‹ La grande ville (volume 3)Chapitre 169 sur 214 · I.KS SOCIÉTÉS CIIANTAftTKS · texte numérisé non relu

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à la même époque. Emportèrent-ils la .Mère Goguette dans la tombe ou moururent-ils du ehagrin de lui avoir survécu? C'est un point que nous n'avons pu éclaireir et dont nous laissons la discussion aux Saumaise futurs ?

La société de l'Entonnoir tenait ses séances extra mur os, pics la barrière Poissonnière. Ici il y avait quelque peu de pompe théâtrale dans l'arrangement des accessoires. Le président, homme d'une prestance herculéenne, était couvert de grands cordons de toutes couleurs, de crachats postiches, et portait à la boutonnière un entonnoir de plaqué suspendu à un ruban rose. Le vice président et le secrétaire, attifés dans le même goût, quoique dans un système plus modeste, en raison des convenances hiérarchiques, étaient placés à ses cotés sur une estrade élevée. En présence de ce bureau, ainsi composé, on pouvait se croire à rentrée des salons de Curtius, sur le boulevart du Temple.

Deux écussons, entourés de feuillage, ornaient la salle des réunions; sur l'un, on lisait : Hommage aux Dames, et sur l'autre : // est défendu de parler politique, mais vous pouvez fumet .

La révolution de 1830, qui lit la fortune de quelques viveurs dont il est inutile de rappeler les noms, poussa aussi ce digne président à des honneurs plus effectifs. S'il n'eut pas le bonheur d'être nommé préfet ou directeur-général, il arriva cependant à une position qui avait bien son éclat. Il fut nommé tambour-major d'une légion de lu garde nationale parisienne, et eut le droit de porter d'énormes moustaches, une grande canne et un habit galonné sur toutes les coutures.

Dans le voisinage de {'Entonnoir oii trouvait encore la société de ['Amitié, qui donnait à boire à ses adeptes à quatre sous l'heure.

La société des /Aipins prit naissance dans la plaine de Mont rouge ; elle emprunta son nom au cabaret où elle tint ses premières réunions. Il avait pour enseigne au Terrier des Lapins.

Cette société acquit de suite une très grande renommée. Mais la discorde ne tarda pas à se mettre parmi ses fondateurs. Plusieurs d'entre eux émigrèrenl, et allèrent se réunir dans la commune de BelleviUe, où ils prirent le nom de lapins du Nord. De sorte qu'il y eut les Lapins du Mord et les lapins du Midi

\m division ne devait pas s'arrêter là. Bientôt tout le monde voulut être lapin. Plusieurs sociétés se parèrent de ce titre. I n seul H

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même irailetir ne put leur suffire, et à Belleville toute une chaussée finit par prendre le nom de Quartier des lopins.

Malgré cette diffusion du nom générique» les Ijapias continuèrent à être en renom, et dans le langage des classes populaires ces mots, c'est un lapin, sont encore un grand éloge et un témoignage d'estime tout particulier accordé à un homme.

Les Troubadours se réunissaient chez un marchand de vins du cloître Saint-Jacques. Là, au milieu d'un épais nuage de fumée, se dessinait parfois la fraîche et gracieuse silhouette de la grisette et de la petite ouvrière. Cette moderne cour d amour avait un maître des cérémonies qui, avec son habit noir et sa chatne d'argent au cou, ressemblait tout-à-fait à un huissier de la chambre. Ces honorables fonctions furent long-temps remplies par un perruquier de la rue des Fossés Saint-Germain-l'Auxerrois, nommé Deflers.

Lecteur, parfume ta chevelure, ceins ton front de bandelettes, couronne-toi de roses, laisse flotter au vent les plis gracieux de ta blanche tunique de lin... je vais te faire pénétrer dans l'enceinte mystérieuse où les Bergers de Syracuse se livrent à leurs plaisirs lyriques et champêtres. Entrons!

« Mais quoi! cette salle noire et enfumée, c'est donc l'arène « poétique où vont lutter Corydon et Alexis? Et ces bergers dont « tu me promettais les doux chants, fa ut- il donc les reconnaître « dans ces honnêtes bourgeois à l'épaisse encolure, aux bras nus, « à la figure enluminée, qui entrechoquent leurs verres pleins, et « fout retentir l'air de cris discordants ? Où sont les bandelettes? « où sont les couronnes de roses? où sont les blanches tuniques de « lin? où sont les cithares aux cordes retentissantes? où sont les « flûtes harmonieuses qu'inventa le dieu Pan? >

Pardonne-moi, cher lecteur, pardonne-moi. Je me suis laissé prendre aux mots, et en te trompant, j'étais trompé moi-même. Syracuse n'est qu'un bouchon, et les bergers de bons Parisiens en goguette, et qui sont faits comme tout le monde. Kemettons notre redingote d'alpaga, coiffons-nous de notre chapeau Gibus, et prenons notre physionomie du xix* siècle.

En se faisant recevoir dans cette société, tout membre devait, d'après les règlements, prendre le nom gracieux d'un berger des idylles grecques et latines. Ainsi. Larfouillard devenait Myrlil, l/ipinot Licidas, Berlingouin Ifctmis.

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Les bergers de Syracuse avaient mis un soin très plaisant à taire concorder le vocabulaire de leurs cérémonies avec la phraséologie de l'idylle antique. Ainsi, pour donner le signal des chants, le président disait : Enflez vos pipi aux !

Le contraste qui existait entre le nom d'emprunt des sociétaires et leur physionomie, ainsi que leur position réelle, offrait quelquefois des scènes très curieuses.

- Le berger Daphnis peut entrer dans la liée. »

Et l'on voyait se lever le père Jacquemard, tripier au carré des Innocents, gaillard aux joues énormes, au nez rouge, au ventre proéminent, qui après avoir olé son bonnet de soie noire et essuyé sa bouche sur la manche de son gilet de tlanelle, entonnait avec une basse-taille infernale :

Si j'Hais t'kirondrte Que j'aie pusse vohr.

Sur lé si in W*1 ma Mie J'iré mè reposer

La révolution de juillet semblait devoir donner une impulsion toute nouvelle aux sociétés chantantes. Le contraire arriva. Plusieurs causes contribuèrent à ce résultat : la gravité des circonstances politiques, les défiances du pouvoir, l'impulsion des esprits vers les intérêts matériels et les spéculations positives, les prétentions grotesques de la jeunesse au sérieux et au grave.

Si bien que toutes les anciennes sociétés disparurent peu à peu. Celles qui survécurent» ou bien les sociétés nouvelles qui eurent le courage de se former au milieu de cette défaveur générale, portèrent plus ou moins le cachet des diverses tendances de l'époque.

Mais un caractère qui appartint à toutes, ce fut l'absence de cette gafté franche, ouverte, qui rassemblait nos pères et leur inspirait de ces bons refrains qui se sont tû depuis. Autrefois l'on était gai parce qu'on était gai ; aujourd'hui on est gai, parce qu'on veut paraître gai. 11 y a de la prétention même dans le plaisir. Autrefois chacun songeait aux autres aussi bien qu'à soi, et apportait généreusement son tribut à l'entrain général. Aujourd'hui l'égoîsme et l'amour-propre prennent place au festin avec les convives. Jouir était la devise de nos bons /aïeux; fxirvenii\ voilà la nôtre. Et l'on veut parvenir, même à l'aide de chansons ; parvenir à peu de chose, me direz-vous. Eh mon Dieu, oui... je vous le concède. Mais de nos jours l'ambition

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tic tend-elle pas souvent aux résultats les moins élevés, les moins dignes d'estime, les plus extravagants, et n'avons-nous pas vu des gens rechercher cette espèce de gloire de carrefour qui s'acquiert par le débraillé d'un costume de mardi-gras, la perfection dans les danses obscènes et le cynisme d'un langage emprunté au Vocabulaire des halles et des estaminets borgnes de la Cité? Mais j'arrive à la fin de ma carrière, et je me sens rappelé vers mon sujet !

Mon sujet! — Hélas! lui que j'ai pris si brillant et si riche, combien il est devenu pauvre et nu!

Je jette les yeux autour de moi, et je ne vois que des ruiné! J N'importe... il faut que j'aille jusqu'au bout... Ce n'est pas ma faute #1 au lieu d'une belle jeune fille couronnée de fleurs et laissant tomber de ses lèvres des strophes vives et harmonieuses, je n'ai pins qu'A montrer un froid squelette qui s'agite de temps en temps à Taide de ressorts cachés.

Depuis quelques années les admirateurs des Piis, des Désaugiers, des Laujon, ou plutôt ceux qui se portent assez intrépidement leurs successeurs, ont cherché à rallumer les traditions éteintes de l'ancien Caveau. Ils ont fondé le Coteau moderne. Mais de pareilles institutions ne se créent pas, et surtout ne s'imitent pas; elles naissent des entrailles mêmes d'une époque, et brillent un beau matin au soleil sans qu'on sache ni d'où elles viennent, ni de quelles mains elles sont sorties.

ke Caveau moderne qui n'a rien de la fougue actuelle des passions et des idées (et c'est là peut-être l'un des bons cotés de notre société au milieu de tous ses vices), n'est qu'une pale contrefaçon de l'ancien Caveau ; la vie lui manque. Il chante comme l'ancien Caveau, la gloire, le vin et les belles, moins toutefois l'entrain et la verve. Il tombe dans d'éternelles redites; ses invocations* à l'amour sont de fades bouquets à Chloris, et le Champagne de ses rimes ne monte guère à la téte.

Le Gymnase lyrique a cherché à établir un rapprochement entre l'aristocratie du flon-flon, entre les habitués du Caveau, entre les poètes du Printemps et du F ruit défendu, et les Tyrtés populaires qui avaient pris leurs grades dans les cabarets de barrières à coté de Debraux et de Dauphin, qui s'étaient fait une réputation sous la treille, et auxquels les nouvelles circonstances inspiraient de l'au« dace et le désir de briller sur un théâtre plus élevé.

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Mais celte tentative avorta. Il y avait incompatibilité d'humeur entre les nouveaux alliés. I*es chansonniers populaires trouvaient le Caveau un peu musqué, un peu languissant, un peu rococo, et le Caveau à son tour se plaignit de ce que les révolutionnaires criaient trop fort, sentaient le vin bleu, et employaient des expressions mai sonnantes et des rimes qui ne se trouvaient pas dans liichelet. Bref, la discorde ne tarda pas à secouer ses torches sur le Gymnase lyrique. Ses réunions qui avaient lieu chez le restaurateur Champeaux, place de la Bourse, cessèrent tout à coup.

Le Luth galant, société exclusivement composée de jeunes ouvriers, nous offre un symptôme de cette tendance malheureuse qui pousse tant de jeunes gens recommandantes à sortir de leur classe, et à sacrifier le travail à des préoccupations étrangères. Eh! mon Dieu! si ces jeunes gens, comme leurs aïeux des Porcherons et de la Bâpée, s'assemblaient pour oublier un instant leurs fatigues, pour se réjouir en commun sans arrière-pensée, sans réserve hypocrite, pour mettre à l'unisson leur joie et leurs saillies, je n'aurais que des éloges pour une aussi bonne imitation du temps passé, et j'applaudirais de grand cœur aux vifs refrains qui s'échapperaient de leurs lèvres!

Mais jetez un coup d œil attentif sur cette réunion. Est-ce une galté franche et sincère que vous voyez briller dans ces yeux étincelants et maladifs? Ces physionomies pales, inquiètes, crispées, vous rappellent-elles les trognes enluminées et au sourire large quié'épanouissaient autour des tables de Hamponcau? Itetrouvez-vous ici cette approbation bruyante, cordiale, de bon aloi qui accueillait la fin de chaque couplet, cette satisfaction réelle et apparente que chacun ressentait du succès de son voisin et de son compère, cette reconnaissance expansive que tout le monde témoignait à celui qui avait procuré un instant de plaisir et de distraction à tout le monde? Ne remarquez-vous pas combien ici les applaudissements sont secs, forcés, et pour ainsi dire de convention? Ne remarquez-vous pas que la figure de la plupart des convives s'assombrit lorsqu'un camarade a fait une bonne chanson à laquelle il est impossible de refuser son suffrage? Enfin, cette prétention continuelle de traiter en mauvais termes les questions les plus hautes, — questions sociales, morales et religieuses, — au lieu de se livrer, comme les chansonniers d'autrefois, à une peinture naïve des sentiments les plus naturels et les plus vrais,

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ne jette-t-elle pas sur tout cela un voile de tristesse, n'exhale-t-elle pas une odeur rance de club provincial et d'académie philantropique qui affadit le cœur.

C'est qu'on vient ici pour briller, pour poser , pour prouver qu'on est au dessus de sa condition, plutôt que pour chercher un délassement agréable. On espère que l'attention publique se portera sur le tailleur qui peut coudre deux rimes ensemble, sur le serrurier qui sait marteler la langue française et la mettre à la torture!

La Société des /inimaux s'est chargée de représenter les instincts brutaux et matériels de notre époque. En y entrant, on prend un nom dans le Dictionnaire d'histoire naturelle; l'un devient le serpent, l'autre le chien, l'autre l'ours, l'autre le cheval. I^e cheval hennit, l'ours grogne, le chien jappe, le serpent siffle. Nous ne chercherons pas tout ce qu'il peut y avoir de tin et d'ingénieux sous ces différentes allégories; pour compléter notre travail, nous devions parler des slnimaux. Mais nous craignons bien qu'en copiant La Fontaine et en voulant avoir trop d'esprit, cette société ne finisse par arriver à l'ennui en passant par la prétention ; nos paroles sont peut-être un peu sévères. Mais la librairie a tant abusé dans ces derniers temps du règne animal, on nous a montré des lapins si l>étes, des singes si lourds, et des perroquets si tristement bavards, qu'il est bien permis au public et à moi de conserver un peu de rancune et de défiance pour toute cette exploitation surannée, prosaïque et maladroite des idées d'Ksope et de Phèdre.

Il fallait bien que la chanson reçût aussi le contre-coup de ce grand mouvement d'émancipation du sexe féminin, qui a si profondément remué dans ces derniers temps les boudoirs et les ateliers de couturières. Les besoins d'une société chantante exclusivement recrutée dans les rangs de la plus belle moitié du genre humain se faisait généralement sentir. On fonda les Gais Pipeaux. La société des Gais Pipeaux tient ses séances dans un cabaret du faubourg Saint-Martin. Les hommes y sont admis, mais simplement comme visiteurs, t^e bureau est occupé par une présidente et deux vice-présidentes qui ont pour ornement distinctif un cordon bleu en sautoir ; nous leur devons cette justice qu'elles gardent leur sérieux autant que possible. Tout se passe là comme ailleurs. I n article du règlement porte qu'aucune sociétaire ne pourra demander la parole plus d'une fois. Cette mesure est fort prudente.

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