I.LS HATKLKCHS
— Comme c'est cher! dit madame Pinchonnelle.
— Et deux sous pour le garçon!
— Ça fait dix sous.
— Si nous allons de ce train-là...
—Je te disais bien...
— Tu me disais, tu me disais... En attendant, tu bois comme un trou.
— Mais ce n'est pas moi qui. . .
— Non, c'est moi...
M. Pinchonnelle avec un mouvement d'impalience s'accoude sur la table. Tne enfant de huit ans en guenilles, les yeux plombés, raclant une mauvaise guitare, vient chanter devant lui d'une voix enrouée, les yeux errants ça et là :
Viens-t'en ma dou ou ce h a a mie Sur la vague endormie i i i e , Le zéphyre amoureux eux Va nous bercer tous deux.
La douce sympathie ie ie
— Je n'ai pas de monnaie, dit M. Pinchonnelle.
— S'il fallait donner à tout le monde, dit madame Pinchonnelle, on n'y suffirait pas.
— Oh! M'sieu! Madame! continue l'enfant :
Viens-t'en ma dou ou ce a a mie Sur la vague endormie ie ie. Le zéphyre a mour.. ..
— Veux-tu t'en aller?
L'enfant tourne sur M. Pinchonnelle ses yeux distraits, et continue :
eux eux eux
Va nous bercer tous deux eux.
La douce sympathie ie ie....
— N'oubliez pas la p'tiie chanteuse.
M. Pinchonnelle lui jette un sou et se lève.
— Tu vois, dit-il à sa femme, à quoi sert de s'asseoir.
— Mon ami, ce n'est pas moi qui....
M. Pinchonnelle, retenu violemment, chancelle et aperçoit le collet de son habit souillé d'une plaque de savon blanc.
— Comment est-il possible, s'écrie l'homme qui l a accroché,
LES ItATELEl HS.
que Monsieur sorte avec cette grosse tache sur un habit neuf? Comment souffrir cette graisse que la chevelure entretient sur le collet? Comment n'avez-vous pas honte de cette malpropreté? Vous voyez, Messieurs, l'ordure qui s'est amassée sur un vêtement mettable du reste. Monsieur ne pouvait se présenter nulle' part, Monsieur ne pouvait aller dans aucune société sans se faire mépriser. Monsieur était ce qu'on appelle dans une tenue dégoûtante! Tournez-vous, Monsieur, je vous en prie. Monsieur est fait comme un vrai torchon.
Voyez, Messieurs, il suffit d'étendre avec la brosse gros comme une noisette de mon savon... Ne bougez pas, Monsieur, soyez tranquille, l'expérience ne coûte rien: je travaille gratis
M. Pinchonnelle, prêt à se fâcher, se rassure sur cette phrase. \a foule l'intimide, sa femme perd contenance. 1/hommo mouille.
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frotte, brosse et l'eau découle sous la chemise de M. Pinchoniielle, qui pousse un ah! de saisissement.
— Voyez, Messieurs, reprend l'homme, l'effet de cette composition : il est facile de s'en servir soi-même; je travaille gratis pour faire apprécier mes tablettes... Faites-moi l'amitié d'en accepter une, je ne les vends que (rois sous!
II la met hardiment dans la main de M. Pinchoniielle, qui n'ose la refuser.
— Est-ce que la tache est enlevée? dit-il en s'en allant à sa femme.
— Faudra voir. Pour le moment le collet est trempé et la tache paraît agrandie. Faudra voir. Tu n'as plus ton épingle?
— Tiens, je n'ai plus mon épingle !
— Gomment fais-tu pour tout perdre?
— Elle n'était qu'en chrysocale.
— Tu es gentil un souvenir que je t'avais donné.
— Tant pis, c'est bien fait, ça t'apprendra.
Cn homme, le chapeau sur l'oreille, la joue enflammée, la voix éraillée, s'égosille à deux pas de là : — Trente-neuf, voyez, Messieurs, Mesdames, trente-neuf! voyez le restant de la vente, trenteneuf! mouchoirs Chollet, garantis bon teint, trente-neuf!
— Ce n'est pas cher, dit madame Pinchonnelle ; je voulais depuis long-temps t'en acheter une douzaine, laisse-moi voir.
Le marchand est entouré de trois acheteurs avides, qui choisissent, examinent, paient et menacent de dégarnir la boutique.
— C'est une vraie occasion, dit l'un d'eux.
— Donnez-m'en encore six, dit l'autre.
— Servez-moi donc, dit un troisième.
— Que diable! dit M. Pinchonnelle alléché, chacun son tour. Je veux acheter aussi, moi.
— Je vous crois bien, reprend un des acheteurs, vous avez oublié d'être bête.
M. Pinchonnelle se hàle d'empaqueter douze mouchoirs et les paie.
— Voyons un peu, dit sa femme en s'en allant ; tiens, cn voilà un de troué.
— Ah dame.... fait M. Pinchonnelle.
-Oh qu'ils sont clairs!.... mais c'est du colon.... un autre de troué tous troués.... de vraies loques
1H I.KS HATKLKIHS.
— Je vais lui parler moi, dit M. Pinchoimelle furieux; viens vite. Ils retournent sur leurs pas.
— Dites donc, vous, rendez-moi mon argent ; il ne s'agit pas d'attraper le monde. Voilà vos mouchoirs, on n'en veut pas.
— De quoi ? que veut Monsieur ? s'écrie le marchand, connais pas!
— Je veux, je veux qu'on me rende mon argent, vous m'avez vendu de la pacotille.
— Tiens, ce Monsieur, reprend l'homme furieux, faut-il pas y vendre des cachemires à trente-neuf sous! Vous n'avez pas bientôt fini de me faire d' l'esclandre devant les pratiques !
— Allons, hu! reprend un des acheteurs; tu vas pas nous laisser gagner notre vie, toi?
— Veux-tu te sauver! dit le second.
— Tiens mon chapeau, dit le troisième, que j' lui tape sur le mufle.
M. Pinchonnelle, intimidé, bat en retraite et murmure à certaine distance : Tas de canailles !
Sa femme fait mine de. le retenir.
— Je parie qu'ils s'entendent, dit-il enfin.
— Tu crois? dit madame Pinchonnelle.
Elle se heurte à un amas de monde.
— Sont-ils badauds ces Parisiens! dit M. Pinchonnelle, en voila t-il! qu'est-ce qu'ils regardent?
I n homme en veste rouge à paillettes se promène dans un cercle immense; un tapis est étendu par terre au milieu de ce cercle, et dans un coin grouillent cinq ou six enfants couverts d<* guenilles bariolées .
— Du courage à la poche! dit l'homme en rassemblant sur le tapis les pièces de monnaie qui pleuvent dans le cercle, encore vingt-cinq sous, et la petite Lili va soulever deux grenadiers à la pointe des orteils, deux grenadiers, les premiers venus. Cette enfant n'est âgée que de quatre ans et demi. On n'attend plus, pour commencer ce spectacle curieux, que la bagatelle de vingt-cinq sous.
— Voilà qui est fort , dit M. Pinchonnelle, une enfant de cet âge; je ne crois pas la chose possible.
— Vingt-quatre! dit l'homme en ramassant d'autres sous qui tombent, vingt-trois!... On n'attend plus que lu bagatelle de vingt-