‹ La grande ville (volume 3)Chapitre 177 sur 214 · I.K HOI I.I.X AIlT 1H r.KIMK · texte numérisé non relu

I.K HOI I.I.X AIlT 1H r.KIMK

Forci noiec, les /{unies de Babylonc, la Femme à deux maris. Si le houlcvarl du Temple est surnommé le boulevarl du Crime, c'est à la Gaîté qu'il doit s'en prendre, et surtout à M. Bouchardy, le plus sombre fabricant de forfaits et de noirceurs, qui ait paru, de temps immémorial, à l'horizon de la scène.

dépendant quelques hommes de sens donnèrent parfois à ce théâtre de jolis drames à l'eau de rose et dégagés des atrocités d'usage, l^i Belle ictullcre de M. Gabriel, l'aimable auteur de tant de vaudevilles pleins d'esprit, eût un succès foudroyant à la Gaîté.

Ce théâtre, en 1835, devint la proie des flammes, au milieu des représentations de Latude. Il rouvrit neuf mois après, l'incorrigible! par la Tache de sang. Chacun se rappelle avec quel délire la foule courut pleurer au Sonneur de Saint-Paul et à la Crâcc de Dieu. Le plagiat paraît tout simple au boulevart du Crime, et si vous demande/ à MM. Meyer et Montigny le chiffre des représentations que vient d'obtenir la seconde Fanrhon la Vielleuse, ils vous répondront après avoir compté leurs billets de banque.

Funambules , Délasskmknts-Comiouls, Lazzari. Trois théâtres exclusivement populaires, et dans lesquels il est imprudent de s'aventurer, si l'on n'a pas la blouse du titi, le tablier du maçon, la robe souillée de fange de la balayeuse ou la coiffure désordonnée de la poissarde: pour y pénétrer, nous avons choisi la blouse, de préférence aux trois autres costumes. Les Funambules ou danseurs de corde possèdent le grand Debureau, paillasse incomparable, que M. Jules Janin se mit un jour à louer sans restriction. Ce noble désintéressement prouve que le feuilletoniste des Débat* est audessus des petitesses de la concurrence. Les Délassements-Comiques n'ont de commun que le titre avec l'ancien théâtre où Potier débuta dans le rôle du cocher des Visitandines. D'évèque devenu meunier. M. Ferdinand l^aloue est tombé de la direction du Cirque à celle de l'ex-lhéàtre de madame Saqui , lorsque cette reine de la voltige eut quitté la capitale pour aller faire des sauts de carpe en province. <A)uanl au théâtre Lt:zariy il doit son nom au pauvre diable d'Italien dont les arlequinades étaient assez appréciées vers 1777, et qui se brilla quelque chose d'analogue à la cervelle, en voyant l'incendie réduire en cendres la salle dont il était directeur. Uizzari. qui possédait autrefois quelques acteurs de mérite, est descendu de nos jours jusqu'à l'extrême base de l'échelle théâtrale.

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Trois ou quatre heures doivent s'écouler encore avant l'ouverture des spectacles et déjà le boulevart du Crime voit arriver son public.

La queue, puisqu'il faut l'appeler par son nom, prend naissance à la porte même de la salle, se déroule graduellement sous le péristyle, occupe l'étroit labyrinthe formé par les balustrades, saute en dehors, s'étale sur le trottoir et court bientôt jusqu'à la chaussée. C'est un aspect curieux que celui de cette foule qui se heurte et s'entasse , se pousse et se renverse, qui murmure, qui se plaint, qui hurle à la moindre usurpation de ses droits, au moindre pouce de terrain qu'elle s'imagine avoir perdu.

Quand les perturbateurs sont mis à l'ordre, quand le calme est rétabli, tout ce peuple cherche naturellement à tromper les heures d'attente.

Ceux-ci tirent leur diner de leur poche et ' le dévorent en plein vent ; ceux-là se posent en orateurs, singent les mimes du théâtre et font l'analyse grotesque de la pièce nouvelle. L'un se permet d'humiliants commentaires sur le nez de son voisin, sur les hanches de sa voisine ; l'autre donne sournoisement un croc-en-jambes au sergent de ville qui se hasarde dans les environs de la queue, ou lance des trognons de pommes sur le casque des gardes municipaux. Le voisin se fâche, la voisine crie qu'on la viole, le sergent de ville empoigne, et les gardes municipaux jurent...

\ja désordre recommence de plus belle.

On se heurte, on se pousse de nouveau. I^s hommes se prennent à la gorge, les femmes glapissent et perdent leur coiffure dans la bagarre; le gamin se glisse entre les jambes, mord , pince , égratigne, finit par conquérir un poste plus avantageux et célèbre sa victoire en imitant le cri de vingt animaux divers. La main du filou profite de la circonstance pour s'égarer à droite et à gauche. Des montres, des foulards disparaissent ; les cris, Au voleur! se font entendre. C'est un épouvantable concert de grognements, de sifflements, de hurlements de toute nature. Enfin les bureaux s'ouvrent. La foule assiège le contrôle, se précipite dans les couloirs, envahit le parterre, l'amphithéâtre, le paradis, roule sur les degrés et s'entasse sur les banquettes... 11 y a bien cà et là, des foulures, des meurtrissures, des écorchures... n'importe, on est placé.

\j\ queue, telle que nous venons de la dépeindre, appartient

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>urtout aux derniers théâtres dont nous avons fait l'histoire : elle est exclusivement peuple. Les queues du Cirque , de l'Ambigu- Comique et de la Porte Saint-Martin sont moins bruyantes et moins séditieuses. Le bourgeois du Marais ou de la rue Saint-Denis peut se permettre d'y introduire sa femme et sa fille, ce qu'il n'oserait jamais faire à la porte de Lazzari, des Funambules ou des Délassements.

Après tout, il faut bien en convenir, le véritable public des théâtres de mélodrames est le public en manches de chemise et en blouse. Celui-là seul, n'en déplaise aux avant-scènes et aux loges, prend au sérieux les fictions dramatiques : témoin ces deux hommes qui se placèrent un soir en embuscade à la sortie des acteurs, attendant le traître qui, pendant cinq actes, avait excité leur colère, et se promettant dej assommer au passage.

Vous discutez, vous jugez la pièce, vous êtes en garde contre vos émotions : le peuple frémit et se passionne ; il absorbe le drame par les yeux, par les oreilles, par tous les pores. Pour lui, les souffrances de l'acteur sont réelles, c'est du sang véritable qui coule sur la scène ; il appliquera demain, si l'occasion s'en présente, les principes d'immoralité qu'on lui développe : il tuera comme il a vu tuer.' Qu'avez-vous à répondre à cela, messieurs les mélodramaturges en vogue, vous surtout, Monsieur Bouchardy, qui savez si bien nouer vos noires intrigues et les dénouer par l'empoisonnement ou le poignard? Pensez-vous que la société vous doive beaucoup de reconnaissance pour donner à l'ouvrier des leçons de meurtre, à sa femme des leçons d'adultère? Vous figurez-vous que l'intelligence du peuple saura tirer profit de la faible moralité qui perce au milieu d'un amas d'infamies et d'horreurs? Encore seriez-vous excusables, si vous aviez eu l'intention de faire de l'art, si vos œuvres étaient littéraires; mais vous n'avez garde, en vérité, de cultiver le beau style et le beau langage! Vous ne seriez pas compris, et vous employez ave< infiniment plus de succès l'argot du bagne et l'odieux idiome des prisons.

C'est un pareil système qui dut amener Kome, aux jours de sa décadence, à faire massacrer dans le Cirque des victimes humaines, pour amuser ses loisirs.

En attendant que nous en soyons la, ce qui ne peut larder, grâce à nos faiseurs, qui augmentent chaque jour dans l'esprit des masses

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lit besoin d'émotions violentes, achevons d'esquisser la physionomie du boulevartdu Crime : physionomie du trottoir pendant l'entr'acle, physionomie de la salle pendant la représentation.

Si vous n'avez pas entendu les bruits étranges qui s'élèvent, de cinq heures à minuit, dans le voisinage des théâtres en question, je déclare que vous n'avez pas la moindre idée de ce que peut être un charivari.

Deux actes sont joués. Vous quittez l'atmosphère étouffante de la salle, afin d'aller respirer au dehors un peu d'air pur. Soudain vous êtes assailli par cinq ou six industriels qui vous crient à tuetête : « I^a vendez-vous, bourgeois? » L'un vous tire par le bras, l'autre vous arrache un pan de votre redingote; une douzaine de gamins se mêlent de la partie : c La vendez-vous? la donnez-vous?» Il s'agit de votre contremarque, et comme vous n'êtes dans l'intention ni de la donner ni de la vendre, vous avez toutes les peines du monde à sortir de ce guêpier. Mais ce n'est là qu'une faible partie des tribulations qui vous attendent. Vingt marchandes d'oranges vous assiègent ; une fleuriste met entre vos mains ses bouquets fanés et vous en réclame le paiement ; le décrotteur veut cirer vos bottes, le marchand de coco vous assourdit du tintement de sa sonnette et vous présente un verre de sa tisane. Vous vous heurtez d'étalage en étalage. Chacune des mille industries qui pullulent aux alentours, vous accapare, vous tiraille, vous presse, vous obsède. Elles vous regardent comme leur bien, comme leur propriété, vous faites partie de leur fonds de commerce ; elles vous accablent d'oranges et de pommes cuites, de gâteaux suspects et de bâtons de sucre d'orge; elles vous offrent de l'orgeat, de la limonade et jusqu'à des glaces.... Oui, pardieu! de véritables glaces, des glaces à la vanille et au citron, des glaces à cinq centimes!

Tortoni ne se doute guère qu'il a sur le boulevart du Crime une aussi redoutable concurrence.

Vous essayez de vous réfugier dans le café voisin : toutes les places sont prises. Cent consommateurs veulent être servis à la fois. Ijs maître de l'établissement perd la tête, la dame du comptoir h le vertige, les garçons trébuchent au milieu des tabourets, cassent les bouteilles et renversent les plateaux.

Effrayé de ce coup de fe«% vous rentrez dans la salle.

L'entr acte dure encore. L'amphithéâtre, les troisièmes galeries

LK HOtT.KV ART M CRIHh.

et le poulailler se reposent des émotions du drame, en se livrant à leurs facéties habituelles.

Kien n'est poli, rien n'est gracieux comme le peuple qui s'amuse. Écoutez ces charmants dialogues, qui s'établissent d'un bout de la salle à l'autre, ces interpellations de bon goût, que l'esprit français a tout récemment inventées : « Ah! c'te balle! Ohé, mufle! Voyez donc c'te tête! Eh! titi, ton voisin possède un pif chicandard! etc., etc. i Vous croyez que ces aimables spectateurs s'en tiennent aux paroles? Non vraiment, ils ont la galanterie de faire pleuvoir sur vous les débris de leur repas aérien. Vous essuyez une grêle de projectiles, vous recevez sur le crâne une pomme plus ou moins cuite, des gâteaux à demi rongés et des épluclmres d'orange. Enfin les trois coups retentissent, et vous êtes en sûreté jusqu'à l'entracte suivant ; car le peuple se livre corps et âme à l'attrait du spectacle : il suit avec anxiété l'intrigue qui se déroule. Vous le voyez, le cou tendu, l'œil fixe, la bouche béante. Il ne perd pas un mot, pas une syllabe; il frissonne aux péripéties et pleure au dénouement. 11 prend tout à la lettre avec une naïveté qui fait frémir, et c'est pour lui qu'on invente chaque jour des mélodrames plus noirs, qu'on fabrique des vaudevilles plus licencieux... C'est devant lui qu'on a joué Itobert Macaireî

Nous ne terminerons pas sans dire un mot des acteurs de ces théâtres : l'écho des coulisses et du foyer veut bien quelquefois être indiscret avec nous.

On prétend que l'ancien comédien s'en va... non certes. Vous le retrouverez au boule vart du Crime, avec ses mœurs débraillées et son existence nomade.

Ce qui fait surtout le charme de ces créatures à paillettes, c'est le mélange plus caractérisé là qu'ailleurs des réalités les plus mesquines de la vie privée avec l'idéalisme des oripeaux et du cothurne. L'Actrice, en poudre et en habit de cour, cause familièrement, dans les coulisses, avec le pompier de garde ou le garçon coifTeur. Elles viennent en socques jouer les reines, et répètent le matin les jeunes princesses en écumant leur pot-au-feu.

C'est, du reste, quelque chose de prodigieux et d'ébouriffant que le laissez-aller de ces messieurs et de ces dames. Us sont à lu et à toi , non seulement entre eux, mais avec le directeur, le régisseur, le souffleur et les auteurs. Ces derniers surtout sont forcés d'ar-

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