‹ La grande ville (volume 3)Chapitre 191 sur 214 · MLLES · texte numérisé non relu

MLLES

regarder en arrière bien plus souvent que devant elle, la prostituée, grâce à son nouveau costume, |K>urrait encore tromper quelque provincial nouvellement arrivé, qui la prendrait pour une comtesse égarée, ou quelque bourgeoise qui la laisserait coudoyer par sa tille.

Mais il ne faut pas que pareille chose arrive, car les lois et la morale ont mis la fille publique au ban de la société. I^i fille publique est le Paria de la civilisation; c'est la pestiférée, sans le Lalareth.

Pénétrons dans l'intérieur de cette vie exceptionnelle, de cette existence excentrique, que sa position honteuse a forcé la fille d'adopter. Grâce aux recherches que nous avons faites près des gens les mieux renseignés à cet endroit, peut-être parviendrons-nous même, après Parent Duchatelet, à en dire quelque chose de nouveau et d'inconnu.

Procédons par ordre : examinons d'abord les causes qui peuvent déterminer une créature humaine, faite à l image de Dieu, nous dit la Bible, à embrasser ce honteux métier et à détourner sa face non seulement du Seigneur, mais encore de tout ce qui est honnête en ce monde.

A. il

Ce métier une fois adopté, voyons l'emploi de sa journée, ses joies, ses plaisirs, ses douleurs, pendant tout le temps qu'elle disparaît à nos yeux.

Puis enfin nous essaierons d'expliquer comment, à un jour venu, à une époque dite, à un Age presque uniforme, la fille publique disparaît dans les profondeurs de la société, comme les démons qui s'abîment dans le second dessous d'un théâtre.

Oisons aussi que, par une rare exception , quelques unes échappent à la proscription générale, et pour nous servir de la même comparaison, s'élèvent au ceimre, resplendissantes d'or et de diamants, dans une gloire pleine de lumineuses clartés.

Il y a deux causes premières qui déterminent une fille honnête a se faire prostituée. Puis une troisième cause, cause étrange, exceptionnelle, inouïe, et qui viendra à son tour pour clore cette série.

la première de ces causes est la séduction.

lu» seconde, la misère.

lut troisième, te dévouement .

Décalquons un des tableaux de l'ouvrage de Parent DuchAtelel , et nous aurons, sur une moyenne de 5,183 prostituées, la proportion suivante :

Domestiques séduites par leurs maîtres et renvoyées par eux.

Jeunes filles enceintes venues de province pour se racber à Paris, et n'ayant point trouvé Ws ressources qu'elles espéraient

Jeunes filles amenées à Paris et abandonnées par des militaires, des commis- voyageurs et des étudiants

Voilà pour la séduction.

Perte des père et mère, expulsion de la maison paternelle, alwndon complet

Concubines ayant perdu leurs amants et étant restées sans aucune ressource

Kxcès de détresse, dénuement absolu

Voilà pour la misère.

Pour soutenir des parents vieux et infirmes

Aînées de famille, n'ayant ni père ni mère, se livrant a la prostitution pour élever leurs Trères et leurs sœurs, leurs neveux ou leurs nièces

Mères veuves et abandonnées pour élever leur famille

Voilà pour le dévouement.

1 Total.

lot

FILLES

Ainsi Dieu a voulu, saus doute, afin qu'on ne pût pas dire qu'il y avait un lieu de la terre où son regard ne pénétrât point, qu'une lueur de vertu brillât sur ce cloaque immonde, comme un feu follet voltige, étincelant et solitaire, sur un marais infect ou sur un étang fangeux.

Maintenant que nous avons indiqué les sources premières qui alimentent la prostitution, passons du détail à la masse, et suivons l'armée de prostituées qui tient garnison à Paris, dans la tente où elle se renferme le jour, sur le champ de bataille où elle exerce le soir, et dans le taudis où elle vient s'ébattre la nuit.

Il en est des filles comme des nouvelles recrues qui rejoignent les drapeaux : pendant quelque temps, à leur allure naïve, à leurs gestes gauches, à leur accent provincial, on peut reconnaître en-

core les traces de l'éducation primitive du conscrit ; puis peu à |>eu. sous la canne du sergent, sous l'influence de la salle de police, sous l'exemple des camarades, tout cela se plie, se discipline, s'harmonise, et le plus maladroit réquisitionnaire finit par partir du pied gauche et marcher au pas comme ses camarades.

Ainsi, que ce soit la séduction, la misère ou le dévouement qui ait conduit la malheureuse créature à l'état de dépravation où "elle

PILLES

est arrivât-, au bout d'un certain temps les caractères distinctifs des rauses premières disparaissent, et l'observateur le plus judicieux et le plus profond aurait grand'pcine à reconnaître des différence* notables entre la tille et la fille, la prostituée et la prostituée.

Maintenant divisons la fille publique en trois classes :

La fille de la Cité,

La fille du boulevart,

La fille en maison.

Nous allons reconnaître à chacune de ces trois classes des caractères distincts. Bien entendu que nous embrassons toujours des généralités, l'espace nous manquant pour nous occuper des détails et pour suivre les exceptions.

La tille de la Cité appartient à la dernière classe des prostituées; c'est l'associée des voleurs dont regorgent les environs de la rue de Jérusalem. C'est la maîtresse et la complice née du galérien futur, ou du forçat libéré. Elle vit de sa vie, parle son argot, et le suit souvent jusque sur les bancs de la Cour d'assises.

Les noms qu'elles se donnent entre elles se ressentent de l'état qu'elles exercent et de la société qu'elles fréquentent. C'est U Chouette, UCalorgne, la Bancale, la Bourdonnevse, la Tkimardf. et autres appellations tirées de leurs défauts physiques, et plus souvenf encore de leurs inclinations, de leurs vices ou de leurs crimes.

FILLES

Nous ne les mentionnons ici que pour mémoire. Le courage nous a manqué pour descendre même en pensée dans les égoûts où elles exercent, et pour monter même par procurateur jusqu'aux chenils qu'elles habitent.

La fille du boulevart doit être rangée dans la seconde classe des prostituées.

C'est en général la fille libre et n'appartenant qu'à elle-même, logeant dans les garnis ou dans ses meubles, et ne rendant compte de sa conduite qu'à l'autorité administrative et a l'administration sanitaire.

Mous parlerons tout à l'heure de son véritable maître.

On la désigne sous le nom de fille en carte, nom qui lui vient de la carte de visite sanitaire qu'elle va chercher deux fois par mois au dispensaire, qui porte le* nom sous lequel elle s'est fait inscrire et la date du jour où elle a été visitée; « toute réquisition **ll»* est forcée de justifier de cette carte.

Quant à l'état qu'elle exerce dans le cours de ses promenades «répuseulaires et nocturnes, il s'appelle faire te vague.

Cette classe est la bourgeoisie de la prostitution. Klle n'a pas de langage spécial, mais seulement quelques mots particuliers qui lui servent à distinguer certains personnages plutôt encore que certains objets.

Ainsi la police, c'est ta Housse, les inspecteurs sont les Haussants . Son amant, est son amant, mais elle est sa menesse. La lille au dessus d'elle est la fille bouton, la. fille au dessous d'elle est la pierreuse

Là se borne à peu prés tout son argot.

Les noms qu'elles se donnent entre elles s'élèvent déjà au dessus des noms des filles de la Cité.

C'est : Koi SSELETTE, K OU LOTTE, PELOTON. Bol OUET.

>io>T $AINT-JkaN. IUtON, IIOSIER, COCARDE.

Parfaite, Beignet, Mignarde, Chardonneret.

.Moi rftte, Crucifix, Cocote, Loi chois.

Au crépuscule, elle sort, comme ces phalènes qui viennent tournoyer aux lumières. A onze heures et demie, elle commence à rentrer; à minuit elle a disparu.

Qu'a-t-elle fait depuis le matin, et que va-t-ello faire la ntft : c'est ce que nous allons voir.

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