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l'abbé de Demis, el accompagnait les bourgeois de Paris à leur retour des Porcherons et de la Courtille.
Son rôle devint plus beau, plus élevé. Assise au cabaret entre un vétéran à la moustache grisonnante el un rude travailleur aux bras nus, elle s'associa à de nobles sentiments, à de patriotiques regrets. Ses refrains s'élevèrent souvent jusqu'à la majesté de l'ode, et Béranger devint son interprète.
Grande et glorieuse époque pour la chanson !
ta liste des sociétés populaires qui se formèrent sous la restauration est fort longue. Nous y trouvons la M ère Goguette., les Amis de l'Entonnoir, les Joyeux, les 1 m pins du /Voi'd et les I m pins du Midi, la société du Gigot, les Francs Gaillards, les Enfants de In Gloire, les Gais lurons, les Birgers de Syracuse, les Troubadours, la Chopinette, les Écureuils déchaînés, etc. De nombreux chansonniers presque tous sortis de la classe ouvrière, venaient animer de leur verve prime-sautière ces joyeuses et fraternelles réunions.
Honneur aux anciens! Ne passons pas sans nous incliner devant les Joyeux.
Les Joyeux avaient deviné le bel avenir qui était réservé au chant populaire, et devançant leur époque, ils s'étaient constitués en société lyrico-bachique dès 1792. Leur première réunion eut lieu chez Louvain, à l'Ile d'Amour de Belleville, et depuis ils furent toujours fidèles au culte de leur berceau. La police impériale parut se préoccuper assez peu de leurs flons-flons, et les laissa circuler sans leur demander le mot d'ordre; elle était peut-être bien aise que le peuple chantât de temps en temps pour égayer la situation.
Les Joyeux, qui respiraient à peine sous l'œil sévère de Fouché et de M. de Kovigo, relevèrent la tête lorsque la Charte octroyée nous fit tant de belles promesses qu'elle a si mal tenues ; ils devinrent la téte de colonne de cette grande armée de la chanson qui marcha avec l'opposition de quinze ans à la conquête des libertés publiques, et démolit la monarchie bourbonnienne à coups de refrains et de farida dondaine!
A cette époque les Joyeux, qui ne s'étaient pas recrutés depuis la fondation, et chez lesquels la mort avait fait des vides, sentirent le besoin de renforcer leur bataillon. Mais ils prirent une résolution qui devait leur conserver ce cachet d'antiquité dont ils étaient justement fiers, »•( leur imprimer en quelque sorte une date. Ils défi-
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dèrent que nu) ne pourrait être admis dans la société des Joycu*, s'il n'avait atteint l'âge de soixante ans. Du reste, ils se réservaient la faculté de recevoir à leur table des visiteurs plus jeunes, qui viendraient se former à ces grands exemples et allumer leur verve au foyer sacré; l'école des néophytes à côté de l'aréopage.
Les Joyeux existent encore aujourd'hui ; dans la belle saison, ils se réunissent le premier lundi de chaque mois à l'Ile d'Amour. Et là il est beau de voir tous ces vieillards, véritables Anacréons de l'atelier et de la guinguette, tous assis sur des futailles vides, — ainsi le veut le règlement, — échangeant, le verre en main, de vifs propos et de doux refrains, et montrant ce que peuvent la gaîté, le travail, une bonne conscience, une saine philosophie pour embellir les derniers jours d'une vie que les gens moroses et les fanatiques nous représentent sous des couleurs si sombres et si tristes!
Vojez-les obéissant au commandement que leur fait le président dans le vocabulaire qu'ils ont adopté depuis la fondation de leur société :
• Les deux mains sur l'escabelle, ■ — et ils mettent les deux mains sur la table.— • Haut le (1) », — et ils se lèvent. — « Saluez le guindal. — et ils saluent leur verre — « Le guindal dans la main droite, - —et ils prennent leur verre de la main droite. — • Haut le guindal, > — et ils lèvent leur verre. — « Le guindal à deux doigts de la gargamelle, » — et ils portent le verre a leur bouche.
— « Videz le guindal, • — et ils vident leur verre.— • Rubis sur l'ongle, • — et ils font résonner sur l'ongle du pouce de la main gauebe le bord de leur verre.
— « Torchez le rubis, > — et ils essuient leur ongle avec leur manche. — « Posez et resaluez le guindal, • — et ils s'inclinent de nouveau devant leur verre. — • Le... au repos (i), • — el ils s'asseyent.
Et tout cela s'exécute avec une précision, avec une gravité véritablement comiques
I^es Joyeux furent long-temps présidés par un nommé Leroux, qui cachait le caractère le plus ouvert et le plus gai sous la physionomie la plus renfrognée, sous l'enveloppe la plus sombre et la plus triste qu'il fut possible d'imaginer. C'était Koger Hontemps dans la peau d'un héros de mélodrame. Rien n'était plus grotesque que le contraste qui existait entre les allures de ce brave l>roux et les
(I) Ici nous obéissons à un sentiment de pudeur peul-<*tre un peu eiageré. et nous n'osons pas écrire le mol, quoique le président des Joyeur se serve d'une expression toute géographique pour peiodre celte partie du corps que M. de Pouncaugnac ne voulait pas livrer aut esploralions scientifiques de l'apothicaire Purgon el de ses acolytes.
(i Même observation que ri- dessus.
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fonctions qu'il avait à remplir; les mots eux-mfrncs, eu |>assant par sa bouche, prenaient une physionomie si différente de leur sens véritable, qu'on ne pouvait s'empêcher de pouffer de rire. On se donnait rendez-vous un mois d'avance à l'Ile d'Amour pour entendre le président Leroux dire, au commencement de la séance, d'une voix caverneuse et en roulant des yeux terribles : « Joyeux, attention nous allons bien nous amuser. »
Les Gais Lurons s'assemblaient le soir, à l'estaminet Sainte- Agnes, rue Jt nui- Jacques Itousseau. Ce fut là que la fameuse chanson de la Colonne, qui devait faire le tour du monde, fut chantée pour la première fois en 1818, par son auteur Emile Debraux! Pauvre Emile! Talent insouciant et prodigue, caractère heureux et facile! Il ne se doutait guère alors qu'il toucherait presque à la gloire et qu'il aurait pour linceul la plus belle des odes de notre immortel Béranger! •
Ce fut à peu près a cette époque (1818) que la réputation de la Mère Goguette, qui devint plus tard l'une des plus célèbres et des plus nombreuses sociétés chantantes, commença à se répandre. La M ère Goguette tenait ses séances tous les samedis soirs, au boulevart du Temple ; du reste elle changea assez souvent de domicile. Elle se composait d'ouvriers aisés, tous braves gens et joyeux compères, qui , leur semaine achevée, venaient chercher un délassement dans la chanson.
Le membre le plus connu, le plus influent de la Mère Goguette était sans contredit le père Simar. petit fabricant du quartier Sainl-
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Martin. Simar |>ortait la Mère Cogucllr dans son cœur, comme il le disait lui-même. Il en était le fondateur et le président. I ne inondation, une guerre civile, un tremblement de terre n'auraient pas empêché Simar de se rendre à une réunion des enfants de la Mère Goguette. 11 arrivait toujours le premier et s'en allait le dernier.
Il suffisait de voir Simar pour le connaître à fond. C'était une lionne grosse nature allemande à l'œil doux, aux lèvres ouvertes, aux traits empreints de bonté, à la physionomie bienveillante, aux façons cordiales et qui inspirent aussitôt une sympathie irrésistible.
Simar était bien le type de ces épicuriens pratiques, de ces philosophes populaires qui sont gais, heureux, insouciants, et cela sans système, sans arrière-pensée, sans parti pris, sans folie, et parce que Dieu les a faits ainsi.
Père Simar, ainsi que l'appelaient ses amis, regardait la vigne comme le plus grand bienfait de la Providence, et dans son style mythologique il mettait Bacchus à la tète des immortels de l'Olympe. Il avait voué à ce dieu un culte qui consistait à être toujours altéré. Lorsqu'on demandait à Simar combien il y avait du Pont-au-Change a. 39
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à la barrière dev bi Villetle, il répondait aussitôt : « Quarante-huit marchands de vins. » C'était sa manière de mesurer les distances.
A l'ouverture de chaque séance de la Mire Goguette, Simar. après avoir réclamé le silence, se découvrait, se levait, prenait son verre de la main droite, jetait un regard de béatitude sur tous les convives qui l'entouraient, puis prononçait tout d'une haleine la phrase suivante, qui était stéréotypée dans sa mémoire : t Amis, je vous porte tous dans mon cœur. Tant que vous serex avec moi , nous serons ensemble, et vous ne manquerez jamais de comestibles, ta santé que je vous porte est celle de la Mère Goguette et de toutes les goguettes de l'un et l'autre hémisphère. »
Après cette allocution les verres étaient vidés, et Simar entonnait d'une voix forte et vibrante :
• Ami*, au plu* puissant des dieux. •
Et toutes les voix s'unissaient à la sienne et le chœur infernal commençait pour ne finir quelquefois que le lendemain matin.
Simar était un vrai roi constitutionnel, et, qui plus est, un roi élu. 11 devait tout naturellement avoir son conseil des ministres; mais plus heureux que la plupart de ses confrères couronnés, il n'avait que deux conseillers.
Simar eut encore un autre genre de bonheur. Il trouva des ministres dévoués, désintéressés, fidèles, qui n'avaient d'autre ambibition que de bien servir leur maître et de faire les beaux jours du peuple qu'ils étaient appelés à gouverner avec lui. Ces deux joyeux soutiens d'un joyeux sceptre étaient Villot et Danglobert.
Danglobert , avec sa figure réjouie, son œil vif, sa trogne enluminée, ses mouvements brusques et saccadés semblait avoir servi de modèle à Béranger pour son petit homme gris. L'insouciance était peinte sur sa physionomie. Il riait toujours, était sans cesse en mouvement ; le plaisir, le plaisir, tel était son but constant. Il avait une petite rente qui suffisait à ses besoins, et n'en demandait pas davantage au ciel. Il savourait le présent sans s'occuper du lendemain, c Si j'étais Dieu, disait-il souvent, ce serait tous les jours dimanche. » Quand on lui faisait des questions sur l'état de sa fortune, il répondait : t J'ai six flacons à vider par jour. • Lui parlait-on politique, se plaignait-on devant lui du triste état des affaires publiques? « C'est vrai, c'est vrai, répliquait-il, tout va bien mal. Les vignes sont gelées cette année. »
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Villot n'avait été entraîné dans les sociétés bachiques ni j>ar l'amour de la bouteille, ni par l'oisiveté, ni par le besoin de se trouver en nombreuse et folle compagnie ; ce qui l'y attirait, c'était la chanson! La chanson! voilà l'idole de Villot! l ue bonne fée avait sans doute présidé à sa naissance comme à celle de l'illustre poète, et l'avait bercé avec de gais refrains. Lorsqu'il entendait chanter un couplet, son regard étincelait, un frémissement électrique parcourait tout son corps, et aux deux derniers vers, à la pointe finale, il bondissait sur sa chaise et semblait en proie aux heureuses convulsions de l'extase. Il savait par cœur les Nocls les plus anciens comme les chansons les plus nouvelles, et on n'avait qu'à nommer un air devant lui, pour qu'il en fournît aussitôt le timbre complet. Cet homme était un répertoire vivant de l'esprit lyrique français ; on n'avait qu'à toucher sa mémoire pour qu'elle résonnât. Et l'on ne trouvait point dans Villot un instrument sourd et insensible; il tressaillait sous la main qui l'interrogeait, il avait une âme qui mariait ses joies aux inspirations de sa mémoire.
Villot était tailleur et marchand d'habits. Sa boutique était située rue des Filles du Calvaire ; et toujours fidèle au culte de la chanson, même au milieu des préoccupations commerciales, il avait pris pour enseigne : à l'Arta^Lc de Bagnolct !
Figurez-vous un petit homme, à la figure ronde, colorée et imitant la pomme d'api, aux petits yeux gris pleins de malice, au front chauve, rond , brillant et couronné d'une auréole de cheveux blancs frisés, — toujours sautillant, gesticulant, ayant toujours le sourire sur les lèvres et un refrain à la bouche.
A son lit d'agonie, et quelques minutes avant de rendre le dernier soupir, Villot, sortant d'une longue léthargie, sembla reprendre des forces; il se leva sur son séant, et d'une voix affaiblie demanda tous ses recueils de chansons, qui formaient une collection très précieuse. 11 les arrangea en cercle autour de lui, jeta sur chacun d'eux un regard de tendresse ; puis, la mort le saisissant tout à coup, il prit d'une main convulsive un volume de Désaugiers, le porta à ses lèvres et expira. Ainsi le gai chanteur ne voulut pas quitter cette vie sans dire un dernier adieu aux muscs folles qui l'avaient aidé à en supporter l'amertume et les déboires.
Simar, Danglobert, Villot, — c'est-à-dire l'épicurisme naïf et franc, l'entrain bachique, la verve chansonnière, — disparurent à peu près