II
l'administration, un seul édifice ne suffisant pas, le Monl-de-Piété s'est adjoint une succursale, rue des Petits-Augustins, sur l'autre bord de la Seine. Au premier coup d'œil, ce lieu semble mal choisi pour une exploitation, qui s'exerce de préférence sur les indigents. Le faubourg Saint-Germain se drape dans le manteau doré de l'aristocratie, ou prend les allures bourgeoises d'une riche et paisible cité de province : donc emprunter sur gage entre peu dans ses habitudes.
Mais, non loin de là, s'agite un peuple turbulent et frondeur, une tribu nomade, échevelée, sans gêne, oublieuse des tracas de la veille et ne songeant qu'aux plaisirs du lendemain, dressant sa tente au lever de l'aurore, sur le sol conquis, et la repliant, le soir, pour aller visiter d'autres parages ; réunion d'étudiants et d'artistes qui narguent les privations et rient, avec leurs folles maîtresses, au nez de la misère.
Voilà ceux qui alimentent la succursale, et l'on devine aisément que celle-ci n'offre pas l'aspect sombre et désolé de la métro|K>le.
En effet, la grisette saute et gambade, comme une chèvre des montagnes, en portant chez ma tante ( expression consacrée ) ses boucles d'oreilles et son collier de corail. Au premier grincement de l'orchestre du Prado, l'étudiant court suspendre au don (autre expression non moins consacrée » le dernier vêtement de sa garderobe, et le remplace, à l'heure même, par un costume de débardeur. Le rapin, lui, jette aux employés son unique habit noir, et va rejoindre, en blouse, les amis qui l'attendent. Il s'agit de fêter un grand prix de Rome... C'est une affaire sérieuse.
Ici, je demande à mes lecteurs la permission de leur raconter une anecdote.
I n de ces héros du (Quartier-Latin, dont je n'aurai pas l'indiscrétion de citer le nom de famille, car il est aujourd'hui marié, père de trois beaux enfants, et, de plus, l'un des meilleurs avocats du barreau de province; un de ces héros, dis-je, habitait, vers 1837, un hôtel garni de la rue de Vaugirard. Ernest dépensait régulièrement, en huit jours, le trimestre paternel, absorbait en bols de punch l'argent de ses inscriptions, et vendait ses livres de jurisprudence pour aller exécuter, sous les arbres de la Grande Chaumière, des danses aussi originales que prohibées. Ce genre de vie déplut à sa famille, qui cessa brusquement d'envoyer le trimestre.
120 LK MONT-hK-l'IKTK.
L'étudiant s'empressa de recourir au Mout-de-Piété.
Deux habits, trois redingotes, un égal nombre de pantalons et un manteau Crispin disparurent tour a tour et s'échangèrent contre les reconnaissances de rigueur. Pendant cet intervalle, Ernest envoyait à son père des lettres remplies d'éloquence. La première page était consacrée à la peinture de son infortune; les promesses les plus solennelles de meilleure conduite et de soumission filiale couraient d'un bout à l'autre du verso. Point de réponse! L'étudiant, qui venait d'engager sa dernière redingote, fit appeler son tailleur, honnête Saxon, lequel n'épiloguait pas, d'habitude, sur lu disparition subite des effets livrés. Celte fois, il se montra moins accommodant.
— Avez-vous cent écus à me donner? demanda-t-il à Ernest.
— Bon! s'écria celui-ci, la question me paraît insidieuse... Vous plaisantez, mon brave !
— Pas du tout, répondit le tailleur; votre père m'a fait avertir qu'il ne me garantissait plus le paiement de nouvelles fournitures... J'ai bien l'honneur de vous saluer!
C'était le coup de grâce. L'étudiant fut, dès lors, obligé de garder le lit, vu qu'il devenait impossible de sortir avec un caleçon de bain, seul et unique vêtement qui lui restât... Fort heureusement, il avait crédit chez un traiteur du voisinage, qui lui montait sa nourriture.
Or, les beaux jours étaient venus. De la fenêtre de sa mansarde, Ernest apercevait un coin bleu du ciel, et la brise, en passant sur les marronniers et les acacias fleuris du Luxembourg, lui apportait les parfums du printemps. Bientôt arrivèrent les chaudes raffales de juin. Le pauvre reclus se vit menacé de cuire sous les plombs, comme les prisonniers de l'ancienne Venise.
Tout à coup, une idée lumineuse lui traverse l'esprit.
Sans plus de retard, il sort de ses draps, emprunte le manteau d'un camarade, qui habite une chrfmbre voisine, et court vendre ses reconnaissances. L'affaire conclue, notre héros rend grâce à la mauvaise fortune, qui lui a laissé son caleçon de bain, et, toujours muni du manteau protecteur, il se dirige en triomphe vers l'école de natation.
Pendant trois mois entiers, Ernest mena l'existence excentrique d'une grenouille. Lorsque sa famille jugea convenable «le lui en-