I.A ROTONDE l»l TKMPI.K
fond de la pnmelle, et de sa voix limpide rabat de suite cinquante pour cent sur le prix demandé. Le marchand d'habits ne s'est pas promené trois mois qu'il se transligure; son nez s'efiile, ses lèvres s'amincissent, son œil s'arrondit, toute sa face s'amaigrit et s'alonge, il tourne au renard. C'est à peu près vers ce temps qu'il songe à la reproduction de son espèce, mais il ne s'accouple jamais qu'à une payse. Tous les villages de la Normandie expédient leurs filles à cet usage. On se câline, on s'épouse et on s'établit, c'est la règle. La femme refaçonne, rapiote et remet à neuf ; le mari se promène, fait le carreau, amasse quelques sous et finit par prêter à vingt pour cent sur les reconnaissances du Mont-de-Piété. Plus tard, il escompte à la petite semaine, place ses épargnes en bonnes terres du Calvados, devient censitaire, apprend à signer son nom et se fait nommer député... à moins qu'il n'accepte tout de suite la pairie.
— Diable! je ne croyais pas le métier si bon...
— J'avoue, reprit notre cicérone, qu'il a ses avantages ; cependant il faut bien se garder de croire à tout ce qu'on en dit. Vous entendrez raconter vingt contes bleus de marchands d'habits qui ont fait des trouvailles fabuleuses dans les poches d'un vieux carrick , ou entre la doublure d'une culotte; mais, de toutes ces histoires, il n'y en a qu'une de vraie, celle qui concerne la culotte, et pour peu qu'elle pique votre curiosité...
— Comment donc, monsieur! mes oreilles sont fort à voire service... si toutefois votre histoire a des dimensions raisonnables.
— Je vous promets d'être bref. Une pincée de tabac et je commence.
Le vieux bavard alongea les doigts dans notre tabatière, et autant qu'il nous en souvient parla dans les termes suivants :
2Urnhirr i'uut colottt tn satin turc, pour faire tuitr h l'JEjistmrr farltmnitiiirr oc la BtDoltttion françaur.
En ce temps-là les sans-culottes jouissaient de l'estime la plus exagérée, et il n'y avait que M. de Robespierre qui osât montrer sa jambe coquettement recouverte de bas de soie chinés. Ceux donc pour qui l'exhibition du molet n'eiït pas étéd'un irréprochable civisme, faisaient disparaître à tout prix l'accoutrement suspect. Les mar-
LA KOHJM'à l»l 11 Ml'l K
chauds d'habits et) donuaieut ce qu'ils voulaient; le plus souvent ils n'en donnaient rien du tout , et même recevaient-ils outre la culotte un généreux pour-boire, tant déjà c'était une rude besogne que de se charger les épaules de ce vêtement, — devenu 1res peu nécessaire.
Nous ne prêt ci nions point insinuer ici que le gouvernement de M. de Robespierre n'avait pas ses petits défauts; quel est le gouvernement au monde qui ne les a pas? Mats ce qu'il faut bien avouer, c'est que les marchands d'habits ont conservé le plus touchant souvenir de cet homme charitable, et qu'en les pressant un peu, ils le met- Iraiejit volontiers au nombre des bienfaiteurs de l'humanité. Tous vous diront qu'à cette époque, depuis Avranches jusqu'à l'extrémité du pays d'Auge , ce n'était qu'une voix sur ce bon M. de Robespierre qui rendait des décrets contre les culottes et mettait ainsi à vil prix le velours, la soie, la pluche, la ratine, le gros de Naples et toutes les riches étoffes ayant cours dont elles étaient taillées. On racoutait des coups de filets qui dépassaient toute idée et les cervelles bas-normandes travaillaient au point de menacer Paris d'une invasion; ce qui eut peut-être, malgré la victoire de Jemmapes, compliqué singulièrement la situation des choses
Parmi ceux que les culottes parisiennes avaient attirés du fin fond de la Manche , on remarquait Oanjoux, jeune gars de bonne venue, avec des yeux à fleur de téte , et le plus beau uez de fouine qui se fut jamais rencontré.
IXanjoux se serait damné pour un écu de six livres ; il se fit sausculotte , si l'on peut donner ce nom à un homme qui achetait de toutes mains ce genre de chausses, et qui choississait les plus mûres pour les ajuster à son usage. Mais, il faut le dire, nul ne portait le bonnet rouge d'un air plus tranche-montagne, et ne déclamait aussi haut contre ces chiens de ci-devant qui osaient encore, malgré M. de Robespierre, arborer la culotte, ce vêtement de Pitt et de Cobourg.
Oanjoux appelait cela faire venir l'eau sous le moulin , en d'autres termes faire abonder la culotte.
tue fois les culottes en magasin, Danjoux les prenait une à une, les découpait , les dépeçait , les démembrait , et de la peati de celles-ci, <ie la moire de celles-là se faisait aux piliers des halles un revenu net et liquide. Aussi se considérait-il avec une certaine satis-
Lk iuitosm: m- tknplk. .">.'*
faction intime, connue acquéreur de biens nationaux; seulement quand survint la débâcle des assignats, Danjoux tira son bonnet rouge sur l'oreille gauche, et conclut qu'il valait mieux acheter les culottes des ci-devant que leurs parcs et leurs châteaux.
Mais Danjoux devait bientôt reconnaître que les marchands d'habits ont ceci de commun avec les conquérants du monde :
Qu'armé sur le fallc, on aspire à descendre.
Danjoux atteignit ce faîte dangereux par une soirée de février 1793. Uu'on se le représente un instant dans une chambre à soupente d'une superficie de six pieds carrés, ouvrant sur les toits par une fenêtre à tabatière, et tapissée de nippes. Les tas de vieilles défroques qui n'ont pu trouver place le long des murailles , ne laissent que l'espace strictement nécessaire pour la petite table et l'unique chaise qui forment tout le mobilier du logis. C'est devant cette table et à la lueur d'une lampe économique que Danjoux travaille avec ardeur au dépècement d'une culotte en satin turc doublée de peau de chamois. Danjoux accompagne d'un ça ira enrichi de roulades le bruit cadencé de ses ciseaux, car il faut savoir que Danjoux était d'un naturel fort agréable. Mais tout à coup voilà que ses ciseaux qui filaient le long d'une couture avec une dextérité merveilleuse rencontrent une résistance inaccoutumée. Danjoux cesse son ça ira en reconnaissant que ça ne ra plus. Il ta* te, il fouille, il entr'ouvre délicatement l'étoffe du bout de ses ciseaux, et fait sauter enfin une petite pierre que le hasard ou toute autre circonstance avait logée entre le satin turc et la fine basane qui lui servait de doublure. La pierre ainsi chassée de sa niche décrit une parobole lumineuse et va tomber sur la table en reflétant par mille éclairs la pale lumière du lampion... On eût dit qu'une étoile venait de se laisser choir du plafond.
I^a pierre étincelante était un diamant de la plus belle eau.
Danjoux était brocanteur à la douzième puissance. Il prend le joyau, l'examine , le pèse dans le creux de sa main avec un sangfroid sublime , et le reposant ensuite à portée de la lumière , il vit celle-ci courir sous chaque face du diamant comme une ondine qui se fut jouée entre les parois roses et bleues de son palais.
— Je viens de trouver trente mille francs, dit Danjoux. Knsuite il acheva de découdre sa culotte. Iji nuit il rêva qu'il s'établissait rue
LA ROTOKDK M TKMI'LK.
Saint-Honoré dans un bol appartement de quatre pièces, et ce songe lui porta à la tête.
Il est avéré (pie la joie est une espèce de folie. Quand on est fou. on fait des sottises. Danjoux en commit une qui n'a pas de nom. 11 courut le lendemain chez un lapidaire pour lui vendre son diamant. Le lapidaire qui vit l'émotion de Danjoux et la culotte dont il était vêtu, prit son diamant, et lui mit la main sur le collet. Il crut avoir affaire à quelque aristocrate en fuite, ou au moins à l'un de ses domestiques. Il faut savoir qu'il entrait dans le système du lapidaire de faire empoigner quiconque venait lui vendre des bijoux, attendu que les objets lui restaient pour prix de sa capture. 11 avait déjà dote deux de ses filles à ce métier-là.
Danjoux fut donc empoigné, écroué, interroge et oublié dans une basse-fosse de l'Abbaye. Sans le lapidaire qui désirait faire guillotiner sa prise pour retirer le diamant du greffe, Danjoux serait demeuré perdu dans les cryptes de l'Abbaye avec la fourmillière de ses compagnons d'infortune. Mais le lapidaire à force de marches et de sollicitations, réussit à le faire mettre au rôle, et Danjoux comparut devant le tribunal révolutionnaire. M. Fouquier-Tainville lut l'acte d'accusation d'où il résultait que le nommé Danjoux, agent de Pitt et de Cobourg, dans le but parricide de favoriser la fuite d'un cidevant, avait tenté d'échanger un diamant contre des assignats.
Danjoux essaya de démontrer qu'en préférant des assignats à un vil joyau, il avait fait preuve de patriotisme ainsi que de confiance dans la République une et indivisible ; que les ci-devant au contraire qui affectaient de mépriser les assignats, les eussent volontiers échangés contre des pierres précieuses, celles-ci étant d'un transport agréable et d'un cours infiniment plus solide chez le lâche étranger.
Mais M. Fouquier-Tainville, ayant répliqué victorieusement que cette apparence de contradiction dans la conduite du prévenu n'avait été que l'effet d'une ruse pour mieux dépister les gardiens incorruptibles de la liberté, appela sur l'impertinent discoureur toute la sévérité des lois.
En conséquence Danjoux fut, séance tenante, condamné à la peine de mort.
Heureusement qu'en ce temps-là on n'avait pas le temps de tuer tout le monde; d'ailleurs M. de Robespierre à qui, chaque soir, on
l.A HOTONDK M TKMI'LC.
présentait la liste des gens à raccourcir, avait beaucoup d'autres noms à marquer d'une croix rouge que celui d'un obscur brocanteur de la rue Sainte-Geneviève. De telle façon que celui-ci prit patience, et atteignit, à petites journées, celle du 9 thermidor, qui eut pour effet de remettre en liberté la France et notre ami Danjoux. Mais le pauvre cher homme était destiné à perdre la téte! Quand il se retrouva dans sa chambre de six pieds carrés, et entouré de ses guenilles, H réfléchit que s'il rattrapait son diamant, il louerait le bel appartement de quatre pièces rue Saint-Honoré, et entreprendrait le grand brocantage. Danjoux d'ailleurs avait un nez excellent, et il sentait venir une affaire superbe avec les habits bleu-barbeau de messieurs de la Convention. Si bien qu'il alla trouver des gens de loi et de chicane qui lui assurèrent qu'en plaidant contre le lapipaire, ensuite contre le greffier de la justice criminelle, qu'en plaidant aussi contre le ministère public, contre les juges, et s'il le fallait contre le comité de salut public, il serait infailliblement réintégré dans la possession de son diamant. Plaider!... Deux, quatre, six procès!!... Danjoux s'attendrit comme un bas-Normand qu'il était, et se mit incontinent à la besogne.
En 1824, Danjoux plaidait encore, et vivait par jour de quatre sous de pommes de terre frites pour pouvoir payer son avocat sur le gain presque chimérique que le vieillard essayait encore de réaliser en revendant au Temple des savates et de la ferraille. Quand je le connus, il était logé au n° 32 de la rue Sainte-Geneviève, dans les combles de cette même maison qui abrita Cadoudal. Danjoux qui voulut me consulter sur son affaire, me montra en passant une grande femme décharnée qui avait des cheveux gris, quoique encore jeune. Elle était portière du logis, et s'appelait Marie-Michel Hizay. Pauvre fpmme! Elle voulait mourir à la même place ou son cœur, vingt ans auparavant, avait été frappé...
Danjoux était fou, mais d'une folie douce et quasi riante. Ses accès les plus forts consistaient ordinairement à chercher un escompteur qui lui avançât cent sous sur le prix de son diamant. Ces accès-là le prenaient l'hiver par vingt degrés de froid, lorsque le pauvre vieux bonhomme grelottait dans son chenil sans couverture et sans feu...
Il mourut la veille du jour où son affaire devait être mise au r<Me. Je ne sais trop ce qu'est devenue Marie.
LA RUTOMItK l>l TKMM.K.
Ainsi parla l'érudit, et a voir le triste équipage du cher homme, je fus sur le |K)int de lui demander s'il lui était arrivé, à lui aussi, d'être volé par la république. Mais je n'en eus pas le temps, car il me lit un salut rapide et se dirigea presque en courant vers l'un des ayons du marché, dont les étagères ployaient sous <|»is monceaux de feutres et de castors passablement avariés. Iji déesse du lieu courait des bordées devant la porte, le chef coiffé du plus jeune de ses chapeaux, et occupée à lancer sur les chalands d'agaçantes œillades. Elle accueillit le savant par une hourasque d'injures entremêlées de gestes si expressifs que je fus curieux de m'enqnérir du motif de cette scène. Je m'approchai donc, et le savant, aussi confus de ma présence que des épithètes un peu risquées dont il était l'objet, s'inclina néanmoins avec assez de grâce, et se redressant ensuite de toute sa hauteur :
— Monsieur, me dit-il, j'ai l'honneur de vous présenter mou éjMMise.
Marc Foi rmkr
JJar fllurc Journirr.
Origine et liguée de la Spécialité. — Opinion de Mercure .'> ce proput. — 1.» fée C.ommaiditi. — l.u Bourse est prise, d'at&aut. — La Spécialité fait non entrer dan» le monde. - - Klle e*l «le la Faculté •le médecine. — Klle e*t iuacrilr sur le tableau de» avocat». — M. Vlourein la Tait entrer à l'Académie de» science* — Elle cipliqoc et traduit les roman* de M d'Arlinrnurt. — Klle fait mettre M. Vidocq en prison — MM (ianneron, Ta*chcrcau, Piwutory, Reinilly, Bugraud et Dupin . lui font faire un beau chemin — Klle e»t élue membre de l'Académie française. — Te Deum en l'Iionneur de M. de Torxiucvillc — Du mot minirttrirl an poiot de vue grammatical — Considération* nient ifinue». — De Kiaug-Ning iur le Kiang-lio h l'ontoite. — Réminiscence i-n fureur de M. Klourrn* — Rinbarra* du choix — Hoffmann — Saint-Pierre rt M"» Taglioni. — M Tliief» aua prive» avec un gamin — Kulrée en matière.
Spécialité!...
Voici un des mois les plus révolutionnaires et les plus pétulants de notre patois parisien. Le jour que Spécialité fut découverte par Sa Majesté l'Industrie, reine de France et de quelques lieux circonvoisins; ce jour-là, dit-on. Mercure, dieu spécial des marchands et de plusieurs autres spécialités sociales, frappa par trois fois de son caducée le fronton de la Bourse, et jura par la barbe de Proserpine que le mot lui paraissait joli.
Le vieux messager de l'empyrée avait on ne peut plus raison. Spécialité est une de ces expressions heureuses, éloquentes, parfaites, coulées d'un seul jet, et qui se produisent d'elles-mêmes à la vénération de l'esprit. Ce fut, dès l'heure de sa naissance, un mot tout élevé, plein de finesse et de rouerie, grand, fort, et tapageur en diable. A l'instar de tous les petits princes arabes de M. Galland, Spécialité eut pour nourrice une fée puissante, une fée miraculeuse, qui dota le nouveau-né de toutes sortes de dons et de richesses : la fée commandite, cette même fée qu'un instant l'on soupçonna d'avoir trouvé la pierre philosophale. Si bien que Spécialité eut tout de a. 8