L'HOMME DE LETTRES MARRON
Mais quel est donc ce monsieur nonchalament assis dans un café sur une banquette du fond , le dos appuyé contre une glace et se retournant souvent pour sourire à son individu? Devant lui est un verre d'eau sucrée dont il avale de temps à autre quelques gorgées ; plusieurs journaux sont sur la table qu'il occupe; il en tient un qu'il lit en s'interrompant à chaque instant pour faire entendre très haut des exclamations comme celles-ci :
« Ah! mon Dieu! — Quel galimathias. — Ah! mauvais, mauvais ! — Pitoyable ! — C'est absurde !. . . — Des éloges de la piègce. . . ah! oui parlons-en! elle est jolie la pièce!.. - une rapsodie infâme!... si je l'avais faite, j'irais me jeter à l'eau!... »
A l'importance que se donne ce monsieur, si vous n'avez pas encore l'expérience des hommes et du monde, vous croirez peutêtre que c'est un grand personnage, une de nos célébrités artistiques ou littéraires !
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Détrompez-vous : les célébrités ne se posent |>oint ainsi , on du moins c'est fort rare ; ensuite les hommes de talent sont ordinairement plus indulgents que les autres, et vous ne les entendrez presque jamais déchirer leurs confrères, déprécier leurs rivaux et tourner en ridicule les jeunes gens qui commencent.
Ce monsieur qui fait tant de bruit, d'embarras, de frou-frou ! est l'auteur du tiers d'un vaudeville, joué avec assez de désagrément sur l'un de nos plus petits théâtres. Depuis ce temj» il a pris le litre d'auteur dramatique : à force d'intrigues, de courses, de courbettes, il est parvenu à faire imprimer son nom sur le prospectus d'un jKJtit journal, comme devant concourir à la rédaction ; alors le voilà devenu homme de lettres; mais parmi la véritable littérature on appelle ces messieurs d»*s hommes de lettres marrons.
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Kst-ee que cela ne vous rappelle pas ce Gascon, qui allait manger son pain sec dans le jardin du Palais-ltoval, et qui le soir se promenait avec un cure-dents à la bouche et disait d'un air satisfait à ceux de ses amis qu'il rencontrait : Ma foi je me promène pour faire ma digestion, car je viens de dîner au Palais-ltoyal ?
Mais les hommes se sont toujours laissé prendre aux apparences. Il y aura toujours de ces esprits simples ou de \nmne foi qui seront dupes de ces jongleurs littéraires ; comme il y a encore des personnes qui achètent les baumes des charlatans et la |*>mmade pour faire pousser les cheveux.
l"n jeune homme de talent, mais qui n'est pas encore connu, aura fait une pièce; il cherche un collaborateur, un homme qui ait quelque influence, pour lui offrir de revoir, de retoucher son ouvrage. < m lui a dit que ce monsieur qui fait tant d'embarras était homme de lettres; il s'est adressé à lui, lui a présenté humblement son ouvrage, que celui-ci a daigné prendre avec un air protecteur, en disant :
— C'est bien, je lirai cela... revenez me voir dans huit ou quinze jours... je tâcherai d'avoir lu.
Le jeune homme est retourné dix fois chez son Mcrènc, qu'il n'a jamais rencontré chez lui ; enfin il vient de l'apercevoir au café, et il court à lui.
— Ah! monsieur, je suis charmé de vous rencontrer...
— Hé! bonjour, mon cher, bonjour!...
— Je me suis présenté plusieurs fois chez vous sans pouvoir vous trouver.
— Que diable voulez-vous! est-ce qu'on est chez soi!... on a tant d'aventures... de bonnes fortunes... il est bien rare que je rentre coucher! J'ai im appartement de douze cents francs; c'est une grande folie, car je n'y suis jamais.
— Monsieur, avez-vous eu la complaisance de lire ma pièce? Ici, le monsieur au verre d'eau sucrée prend un air encore plus
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important, pince ses lèvres, gonfle ses joues, secoue la tête et cligne des yeux, en répondant :
— Ouii mon cher... oui, je l'ai lue.
— Hé bien!... qu'en pensez-vous?
L'homme de lettres se caresse le menton et laisse échapper plusieurs : hum ! hum ! assez inquiétants pour le jeune homme, qui reprend :
— Enfin, monsieur. . . votre opinion ?
— Mon cher... d'abord... voyez-vous... il n'y a pas assez d'amour dans votre pièce... ça manque, il faudrait tacher d'en remettre...
— Pas assez d'amour... mais, monsieur, il n'y a que de cela.
— Ah!... alors... il faudrait en ôter... parce que vous comprenez, toujours la même situation... c'est monotone... cependant nous arrangerons cela... Oh! j'ai fait des choses plus difficiles.
Le jeune homme, qui comprend enfin à qui il a affaire, dit d'un ton plus sec :
— Monsieur, avez-vous mon manuscrit sur vous?
— Oui... tenez, le voilà... je m'amusais à en lire quelques fragments... 11 y a deux pages de perdues... mais c'est un petit malheur... on met à la place tout ce qui vient à la tétc...
Le jeune homme reprend son pauvre manuscrit , le remet dans sa poche, et salue en disant :
— Je vous demande pardon de vous avoir importuné, monsieur, mais je crois que je ne suis pas digne de travailler avec vous.
— Ah! c'est comme ça! s'écrie l'homme de lettres! Hé bien, avise-toi de faire quelque chose, toi ! et je te pulvérise avec mon journal... quand j'y travaillerai.
Il y a des hommes de lettres marrons qui travaillent ou du moins qui s'imaginent travailler, ce qui pour eux est absolument la même chose. Quand ils sont parvenus par leur jactance, leurs gasconnades, leur aplomb à trouver un nouvel auteur, qui dans l'es|>oir
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d'avoir un collaborateur habitué à travailler pour la scène, leur ninfie son manuscrit, ils vont s'enfermer chez eux, et là, après avoir lu, relu, médité la pièce à laquelle ils doivent appuyer le cachet de leur génie, se creusent la téte pour chercher de nouvelles situations, quelque péripétie bien inattendue, quelques effets bien surs, enfin pour y faire des changements avantageux.
Malheureusement, ou plutôt heureusement, pour être véritablement auteur il faut avoir reçu du ciel l'influence secrète, et lorsque vous n'êtes pas né avec le talent qui doit produire des pièces de théâtre, vous avez beau vous frotter le front et vous gratter l'oreille, vous ne trouverez rien ni dans l'un ni dans l'autre.
Boilean a dit :
Soyez plutôt maçon, si c'est votre talent '
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Mais la plupart «le ces hommes tle lettres de contrebande n'ont pas lu lioilcau. On ne veut pas se reconnaître, se juger et se rendre à l'évidence.
Après avoir gardé pendant un mois, quelquefois plus, le manuscrit qu'on lui a confié, notre marron écrit enfin à sou collaborateur :
« Mon cher maître... » Maître est le mot adopté depuis quelque temps à Paris par les auteurs dramatiques et les hommes de lettres lorsqu'ils s'écrivent entre eux. Autrefois les avocats seulement et les gens dn palais employaient ce terme. Mais il est très bien reçu maintenant dans la littérature; il flatte celui qui le reçoit, et coûte d'autant moins à celui qui le donne qu'à la première occasion il est bien certain qu'on le lui rendra.
Du reste, vous comprenez parfaitement que ce mot ne signifie plus rien. Il en est de lui comme de toutes les faveurs que l'on prodigue à tort et à travers : elles perdent de leur valeur à mesure qu'elles se multiplient.
L'homme de lettres marron écrit donc à l'aspirant dramatique :
• Mon cher maître , j'ai terminé notre pièce... j'ai eu du mal î il
< a fallu beaucoup changer , beaucoup refaire... trouver bien des « situations, couper tout ce qui était dangereux ; enfin je crois être
< parvenu à conduire l'ouvrage à bonne fin. Venez me voir demain • matin ; nous lirons notre pièce ensemble, et puis nous irons trou- « ver un directeur, et j'espère que cela ira tout seul. »
Kn recevant ce billet, fauteur du manuscrit est d'abord agréablement flatté de se voir apjielé mon cher maître. D'autant plus que n'ayant rien fait encore, il ne s'attendait pas à être déjà traité de maître. A la rigueur, il y a des |)ersonnes qui prendraient cela pour une épigramme, mais il faut toujours voir les choses du 1k>iî coté, et le jeune néophyte est enchanté. Il fait une espèce de toilette, se met à peu près en noir ; le noir est la couleur favorite de ceux qui aspirent à se faire un nom dans les lettres, et ceux dont le nom est fait ne s'inquiètent guère de la couleur de leur habit. Sa toilette