‹ La grande ville (volume 3)Chapitre 192 sur 214 · HL1.LV · texte numérisé non relu

HL1.LV

Toute tille faisant Le vague a un amant de cœur, qu'en termes ue police on nomme souteneur, et qu'en termes de dames de la halle on appelle d'un nom plus expressif encore.

Un amant de cœur, c'est étrange, n'est-ce pas, et cependant cela est ainsi. \aï premier mouvement est de se demander : est-ce que ces filles-là ont un cœur?

Hélas oui, mesdames; il faut bien, les malheureuses, qu'elles tiennent au monde par quelque chose, ne fût-ce que pour épuiser, avec toutes les humiliations de la société, toutes les souffrances de la terre.

Voici les deux causes qui déterminent la prostituée à prendre un amant, c'est-à-dire, à se donner ce maître dont nous parlions toui à l'heure.

La première, la plus commune, la plus déterminante, c'est de *«• rattacher à quelque chose d'humain dans l'état de dégradation sociale où la tille est tombée, à ses propres yeux. C'est d'avoir quelqu'un qui, dans l'indifférence générale dont elle est entourée, lui prouve qu'il s'intéresse à elle, même en la battant.

La seconde cause est que la corporation des souteneurs ne per mettrait pas qu'une fille restai sans amant.

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Dans ie premier cas, c'est te choix libre et indépendant de la lille qui détermine son affection ; dans le second cas, c'est la nécessité.

Occupons-nous de cette classe curieuse d'individus qui fait, en échappant à son pouvoir, le désespoir de la police.

Auprès de toute industrie, il y a une autre industrie plus basse, qui la côtoie et qui vit d'elle.

Ainsi, la fille publique a près de son industrie qui l'enrichirait peut-être, l'industrie de l'homme entretenu qui la ruine certainement.

Car le véritable titre à donner à l'amant de cœur de la prostituée, n'est ni le titre que les dames de la halle lui ont donné, ni celui que les agents de police lui donnent, mais bien celui que nous lui donnons.

Le Ruffiano, comme on dit en Italie, existe peu aujourd'hui en France ; ce sont en général les femmes qui ont usurpé leurs honorables fonctions. D'un autre côté, le souteneur de Gilblas, de Gusman d'Alfarache et de Lazarille de Tormes, qui se cache sous le lit, qui se blottit dans un coffre, qui s'enferme dans une armoire, pour dévaliser l'imprudent visiteur, n'existe plus. On peut, à l'heure qu'il est, si l'on monte chez une fille en carte, poser sa bourse sur la cheminée, poser sa montre sur la table de nuit, et on les retrouvera où on les a mises.

Nous en revenons donc au titre A' homme entretenu que nous avons donné à l'amant de cœur de la prostituée faisant le vague; nous verrons plus tard la différence qu'il y a sur ce point entre celle-ci et la fille de maison.

Les hommes entretenus forment une corporation, comme autrefois celle des bouchers, des boulangers et des tailleurs : seulement, comme toutes les lois de cette corporation sont verbales, comme tous les règlements sont traditionnels, comme lien ne prouve l'association, les tribunaux sont impuissants pour la dissoudre, et la police se borne à la surveiller.

Mous avons dit où se recrutait la prostitution ; disons où se recrute la corporation des hommes entretenus.

Le Wauxhall autrefois, le Prado depuis, et le bal Montesquieu maintenant, sont les pépinières où les filles vont en général chercher leurs amants de cœur.

HtLKS.

Là, elles rencontrent quelque petit ouvrier menuisier, ébéniste, peintre en bâtiments, qui vient dépenser, au profit du plaisir, l'économie de son travail de toute la semaine: la fille l'agace, l'embauche, et l'emmène chez elle.

Le lendemain, l'ouvrier qui a l'habitude de se lever à cinq heures du matin se réveille à huit : il est trop tard pour se présenter chez son maître, et commencer sa journée.

D'ailleurs la fille le retient.

— Mais, dit l'ouvrier, il faut cependant que je gagne mes trois francs.

— En voilà cinq, dit la tille.

Si l'ouvrier accepte, il est perdu : car il verra qu'il peut gagner deux francs de plus par jour à ne rien faire, qu'à travailler douze heures.

Mais ce n'est pas le tout qu'un ouvrier soit choisi par une fille pour entrer dans la corporation des amants de cœur : il faut encore qu'il soit reçu par l'association qui ne veut admettre que des individus dignes du corps.

Vous savez ce qu'on appelait autrefois tater un soldat : quand ce soldat arrivait au quartier, le spadassin de la compagnie allait lui chercher querelle, et si le nouveau venu reculait, tout était dit, chacun le souffletait ou lui crachait au visage jusqu'à ce qu'il eût quitté le régiment.

Il en est ainsi de Y homme entretenu *. à peine une fille en carte a-t-elle fait un choix nouveau, et s'est-elle donnée à un homme inconnu à la corporation, que le bruit de cet événement se répand dans la corporation, et un des terribles saisit la première occasion de lui chercher querelle.

11 va sans dire que si l'occasion ne se présente pas, le provocateur s'en passe en en créant une.

L'intrus, une fois insulté, de deux choses l'une : ou il refuse le combat, et alors il est hué, honni, conspué, chassé, et cela par sa maîtresse , la première ; il fait donc abnégation de ses prétentions, s'éloigne, rentre dans les rangs de la société qu'il a abandonnés, y reprend la place qu'il avait quittée, et renonce à tout jamais à l'espoir qui lui avait souri un instant ; ou il accepte la lutte, et alors on convient des conditions du combat, et du lieu et de l'heure où il sera livré.

ni.LM.

L'heure est ordinairement au crépuscule, le lieu une de ces petites rues qui avoisinent les corps-de-garde; le mode du combat, la savate.

Puisque nous avons prononcé ce mol, arrêtons-nous un instant sur lui, il en vaut bien la peine.

1^ savate est aujourd'hui un art, comme le cancan est une danse ; les gens du monde les ont élevés tous deux à une hauteur, qu'on ne les croyait ni l'un ni l'antre destinés à atteindre.

Tant que la savate est restée une lutte populaire, un duel de Titi à Titi, la savate n'a pas fait de grands progrès, car elle se conservait pure et traditionnelle ; mais la fusion des rangs a amené la rencontre des grands et des petits, de l'homme du monde et du crocheteur : l'absence du respect qu'on portait aux habits de velours et de soie, a fait naître le mépris et la haine des habits de drap : autrefois, pour l'homme du peuple, le grand seigneur était un protecteur qui le faisait vivre; aujourd'hui, pour le dernier manant, l'homme comme il faut est un usuqmteur qui lui prend sa part des biens de ce monde.

Tous les malins, il y a des journaux qui, ne sachant pas ce que c'était que la loi agraire chez les Romains, prêchent la loi agraire. Tous les-jours il y a des économistes qui, sous le nom de Saint-Simoniens, de Communistes et de Phalanstéricns, préconisent le partage des fortunes et l'abolition de l'hérédité; tous les soirs il y a des filous qui mettent la théorie en pratique.

Pour tout homme pauvre, comme nous l'avons dit, l'homme riche est donc aujourd'hui un ennemi ; car il retient son bien, lui enlève sa part de bonheur, et lui impose le travail à l'aide duquel seulement il peut se procurer son pain de chaque jour.

D'ailleurs, si pauvre qu'il soit, et cela est juste, l'homme du peuple est, devant la loi, l'égal de l'homme du monde : il jouit des mêmes droits, et peut réclamer de tout agent de l'autorité une égale protection.

D'un autre coté, comme en même temps qu'il prenait à l'homme du peuple le désir de monter, il prenait à l'homme du monde le caprice de descendre. Il résulta, de ce double déplacement, un terrain neutre sur lequel le goujat et l'homme comme il faut se rencontrèrent. Ces terrains neutres furent successivement la descente de la Courtille, les, bals masqués de Franconi, de la porle Saint-Martin, *. 42

ni.i.K*.

des Variétés, de l'Odéon, de la Renaissance, de Musard, et aujourd'hui de l'Opéra.

Nous désignons, comme on le voit ici, les localités principales abandonnant les localités secondaires.

Cette réunion de l'homme du peuple presque toujours envieux avec l'homme du monde quelquefois insolent, amena des rixes; il n'y avait pas moyen d'élever l'homme du peuple jusqu'au duel a l'épée et au pistolet, force fut à l'homme du monde de descendre jusqu'à la lutte à coups de pied, et le combat à coups de poing.

Presque toujours, grâce à l'habitude de cette sorte de combat et à l'étude qu'en avait faite son adversaire, l'homme du monde fut vaincu.

Toute intelligence veut réagir contre ce qui l'opprime, que Toppression vienne de la force ou de l'habileté ; l'homme du monde décida donc qu'il rétablirait l'égalité par l'étude.

Des lors , le besoin du maître de savate se lit sentir dans la société, et le maître de savate fut.

Il y avait bien déjà le maître de bâton; mais avec le bâton on assomme, et la moralité du gouvernement constitutionnel ne permet point qu'on en arrive jusque là; d'ailleurs on ne peut pas toujours sortir avec un bâton de longueur, comme un compagnon du tour de France, et depuis Germanicus on est, comme chacun lésait, forcé de laisser sa canne à la porte des théâtres.

La savate devint donc, à partir de ce moment, une portion non pas essentielle de l'éducation de l'homme du monde, mais une partie complémentaire de ses arts d'agrément.

Les trois quarts de nos jeunes gens comme il faut, de ce qu'on appelait autrefois nos dandys , et de ce qu'on appelle aujourd'hui nos lions, sont les premiers snvatiers du monde.

Mais l'art de la savate se tratna d'abord dans les errements connus, le professeur s'en tint aux traditions vulgaires, et l'homme du monde, après une étude plus ou moins longue de cet art, se trouva tout bonnement, sous ce rapport, l'égal de l'homme du peuple.

C'était déjà beaucoup pour lui qui avait été long-temps son inférieur, mais ce n'était pas assez, ce n'était pas le tout de pocher un œil, d'écraser un nez ou de déchirer une jambe, il fallait rentrer chez soi avec les tibias intacts, le nez préservé, et les yeux sains et saufs.

Or, pour parvenir a ce résultat, ce n'était point assez d'arriver à être l'égal de l'homme du peuple, il fallait l'écraser par une puissante supériorité.

Les individus naissent eu harmonie avec leur temps. Si les grandes époques manqueut parfois aux hommes, il est bien rare que les hommes manquent jamais aux grandes époques : un homme de génie apparut. — Cet homme, c'est Charles Lacour.

Charles Lacour commença par étudier la savate, et arrivé à une force supérieure, d'écolier il se lit maitie tout en convenant cependant, ce qui est rare chez les professeurs, que la savate, même comme il l'enseignait, était un art incomplet.

Il rêvait donc nuit et jour aux moyens de perfectionner cet art.

Comme il était plongé au plus profond de ses calculs théoriques, il entendit parler de la boxi .

Quand je faisais partie de la garde nationale, et que mon sergent, avec grand' peine, m'avait fait faire demi-tour à droite, il s'arrêtait, haletant, s'essuyait le front avec son mouchoir, puis me disait, d'une voix lente, accentuée et solennelle, afin de rendre la démonstration plus lucide :

« Maintenant, monsieur Dumasse, demi-tour à gauche est exactement la même chose que demi-tour à droite, excepté que c'est tout le contraire. — Allez. »

Eh bien! pour me servir de la démonstration de mon sergent qui m'a toujours paru la 6gure la plus claire de l'école de peloton, — Je redirai après lui :

« La boxe est exactement la même chose que la savate, excepté que c'est tout le contraire. — Allez! »

En effet, écoutez bien ceci : et vous en tirerez encore cette conséquence politique qu'il y a, outre la haine nationale, une antipathie naturelle entre l'Anglais et le Français ; n'en déplaise aux preneurs de l'alliance anglaise.

En effet l'Anglais dans la boxe, — la boxe est la savate de l'Angleterre, — a perfectionné l'usage des bras et des poings, tandis qu'il n'a considéré les jambes et les pieds que comme des ressorts destinés a rapprocher ou à éloigner le boxeur de son adversaire.

Tout au contraire, dans la savate, qui est la boxe de la France, le Parisien avait fait de la jambe et du pied les agents principaux, ne considérant les mains que comme armes défensives.

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