‹ La grande ville (volume 3)Chapitre 182 sur 214 · I. llATKL 1»KS CXIMMISSAIIthS-l'HISKI US · texte numérisé non relu

I. llATKL 1»KS CXIMMISSAIIthS-l'HISKI US

ni ces raille petits moyens dont la publicité n'est souvent que le prétexte.

Supposons le cas d une vente de tableaux.

Huit jours avant l'adjudication, le rentier, l'homme bien posé, le protecteur des arts a reçu à domicile un livret annonçant l'exposition de la superbe galerie de M. X..., une des plus riches de l'Europe. Vous ne connaissez pas M. X.... l'Europe le connaît encore moins que vous; n'importe! cette exposition aura lieu, — c'est toujours le livret qui parle, — . à dater de la semaine prochaine, tous les jours de midi à quatre heures, à l'hôtel des ventes mobilières, salle n° 2. Qu'on se le dise!... Vient le catalogue numéroté des tableaux, et à la suite de chaque tableau une notice rédigée |mr M. k. ., expert, un très habile homme, qui a reçu mission de reconnaître d'un coup d'œil de quel pinceau sort cette toile-ci, a quelle école appartient cette toile-là. M. k... est, par état, le parrain de toutes les peintures grandes ou petites, paysage ou marine, tableau de genre ou tableau d'histoire, caricature ou portrait, qui n'ont pas de nom et qui ne pourraient se présenter décemment dans le monde sous le voile équivoque de l'anonyme.

Kn même temps que le livret et les notices, apparaît dans les feuilles publiques une annonce pompeuse! En même temps que l'annonce, une affiche monstre, placardée sur les murs extérieurs el intérieurs de l'hôtel et qui d'ordinaire est ainsi rédigée :

« Exposition et vente dk tableaux anciens k t modernes PAR ...»

Le PAR est d'une typographie gigantesque, colossale, grande comme unBurgrave.

« Et dV«. »

Le dV«' est microscopique, imperceptible; c'est un ciron qu'on ne distingue qu'à la loupe.

Nous disons donc : « PAR etd\«»«; Ruisdaél, Goypel, Ohbéma. » Vander Meulen, Rubens, Greuse, Roucher, Breughel, Bour- « guignon, Salvator Kosa, Girodet, Léopold Robert, e(c, etc., « etc., etc. «

Remarquez ces quatre et caetera. 11 cachent cinquante ou soixante mv stères qui ne seront dévoilés qu'au grand jour de la vente.

— « Diable! voilà une belle collection! excellente occasion pour un amateur ! >

La réflexion est faite a haute voix |wr un Monsieur qui s'est ar-

l/lHVI'KI. I>KS COMMISSAIHKS-I'HISKCKS.

rété comme vous devant l'aif iche apposée sur les murs de l'hritel des commissaircs-priseurs. Vous approuvez le Monsieur du geste et vous ajoutez machinalement : Ça se veudra cher.

— Hali ! ce n'est pas sûr, reprend l'autre ; il doit y avoir dans tout

cela beaucoup de croûtes.

— Mais les tableaux de maîtres?

— Il faut voir! réplique le Monsieur en souriant, on jieut faire de bons marchés, je ne le nie pas ; niais on peut en faire aussi de détesta- Un... l iens! c'est précisément aujourd'hui que commence la vente?

Sans rien ajouter de plus, le Monsieur vous quitte. C'est a la salle il" 2 qu'ont lieu les enchères. L'idée VOIM prend d'y monter ; vous trouvez la lutte engagée, et les parties aux prises. La salle offre un asjieel des plus pittoresques; an fond s'élève une estrauV

ou siègent le commissaire-priscur et son commis; sur le même raiç qu'eux, mais plus bas, se tient l'expert, le fameux M. K... qui continue son rôle de parrain des toiles sans nom. Derrière l'estrade el

LH0TKI. I»KS COUWhSSAlRKS-WUSUKS.

SRI

debout, une demi-douzaine d'individus dont nous aurons à nous occuper tout à l'heure. Kn avant de l'estrade, dont elle est séparée par un espace de quelques pieds, une table en fer à cheval autour de laquelle se pressent une foule de spectateurs, les uns assis, les autres debout, et tellement serrés, que vous, dernier venu, vous ne pouvez distinguer un seul des objets en vente ; vous avez beau vous lever sur la pointe des pieds! Mais voici le .Monsieur aux réflexions qui, mieux avisé que vous, dérange l'un, écarte l'autre, se fait faire place et pénètre entin jusqu'à ta ligne de chaises. Vous le suivez ; mais impossible d'aller au-delà : cette ligne est infranchissable : on ne la prendrait qu'avec du canon. Vous pouvez rester là cinq heures de suite, pas un des gens assis ne se lèvera; ce n'est pas étonnant, cette ceinture vivante est formée presque en entier des ex-piqueurs du 113, de cette cohorte désorientée dont nous parlions au début de cet article; habitués inamovibles, ils sont désignés par les garçons de peine de l'établissement sous le soubriquet trivial de ioupeurs,

lxnipeur, dans le langage d'une certaine classe, signifie paresseux, oisif, amateur du far niente. Ce terme convient parfaitement, comme on voit, aux ex-pensionnaires de M. Bénazet. À côté des Ioupeurs, et jouissant comme eux du privilège d'être assis, on remarque quelques amateurs tenaces, mais besogneux, qui attendent des mois, des années, une occasion d'acheter à vil prix quelques tableaux d'élite. Toutefois ce personnage qui est là, tout près de vous, décoré de la Légion-d' Honneur, dont la téte blanche fait mouche au milieu des autres têtes, c'est une exception de celte dernière catégorie. Bien qu'il ait dans toutes les ventes d'objets de curiosité ou de tableaux, sa place marquée, sa chaise retenue, cela ne l'empêche pas d'acheter souvent, d'acheter beaucoup, d'acheter trop. S'il le voulait, il pourrait tout aussi bien que feu Aguado, faire parade de sa galerie ; car elle est aussi nombreuse, pour le moins, que celle du banquier espagnol, et elle l'emporte de beaucoup par le chiffre des croûtes; mais il fait de ces tableaux ce qu'un avare fait de ses trésors : il les cache, il les met sous clef; il veut être seul à les contempler: il lui semble que l'œil d'autrui les userait; il est convaincu qu'il a un million d'enfoui dans ses armoires, et il n'a peut-être pas tort , car ces tableaux lui ont coûté depuis vingt ans bien près de cette somme.

Cependant, grâce à l'audacieux Monsieur qui vous a servi d'iniroa. 3G

Page 1