circule de main en main, on y distingue à travers une liqueur noirâtre un fœtus gros comme le poing et défiguré.
■ — -Tiens, dit madame Pinchonnelle, M. Frédéric... tu sais, le mari de madame Frédéric... qui t'a porté une malle.
— Tu crois?...
—Quand je dis le mari... on dit que non dans la maison... et qu'ils ont leur enfant dans de l'eau-de-vie... parle-z-y donc.
— M. Frédéric! s'écrie M. Pinchonnelle d'un air triomphant.
Le cornac lui jette un regard furieux; M. Frédéric lève les yeux, perd contenance, et venant à lui.
— Monsieur, je vous en prie, ne nous ôtez pas notre pain. Attendez que le monde soit sorti.
Le cornac expédie la foule aussitôt. M. et madame Pinchonnelle attendent dans une stupeur respectueuse. La baraque vide, M. Frédéric s'approche.
— Mande bien pardon, monsieur, madame, mais vous pouviez nous faire avoir une scène avec le monde.
La femme sauvage ouvre sa cage, se dresse sur ses pieds, et s'avance en jetant un tartan sur ses épaules.
— Vous m'avez fait une fière suée... c'est pas pour dire... que voulez-vous? les temps sont durs... chacun fait comme il peut... pour gagner sa pauvre vie... Enfin, tant de tués que de blessés, il n'y a personne de mort. . Je vous ai bien reconnus tout de suite... Et du reste, ça vous va bien, monsieur, madame?
M. Pinchonnelle, à qui le costume impose encore, répond avec déférence.
— Mais comme vous voyez...
— Vous vous promenez... vous fait' un petit tour... vous avez ben raison... j'en ferais ben autant... sans mes occupations...
— Ça doit fatiguer, dit sérieusement M. Pinchonnelle.
— -IN' m'en parlez pas, que j'étrangle 1' poisson me met la
gorge en feu... qu' j'ai, saufvot' respect, le cœur sur les lèvres... qu'il n'y a pas à dire, faut l'avaler... L'autre fois il me donnait du poisson cru... Au moins, qu'j'y ai dit, donne-moi du hareng saur.
— -Je croyais, dit madame Pinchonnelle, que votre état était pour les personnes malades.
— Oui, quand ça donne; mais par ce temps ici... va te promener... qui s'entend de mon état, j'suis marchande des quatre saisons qu'on appelle... mais pour lors, les jours de fête, v'ià monsieur qui est le cousin de Frédéric et qui sait parler comme ça au monde... y a conseillé de faire voir 1' petit... Pauv' petit!... puisque le bon Dieu nous l'a donné, vaut autant qu'il serve à quet' chose...
Madame Frédéric essuie une larme. Cependant le cornac s'impatiente et presse une seconde représentation. M. et madame Pinchonnelle voient qu'il faut sortir.
— Si vous avez quett' chose à faire, n' m'oubliez pas... à revoir, m'sieu, madame.
M. et madame Pinchonnelle sortent.
— En v'ià qui est fort, dit la femme.
— Ah ça, en as-tu assez à présent, reprend le mari, voilà la brune, et je ne me sens pas de l'estomac.
— 'Ni moi. Combien as-tu dépensé?
— Je ne sais pas, mais...
LES RATELEURS.
— Ah bm, ce n'est pas tous les jours fcte...
— Je voudrais bien savoir si j'ai laissé mon mouchoir maison .
— -Veux-tu le mien?...
— -Oh, ce n'est pas pour ça.
— -Tu as toujours perdu ton épingle?...
— Ça se retrouvera ; mais ma redingote. . .
— -Oui, de l'ouvrage pour moi...
— -Et mon pantalon.
— Je donnerais tous tes pantalons pour retrouver l'épingle. .
— Sont-ils badauds! ces Parisiens... sont-ils badauds!
Edouard Ourliac.
DIPLOMATES ET AMBASSADES
|)ar le Comte Cljurles i>e tttlleaot.
Les carrosses du roi. — Les diplomates en serre-chaude. — M. de Talleyrand. — Deux personnes qui ne le regrettent pas — Les oreilles du roi. — M. Pozzo di Borgo. — Sa disgrâce et sa inorl. — Histoire de M. le baron Werther. — Le diplomate jaugé. — Un mot de Louis-Philippe. — Economies du baron.
— Étiquette de la cour. — Le costume. — L'uniforme du comte Appony. — Les appartements des Tuileries. — De la chaussure du roi. — La reine. — Un mot de M Pozzo di Borgo. — Un tailleur de Londres et une infante d'Espagne. — Les grands bals. — Les buffets. — Les boxeurs anglais. — M. Athalin et le canard. — L'ambassade d'Autriche. — La comtesse Appony. — Le comte et la régie.
— M. Wiadana. — M. Hope. — M. de Thorn. — L'ambassade russe. — M. le comte Pahen. — Madame de Meycndorff. — Les Rotschild. — M. Duponchel. — L'hôtel du prince Eugène et ses locataires. — M. de Humboll. — M. Serra Capriola. — Madame Sehickler. — M. de Brignole-Sale. — Ses gendres.
— M. de Fabrjcius el un buveur de vin de Champagne. — Srandale historique. — Madame Lehon.
— Sa beauté et son boudoir. — Le festin diplomatique. — Zerline et don Juan. — Monsignor (■aribaldi. — Reschid-Pacha. — Lord Cowley. — Le canapé de madame de Liéven.
Quand le jour est venu qu'un ambassadeur doit aller aux Tuileries présenter au roi les lettres qui l'accréditent auprès du gouvernement, sa majesté envoie les voitures de la cour à l'hôtel de l'ambassade, et le nouveau diplomate est en droit , s'il le désire, de monter dans les carrosses royaux, lui et sa suite, pour s'acheminer vers le château. Mais d'habitude il décline cet honneur, et préfère ses propres voitures, lorsqu'il en a.
Toute la science diplomatique est dans ce point d'étiquette, choisi entre mille autres de la même force; science creuse, échange stérile de politesses préfixées, combats à armes courtoises qui ne signifient rien et doivent ne jamais rien signifier.
Ainsi donc, qu'on ne s'attende pas à trouver la politique embusquée au détour de l'une de ces pages. La politique est autre part que dans la diplomatie ; une ambassade, aujourd'hui du moins, ressemble si l'on veut à une serre chaude où fleurissent les harangues : les faits et les événements poussent ailleurs.
Qu'on nous permette à ce propos de répéter une vérité presque niaise à force d'être vraie, c'est que la diplomatie réelle, peut-être
DIPLOMATES ET AMBASSADES
bien aussi celle des fêtes et de la représentation, est morte avec M. de Talleyrand. On pourrait inférer de là que ce démon de l'intrigue fut regretté quelque part, mais on se tromperait. On fut généralement fort aise d'être débarrassé de ce pied-bot dont l'adresse profonde et les grandes manières étaient une épigramme pour tout le monde , pour la noblesse comme pour les libéraux, car un fait reconnu, c'est que M. de Talleyrand demeura plus populaire que beaucoup de tribuns et se montra infiniment plus noble que beaucoup de princes. Il y eut particulièrement deux hommes presque joyeux de la tin de cette carrière politique, si pleine, si savante et si spirituelle, ce fut d'abord S. M. le roi Louis-Philippe, et ensuite M. de Metternich. Le chancelier d'état autrichien , malgré son esprit fin et gracieux, ne pouvait se comparer au prince de Bénévent, et il en était jaloux. M. de Metternich n'eût été qu'un soussecrétaire d'état où l'ancien évêque d'Autun eût brillé comme ministre; chacun savait cela, et M. de Metternich autant que personne.
Quant à Louis-Philippe, S. M. fut charmée de n'être plus en face d'un homme dont il fallait écouter les conseils, les suivre quelquefois et ne les dédaigner jamais. S. M. préfère de beaucoup être écoutée. Le comte Molé vient de passer douze ans de sa vie à écouter, M. Guizot écoute, quoi qu'on en dise, et M. Thiers n'a jamais fait autre chose. C'est même un de ses principaux talents.
Cette situation toute passive déteint nécessairement sur la diplomatie. Elle a senti le besoin d'avoir des oreilles, et, grâce à Dieu, ce n'est pas cela qui lui manque. En conséquence, le roi cause avec les diplomates, et traite avec les cabinets. Nous verrons plus bas les exceptions.
Il est peut-être bon de dire que le corps diplomatique à Paris, bien que depuis 1830 il ait subi peu de modifications, a vu cependant la retraite de deux ambassadeurs ; l'un M. Pozzo di Borgo, tombé dans la disgrâce du czar pour s'être un peu trop donné à M. de Talleyrand, et l'autre M. le baron de Werther.
Le grand tort de M. Pozzo di Borgo est d'avoir trop aimé sa bonne ville de Paris. Il en résulta qu'en 1830 M. de Talleyrand n'eut pas grand mal à lui faire comprendre qu'avec un peu de bonne volonté il s'attirerait aisément la confiance du gouvernement qui se formait, préviendrait peut-être beaucoup de chicanes et de protocoles, et deviendrait l'homme nécessaire de la situation. Malheureusement
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ces petits tripotages ne plurent pas très fort à l'empereur qui exila son ambassadeur à Londres, et le soumit à une surveillance des plus diplomatiques. Fatigué de cet état de séquestre qui rendait d'ailleurs ses relations difficiles avec la haute pairie d'Angleterre, M . Pozzo di Jiorgo prit un beau jour son parti, planta là son ambassade, et revint à Paris où il s'arrangea un délicieux hôtel, rue de l'Université, véritable petit prodige de comfort et d'élégance. C'est là qu'il mourut, il y a peu de temps, très affaibli par l'âge, très oublié du monde politique, mais enchanté de mourir plus parisien que ne l'eût voulu l'empereur.
Passons maintenant à M. le baron Werther qui a fait une assez singulière figure, pour que nous lui réservions quelques mots.
Un homme d'esprit a prétendu de ce pauvre M. Werther que le roi des Français l'avait gagné sans être obligé de le payer, ce qui est infiniment plus flatteur pour la délicatesse du baron que pour ses capacités diplomatiques.
Cet homme d'esprit, étranger de distinction, que nous pourrions nommer, et qui était à Paris en juillet 1830, se rendit le mardi chez M. le baron Werther, à son ambassade de Prusse, rue de Lille. Là fut jouée absolument la même scène qui eut lieu quarante ans auparavant entre Louis XVI et le duc de Larochefoucault-Liancourt.
M. le baron Werther était couché; son visiteur le fit éveiller et
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accourut eu lui disant : Il y a une révolution à Paris. Mais M. le baron se garda bien d'y croire, et se rendormit très diplomatiquement.
Il faut savoir que M. Werther offrait la plus colossale insignifiance qui fût en politique. 11 était passé d'une sous-lieutenance de cavalerie à l'ambassade de Paris, et ne connaissait réellement bien que l'exercice à la prussienne.
Cependant , tant bien que mal , on entraîna le baron à une conférence qui fut tenue le même jour. îl y avait là M. Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie, M. le comte Appony qui, pour lors, faisait un grand étalage de légitimité, M. le général Fagel, encore aujourd'hui ambassadeur du roi des Pays-Bas, et d'autres membres du corps diplomatique. On demanda l'avis du baron Werther; mais par trois fois il ouvrit la bouche et par trois fois il la referma sans proférer un mot. La question de savoir si ce furent les idées ou les paroles qui lui manquèrent n'a jamais été bien résolue.
Du reste, la pensée qui dominait la majorité des personnes présentes, et qui se cachait peut-être à l'état de germe au fond du cœur de M. le baron W erther, était de ne pas suivre Charles X à Saint-Cloud, démarche délicate qui pouvait compromettre leur faveur future auprès du gouvernement quelconque qui se formait. Ces messieurs aimaient leur place, les jouissances de la capitale, et leurs émoluments. Ce sentiment si naturel prévalut, et sauva peutêtre l'Europe d'une conflagration générale. Il est rare que derrière les plus grandes révolutions ne se rencontre pas quelque anecdote semblable à celle-là.
Après l'événement, M. le baron Werther, qui avait eu déjà des rapports avant 1830 avec la famille d'Orléans, risqua le nez au Palais-Royal. Dans une audience particulière qu'il eut du roi , Louis-Philippe le tint pendant deux heures par le bouton de son habit, et le renvoya jaugé. La grande habileté du roi, sa politesse exquise, sa pénétration profonde, son aptitude à l'intelligence du cœur humain, son adresse à parler du feu roi de Prusse dans les termes les plus flatteurs, à dérouler ses projets de réaction tempérée, ses plans de garanties, ses assurances de paix vis-à-vis de l'Europe, tout cela passa peu à peu dans les convictions du baron Werther, et il est avéré aujourd'hui que ses dépêches à M. Ancillon, ministre de l'extérieur à Berlin, n'étaient autre chose que des lam-
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beaux empruntés aux péroraisons abondantes de Louis-Philippe. Un jour on demanda à sa majesté ce qu'elle pensait de l'ambassadeur de Prusse. « C'est l'homme du monde, répondit-elle, qui écoute avec le plus d'esprit. » On appela le mot une charitable épigramme.
M. le baron Werther était doué pourtant d'un certain genre d'intelligence. Il savait économiser sur son traitement. Depuis 1830, il prétexta ses nouvelles vues libérales pour ne plus donner de dîners, et mettre sa représentation sur un pied plus modeste. En vertu de ce système, il thésaurisa, année commune, la moitié de ses émoluments, ce qui lui fit, en fin de compte, une légère épargne de 5 à 600,000 fr. Mais M. le baron Werther a eu sa croix comme tout le monde. Sa croix, à lui, c'est sa fille qu'il n'est jamais parvenu à marier. Quant à M. son fils, qui a médiocrement brillé dans les sa-
lons de madame de Flahaut, il a passé par dessus des diplomates beaucoup plus capables, pour devenir ministre de Prusse auprès de la confédération suisse. Dieu le garde d'une révolution de juillet!
Aujourd'hui M. de Werther père a succédé à M. Ancillon dans le département des affaires étrangères à Berlin, et se fait par an.
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outre ses revenus personnels, seize mille écns d'Allemagne. Le pauvre homme!
Avant de passer en revue les salons d'ambassade actuellement ouverts à Paris, on lira peut-être avec plaisir quelques mots de détail sur l'étiquette et les usages de la Cour.
C'est M. de Saint-Mauris qui est en possession de la charge d'introducteur des ambassadeurs auprès de sa majesté. 11 faut savoir que les ambassadeurs seuls ont le droit de communiquer directement avec le roi. Les ministres plénipotentiaires, les envoyés, les chargés d'affaires n'ont de relations qu'avec M. le ministre des affaires étrangères. Les ambassadeurs a Paris sont, pour le moment, MM. le comte Appony, le marquis de Brignolle, le duc de Sierra Capriola, lord Cowley, le prince de Ligne et Heschid Pacha.
Un ambassadeur qui a l'honneur d'être reçu par sa majesté va aux Tuileries en costume officiel , ce qui ne veut pas dire qu'il en soit mieux vêtu. 11 n'y a guère que les Américains qui se distinguent par l'élégance de la mise, ils ont une manière de frac d'une coupe fort agréable. 11 ne faut cependant pas oublier que M. le comte Appony a toujours son bel uniforme de magnat hongrois, lequel, comme on sait, défraie chaque année les petits journaux le lendemain des grandes réceptions.
Un ambassadeur admis à présenter au roi ses lettres de créance, est reçu par sa majesté dans la salle du trône.
Les appartements des Tuileries1, viis au grand jour, sont dans un état de délabrement pénible. Les tentures et les tapisseries sont fanées, les dorures ternies, et il faut tout l'appareil de l'éclairage pour leur rendre le soir quelque magnificence. On ne conçoit pas trop cet abandon de là part d'un prince essentiellement homme d'ordre et d'arrangement.
L'ambassadeur, conduit par M. de Saint-Mauris, entre précédé des huissiers, et suivi de tous ses attachés. Le roi est sur son trône, en habit d'officier général. Sa majesté, il faut le dire, porte beaucoup mieux l'habit de ville, sous lequel elle a une distinction toute particulière. Une des plus grandes coquetteries du roi, c'est de montrer unfùed fort bien fait et admirablement chaussé. Et remarquons à propos de ce pied d'une cambrure toute délicate encore, malgré l'âge avancé de sa majesté, que ce fait contredit un peu l'hydropisic où l'on veut à toute force que soit tombé le roi.
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La partie officielle de la séance est fort courte. A peine l'ambassadeur a-t-il présenté l'un après l'autre tous ses conseillers, secrétaires et attachés, que le roi descend de son trône et entame des conversations familières. Ordinairement l'on passe dans les appartements de la reine, à qui le roi présente lui-même le nouveau membre du corps diplomatique. La reine reçoit avec une grâce peu commune; elle a, debout comme assise, du port et de la majesté. Le roi, dans ses relations avec les ambassadeurs, observe une souplesse de manières, un liant, une séduction de petits riens qui en remontrerait beaucoup au plus stylé des courtisans. Il met un excessif amour-propre à parler aux diplomates dans leur propre langue , et même alors s'exprime-t-il avec une facilité qui faisait dire à M. Pozzo di Borgo: Le roi Louis^Philippe aime tant à causer, que si on le condamnait à ne parler que syriaque il s'en tirerait encore.
La présentation des étrangers un peu sortables qui viennent à Paris, se fait par l'entremise des ambassades. Quand un étranger a exprimé le désir d'être reçu à la cour, son ambassadeur en adresse la demande au général Athalin qui transmet la réponse du roi, toujours très bienveillante. La manie d'être présenté possède surtout les Américains; les Kusses au contraire, pour être agréables à leur cour, mettent très rarement les pieds aux Tuileries. 11 y a deux ans, aucune dame russe ne se lit présenter, pas même madame de Lié* ven! Une chose essentielle à remarquer c'est la protection systématique de l'ambassade anglaise envers ses nationaux, de quelque condition qu'ils soient. Cette faveur patriotique était poussée si loin par lord Granville. qu'il présentait au roi tous les Anglais qui lui tombaient sous la main. Ce fut au point, qu'en 1841 on reconnut aux Tuileries un tailleur de la Cité de Londres figurant dans un quadrille avec une fdle de l'infante d'Espagne. Les ambassades allemandes, au contraire, se font une sorte de mérite de leur dédain pour tout ce qui est germanique. Il ne faut pas qu'un pauvre Allemand qui voyage s'imagine trouver la moindre assistance auprès de sa légation. Là tout est rogue et revêche, depuis le concierge au commis, du commis au secrétaire, du secrétaire au conseiller et au ministre. M. le baron Werther, s'est surtout fort distingué par ses mauvais vouloirs, voire même par ses persécutions.
Le corps des ministres étrangers est invité de droit à tous les grands bals des Tuileries. Sa place est auprès de la famille royale
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dans la grande salle des maréchaux. 11 arrive quelquefois que l'une des princesses fait inviter à danser, par l'entremise de son chevalier d'honneur, quelque vieille momie diplomatique. Cette haute distinction deviendrait une sorte de scandale si elle tombait sur un premier secrétaire de tournure moins déjetée.
Ces fêtes sont toujours pour le roi une occasion de s'excuser, auprès des ambassadeurs, de la société mêlée qui se presse dans ses salons. Comme le roi est très beau gentilhomme dans ses manières, ces petites lamentations acquièrent dans sa bouche toute la valeur d'une épigramme contre l'événement de juillet. 11 faut avouer, à la vérité, que ces bals offrent d'habitude un spectacle passablement excentrique. Outre les noms fabuleux de ces messieurs et de ces dames, il s'y voit des choses que le dernier des droguistes ne permettrait pas chez lui. On fait le coup de poing pour arriver aux buffets. Les Anglais se distinguent surtout par un appétit poussé jusqu'aux dernières limites de la férocité. Au reste, l'ouragan de juillet ayant mis en déroute toutes les traditions de la Cour, le roi a dû se résigner à n'avoir ni grand-maître des cérémonies, ni pages, ni chambellans, ni rien de ce qui aurait pu faire murmurer messieurs les capitaines de la garde nationale. En sorte qu'il a pris M. Athalin pour tout faire. M. Athalin est une manière de maître Jacques qui a une ferveur de bon vouloir très recommandable sans doute, mais qui rappelle un peu le canard, .lequel a le triple talent de nager, de marcher et de voler, et de faire tout cela le plus gauchement du monde.
Passons maintenant à un examen rapide des légations étrangères telles que nous les avons aujourd'hui.
L'ambassade d'Autriche est toujours occupée par M. le comte Antoine Appony, ayant titre d'excellence. Les Appony sont originaires de la Hongrie, et touchent à la première noblesse, sans toutefois partager cette lière indépendance des magnats qui aujourd'hui encore ne veulent pas consentir à être un instrument passif dans la main du prince de Metternich. M. le comte Appony a jugé à propos de rester ambassadeur à Paris sous la royauté de juillet comme sous la royauté de par Dieu, ayant trouvé dans les vues de l' Autriche plus d'appui que M. Pozzo di Borgo n'en avait trouvé pour les siennes dans les répugnances obstinées du czar. C'est tout-à-fait l'homme de M. de Metternich, en ce sens qu'il se borne à une politique expectante, convaincu, comme tous les di-
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plumâtes de cette écule, qu'il faut laisser les systèmes représentatifs s'user d'eux-mêmes dans le prupre exercice de leurs forces. Sa seule occupation depuis 1830 est d'envenimer la lutte entre le guuvernement parlementaire et le gouvernement persunnel. 11 dit, comme son illustre patron : chaque perle brisée dans la couronne constitutionnelle est un fleuron gagné pour le diadème absolu.
Madame la comtesse Appony est issue d'une des plus anciennes familles de Vérone. Son petit salon demeura légitimiste plusieurs années après 1830, mais il fallut bien qu'elle se rendit à la longue aux exhortations du comte; aujourd'hui la société y est plus mêlée, mais les purs royalistes s'en sont tout-à-fait retirés. La comtesse a ses grands et ses petits jours; ceux-ci pour l'élite et les intimes. Les grands bals et les soirées musicales sont pour le monde obligé. Cependant malgré les concessions de la noble ambassadrice, son salon est demeuré moins raout que ceux, par exemple, de lady Granville, aux fêtes de laquelle brillait un assortiment de figures passablement primordiales. Chez la comtesse Appony on n'est reçu qu'après information exacte, présentation préalable, et recommandation spéciale. 11 ne nous reste aujourd'hui que le souvenir des matinées dansantes, et des fêtes champêtres de la villa d'Auteuil. Le train de la maison d' Appony s'est considérablement réduit dans ces derniers temps. Le noble comte a fait un voyage en Hongrie où il possède de nombreuses plantations de tabac. C'est de ce même tabac qu'il a été fait une fourniture à la régie, fourniture libellée par acte enregistré dans lequel figure un certain M. Wiadana, représentant connu de la famille Appony. Tels sont les heureux avantages de la politique expectante.
L'ancien hôtel de l'ambassade autrichienne, rue Saint-Dominique, a été acheté par M. Hupe, le turcaret hollandais, qui a fait élever sur ce terrain pour trois millions de constructions fort — riches. Aujourd'hui la légation de Vienne se trouve au n° 1 2 i de la rue Grenelle Saint-Germain. Ce vaste édifice appartient au gouvernement, qui le lui a loué à fort bas prix, toujours en considération de la politique expectante. Les appartements ont été meublés depuis peu avec beaucoup de goût. La salle du trône est splendide, peut-être un peu surchargée. La livrée, tenue sur un pied fort convenable, est bleu foncé, avec aigrette sur l'épaule, et bordures armoriées; la cocarde jaune et nuire.
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M. de Thorn est conseiller de l'ambassade. C'est l'homme fort de la mission. Travailleur réservé comme toute la diplomatie autrichienne, raide de maintien, fort haut de manières, c'est la cheville ouvrière. M. Appony écrit néanmoins toutes ses dépêches lui-même et en langue française; M. de Metternich répond dans la même langue. C'est un fait singulier que les employés de la chancellerie, chargés d'expédier les passeports, parlent également français, ce qui met les pauvres ouvriers allemands dans un cruel embarras. Le premier secrétaire de l'ambassade est M. le comte Valentin Esterhazy. C'est un beau nom et une belle famille. Le prince, chef de la maison, est le plus riche magnat hongrois, mais le plus richement criblé de dettes; on les dit s'élever à près de 10 millions. Le comte Valentin est un jeune cavalier de tenue correcte, et d'une élégance irréprochable. Les autres secrétaires sont M. le comte Rodolphe Appony, neveu de l'ambassadeur, et M. le baron de Brenner. M. le comte de Hartig ligure comme attaché. L'ambassadeur autrichien a un traitement de trois cents mille francs, outre les allocations extraordinaires, ce qui va toujours sans dire.
L'ambassade russe, située place Vendôme, mène une vie beaucoup plus retirée que le personnel autrichien. Le comte Pahlen, ambassadeur de S. M. l'empereur INicolaï Pawlowitsch (fils de Paul) est retourné en Russie. M. de Kisselef, fils du général russe, gère en ce moment l'intérim comme chargé d'affaires, et suit toutes, les traditions du général comte Pahlen. Celui-ci était un homme froid, peu causeur, ne voyant qu'un très petit cercle de personnes, menant la vie de garçon, donnant tout au plus quelques galas annuels, et n'allant aux Tuileries que quand il avait épuisé, pour s'en dispenser, tous les prétextes bons ou mauvais. Aucune ambassade, cependant , n'est mieux informée que celle de S. M. le Czar : aucune aussi ne montre plus d'empressement aux artistes, littérateurs et négociants français. Elle expédie de Paris à la cour de Russie beaucoup d'objets d'art, de curiosité, de modes et de librairie. M. de Spiess, consul général de Russie, dirige avec beaucoup d'intelligence la partie des informations industrielles et commerciales. Elle appartenait autrefois à M. le baron de Meyendorf qui, assure-t-on, occupera bientôt une hautepositionau département des finances àSaint-Pétersbourg. M. de Meyendorf est marié à une des plus belles personnes du corps diplomatique : feu M. le duc d'Orléans avait daigné la distinguer. Le
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personnel de l'ambassade fréquente assidûment le cercle de la rue de Grammont. Au temps de lord Granville, on y faisait très gros jeu, et M. Rothschild n'y était pas toujours aussi heureux que dans les coulisses de la bourse. A propos, M. James de Rothschild, en sa qualité de consul général d'Autriche, faisant partie du corps diplomatique, nous sommes rigoureusement forcés d'en toucher quelques mots. On sait que la fortune de ces Lombards date d'un dépôt fait entre les mains du Rothschild défunt par l'électeur de Ilesse-Cassel. Ils ont aujourd'hui cinq comptoirs, à Vienne, à Francfort, à Londres, à Paris et àNaples. Ces maisons roulent sur un fond de trois cents millions de francs. Le baron James porte son uniforme de consul avec une décoration d'Autriche, une grande croix belge, celle de commandeur de la Légion-d'llonneur et quelques autres babioles.
Les hommes de la famille ont en général la passion des croix, ce qui est une assez sotte passion pour des Juifs; mais les femmes portent au dernier degré le fanatisme des diamants. Elles flamboient comme des comètes dans tous les salons de Paris. L'hôtel de M. de Rothschild, rue Laffitte, a été construit, comme l'on sait, sur les dessins de M. Duponchel, l'ancien directeur de l'Opéra. Le caractère général de l'édifice est très mesquin, mais en revanche passablement lourd et de mauvais goût. On est en train de relever la façade sur un nouveau plan, d'après lequel, par suite de je ne sais quel caprice israélite, l'entresol se trouvera au troisième étage. C'est dans cet hôtel que le premier baron juif reçoit , à son petit lever, tout ce qu'il y a de flatteurs, de courtisans et de solliciteurs parmi les gentilshommes chrétiens. La cour n'y a pas toujours ses grandes entrées, et ses envoyés y font antichambre avec assez de longanimité. Reprenons notre nomenclature.
L'ambassade de Prusse occupe, rue de Lille, l'ancien hôtel du viceroi d'Italie, le prince Eugène Reauharnais, de qui le roi de Prusse l'acheta après 1 8 1 5. Le cabinet de Rerlin n'a point ambassadeur en ce moment à Paris. M. le comte d'Arnirn est ministre plénipotentiaire. C'est plus économique. Le comte n'est point marié et reçoit fort peu de monde, ce qui l'est encore plus. 11 suit les errements du baron de Werther, et procède à de notables épargnes sur un traitement de cent à cent vingt mille francs. Comme homme du monde le comte d'Arnirn est de la dernière insignifiance et les diplomates ne le mettent pas à une fort grande hauteur comme talent politique. Nul ne a. 14
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fait plus de gorges chaudes que M. de llumbolt sur le cher comte. A Berlin comme à -Paris, et M. de llumbolt vient souvent par ici, il est fort plaisant d'entendre l'illustre savant s'amuser à l'encontre de M. l'ambassadeur. On ne sait si c'est chez lui conviction ou jalousie. Du reste, M. de Humbolt est l'homme le plus ambulatoire de Prusse. îl a la rage des missions secrètes et comme son remarquable ami, M. Arago, il fait de la politique toujours, et de la science à temps perdu. Malheureusement M. de Humbolt, que l'on citait autrefois comme un causeur agréable, commence à devenir une pie grièche fort monotone. C'est un ami de madame de Liéven.
Les autres personnes de la mission prusienne sont M. Veiskirck, premier secrétaire de légation depuis tantôt trente ans, homme d'ordre et de naturel patient, mais fort reclus; il est le plus vivant éloge du statu quo.
M. le baron de Clerc, officier au service de Prusse, chargé de la partie militaire, enfin M. le comte de Hatsfelde, fils de cette princesse qui inspira un si grand acte de générosité à l'empereur Napoléon, complètent l'ambassade.
M. le duc de Serra Capriola, ambassadeur de Naples, reçoit beaucoup dans son petit hôtel de la place Beauveau. Les travaux diplomatiques laissant passablement de loisir à S. Excellence, elle est tout à l'accueil des personnes choisies qui forment son cercle,
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réunion Irès enviée dont sa famille fait les honneurs à ravir. M. le prince de Garini et M. le marquis de Kiario-Sforza contribuent par leur nom et leur élégance à l'éclat de l'ambassade. Tout près de là, avenue de Marigny, se trouve le bel hôtel de M. le baron Delmar, rendez- vous préféré du monde diplomatique. Un autre riche étranger, également prussien de naissance, M. Schickler, reçoit aussi beaucoup de ce monde-là dans ses salons de la place Vendôme. Madame Schickler est une des plus belles femmes de Paris, — au dire même de ses amies intimes.
La légation espagnole, toute décontenancée par les affaires actuelles de la Péninsule et par l'absence de M. Olozaga, habite, sous la gestion du chevalier Hernandez un hôtel des plus tristes et des plus pauvrement meublés, rue de la Victoire, 34. Tout le personnel vit un peu à l'écart des autres légations dont les cabinets pour la plupart n'ont pas encore reconnu le gouvernement d'Espartero.
M. le marquis de Brignole-Sale est l'ambassadeur du roi Charles- Albert de Sardaigne. Il habite un hôtel de la rue Saint-Dominique. On y danse, on y saute, on y rit. C'est un petit monde fort agréable où madame de Brignole se montre pleine de grâce et d'entraînement. Une de ses tilles a épousé dernièrement le jeune duc de Melzi, et une autre M. le duc de Gagliera, riche de vingt millions, fortune d'autant plus colossale que le duc est Napolitain. MM. les comtes de Montalto, de Camburzano, et M. le chevalier Celestin Nasi sont attachés à la légation.
Le roi Guillaume 11 des Pays-Bas n'a qu'un envoyé extraordinaire, qui est M. le baron de Fagel, faisant en même temps les affaires du grand-duc de Nassau. C'est un vieillard plein de vigueur encore, rempli de noblesse et fort considéré par tout le corps diplomatique.
On se rappelle sans doute encore ce bon M. de Fabricius, qui faisait l'intérim de Hollande, et qui était chargé d'affaires de Nassau avant le général Fagel. Ce fut de vouloir trop bien faire qui le perdit. Comme on savait son envie secrète de produire quelque sensation dans le monde politique, et l'inutilité des efforts qu'il avait tentés pour y parvenir, trois mauvais plaisants, dont un vaudevilliste et un buveur de vin de Champagne, se présentèrent au digne M. Fabricius, et lui débitèrent une histoire de l'autre monde. C'était sous le ministère du 15 avril. Le buveur jouait le rôle d'un
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employé supérieur indignement victime de l'injustice du ministre, et fit entendre qu'à des conditions raisonnables il se ferait un véritable plaisir d'initier l'intérim de Hollande à quelques secrets fort curieux des affaires étrangères. M. de Fabricius rêva aussitôt les plus belles dépêches du monde, et se vit en posture de bouleverser l'Europe en révélant le dernier mot du système Molé. Ce fameux dernier mot lui donna des éblouissements. 11 promit 500 fr. par chaque secret qu'on lui enverrait sous pli, et convenablement libellé. Nous n'affirmerons pas qu'il ait effectué beaucoup de ces paiements, mais le résultat de ses dépêches au roi de Hollande fut qu'on le pria de modérer son zèle, et qu'à la tin on le rappela. L'anecdote vola des coulisses au ministère, et du ministère à la cour, où l'on en rit beaucoup. Mais le cabinet de Hollande a pris sa revanche sur le Limbourg et le Luxembourg.
Depuis la scandaleuse déconfiture du notaire Lehon , la légation Belge était veuve de son ambassadeur, et portait sinon le deuil de ce diplomate, du moins celui de sa femme, dont les succès dans le monde parisien ont eu le plus grand éclat. Madame Lehon, née mademoiselle Mosselmann , a fait un mariage d'inclination , en épousant M. Lehon, lequel n'était qu'un tout petit avocat de Bruxelles, qui fut charmé de prendre une fort jolie femme qu'enbellissait encore plus d'un million de dot. Leur hôtel était de tout Paris celui où l'on recevait le mieux et le plus de monde. Le boudoir de madame Lehon avait pour soixante-cinq mille francs de tentures en hermine. Dans les derniers temps, la beauté de cette dame avait beaucoup baissé. Au surplus, ce ne fut jamais qu'une beauté parvenue; beaucoup de lis et de roses, beaucoup de regard, mais rien qui fût vraiment de race. Une femme qui la passait de très haut, c'était l'épouse de l'envoyé de Hanovre, madame la comtesse de Kielmansegge , fille de ce M. Geimûhler, banquier de Vienne, qui fit une si énorme faillite. On l'appelait par excellence la belle ambassadrice. Elle est à Londres avec le comte. L'intérim belge a été tenu par M. Firmin Rogier, jusqu'à l'arrivée de M. le prince de Ligne qui remplace M. Lehon, mais qui n'en est encore qu'aux premiers soins d'installation. Sa famille n'est pas encore arrivée. On l'a dit riche en jeunes et jolies personnes.
M. le Chevalier de Koss, ministre du roi de Dannemark, a épousé une descendante d'Osman Yglon. Cette dame est un type achevé de
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La beauté orientale. M. de Koss s'est fort distingué, la saison dernière, par sa persévérance à vouloir approfondir l'art de la natation à l'école du quai d'Orsay.
L'hôtel du général Cass, envoyé des États-Unis, homme de savoir, n'est à citer que pour les locataires qui ne sont pas de la légation américaine. Cet hôtel, qui appartient aujourd'hui à M. Baring, était autrefois à M. le vicomte de Baulny, et réunit M. le prince Paul de Wurtemberg et M. le comte de Luxembourg, envoyé de Bavière. Monseigneur le prince Paul, frère du roi régnant, donne quelquefois à dîner; il y cause avec beaucoup d'esprit mais avec peu d'indulgence. L'une de ses filles, la belle princesse Hélène, a épousé le grand-duc Michel, frère duCzar; l'autre, la comtesse de Helfenstein, est un parti séduisant. M. le comte de Luxembourg reçoit une fois par semaine avec beaucoup de cordialité. Généralement les petits diplomates ont peu d'existence politique à Paris , et vivent d'économie , sans représentation, mais avec un intérieur agréable. L'excellente famille du comte de Luxembourg a deux demoiselles à marier. On ne se fait pas l'idée du nombre de demoiselles on ne peut plus adultes et fort mariables que renferme le corps diplomatique.
ISous ne citerons le ministre de Hanovre, le baron de Stockhausen,
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que parce que la baronne est une fort jolie femme, et qu'au besoin, elle a de l'esprit pour son époux. Terminons ce que nous savons des légations allemandes par M. le baron de Konneritz, envoyé de Saxe, noble et spirituel vieillard, qui a toutes les saines traditions de la politesse française, et dont les réunions sont très suivies.
Il faut recourir pour le reste à l'almanach royal. N'oublions pas cependant le général Fleischmann, ministre de Wurtemberg , qui a joué jadis la comédie sur une autre scène que celle du monde politique, et qui doit à cette heureuse particularité la plupart des capacités qui le distinguent. Cette petite médisance fut sans doute accréditée par le comte de Mùlenin , son prédécesseur , qui ne fut sans doute pas fâché de se venger un peu. Au surplus, toute la diplomatie se rappelle que M. le général, n'étant encore que baryton, paria, un soir qu'il jouait don Juan, de chanter tout son duo avec Zerline dans un débraillé de toilette plus que pittoresque, et qu'il gagna son pari.
Le diplomate le plus joyeux de tous et le plus roger-bontemps est sans contredit Monsignor Garibaldi, internonce de sa sainteté le Pape. L'état confortable de toute sa personne rejouit la vue, et sa grâce, sa bonne humeur, son esprit, achèvent de charmer tous ceux que Monseigneur a fait rire. A vrai dire , il séduit plus qu'il ne convertit.
Des redingottes bleues et des bonnets rouges forment ce qu'on appelle l'ambassade Ottomane, sise rue des Champs-Elysées n° 1 , hôtel affecté autrefois à l'ambassade russe et quitté par cette dernière à la suite d'une différend diplomatique où le comte Molé se conduisit avec beaucupde fermeté. S. E. Reschid Pacha, successeur de Reiss-Effendi , est fort affectionné à la France; mais il n'est réellement connu que des nombreux élus sur la poitrine de qui tombe l'étoile de Kischan-Isdar, décoration musulmane. L'envoyé du roi Othon est M. Colettis qui porte assez bien son costume national.
Ce n'est point par oubli que nous avons passé sous silence l'ambassade anglaise dont cependant nous avons jeté quelques mots par ci par là. L'hôtel d'Angleterre ne s'est pas encore consolé du départ de Lady Granville, et le pire, c'est que la famille essentiellement puritaine de Lord Cowley, rembrunie encore par la perte du marquis de Wellesley, frère de ce nouveau diplomate, promet de laisser long-temps encore dormir l'écho bruyant des fêtes de son prédéces-
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seur. Lord Cowley, qui est aussi frère de lord \\ eilington (voilà une singulière famille pour un ambassadeur à Paris), est effroyablement sourd. Lady Cowley est une fort respectable darne de douze à treize lustres, mais qui, par extraordinaire, n'a point de fille. On peut juger par là combien nous sommes loin de revoir, faubourg Saint-llonoré, quelque chose qui vaille les mercredis matin de Lady Granville, et ses bals du vendredi. M. Biilwer est toujours premier secrétaire d'ambassade.
Ce n'est point non plus par mauvais vouloir que nous avons omis de mentionner le canapé politique de madame de Liéven. La seule cause de notre silence est dans un scrupule tout diplomatique, né de ce fait bien regrettable, que madame la princesse de Liéven n'est point officiellement accréditée auprès des Tuileries comme envoyée plus ou moins extraordinaire du cabinet de Saint-Pétersbourg. Néanmoins, comme il est hors de doute aujourd'hui qu'elle s'est accréditée toute seule auprès de M. Guizot, ministre des affaires étrangères, nous donnerons sur cette dame d'état quelques détails qui termineront cette série d'aperçus rapides.
Madame la princesse de Liéven n'a jamais été jolie, même de son aveu. Cette disgrâce da la nature a eu cela de profitable pour elle et pour le czar, que cette dame a tourné vers les hautes sphères politiques tous les penchants à l'intrigue qu'elle devait avoir comme femme, et dont elle eût pu abuser comme jolie femme. Elle touche aujourd'hui à ses quarante-deux ans. Elle n'a pas d'hôtel, mais elle occupe, rue Saint-Florentin, un des appartements de l'ancien hôtel Talleyrand, aujourd'hui à M. de Rothschild. C'est dans cette demeure, qui ne manque pas d'un certain arrangement, qu'elle reçoit tous les partis, et que M. Guizot pérore à un coin de cheminée, tandis que M. Thiers babille à l'autre. M. Berryer s'y montre aussi quelquefois dans son frac boutonné, mais assez mal chaussé de sa demi-solde. Quant à la diplomatie, elle s'en tient un peu plus à l'écart. L'empereur Nicolas, à qui la princesse s'est imposée, on ne sait comment, n'a pas encore consenti à recevoir directement ses dépêches; c'est le frère de la princesse qui est chargé de les recevoir et de les communiquer. Toutefois, le czar lui fait une pension de plus 40,000 liv., se réservant seulement le plaisir de dire de temps en temps que c'est une vieille folle, ce dont la princesse se soucie fort peu. Madame de Liéven a toujours eu la maladie de faire de la politique oc-
DIPLOMATES ET AMBASSADES
culte. Elle en faisait déjà à Londres, et M. de Iiumbolt, qui partage aussi ce travers, se tient pour fort honoré d'échanger des billets confidentiels avec la contemporaine russe. Au surplus, les réceptions de la rue Saint-Florentin ne manquent pas d'agrément, on y voit un monde un peu confus, un peu brouillé, mais fort original. La livrée de la maison est des plus modestes, bien que madame de Liéven se soit réservé en ce genre une sorte de luxe assez surprenant. Elle a une chambrière dont la beauté a presque de la réputation... Toutefois nous ne savons à quel point les femmes de chambre entrent pour quelque chose dans la politique russe.
Le comte Charles de Villedot.
LE MONT- DE-PIETE
Jhu (êugcnc île Ittirecourt.
Histoire écrite dans de sinistres archives. — La rue des Blancs-Manteaux. — Extérieur et intérieur de l'édifice. — Le royaume des ombres. — Fantômes habitués. — Haute philantropie. — L'usure organisée.— Simple calcul — L'habit de votre tailleur — Objection et réplique. — La succursale. — Étudiants et grisettes. — Histoire d'un caleçon de bain. — Ernest fonde une corporation célèbre. — Autre histoire : le Mont-dc-Piété marie les jeunes filles.— Les commissaires. — Tactique et rouerie — Plaintes inutiles du commerce. — Comment l'aveuglement du pouvoir rend les maisons borgnes. — Trafic des reconnaissances. — Corbeaux et cadavres. — Employés. — L'estimateur. — Dernier coup de pinceau.
Paris est surtout la ville des contrastes : le palais touche à la masure, la soie se frotte aux haillons, l'or est voisin de la fange.
Lorsque l'observateur examine froidement hommes et édifices, il n'y a plus pour lui d'illusion possible. Le grandiose de certains monuments ne fait que mieux ressortir le mesquin de leur entourage. Avec ses riches dorures, le luxe dissimule à peine les tristes réalités qui nous environnent, et le bruit de son char ne couvre pas toujours la voix du pauvre, lorsqu'elle s'élève, dans l'ombre de nos carrefours, plaintive et désolée.
Voulez-vous connaître la déplorable histoire du Paris qui souffre, qui pleure, qui a faim... qui passe, sans transition, de l'opulence à la misère ; qui chante et se goberge aujourd'hui, sans réfléchir que, demain, le désespoir viendra frapper à sa porte... du Paris qui, tôt ou tard, justifie le mot de l'Evangile, et n'a plus même une pierre où reposer sa tête?
Eh bien, cette histoire est écrite, d'un bout à l'autre, dans les sinistres archives de la rue des Blancs-Manteaux.
C'est au centre du quartier du Marais, parmi ce dédale inextricable de rues étroites et sombres, qui s'entremêlent, se croisent et se confondent comme les brins d'un écheveau de til sous la griffe a. 15
Lh MONT-DE-PIÉTÉ .
d'un chat, que se trouve le grand JMont-de-Piété, magasin gigantesque où viennent s'échanger, contre un peu d'argent, les habits, les bijoux, les meubles portatifs , tout ce qui représente quelque valeur, depuis la robe d'indienne et le modeste châle de l'ouvrière jusqu'aux cachemires et aux parures soyeuses de la coquette, depuis la veste de l'artisan jusqu'au paletot du lion... Friperie générale, à laquelle le prodigue peut accrocher sa défroque, avant de se faire sauter le crâne, et la femme entretenue ses parures, quand l'heure arrive de prendre le chemin delà Salpêtrière!... Vaste boutique de bric-à-brac, encombrée d'une foule de choses hétérogènes et toutes surprises de se trouver ensemble : linge et diamants, redingotes et pendules, bagues et matelas, laine et soie, fer et bronze, cuivre et or, dentelles, foulards, chemises, montres, gilets, flambeaux; le tout étiqueté, numéroté, mis sous enveloppe, enfermé dans des boîtes, serré dans des cases, jusqu'au jour où les propriétaires de ces mille objets disparates viendront, en les réclamant, apporter, avec les intérêts, la somme qu'on leur a prêtée sur gage.
Ce bâtiment, construit dans le style du Palais-de-Justice, moins prétentieux peut-être, mais lourd, massif, écrasé comme lui, sert de métropole à tous les bureaux épars dans les divers quartiers de la capitale.
Un factionnaire est à la porte, afin de prouver à tous que cette institution éminemment philantropique est placée sous la sauvegarde du pouvoir.
On pénètre dans une cour immense, sur laquelle s'ouvrent les nombreux passages qui conduisent dans l'intérieur de l'édifice. Les murailles, les portes et les parois des couloirs sont chargés d'inscriptions indicatives, lesquelles vous tiennent lieu du fil d'Ariane et vous guident au milieu des sinuosités du labyrinthe.
Là, tout est nu, tout est froid, tout est sinistre.
Les salles d'attente sont d'une hauteur excessive, et font descendre sur vos épaules un manteau de glace. Mais, ce qui vous frappe le plus, c'est le silence de mort qui règne autour de vous Lforeille ne recueille pas le moindre bruit, le plus léger murmure. On se croit transporté dans le royaume des ombres. Les pas eux-mêmes sont craintifs et n'éveillent point d'échos sous ces voûtes humides. Les personnes que vous rencontrez jettent sur vous des regards inquiets, glissent, comme des fantômes, le long des corridors
LE MONT-DE-PIÉTÉ
obscurs... Vous devinez qu'elles sont en proie à deux sentiments invariables, la bonté et la peur. Elles tremblent de se trouver en face d'un visage connu; elles redoutent qu'un ami, un créancier, un individu quelconque, avec lequel elles sont en relation d'intérêt ou d'affaires, ne les surprenne frappant à cette porte de l'emprunt misérable... de l'emprunt qui fait rougir!
Si quelques unes franchissent le seuil avec assurance, celles-là, soyez-en sûr, appartiennent à cette classe dégradée, dont les mœurs portent le cachet du cynisme : filles de joie, coupeurs de bourse, Macaires de la Cité, fashionnables de mauvais lieux, qui viennent, après une nuit de débauche, chercher le moyen de s'exempter du travail et celui de renouveler leurs orgies.
Dans la rue des Blancs-Manteaux, les salles d'engagement sont assiégées par la foule, et les salles de dégagement presque désertes : ceci est un fait qu'il est impossible de révoquer en doute; les ventes du Mont de-Piété le conlirment, d'ailleurs, d'une manière irréfragable, et nous partirons de là pour discuter la moralité de l'institution.
Certes, le premier qui chercha le moyen de retirer le peuple des griffes de l'usure et qui voulut le soustraire à la rapacité du préteur à la petite semaine, était mû par des idées de haute philantropie.
LE MONT-DK-PIÉTÉ
Venir en aide aux classes laborieuses, les préserver de cette gêne impitoyable qui s'assied au foyer du pauvre, leur créer des ressources quotidiennes et leur ouvrir un refuge contre la faim, c'était là, nous devons en convenir, un noble et beau projet. La couronne civique et le prix Monthyon n'eussent que faiblement récompensé ce généreux citoyen. Mais sans doute, au milieu de ses plans humanitaires, il n'avait pas l'intention de spéculer sur l'indigence et de réaliser des bénéfices, sous prétexte de prévenir les besoins des malheureux, et de les secourir dans la détresse. Or, voilà précisément ce que font, chaque jour, ceux entre les mains desquels il a déposé sa théorie bienfaisante, ceux qui ont pris à tâche de mettre en pratique son système. Ils remplacent d'une manière officicielle les vampires qui s'attachaient aux flancs de l'ouvrier, pour se repaître du plus pur de sa substance, s'engraisser de ses dépouilles, absorber son salaire.
Souvent il arrive que le peuple ne vient pas à vos bureaux dégager ce qui s'y trouve : Savez-vous pourquoi, mes gracieux philantropes?
D'abord, vous prêtez à peine le tiers de la valeur des objets qu'on vous confie. Nécessairement il en résulte, pour celui qui emprunte, un inconvénient très grave. Vous ne lui donnez pas une somme assez forte pour subvenir à toutes les exigences du besoin ; la misère, un instant écartée, revient plus impérieuse, plus menaçante, et jamais il n'est permis de recourir à l'objet que vous retenez en nantissement. Une autre raison, pour laquelle de nombreux dépôts vous restent en magasin et deviennent votre propriété, c'est le taux exhorbitant de l'intérêt.
Quoi! l'on traîne l'usurier sur les bancs de la police correctionnelle et le Mont-de-Piélé prête lui-même à douze pour cent!.'... Quedis-je?Un exemple, appuyé d'un simple calcul, va prouver que la philantropie porte l'usure jusqu'au sublime.
Votre tailleur vous apporte un habit et vous présente une facture de cent vingt francs, que vous soldez à la minute. Or, par une dé ces catastrophes imprévues, terribles, un de ces coups de la fatalité, qui précipitent un homme du siège de son tilbury dans la boue des ruisseaux, vous vous trouvez, le lendemain, ruiné de fond en comble... Votre notaire déclare faillite, ou votre agent-de-change court la poste sur la route de Bruxelles» v N'importe! Vous prenez votre
LIS HONT-DK-PIÉTÉ.
parti le })lus philosophiquement du monde; mais le jour vient où votre poche se trouve à sec. Ce jour-là, vous portez votre habit en gage, vierge encore du contact de vos épaules... Le Mont-de-Piété vous prête vingt francs, et pas un centime avec... c'est bien! Treize mois s'écoulent ; vos finances se trouvent dans un état plus triste encore, vous ne pouvez ni retirer l'objet du nantissement, ni renouveler la reconnaissance du prêt, et le Mont-de-Piété met en vente l'habit en question. L'essentiel pour lui, est de rentrer dans la somme prêtée... L'enchère monte jusque-là... Mais soudain le commissaire-priseur jette en avant le mot sacramentel, et vous êtes dépossédé, sans réclamation possible. Voilà donc un habit de cent vingt francs, donné pour le sixième du prix qu'il a coûté. Supposons que le tailleur vous l'ait vendu moitié trop cher, il en résulte encore, chose monstrueuse! que vous avez emprunté à deux cents pour cent ! ! !
L'administration, me direz-vous, n'a pas fait le moindre gain illicite... Non! Mais elle autorise à profiter de votre ruine, et de celle d'une infinité d'autres, certains hommes qu'elle ménage, dans l'intérêt de ses ventes annuelles : ramassis de brocanteurs qui se jettent sur les dépouilles du pauvre, comme les paysans bretons sur les débris d'un naufrage.
Par un autre calcul de la plus rigoureuse exactitude, il est démontré que le Mont-de-Piété couvrirait ses frais de bureaux, en n'exigeant des emprunteurs que la faible somme d'un et demi pour cent, en sus des intérêts de ses capitaux. Jugez, après cela, des bénéfices de l'administration! Ces bénéfices sont si clairs, si réels, si parfaitement prouvés, que bon nombre de capitalistes ne placent pas leurs fonds ailleurs, et que le Mont-de-Piété refuse tous les jours des sommes qui lui sont offertes à trois et demi, trois, et même deux et demi pour cent.
Nous savons la réponse qu'on va nous faire. On nous dira : ces bénéfices, résultat si fertile de ses opérations, le Mont-de-Piété les verse dans la caisse des hospices. A cela, nous prendrons la liberté de répondre par deux considérations qui auront aussi leur valeur.
Premièrement, il ne faut pas confondre les bénéfices de l'administration avec les bénéfices de l'administrateur. Le Mont-de-Piété entretient deux ou trois sinécures, grassement rétribuées, que l'on est bien aise d'avoir à sa disposition, comme arme offensive et dé-
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fensiye dans certaines luttes politiques. Nous avons entendu l'un des employés inférieurs de l'administration, avouant lui-même avec assez de bonhomie que le principal devoir d'un directeur du Montde-Piété était de ne se mêler de rien. Ce directeur a douze mille francs d'appointement.
Secondement, ne tiendra-t-on pas pour une assez bonne plaisanterie qu'afin d'avoir l'honneur d'enrichir le pauvre d'une main , on le dépouille de l'autre? Le Mont-de-Pieté donne aux hospices ce qu'il a gagné sur les nécessiteux. Vous conduisez les gens à l'hôpital, pour le plaisir de les y nourrir. Vous secourez la misère, mais c'est vous qui la provoquez. O dérision!... La philantropie a cela de particulier qu'elle aime par dessus tout à se rendre indispensable, à s'imposer,, à se mêler de tout. Aussi le mouvement qu'elle se donne pour être quelque chose nous paraît-il la preuve irrécusable qu'elle n'est rien. On en concluera ce qu'on voudra.
Je m'aperçois, un peu tard, que je me livre à d'honnêtes et loyales divagations, bien capables de faire sourire de pitié nos hommes positifs. 11 est malheureusement trop certain que je prêche dans le désert, et que ma faible voix ne réussira pas à chasser l'hydre des abus.
Pour contenir les objets déposés par les nombreux clients de
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l'administration, un seul édifice ne suffisant pas, le Mont-de-Piété s'est adjoint une succursale, rue des Petits-Augustins, sur l'autre bord de la Seine. Au premier coup d'oeil, ce lieu semble mal choisi pour une exploitation, qui s'exerce de préférence sur les indigents. Le faubourg Saint-Germain se drape dans le manteau doré de l'aristocratie, ou prend les allures bourgeoises d'une riche et paisible cité de province : donc emprunter sur gage entre peu dans ses habitudes.
Mais, non loin de là, s'agite un peuple turbulent et frondeur, une tribu nomade, échevelée, sans gêne, oublieuse des tracas de la veille et ne songeant qu'aux plaisirs du lendemain, dressant sa tente au lever de l'aurore, sur le sol conquis, et la repliant, le soir, pour aller Visiter d'autres parages ; réunion d'étudiants et d'artistes qui narguent les privations et rient, avec leurs folles maîtresses, au nez de la misère.
Voilà ceux qui alimentent la succursale, et Ton devine aisément que celle-ci n'offre pas l'aspect sombre et désolé de la métropole.
En effet, la grisette saute et gambade, comme une chèvre des montagnes, en portant chez ma tante (expression consacrée) ses boucles d'oreilles et son collier de corail. Au premier grincement de l'orchestre du Prado, l'étudiant court suspendre au clou (autre expression non moins consacrée ) le dernier vêtement de sa garderobe, et le remplace, à l'heure même, par un costume de débardeur. Le rapin, lui, jette aux employés son unique habit noir, et va rejoindre, en blouse, les amis qui l'attendent. Il s'agit de fêter un grand prix de Rome... C'est une affaire sérieuse.
Ici, je demande à mes lecteurs la permission de leur raconter une anecdote.
Un de ces héros du Quartier- Latin, dont je n'aurai pas l'indiscrétion de citer le nom de famille, car il est aujourd'hui marié, père de trois beaux enfants, et, de plus, l'un des meilleurs avocats du barreau de province; un de ces héros, dis-je, habitait, vers 1837, un hôtel garni de la rue de Vaugirard. Ernest dépensait régulièrement, en huit jours, le trimestre paternel, absorbait en bols de punch l'argent de ses inscriptions, et vendait ses livres de jurisprudence pour aller exécuter, sous les arbres de la Grande Chaumière, des danses aussi originales que prohibées. Ce genre de vie déplut à sa famille, qui cessa brusquement d'envoyer le trimestre.
Ltë MONT-DB-P1KTÉ
L'étudiant s'empressa de recourir au Mont-de-Piété.
Deux habits, trois redingotes, un égal nombre de pantalons et un manteau Crispin disparurent tour à tour et s'échangèrent contre les reconnaissances de rigueur. Pendant cet intervalle, Ernest envoyait à son père des lettres remplies d'éloquence. La première page était consacrée à la peinture de son infortune ; les promesses les plus solennelles de meilleure conduite et de soumission filiale couraient d'un bouta l'autre du verso. Point de réponse! L'étudiant, qui venait d'engager sa dernière redingote, fit appeler son tailleur, honnête Saxon, lequel n'épiloguait pas, d'habitude, sur la disparition subite des effets livrés. Cette fois, il se montra moins accommodant.
— Avez-vous cent écus à me donner? demanda-t-il à Ernes't.
— Bon! s'écria celui-ci, la question me paraît insidieuse... Vous plaisantez, mon brave !
— Pas du tout, répondit le tailleur; votre père m'a fait avertir qu'il ne me garantissait plus le paiement de nouvelles fournitures... J'ai bien l'honneur de vous saluer!
C'était le coup de grâce. L'étudiant fut, dès lors, obligé de garder le lit, vu qu'il devenait impossible de sortir avec un caleçon de bain, seul et unique vêtement qui lui restât... Fort heureusement, il avait crédit chez un traiteur du voisinage, qui lui montait sa nourriture.
Or, les beaux jours étaient venus. De la fenêtre de sa mansarde, Ernest apercevait un coin bleu du ciel, et la brise, en passant sur les marronniers et les acacias fleuris du Luxembourg, lui apportait les parfums du printemps. Bientôt arrivèrent les chaudes raffales de juin. Le pauvre reclus se vit menacé de cuire sous les plombs, comme les prisonniers de l'ancienne Venise.
Tout à coup, une idée lumineuse lui traverse l'esprit.
Sans plus de retard, il sort de ses draps, emprunte le manteau d'un camarade, qui habite une chambre voisine, et court vendre ses reconnaissances. L'affaire conclue, notre héros rend grâce à la mauvaise fortune, qui lui a laissé son caleçon de bain, et, toujours muni du manteau protecteur, ' il se dirige en triomphe vers l'école de natation.
Tendant trois mois entiers, Ernest mena l'existence excentrique d'une grenouille. Lorsque sa famille jugea convenable de lui en-
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voyer des fonds pour remonter sa garde-robe, il était le premier plongeur de l'école et savait merveilleusement piquer une tête.
Si des parents sévères n'avaient pas mis un terme à cette longue punition, le défenseur de la veuve et de l'orphelin serait, à l'heure où je vous parle, classé par M. Geoffroy Saint-Hilaire dans l'espèce intéressante des amphibies. Au surplus, je n'ai mentionné ce fait que pour avoir l'occasion de fixer ici l'origine certaine de la tribu des grenouil lards, corporation célèbre qui, chaque été, vient s'établir aux bains à quatre sous, et dont Ernest fut le fondateur. Nous étions bien aise d eclaircir ce point de l'archéologie parisienne.
L'histoire d'Ernest nous fait naître l'envie d'en raconter une seconde.
Une honnête famille de province avait envoyé, pour apprendre le commerce, dans l'un des premiers magasins de la capitale, une jeune fille de dix-huit ans, rose et fraîche comme on l'est à cet âge, naïve et curieuse, comme une fille d'Eve, qui ne connaît pas encore le danger de prêter l'oreille au langage mielleux du serpent tentateur.
Adèle (c'était le nom de la jeune provinciale) s'ennuyait fort de la réclusion qu'on lui imposait depuis le jour de son arrivée à Paris. Rester claquemurée dans un étroit comptoir, quand, près de là, sur le boulevart, les spectacles s'ouvrent et donnent le signal du plaisir, c'est vraiment une triste chose pour une jeune fille.
Donc Adèle s'ennuyait fort de rester ainsi prisonnière. a IG
LE MONT-Dt>PiÉTÉ.
Elle couchait dans une petite chambre au quatrième étage, et son unique plaisir était, chaque matin, en ouvrant sa fenêtre, de regarder par dessus les toits les hauteurs de Montmartre qui se dessinaient dans un horizon lointain. Là bas, du moins, il y a des arbres verts, des oiseaux et des fleurs! On danse, on rit, on est libre!... et la pauvre enfant descendait à son magasin, le cœur triste et les yeux baignés de larmes.
Mais un jour elle vit autre chose que les hauteurs de Montmartre et les moulins agitant leurs grandes ailes. Elle vit, dans une chambre située en face de la sienne, un jeune peintre aux longs cheveux, à la barbiche naissante, qui lui faisait des signes fort encourageants.
Adèle, il faut le dire, ferma précipitamment sa fenêtre, mais le lendemain, la correspondance télégraphique s'organisa, mais des lettres volèrent bientôt d'une chambre à l'autre, mais on apprit que le jeune peintre s'appelait Paul, mais on finit par si bien s'entendre que, huit jours après, Adèle était dans la chambre de Paul, souriant et croyant à mille serments d'un amour éternel.
On avait envoyé la jeune fille en course à midi sonnant et ce fut seulement le soir qu'elle songea qu'on devait l'attendre à son magasin. Alors elle pleura; Paul sécha ses larmes avec des baisers et s'écria fort étourdiment : ■ — • Allons au bal!
A cette proposition , les yeux de la jeune fille étincelèrent. Un bal et un bal masqué! C'était pour elle quelque chose de fantastique et d'étourdissant, un conte des Mille et une Nuits, un rêve, dont elle n'avait jamais cru la réalisation possible.
Le jeune peintre n'avait que cinquante centimes dans sa poche... N'importe, il n'y avait pas moyen de s'en dédire !
Le Mont-de-Piété voisin vit arriver la garde-robe tout entière de Paul. Cette garde-robe lui valut à peine de quoi suffire aux deux tiers des frais; mais la soif du plaisir rend ingénieux. 11 restait à Paul les habits dont il était couvert ; Adèle avait une toilette assez jolie... Bref! on laissa les costumes de ville en nantissement des costumes de bal , et les deux amants se firent descendre, un quart d'heure après, sous le péristyle de l'Opéra.
La soirée fut charmante. L'orchestre de Musard enflammait nos jeunes têtes, et les faisait tourbillonner dans un atmosphère enivrante.
Mais, le lendemain, il se trouva que les glaces, les rafraîchisse-
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lïieuls et les voitures avaient réduit à zéro la faible somme prêtée par le Mont-de-Piété. Impossible de payer le prix des costumes, et par conséquent de retirer les effets laissés en nantissement. Adèle ne rentrera certes pas à son magasin avec ses cheveux poudrés et sa robe de Camargo. Paul La reconduira-t-il en garde-française?
La jeune fille écrivit à ses parents et leur confia la triste nécessité où elle se trouvait réduite de partager la chambre du jeune peintre.
Cinq jours après, un père furibond descendait de voiture dans la cour des diligences, et courait chez l'artiste.
L'habit de garde-française et la robe de Camargo se trouvaient étalés sur des chaises et les rideaux du lit étaient soigneusement fermés Que voulez-vous qu'un père fasse en pareil cas? Commander deux costumes de noce et conduire les jeunes gens en présence de M. le maire
Ce fut le parti plein de bon sens que prit le père d'Adèle.
Le Mont-de-Piété produit peu d'épisodes qui finissent aussi gaiment. On conçoit qu'une folle jeunesse, avide de plaisirs et d'émotions, paie son tribut à ce gouffre inépuisable : c'est un dommage que l'avenir se charge de réparer... Mais que le pauvre, à son tour, enrichisse l'usure de ses dépouilles, voilà, sans contredit, une chose odieuse, et qui ne laisse pas d'expressions assez fortes pour la flétrir! Cette usure a, du reste, des manières fort engageantes. Vous demeurez à une lieue de la rue des Blancs-Manteaux, et vous êtes également éloigné de la succursale... Mon Dieu, ne vous dérangez pas! On serait au désespoir de vous occasionner une course aussi longue... Prenez seulement la peine de sortir de chez vous et d'aller à deux pas. Vous trouverez, dans la première maison borgne, un bureau tenu par des employés en sous-ordre, appelés commissionnaires . Ces derniers se chargent volontiers de la besogne qui vous répugne, vous prêtent sur l'objet que vous leur présentez, le déposent euxmêmes au chef-lieu et vont le reprendre, quand cela vous fait plaisir, à condition, toutefois, que vous paierez à un taux usuraire leur complaisance et leur déplacement.
Malgré la remise énorme qu'ils font à l'administration, ceux qui tiennent les bureaux succursalistes s'enrichissent promptement. Un bureau de commissionnaire s'achète cent vingt mille francs. Il arrive que quelques uns réussissent à dérouter l'œil du maître, en
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prêtant pour leur propre compte; alors ils ne tardent pas à devenir millionnaires. C'est une nouvelle preuve à l'appui de ce que nous disions précédemment. Par exemple, gare à ceux qui se laissent prendre à cette manœuvre ! On s'est réservé, là haut, le privilège exclusif de la philantropie. Si vous êtes atteint et convaincu, vous infime, d'avoir couru sur les brisées du chef-lieu, celui-ci vous condamne aussitôt à fermer boutique, et vous force à payer une amende de cent cinquante mille francs et au-dessus... Le bureau du n° 18, faubourg Montmartre, peut vous en donner des nouvelles.
Autrefois, quand les maisons de jeu n'étaient pas abolies, certains commissionnaires des environs du Palais-Royal avaient, dans les joueurs, une brillante clientèle. Bon nombre de ces derniers engageaient, chaque soir, quelque objet précieux, chaîne d'or, bague ou diamant, qu'ils venaient reprendre, une heure après, quand le paroli leur avait été favorable ou que la martingale s'était montrée de bonne humeur. Ceci, vous le comprenez, se passait en famille, et le Mont-de-Piété n'avait rien à y voir. On se connaissait de longue date; toujours le même prêt, et jamais de reconnaissance. Or, il y avait un cas où le bénéfice était parfaitement clair pour le bureau :
C'était quand le joueur, ayant tout perdu, se brûlait la cervelle. Nous pourrions citer également des bureaux de commission-
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naires où le commerce parisien, surtout celui de joaillerie et de matières précieuses, va chercher de quoi faire face aux fins de mois difficiles. On y porte des parures entières, que le commissionnaire consent à garder au-delà des deux jours tolérés par le grand Mont. Ces gros emprunteurs se présentent clandestinement à la nuit tombante, on les fait passer par un escalier dérobé, on les reçoit dans une pièce à part, et l'on arrange tout pour favoriser le mystère sans lequel de pareilles affaires deviendraient impossibles. L'usure, dans ces cas-là, se produit sans la moindre gêne, et le taux qui règle ce genre de transactions varie selon le degré d'exploitation auquel on peut soumettre l'embarras de l'emprunteur. Le commerce de Paris et des départements a réclamé maintes fois contre cet état de choses , et demandé qu'il fût interdit au Mont-de-Piété ainsi qu'à ses succursales de prêter sur les marchandises neuves, mais l'oreille du pouvoir est demeurée sourde à des remontrances qui auraient eu pour effet d'apporter des entraves aux profits de la philantropie. Il a statué que la plaie du prêt usuraire devait ronger le commerce aussi bien que tout le reste.
J'ai dit que les commissionnaires demeuraient toujours dans une maison borgne : en voici la raison bien simple et bien positive. Les industries honorables ont en horreur le voisinage d'un Mont-de- Piété. Jamais un homme, qui tient à sa considération, ne voudra loger sous le toit qui abrite un établissement de ce genre, et ceux qui se placent au dessus du préjugé ne tardent pas à s'en repentir. Le meilleur de vos amis craint de vous rendre visite dans un semblable domicile, attendu que chacun, en le voyant entrer, peut croire qu'il va mettre sa montre en gage. Donc, à l'approche d'un bureau de commission, tout fuit, tout déserte, et, dans la place laissée vide par ce départ universel, viennent s'abattre les professions louches, les négociants sans patente, les industriels de bas étage, les revendeuses à la toilette, et presque toujours les filous.
Le Mont-de-Piété procure à ceux-ci le moyen de cacher provisoirement le résultat du vol : une reconnaissance est plus facile à soustraire, que tout autre objet, à l'œil perçant de la police.
C'est ici le moment de parler du trafic des reconnaissances, trafic éhonté, qui s'exerce en plein jour, à la face du ciel, comme le commerce le plus honnête. Avant de s'établir, le marchand de reconnaissances a spéculé sur la dernière larme du malheureux; il
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exploite les derniers débris de sa ruine... C'est le corbeau qui vient se jeter sur un cadavre , quand les vautours et les grands oiseaux de proie sont gorgés de pâture.
Ou celui qui vend une reconnaissance est un voleur, ou bien c'est un homme qui touche aux dernières limites de la détresse... Examinez, je vous prie, la manière de procéder de l'industriel î
Il sait que le pauvre diable, qui s'adresse à lui , n'a jamais un centime vaillant; d'autre part, il sait aussi que les bureaux ne prêtent jamais que le tiers de la valeur d'un objet : donc il pourrai! conclure à l'instant le marché qu'on lui propose, certain de faire un bénéfice raisonnable, et de venir, en outre, au secours d'un homme, qui peut-être se meurt d'inanition... Morbleu! pour qui le prenezvous? 11 commence par renvoyer son client au lendemain... Seraitce, comme il le dit, pour avoir le temps de dégager les objets? Allons donc î. . . îl les dégage, oui... mais il fait, pour cela, des avances, au moyen desquelles il tient son homme à discrétion. Refusez d'entrer en arrangement .. vous devenez le débiteur du marchand de reconnaissances ; il garde tout pour se couvrir de ses déboursés... Le plus court est de prendre la faible somme qu'il vous offre, et de faire, en sortant, une croix sur sa porte, comme sur une porte maudite, afin de la reconnaître et de ne plus y frapper de votre vie.
J'ai dépeint le Mont-de-Piété, j'ai parlé de ses filiations, de ses dépendances, de la principale industrie qui s'y rattache ; mais je n'ai rien dit encore des employés. En général, ils ressemblent à ceux des autres administrations : même politesse, même complaisance, même savoir-vivre... Prenez, je vous prie, le contre-pied de ces qualités î Toutefois, il en est un qui mérite, à lui seul, un coup de pinceau : vous devinez qu'il s'agit de l'estimateur.
Eigurez-vous un homme, dont le visage est toujours impassible, quelles que soient les observations, les plaintes, et même les injures de ceux qui ont affaire à lui. Sa voix est brève et sentent ieuse. Il prononce en dernier ressort; c'est l'oracle du temple. L'objet que vous lui présentez vaut le double de ce qu'il en offre... Demain est un jour d'échéance, vos meubles seront saisis... iS'inporte! il n'ira pas au-delà du prix qu'il a fixé dans sa haute sagesse... Et n'espérez pas l'attendrir ! il faut, pour gérer ces sortes d'emplois, des hommes au cœur dur et impitoyable. A part ce léger défaut qui,
LE MONT-DE-PIÉTÉ
chez l'estimateur, est une nécessité de position, les autres nuances de son caractère sont dignes de remarque. 11 trône avec une gravité comique au centre de mille chiffons, déjeune, séance tenante, et rend ses arrêts la bouche pleine. Quelquefois il se permet la plaisanterie et se déride avec les habitués, auxquels il adresse un sourire de protection.
Les habitués, me direz-vous? — Gela vous étonne?... Hien n'est plus vrai, je vous assure. Tantôt c'est un vaudevilliste, dont la pièce n'a pas eu, la veille, tout le succès désirable...
11 en est à son trente-cinquième acte, et, jusqu'alors, il est venu régulièrement au Mont-de-Piété toucher ses droits d'auteur. Tantôt c'est une Lorette, en butte aux injustes soupçons de son banquier (c'est la cinquantième fois que le même désagrément lui arrive), une actrice que son protecteur abandonne, un pion de collège, une infortunée sous-maîtresse , victimes tous deux de l'espièglerie des classes, un romancier qui n'a pu vendre son chef-d'œuvre, un comédien sifflé par un public imbécile; en un mot , tous les membres de cette grande Bohême, qui vit et pullule, au sein de la capitale, sans moyens d'existence connus.
Voilà, mes chers lecteurs, les habitués de la métropole, de la succursale et des bureaux de commission.
Malheur aux gens établis, qui, pour se préserver d'une gêne passagère, s'aviseraient de recourir à l'emprunt sur gage! Le négociant
LE MONT-DE-PIÉTÉ
ne tarderait pas à voir s'ouvrir, sous ses pas, le gouffre de la faillite ; la mère de famille perdrait la paix de son intérieur, l'estime de son époux, l'avenir de ses enfants. Sans doute elle serait moins coupable que ces mégères, qui nourrissaient jadis de leurs épargnes les numéros trompeurs de la loterie ; mais, pour elle, le résultat serait le même et le Mont-de-Piété la ferait descendre jusqu'au dernier degré de l'échelle sociale.
KuGÈNE DE Ml RECOURT.
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