‹ La grande ville (volume 3)Chapitre 113 sur 214 · I.A ROTONDE I>r TKMI'l.K · texte numérisé non relu

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puant do la vieille capitale. Bien que rétablissement des halles du Temple soit d'une date assez rapprochée, on peut dire que là se sont réfugiées toutes les mœurs du vieux négoce. A voir ces auvents ouverts au jour le jour, ces étalages de guenilles renfermées le soir dans de grands bahuts de chêne, ces comptoirs que le rabot n'a jamais nivelés, on se croirait à cent lieues ou pour mieux dire à cent siècles des éblouissants bazars du Paris moderne. l"n demi-jour perçant à |>eine l'atmosphère humide plane sur un monde à part , et frappe des groupes et des figures empreints de la fantaisie flamande. A quelques uns des ayons se voient accrochés des oripeaux de théâtre, manteau court, pourpoint pailleté, hauts-de-chausses à crevés, André Ferrare, feutre ombragé de plumes; plus loin c'est la garde-robe exhilarante du carnaval, le loup de velours noir, le domino, le titi, l'écharpe du débardeur, le casque extra-chicard ou la catogan du malin. Tout cela se heurte dans la mêlée à des plumes, des fleurs, des mantes, des crispins, des dentelles, appartenant à nos costumes de ville. C'est un désordre relevé d'un cachet bizarre , singulier d'aspect et d'allure. Quelquefois au détour d'une échoppe où se balancent des toilettes modernes, l'œil aperçoit une femme élégante, si glissant dans l'ombre, et disparaissant derrière un rideau de serge. C'est une cliente. Telle mantille que vous voycz-là pendue par une ficelle, brillera le soir à l'Opéra.

Les halles du Temple contiennent mille huit cent quatre-vingthuit places, que les naturels de la contrée appellent des ayons; ces ayons se louent à la semaine, à raison de trente-trois sous, et se paient d'avance. Les halles appartiennent à la ville. Chaque fripier emporte le soir sa pacotille ou la serre dans de grandes caisses fermées d'un cadenas, pour l'étaler de nouveau le lendemain entre neuf et dix heures. Excepté les comestibles, les matières d'or ou d'argent, et les pierres précieuses, tout peut se vendre au Temple. I-es halles sont divisées en plusieurs zones, suivant le genre du négoce. Le vieux linge, les vieilles chaussures , les chapeliers, les quincailliers , la batterie de cuisine , les ferrailles sont d'un côté ; de l'autre sont les tailleurs, les toilettes de femmes, les chiffons, les habits de théâtre, les vieilles fourrures, les rubans, les fleurs, les marchandes de modes. Ne croyez pas que la modiste du Temple soit quelque chose qui ressemble à la vive et fringante grisette du lissage des Panoramas. Toutes les figures qui habitent ces ténè-

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brcs humides sont hAves, rechignées et maladives; les voix sont stridentes, les gestes anguleux, et les regards n'ont d'antres flammes que celles de l'avidité.

Il Huit distinguer le Marché de la Rotonde. L'un et l'autre oni été bâtis dans le vaste enclos qui appartenait à la bastille du Temple et qui fut vendu, par bail emphytéotique en 1770; mais la Rotonde est de soixante-douze ans plus vieille que le marché. Ah ! si notre savant de tout à l'heure avait retrouvé notre piste, que nous vous dirions «le choses précieuses sur tout cela!

Mais, par Minerve! n'est-ce pas lui que voilà, marchandant de vieilles bottes et épuisant toute sa dialectique pour obtenir quinze centimes de rabais? O science!...

Ah! nous dit le pauvre diable en nous abordant d'un air beaucoup moins rodomont, vous le voyez, monsieur, je m'amuse à étudier ces mœurs originales , et à juger par moi-même de la ténacité du brocanteur. On ne saurait se livrer assez à ce genre d'expérience. \jc savant doit tout voir par ses propres yeux... Mais je m'aperçois (pie votre curiosité est captivée par la Rotonde elle-même. A vrai dire, Perrard de Montreuil, qui en traça le dessin en 1781, ne fit |>as une œuvre irréprochable. Cette forme oblongue est disgracieuse, et ces portiques manquent de hardiesse et de légèreté. Iâi Rotonde a 37 toises dans sa longueur et environ 18 dans sa largeur. La cour qui est au centre, étroite, 'sombre et monotone, est de 23 toises sur 6. ïjbl Rotonde, ainsi nommée parce que l'édiiice se termine à ses deux extrémités par une forme circulaire, a 44 arcades, soutenues par des colonnes toscanes, qui offrent une galerie couverte sous laquelle s'ouvrent des boutiques assez mal éclairées. Ces boutiques ainsi que les appartements qui sont au dessus se louent à un prix modéré ; mais la moindre petite chambre se payait au poids de l'or, il y a cinquante ans, époque où l'enclos du Temple servait encore de refuge aux débiteurs, banqueroutiers, faussaires et coquins de toute espèce. C'était le Whitefriars de Paris, notre Alsace, notre Canongate, et je puis vous assurer que son aspect ne le cédait en rien aux repaires de lx>ndres et d'Edimbourg. Chacun des drôles qui habitaient ce refuge y apportait une industrie quelconque , et c'est à cette circonstance que le commerce actuel de la Rotonde doit son origine. Sur les cinquante fripiers qui suspendent leurs guenilles à ces colonnes tosca-

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im>, dépouilles opimcs d'un genre tout particulier, il y en a dente au moins qui descendent de père en fils, des anciens réfugiés. A propos, voyez-vous cette haute muraille qui longe la Hotonde du coté du midi, ainsi que les onze grandes arcades du marché? ce sont les jardins d'une communauté religieuse bâtie sur le terrain même où s'élevait la terrible tour des Templiers. Oui, monsieur, le pied mignon d'une jeune pensionnaire foule aujourd'hui le sol où résonnait jadis l'armure des chevaliers en manteaux blancs. Mais ce que vous ignorez sans doute c'est que le Temple, après l'exécution des Templiers, devint le chef-lieu du grand-prieuré de Malte, et que le dernier grand-prieur de cet ordre fut le duc d'Angouléme, actuellement en exil...

— Pardon, monsieur, si j'interromps vos souvenirs, mais ditesmoi ce que signifie cet attroupement qui se forme entre le marché et les portiques et qui semble s'accroître à chaque instant?

— Quoi! vous n'avez jamais vu le carreaul cette foule est exclusivement composée de marchands d'habits. Me les reconnaissez-vous }ws à leur plaque numérotée, et surtout à leur épaule chargée du butin qu'ils ont fait la veille en parcourant les rues de la capitale? Il est onze heures du matin ; le carreau durera jusqu'à deux heures de l'après-midi. (Test le Tortoni du Temple. Ici, les vieux habits tint un cours aussi chanceux que celui du trois pour cent. Si la redingote est abondante, il est infaillible que la redingote baissera. On a vu les pantalons à blouse tomber en quelques minutes à vil prix, et les gilets en poil de chèvre s'éle.er à des taux incroyables. Kn 1830, le lendemain des trois journées, on avait des habits de eour pour cent sous, y compris le cordon bleu. Quinze jours après, on les couvrait d'écus, et encore n'en trouvait-on pas. Vous le croirez si vous voulez, monsieur, mais les fortunes ont ici leur bascule tout comme dans les coulisses de la Bourse. On cite des gains scandaleux et d'effroyables ruines. Je connais dans la rue du Bac, un hôtel splendide dont le propriétaire, maître Pautrel, |H)ssède trente mille livres de rentes. C'est un fort galant homme, magnifique autant que seigneur de France, et qui sortit en sabots d'un petit village de la Normandie pour s'en venir à Paris raccommoder la faïence et rapiohr le vieux. Car il faut vous «lire, monsieur, que tous les marchands d'habits sont Normands, ainsi que les cochers de iiaerc, les tailleurs de pierre, les marchands

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