‹ La grande ville (volume 3)Chapitre 162 sur 214 · LES CANOTIERS DE LÀ SEINE · texte numérisé non relu

LES CANOTIERS DE LÀ SEINE

*OI FFRANCFSET MÏ S A Y KN T( H VS DK M BKRLINGIOT, CAPITAINE Dt rF.JV-M ,/fll.V, AVKC I X RECIT DKS RIVAI ITFS AMOl RFlSkS DE LA BELLE GISTIXE ALX CHEVEtX NOISETTES. ET DE MADAME BIXETTE, FABRICANTS DE KLF.I'HS, Sl'IVI DE I. A MEMORABLE VENGEANCE Qt IMAGINA r.KLLF-Ct

M. Berlinguot. capitaine de appelée le ^eau-Martu ,

était un grand jeune homme blond , d'une figure assez bonasse . et d'un aspect généralement vulgaire. Mais M. Berlinguot rachetait cette faveur naturelle par une amplitude de gestes et un coloris de langage qui lui avaient attiré l'estime de tous les canotiers de la rue Saint-Martin. Il terrifiait ses camarades par le bagou d'mtrc-fwnt , comme il disait lui-même. Son vocabulaire de marine était l'argot le plus formidable qui eût jamais grondé de l'Ile Saint- Louis à la cambuse du père Cholet, et personne ne commandait mieux une pige, ou ne faisait mieux exécuter un battage provocateur.

Le capitaine Berlinguot jouissait en outre d'une belle position sociale. Il était fleuriste chez madame Binette , fabricante de la rue Saint-Martin, et gagnait douze cents francs par an, moyennant quelle somme il semait son existence de coquelicots en percale et de belles roses-pompon. On osait même prétendre que la barbe naissante de Berlinguot n'était pas indifférente à madame Binette, et que le jeune canotier devait a ix sensibilités de cette dame l'excès

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d'appointements et de liberté donl, avant Berlinguot, il n'y avait pas d'exemple qu'un fleuriste eût jamais été favorisé.

Herlinguot pouvait inspirer des passions, nous aimons à le croire, mais telle qui le dominait était exclusive et n'admettait point de partage. \jet jour qu'il lit construire, du produit de ses économies, un canot de dix-huit pieds de long auquel il Ut ajuster une voile et un gouvernail, et que le curé de Charenton baptisa du nom de Veau- Mann, ce jour-là Berlinguot mit le pied dans le beau et fantastique domaine de la Manie.

Il prit un air solennel et s'habitua à chiquer.

De plus, il tomba fréquemment dans de longues abstractions, durant lesquelles il semblait abandonner sa gomme, son bouloir et sa cannelille, pour se promener à travers de nouveaux inondes. Madame Binette avait beau darder sur lui les flammes de ses yeux bleu de prusse, les traits galants frappaient une masse inerte et retombaient émoussés. Berlinguot dormait ainsi six jours et ne se réveillait que le septième. Mais aussi le malin de ce jour, il secouait la vie réelle et enfourchait sa Chimère, t'ne fois parti, Berlinguot se transfigurait. Ses traits, passablement bétes à l'état normal, se couvraient de lumière, sa lanime se dénouait H ses bras se met-

i.ks canothhs i>k la muni .

(aient à tourner comme les ailes d'un moulin à vent. Arrivé sur la berge ou le Peau- Marin était amarré, Berlingnot passait vivement en revue ses quatre hommes d'équipage, «loués comme lui de positions privées assez innocentes, telles que courtier-marron, garçon apothicaire, calicot et «'1ère d'avoué, et leur disait ces mots invariables :

<< Hraves marins, c'est aujourd'hui que nous allons nous laver le torse, dans un genre ficelé, et embêter les autres «le la liaffalel Ces mu fions se vantent de passer au pont de Charenton en nageant seulement de la godille. C'est une blague. Je veux les piger comme des riens du tout qu'ils sont, et leur passer sous le nez, aussi vrai que Gustine a les cheveux noisettes; est-ce convenu ?

— Hurra!!

— Très bien. Alors, mes amours, nous irons manger leur matelotte et siffler leur nectar à quinze chez le père Baunv. Ça sera très cocasse quand ils arriveront. Du reste, braves des braves! s'il faut du laitage, il y en aura.

— Hurra î!

— Très mieux!

Mange alors a virer, bisse la voile et nageons bien, ht Ton partait.

Le capitaine d'équipe, comme les autres animaux de la création.

l.V.S CANOTIKKS 1»K I.A SKINK.

a d'ordinaire un aulre eapiatine d'équipe qui lui est antipathique Berlinguot avait Pinchon. Ce Pinchon était premier commis dans un magasin de hUmc qui faisait face à la boutique de madame Binette. Quand Berlinguot acheta son t eau-Marin, Pinchon se saigna des quatre membres pour se donner un canot. Pinchon et Berlinguot se jalousaient comme deux jolies femmes. I n des plus méchants tours de Berlinguot avait été d'enlever ia maîtresse de Pinchon, la belle Gustine aux cheveux noisettes, et de la promener publiquement du pont d'Austerlitz à la gare de Bercy, en pipeant deux fois la lia/fale, qui était le canot de Pinchon. Celui-ci en avertit madame Binette, et ces deux victimes de l'amour se concertèrent pour anéantir Berlinguot.

I n samedi soir, les espions du commis de blanc l'avertirent que Berlinguot devait aller le lendemain prendre possession d'une île. découverte huit jours auparavant parle Vmn- Marin, dans les plu* lointains parages du tour de Marne.

Ce qu'il faut savoir, c'est que les canotiers découvrent beaucoup d'îles. Presque tous leurs voyages sont des voyages de découverte, a la recherche des bancs de sable, émaillés de tessons, qui fourmillent dans la Seine. Quand une terre inconnue est signalée, ou l'aborde, on lui donne un nom et l'on en prend possession par un gobielionagcmajeurd). Telle était l'intention de Berlinguot à l'endroit de son île, qui était située quelque part entre le 48e et le 19' degré de latitude. I n mot. écrit la veille au père Bauny, maître d'une cambuse ci» Marne, envoyait des ordres au cabaretier pour faire transporter dans les nouvelles possessions du capitaine, du jambon salé et du cachet vert en quantité raisonnable. Berlinguot, bravant du reste toute retenue envers madame Binette, avait persuadé à Gustine d'accompagner l'expédition, voulant accabler Pinchon du spectacle combiné de ses deux conquêtes, car il s'attendait bien le long de la route a piger la Hu (J'aie. Gustine, après quelques façons propres à donner du relief à son sacrifice, avait fini par déclarer qu'après tout elle s'en battait 1rs yeux.

On va voir à quelle héroïque vengeance l'amour, qui perdit llion.

(l, Une ripaille de premier ordre. Nous demandons grâce pour quelques mois exl/tvaganls que l.i vérilé locale nous forcera d'employer dans le courant de cet article. Nous voyons pas pourquoi nous serions plus scrupuleux que le Journal oV* Dthaf* en «uliérc d'arpot l.e noire du moins ne fera pas rougir les serpents de ville.

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