‹ La grande ville (volume 3)Chapitre 183 sur 214 · I. HO II I. DES LOMMISSAlHKS-l'KlSbl KS · texte numérisé non relu

I. HO II I. DES LOMMISSAlHKS-l'KlSbl KS

durleur, vous voici placé de manière, sinon à voir, du moins a en-, I revoir les tableaux que le crieur fait successivemet passer sous les yeux des loupeursqui regardent, jugent, font des mines absolument comme s'ils s'y connaissaient et comme s'ils avaient envie d'enchérir. Le garçon de salle vient d'emporter un objet vendu; le crieur en reçoit un autre des mains de l'expert, le commissaire-priseur le met aux enchères : écoutez le crieur, écoutez l'expert , écoutez le commissaire-priseur, écoutez les enchérisseurs.

Ia- Commissaire-priseur. Messieurs, nous allons mettre en vente maintenant le numéro 22. C'est un tableau d'après Greuse — un maître fort estimé! par M.

Ici un nom profondément inconnu.

— ÎNous allons le mettre à 100 francs pour commencer; voyons. .Messieurs, à 100 francs! — Personne ne dit mot?

— ije Crieur. iOO francs, Messieurs. Y a-t-il marchand a 1 00 francs? — < Même silence.

• — L'Expert. Allons donc, Messieurs, c'est un des plus jolis tableaux de Greuze.

— Une voix. Ce n'est pas de Greuze.

— h' Crieur. C'est d'après Greuze ; c'est une des meilleures, copies de M.

Décidément, vous n'avez jamais entendu parler de ce copiste.

— Ije Crieur, continuant : Au reste, examinez. Messieurs, on ne vous vend pas chat en poche, vous vous \ connaissez assez pom juger du mérite de l'œuvre.

— - Une Voix. Je mets 10 fr.

— Le Commissaire-priseur . Il y a marchand a to fr. Commeinron>

par 10 fr., je le veux bien.

— Plusieurs Voix, l'une après l'autre 10 fr — 12 fr. — Il fr.

— 15 fr.

Les enchères montent en quelques minutes jusqu'à 120 fr., puis elles se ralentissent. 1^ crieur s'égosille à répéter 120 fr.

L'Expert. Allons, Messieurs, ça vaut mieux que ça; vous ny pensez pas! c'est tout au plus si, à ce prix, le cadre est payé!

L'argument tiré de la valeur intrinsèque du cadre est un argument éternellement invoqué par l'expert.

— Une Voix. 121.

— Le Crieur, après avoir échangé un signe avec le commissaire

i.'hAtki. i»hs i.o«Miss4inE.s-i<iiisi i us.

prisent, et presque coup sur coup : 122, 123. 124. 125, I2u! Allons, Messieurs, à 126!

Le commissaire-priseur s'est résigné, comme on voit, à pousser* lui-même et à son corps défendant. Pourquoi ? Pour chauffer la vente. Dévouement très louable! mais dont il peut êlrr la victime; car si personne n'enchérit sur lui, la toile lui restera , et il n'en ;i que faire. Il esl vrai qu'il a la ressource de In remettre en vente un jour ou l'autre; mais est-il sur de recouvrer ses déboursés / el en attendant qu'il les recouvre, ses fonds donnent et ne rapportent rien.

— 12H! Allons, Messieurs, à 1 20 ; c'est un tableau tort bien fait et très touchant.

Cette réflexion est du crieur qui a fréquemment a la bouche une foule d'observations du même genre, et toutes aussi spirituelles que celle-là.

IJ Expert <m Crintr. Montre/, donc le tableau à ces Messieurs la bas au fond! Remarque/. Messieurs, tous qui êtes connaisseurs <« llatteur d'expert, présent le plus funeste!...' !«• «nions et la pureté de celte toile!

— / m Vou\ 127.

— (jnc antre l'utx. 128.

L'enchère reprend et va jusqu'il I2Î) IV.

— Allons, Messieurs, le mot! crie le coinuussaire-priseut .

Le mot, en terme de vente, signifie le compte rond, ['M); niai> personne ne disant le mot, le commissaire-priseur s'écrie : I 20 fr. ! c'est bien vu, bien entendu, à 129 fr.. il n'y a pas de regrets! adjugé! — Kt il frappe un coup du marteau d'ivoire, insigne de sa toute puissance.

L'homme à qui le tableau est adjugé et qui le prend d'assez mauvaise grâce, est le même qui n'a pas voulu commencer l'enchère a 100 fr. et qui l'avait réduite à 10 fr.

— Le papa Grimoud est enfoncé, dit un loupeur.

L'entourage répond a cette exclamation par un sourire approbateur cpie partage le Monsieur que nous connaissons. Vous, novice, vous ne comprenez pas; le Monsieur veut bien vous donner le mot de l'énigme : l'homme à qui la copie de (ireuse a été adjugée est un marchand qui a poussé l'enchère uniquement parce qu'un amateur placé à coté de lui semblait tenir au tableau; il comptait enfonm Lr bourfrnns ipanlon de l'expression, mais elle est techuiquei

'2H4 i.'nom. nts < ovuiss whi s-huski ks.

et lui l'aire payer la croûte fort au dessus de sa valeur. Il n'enchérissait que pour mieux enfoncer l'autre; malheureusement il a mal manœuvré, il est tombé lui-même dans le piège qu'il tendait au bourgeois. bourgeois qui n'est pas toujours aussi simple, aussi innocent qu'il en a l'air, a flairé le traquenard et ne s'y est pas laissé prendre, ("est le marchand qui paie les frais de la guerre; il a acheté 129 IV. une toile qu'il ne revendra pas 50. et qui n'eût pas été cotée au delà île 10, si l'enchère ne se fut débattue qu'entre marchands, car t es messieurs ont pour habitude de ne jamais se faire concurrence. Il y a entre eux une association, une sorte de bande noire!

— A ce compte là, dites-vous au Monsieur, un amateur est toujours sûr de payer un tableau trois ou quatre fois sa valeur. — Erreur, reprend le Monsieur en souriant, il ne s'agît que de savoir se conduire et saisir l a propros. I^s marchands ne peuvent pas tout acheter, il faut bien qu'ils s'arrêtent, et puis ce ne sont pas les bons tableaux qu'ils poussent avec le plus d'acharnement, ce sont les médiocres, parce que les médiocres sont généralement de défaite plus facile. Vous venez de voir, au reste, qu'il y a parfois danger pour eux à se frotter à des amateurs. Tenez, ajoute l'officieux personnage en nous montrant le vieillard à cheveux blancs, voilà un connaisseur! il ne se passe pas de semaine qu'il n'achète un tableau et qu'il ne fasse un admirable marché; c'est le célèbre M. de M., il est connu dans les arts comme M. Uusommerard. Quand M. de M. dit un prix, vous pouvez enchérir sans crainte

La célébrité de M. de M. n'est pas parvenue jusqu'à vous; mais ce n'est pas une raison pour la mettre en doute.

Pendant votre dialogue avec le Monsieur, on a vendu successivement trois ou quatre tableaux D'APHÈS des peintres très connus ,»r des barbouilleurs qui ne le seront jamais. C'est par les quatre et entera que ces derniers étaient désignés dans l'affiche. Fiez-vous donc, aux et cœtera !

Cependant les enchères sont poussées mollement ; le commissairepriseur a beau prendre ses inflexions de voix- les plus engageantes, l'expert faire de fréquents appels au sentiment artistique de l'assemblée, le crienr répéter spirituellement : Mais voyez donc. Messieurs, ce cheval est superbe; quelle magnifique bête! un cheval comme ça vaut plus de i;> francs!

— 1«! dit une »w, • puis plus rien.

t.'ltOTKL DES COMllISSAlKfch-PRlSKURS. 2HÔ

Le cheval est adjugé, avec son cadre, son cavalier, son paysage et ses montagnes, à la modique somme de 16 francs.

Vous êtes émerveillé qu'une copie de maître, de dimension raisonnable, et surtout encadrée superbement, ne soit, si mauvaise qu'elle puisse être, vendue que 10 francs; en bonne conscience, ce n'est pas pavé.— C'est au propriétaire qu'elle a été adjugée, vous glisse le .Monsieur à l'oreille; il n'a pas voulu la laisser partir à si bas prix; il a eu raison. Cette copie là vaut mieux que celle qu'on a vendue tout à l'heure 129 francs.

—~\u propriétaire? ce n'est pas possible, puisqu'il est mort !

Le Monsieur sourit, mais ne répond pas.

On appelle maintenant un tableau attribué a Coypel. — I n charmant tableau de Covpel à 200 francs, dit le commissaire. Y a-t-il marchand à 200 francs? Faites passer le tableau à ces Messieurs.

— l'Kxprrt. r.xaniinez, .Messieurs; c'est bien un Covpel ; c'est tout à fait dans sa manière : d'ailleurs la gravure existe. — -Allons, .Monsieur, reprend le conimissaire-priseur en s'adressant du regard au vieillard à tête, blanche, cela vous convient! Passez le tableau à Monsieur. — Le vieillard mouille son doigt, frotte légèrement certaines parties, prend sa loup»' H examine. — Le bonhomme s'y connaît, murmure le cicérone.

L'enchère est déjà arrivée à 2.*>0 francs. I n individu qui vous fait l'effet d'un garçon de salle, fait un signe au rrieur, qui dit alors : - 2."i I ! - ^uel est cet homme? — C'est, répond le Monsieur, un employé de la maison qui est brocanteur et tient boutique.

Le vieillard à tête blanche a poussé successivement le Covpel jusqu'à -lit) francs: it reste adjudicataire.

— Ce n'est pas un mauvais marché que vous ave/, fait là, lui dit l'expert; ce tableau vaut plus de 1,000 francs. - Je le sais bien, murmure l'acquéreur avec un sourire triomphant.

Voici un petit tableau D'APKKS Moucher, par un inconnu. Ce tableau vous plaît.

— Je pourrais bien l'acheter, s'il n'était pas trop cher, dites-vous au cicérone.

— Voyez-le «l'abord de près. re|Mtnd celui-ci. — On vous passe le tableau. C'est décidément une excellente copie, ajoute le Monsieur au bout de quelques instants; vous pouvez enchérir, mais pas d'imprudence !- <hi pousse, vous poussez; on pousse encore.

2K(i l.'tliWkl. BBS coMMISSAlKKS-l'KISKt'RS.

vous poussez toujours. — Vous l'aurez, lenez bon, vous souille If Monsieur bien bas; les marchands ne donnent pas.

Cette assurance raffermit voire courage; vous vous échauffez, vous y mette/ de la passion. Kn définitive, le tableau vous resir. mais il vous coûte 2t>0 francs.

\M cicérone vous félicita, et trouve l'affaire excellente.

— Kxcellcnte pour vous et vos patrons, dit un petit bossu d'un air goguenard; mais pour Monsieur, c'est différent: il est enfonce!

Vous rougis^-/. \<>ns allez demander une explication au Monsieur; mais le Monsieur n'est plus à vos cotés: il s'est glissé quelques pas plus loin. Le petit bossu se met à rire, tous les loupeurs rient aux alentours ; le sang commence à vous monter à la téte. Le petit bossu veut bien alors vous expliquer comme quoi votre Monsieur était un allumeur, ef comme quoi vous avei été sa dupe. Il vous a fait paver 166 francs une croûte ignoble, un vrai devant de cheminée.

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