‹ La grande ville (volume 3)Chapitre 160 sur 214 · I.A CIUMHIIK IIKS HÉH'TKS · texte numérisé non relu

I.A CIUMHIIK IIKS HÉH'TKS

grandeur, la prudence et l'audace réunis; et si ce n'est qu'il est le délégué appointé de quelque chose, ce serait un vrai Cincinnatus ou un Aristide; mais comme il faut que tout le monde vive, il se raccroche à quelque vieil abus, dont il mange et s'engraisse en se disant : J'ai parlé pour l'abolition du monopole du tabac, et je n'ai point d'emploi du gouvernement dont je suis le plus noble défenseur de l'humanité, et le modèle du plus pur désintéressement.

Du reste, il y a peu de députés de cette force dans l'opposition, comme il n'y a qu'un Dieu au ciel ou un diable en enfer.

Car il faut bien distinguer. Dans cette opposition, nous connaissons beaucoup de députés qui blâment le blanc, parce qu'ils croient au noir; ceux-là ont des convictions sincères basées sur des principes positifs, ils pensent qu'en faisant autre chose que ce qu'on fait on arriverait au bien; mais ce quelque chose ils en ont une idée, ils le savent, ils l'ont étudié, ils sont prêts à le mettre en œuvre s'ils arrivent; bonne ou mauvaise, ils ont une politique.

Mais celui dont je vous parle n'a pas d'autre système que le blâme régulier et aveugle de ce qui se fait; c'est le principe négatif incarné, c'est le critique impuissant à produire qui dénigre tout ce qui produit.

lue seule chose trouble la sérénité de sa supériorité, c'est d'être quelquefois de l'opinion de quelqu'un. Comme dans son rôle d'opposition radicale, il se trouve avoir attaqué ce que d'autres attaquent à leur tour, il en éprouve un dépit secret, aussi se retire-t-il dans sa tente au moment des luttes sérieuses : car, s'il se joignait à l'un des partis politiques qui visent au pouvoir, il aurait compromis son opposition future, si par hasard ce parti venait à triompher; et il est l'ennemi né de celui-là comme de tous les autres.

A côté de ce colosse de l'opposition, il y a une foule d'autres mandataires des électeurs à qui l'on donne aussi le titre de députés de l'opposition, quoiqu'ils n'exercent qu'une partie de la profession.

En les plaçant à une grande distance de ce terrible Titan, nous n'entendons pas dire que leur opposition soit moins vive, moins acérée, seulement elle choisit ses sujets ; au lieu de les embrasser tous, elle s'applique à une spécialité de dédification.

LA CNAMME hLS DKl'llKS. 21?,

Par exemple, vous avez !<• député d'opposition anti-algérien.

Sur tout autre cliapitre il est assez raisonnable, il ne dépassa pas les bornes d'une hdhnéte contradiction ; mais au mot Alger il s'anime, s'emporte, devient furieux , c'est un taon qui le pique et le met hors de lui.

Alger est pour ce député un monstre, un gouffre, une iniquité.

A son compte, tout employé du gouvernement qui est à Alger s'y gorge de paresse et d'or, en même temps que tout y meurt de misère et de lièvre putride.

Selon lui, quand on dit qu'il y a des oranges à Alger, on meut: Quand on dit que l'armée y a accompli de Ijeaux faits d'armes, on ment :

A Alger, voyez-vous, il n'y a que de l'eau croupie qui donne Ih colique, et tue en trente-six minutes tout individu qui la boit :

A Alger, dès qu'un soldat met la tète à la fenêtre de sa caserne, il a immédiatement la tète coupée par un kabyle qui passe, la plante sur un piquet dans le salon du gouverneur, tandis que les chacals viennent manger effrontément le reste.

En même temps, royez-VOUS, |»« soldat français, devenu une bété a. 2H

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féroce, massacre les indigènes entre les heures de ses repas, et tous

les officiers remplissent leurs ]>oches de piusienrs millions de boudjoux, quoique le pays «oit si pauvre, d'un autre côté, qu'il ne puisse en rien servir a notre commerce et nous acheter une aund de calicot.

Veuillez remarquer le député anti-algérien : il est curieux. C'est une haine si profonde, si folle, si inouïe, que, selon l'occasion, il vous prouvera qu'Alger est trop prés et trop loin, qu'il y fait trop chaud et trop froid, trop sec et trop humide.

S'il passe par l'idée d'un ministre de faire sur cette terre maudite une maison de correction pour les assassins, Alger devient un lieu de délices où le crime se couchera sur des divans de plume à l'ombre des orangers ; si le même ministre veut alors envoyer quelques colons dans cet Eldorado, c'est immédiatement un enfer stérile ;i qui l'on sacrifie r plaisir des victimes humaines.

LA CJfAMBME l>fcS l»KI»l TKS. 2 I M

Il y a véritablement <lans cet Alger quelque chose d'incompréhensible qui fra(>}>e ces braves députés au «cerveau et les rend maniaques. Livrer Alger,' quitter Alger, ou* la mort, voilà leur vœu et leur cri de tous lus jours. D'où diable leur peut venir une telle maladie qui peut le savoir? Os choses-là se constatent et ne s'expliquent pas.

Près de ce député affecté de cette fâcheuse disposition, il y en a quelques uns qui ont des manies plus gaies.

Il y a par exemple celui qui a entrepris de tlageller tous les ails la corruption des gens de lettres. CeluUlà tonne périodiquement contre les subventions théâtrales et les encouragements à la littérature , et fait de la morale ef du bon goût contre le drame et le roman modernes à propos de Molière et de M. de Voltaire. Il s'extasie sur la retenue pudique de Georges Pandin et recommande à sa fille la lechtre de Candide. D'ordinaire ce député a fait une' mauvaise tragédie, et fait maintenant de la mauvaise opposition.

C'est étonnant comme le mauvais es! tenace, c'est un mal dont on ne peut se défaire.

Parmi les députés de l'op|vosition , il faut distinguer encore celui qui s'est voué à la deslrueliou du fonctionnaire public; la présence

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du fonctionnaire public lui agace les nerfs,' et il tuera le fonctionnaire public ou bien il en mourra.

Le fonctionnaire public, c'est sa proie, son bien, spn lot; il en fait la base de sa fortune et de sa renommée' politique ; l'abus du fonctionnaire public lui appartient, comme autrefois la révolution française appartenait <i MM. Thiers et Mignet. Tout homme qui écrivait quatre lignes sur cette illustre époque les volait, et il leur a fallu toute leur longanimité et toute leur foi dans leur supériorité pour ne pas attaquer les contrefacteurs en police correctionnelle.

De même nous sommes assurés que^tels de ces illustres honorables se croient tellement les missionnaires inféodés de cette grande réforme que tout autre, qui s'en emparerait, leur semblerait un malhonnête homme. N'est-ce pas leur bien, n'est-ce pas de cela qu'ils vivent, qu'ils nourrissent leur gloire, leur popularité, leur opposition ; si bien que s'ils arrivaient à réussir, le lendemain ils ne seraient plus lions à rien et périraient politiquement parlant comme le ver quand il a fait tomber la branche qu'il ronge.

En face ou à coté de cette collection d'opposants qui vivent de théories plus ou moins impossibles, il y a une autre collection non moins curieuse qui vit de réalités excessivement positives.

Cette collection est celle des députés ministériels.

Ceux-ci se divisent en deux grandes espèces, les honteux et les féroces. Les honteux sont ceux en qui a survécu le singulier préjugé qu'on ne peut pas être de l'opinion du pouvoir sans être un misérable vendu et corrompu jusqu'à la moelle. Peut-être est-ce chez eux une conscience plutôt qu'un préjugé, mais enlin peut-être ceuxlà ne rougissent-ils si profondément d'être les suivants d'un système qui ne leur a donné que dé mesquines récompenses , que parce qu'ils tfe sentent tout prêts à servir un drapeau contraire, pour peu qu'il montrât un peu plus de générosité.

C'est à vrai dire l'espèce la plus malencontreuse de la chambre; solliciteurs de bas emplois, encombrant l'administration de demandes pour les postes tes plus infimes, une des plus odieuses lèpres du gouvernement représentatif, rongeant le gouvernement dans le menu de son organisation , comme une cuisinière vole ses maîtres sur le pain, la viande et le lait. On leur abandonne par ennui tout ce qu'ils demandent , c'est si jmmi de chose à la

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' fois; mais c'est tous les jours et sans cesse, et il arrive qu'à la tin ces rats politiques ont mangé plus de fromage budgeteur que ceux qui procèdent par très gros morceaux.*

Ceux-là sont- ce qu'on peut appeler les gardes ordinaires d'un ministre. En effet, il y en a toujours dans les" antichambres un escadron qui défend les abords du salon d'audience contre tout autre solliciteur. L'huissier les connaît et ne les protège pas; l'huissier du ministre a plus de tact que cela : il n'a de haute déférence que pour le haut ministériel.

Celui-ci est à son confrère, comme le noble coursier d'Arabie à l'ane patient : il a l'encolure fière, il est belliqueux, toujours prél à charger son ennemi ; mais aussi fort capable de désarçonner son cavalier,, si celui-ci pousse trop l'éperon dans ces flancs. Le haut ministériel protège et ne demande pas, et quand il veut obtenir.

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il arrange une nullation et ne sollicite pas un emploi. Il a le plus profond dédain des places de percepteur, de bureau de timbre, de contrôleur des douanes qu'il'laisse à ses petits collègues, il vise pour lui et beaucoup plus souvent pour les siens .à la Cour de* comptes.

à la Cour royale, au Conseil d'Ktat, au parquet 4»t aux fonctions financières; mais à vrai dire il aime assez les protégés qui ont quelque valeur personnelle, il ne place pas, il rallie, il a la prétention de rendre service au pouvoir autant qu'à ses amis en leur procurant des fonctions que leur donnent 'une haute influence politique.

Que ces messieurs se trompent souvent grossièrement , ce n est pas douteux, et les preuves en sont devant les yeux de tout le monde; mais enfin ces gens-là ont une idée, un but, une opinion, et ils ont le courage de tout cela. Ils sont ministériels en vertu d'un principe d'une élasticité immense et pour lequel on a invçnté l'épillicte de conservateur.

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